M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

CHAPITRE IV.

Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre,
Et je verrais leurs fronts attachés à la terre.
Mais.........
        VOLTAIRE. Mahomet.

[{Hu 87}] « AU point du jour, Robert fut aperçu par Géronimo traversant la grande avenue. Le bon-homme semblait se faire des objections embarrassantes; ce fut du moins ce que l'Italien augura d'après les hochemens de tête du vieillard.

Les inquiétudes dont l'intendant paraissait tourmenté, ne l'empêchèrent pas de veiller à ce que le déjeûner des nobles maîtres du château fût servi de la manière convenable. En effet, Robert n'eût pas trouvé décent qu'un Mathieu fit maigre {Hu 88} chère devant les quarante bustes représentant les chefs illustres de la famille depuis Mathieu VII inclusivement; lesquels chefs, à l'exception de Mathieu XXIII, dit le Ladre, avaient tous vécu royalement, c'est-à-dire aux dépens de qui il appartient.

Soit hasard, soit calcul, le comte vint se réunir aux autres habitans du château. Cette démarche aurait pu faire croire que la santé du seigneur de Birague s'améliorait; cependant il était plus sombre qu'à l'ordinaire. Aloïse semblait partager la tristesse de son père; pensive, pâle et les yeux fatigués, elle assistait, sans y prendre part, au repas du matin. D'Olbreuse, inquiet, interrogea de l'œil sa jeune cousine; un regard dans lequel était peinte une expression singulière et inaccoutumée, fut la seule réponse qu'il pût obtenir. Quant à Villani, il jouissait de l'air peiné d'Aloïse. {Hu 89} Il attribuait cet état de mélancolie aux remontrances de la comtesse, qu'il remerciait par des gestes de triomphe et d'intelligence.

Pendant que chacun se livrait à ses craintes et à ses espérances, Mathilde, entièrement maîtresse d'elle-même, ne s'occupait que d'une seule pensée. Toutes ses attentions se portaient sur son noble époux, et cela à la grande surprise du marquis italien.

« Monsieur le comte, avez-vous bien dormi cette nuit?... »

A cette question, Morvan leva les yeux sur Mathilde, et Aloïse, qui ne perdait aucun des mouvemens de son père, devint rouge et tremblante.

« Dormir! s'écria le comte, vous savez bien, Mathilde....

— Oui! reprit la comtesse, je sais que {Hu 90} les insomnies auxquelles vous êtes sujet le permettent rarement; au reste, ces insomnies ne sont pas les seules causes qui vous privent de repos; l'outrage impuni de l'étranger du bal que mon père garde chez lui, suffit pour tourmenter un Morvan.

— Sait-on enfin quel est cet homme? demanda le comte avec une anxiété qu'il ne put entièrement cacher à l'œil observateur de Villani....

— Il me serait difficile de vous l'apprendre, monsieur le comte; c'est un oiseau de passage qui n'est pas vu de tout le monde..... Mon intention est de vous en reparler plus tard.

— Comment se fait-il, dit alors le marquis, que le brave capitaine ait pu recevoir à Chanclos un être inconnu qui s'est clandestinement introduit chez sa fille, {Hu 91} et dont la conduite impertimente mérite une sévère correction?...

— Oubliez-vous, marquis de Villani, répliqua d'Olbreuse, que le capitaine est le maître chez lui, et n'a de compte à rendre de sa conduite à personne?...

— Je puis, sans l'oublier, mon cher chevalier, reprit l'Italien avec une douceur affectée, m'étonner que le beau-père du noble comte Mathieu accueille un vagabond qui vient de je ne sais quel pays, avec l'espérance, sans doute, de vivre aux dépens de ceux qui seront dupes de ses discours.

— Une pareille conduite, reprit aigrement d'Olbreuse, ne doit point étonner un homme qui a autant d'expérience que le marquis de Villani. Il doit savoir que l'étranger de Chanclos n'est pas le premier aventurier qui, dans le siècle où nous {Hu 92} vivons, se soit impatronisé dans de nobles et riches familles.

— Cette connaissance ne remédie point au mal, » dit la comtesse en se levant et voulant éviter à Villani l'embarras d'une réponse difficile à faire. Elle rompit la conversation, et emmena le comte dans l'embrasure d'une croisée.

« Monsieur le comte, lui dit-elle à voix basse, vous devez sentir à quel point la présence de l'étranger du bal peut compromettre ma tranquillité; veuillez, je vous prie, m'autoriser à faire les démarches nécessaires pour....

— Quel est votre dessein, Mathilde?...

— D'écrire au sénéchal, afin qu'il fasse mettre en lieu sûr l'homme dangereux qui peut nous.... qui peut me perdre.... confiez-moi votre sceau....

— Non, Mathilde, non, reprit le comte {Hu 93} avec embarras, je ne puis... je ne veux... Envoyez-moi vos lettres, je les scellerai moi-même.

— Il suffit, » dit la comtesse en s'efforçant de retenir un sourire de mépris.

A ces mots, Morvan prit d'Olbreuse et Aloïse par la main, et descendit avec eux dans les jardins. La comtesse et Villani, reslés seuls, haussèrent les épaules en le suivant des yeux.

« Vous avouerez, belle Mathilde, que les manières de votre noble époux sont on ne peut plus impertinentes.

— C'est votre faute, marquis; le moyen de plaire au comte était de faire disparaître ce maudit inconnu.

— Mes espérances sont donc entièrement ruinées?...

— Non, marquis, car je vous suis et vous serai toujours fidèle.

{Hu 94} — Vous le devez si vous ne voulez être a la plus ingrate de toutes les femmes.

— Vous adorez cependant ma fille, dit la comtesse en minaudant.

— Cette accusation est sans doute une plaisanterie; car vous ne pouvez ignorer, ma belle amie, que le seul motif de ma recherche est le désir de m'attacher à vous par les seuls liens auxquels il me soit permis maintenant d'aspirer.

— Oui, marquis, et soyez sûr que je n'oublierai jamais.... » Il est difficile de savoir ce que Mathilde aurait ajouté, si la présence de Géronimo ne l'eût pas interrompue. Elle salua Villani, et s'éloigna.

« Tu viens à propos, dit le marquis à son confident; cette maison renferme un mystère qu'il est important de découvrir... Sais-tu quelque chose de nouveau?

— Rien encore; mais j'espère bientôt {Hu 95} savoir le but des promenades nocturnes du vieux Robert. Je l'ai aperçu ce matin qui revenait tout pensif.... Patientia, signor, et dans peu....

— Géronimo, tout est perdu si nous ne frappons un grand coup.

— J'entends..... vous croyez qu'il ne serait pas mal que je me mêlasse d'apprêter une tasse de chocolat pour le jeune chevalier?

— Il n'y faut pas penser, Géronimo; cet écervelé est trop bien apparenté.

— En ce cas, signor, j'en reviens à ma première idée. Je vais guetter ce vieux renard de Robert; et deux jours ne se passeront pas, je vous le jure, sans que je n'aie découvert ce qu'on prétend nous cacher..... Il faut que ce soit très-important, signor.

— Très-important, Géronimo; car je {Hu 96} n'ai jamais rien appris de la comtesse, pas même dans des momens où une femme n'a point de secret pour nous.... Alerte, Géronimo, veille, furète, observe; notre fortune est dans tes mains.

— Soyez tranquille, signor.

— On vient; séparons-nous. »

La sonnette de la comtesse venait de se faire entendre; et le prudent marquis, ne voulant pas être aperçu causant mystérieurement avec Géronimo, s'esquiva au moment où Christophe, mandé par Mathilde, traversa la salle à manger pour se rendre auprès de sa maîtresse. Le premier piqueur entra chez la comtesse avec un air d'assurance qu'aucun des gens n'osait se permettre. Christophe avait été élevé à Chanclos.

« Cabirolle, dit la comtesse en faisant {Hu 97} un signe de tête amical au piqueur.... tu es intelligent? »

Assurément l'air de négligence qu'elle mit dans cet éloge ne devait pas causer à Christophe la joie qu'il manifesta par un : Oui, madame, prononcé avec un orgueil digne de Robert.

« Ecoute bien ce dont je vais te charger.

— Oui, madame la comtesse!

— Tu vas seller un bon cheval, et courir pour arriver à Dijon à l'audience du sénéchal, car tu risquerais de ne plus le trouver après une heure.

— Oui, madame la comtesse!

— Tu lui remettras cette lettre?

— Oui, madame la comtesse.

— Ce n'est pas tout, Christophe, prends ces cinquante louis, et tâche de parler à son secrétaire Jackall 1; tu lui donneras {Hu 98} cette autre lettre, avec ordre d'en exécuter le contenu en la brûlant devant toi : les cinquante louis sont pour lui, et voilà dix pistoles pour ta peine; songe qu'une maladresse t'enverrait loin.... Je compte sur ta diligence et ton secret; il a fallu que je te connusse bien pour te confier des missions importantes....

— Oui, madame la comtesse.... »

Christophe, tout gonflé d'orgueil, s'en fut faire sceller ses lettres, mettre ses bottes, prendre son fouet, son chapeau à trois cornes, son épce courte, sa ceinture, ses gants et la plaque où étaient gravées les armes de son seigneur. Il passa fièrement devant Robert, en lui faisant voir le cachet de ses lettres qu'il tenait entre l'index et le pouce gauche; l'intendant fronça le sourcil, et Géronimo, dans un coin, examinait tout.

{Hu 99} « Christophe, mon ami, ta commission n'est pas bonne!..... » En disant cela, Robert se haussa, par un mouvement imperceptible, sur la pointe de ses pieds, en faisant craquer ses souliers, et en détachant une des mains qu'il avait derrière son dos, pour se gratter le menton.

« Et pourquoi, monsieur l'intendant? parce qu'on ne se sert pas de vous?

— Insolent!... gare le prévôt! tu ne sais pas à qui tu te joues! ne vois-tu pas qu'on n'emploie un homme de rien que dans des circonstances patibulaires?...

— Si madame vous entendait!... Vieux jaloux! » murmura le piqueur. Là-dessus, Christophe fit claquer son fouet, et partit au grand galop.

« Il est incorrigible...... dit Robert en remuant la tète; les honneurs le gâtent... j'en voulais faire un intendant...... c'est {Hu 100} impossible.... Comment ose-t-on confier une lettre scellée des grands sceaux à un premier piqueur? Madame perdra sa maison...... Au moins si elle m'avait appelé pour me prier de choisir!..... » Le rusé vieillard, tout eu grommelant, trottina du côté de la vieille tour; Géronimo le suivit à pas de loup, se rangeant contre les murs, et manœuvrant comme un chat. Robert le conduisit jusqu'à la citerne; et au moment où l'Italien détournait, l'intendant lui appliqua un coup de son bâton d'ébène, en lui disant :

« Ah, drôle! tu m'espionnes; je t'ai mené b jusque-là pour m'en convaincre, j'en instruirai tout le monde, et tu ne resteras pas long-temps ici..... Espionner un Robert!... qu'ai-je donc de secret?...

— Écoutez, monsignor intendente, je saurai prendre ma revanche; déjà ce matin, {Hu 101} nous vous avons vu revenir, et cette nuit....

— Infâme!... ah! tu as un système interprétatif!.. » Robert se met à rire pour déguiser son embarras, puis s'en fut en menaçant l'Italien et son maître de la colère de Mathieu le XLVI.e »

Géronimo n'en fut qne plus ardent à poursuivre le vieux serviteur, dont les yeux avaient annoncé de l'inquiétude : il l'aperçut regarder la tour abandonnée... Alors Géronimo, quand Robert fut disparu, s'y glissa sans être vu; il y pénétra, s'y cacha, et résolut d'attendre là jusqu'à ce qu'il eût découvert quelque chose. Long-temps avant le dîner Robert s'y présenta; l'Italien tressaillit de joie quand il le vit frapper deux coups mystérieux, et.... aussitôt Géronimo cherche son maître; il court de tous côtés; malheureusement Villani était {Hu 102} allé à un château voisin. Géronimo se place sur le pont-levis, et l'attend avec impatience. Craignant d'être remarqué, il monte à son donjon pour guetter le retour du marquis.

Cependant, Christophe courait à toutes brides; il sautait les fossés, et prenait à travers champ, pour couper au plus court; il arriva suant, haletant à Dijon, en faisant claquer son fouet par les rues, et en éclaboussant les passans sans crier garre! Si Christophe était petit devant ses maîtres, il se trouvait un grand personnage en face du reste des gens. Christophe, attaché à la maison de Birague, produisait l'équation suivante : Christophe == dix vilains, == neuf roturiers, == trois bourgeois affranchis.

Une foule de monde à la porte de l'hôtel du sénéchal, lui indiqua que l'audience n'était pas finie : un suisse avec une canne {Hu 013} à pomme d'argent mettait l'ordre. Christophe piqua des deux dans la foule, qui murmura; chose que Christophe, habitué aux manières de Robert, trouva fort étrange. Son cheval renversa quelqu'un; et le suisse, reconnaissant les couleurs de Morvan, rudoya le drôle, qui, disait-il, arrêtait les gens de monseigneur.

Les deux battans de la sénéchaussée étaient ouverts; cinq baillis rangés autour d'un tapis jugeaient d'une manière très-expéditive. Le siége vide du sénéchal fit trembler Christophe; mais le bailli du bailliage de Chanclos, devinant son intention, lui montra la porte du cabinet que cachait un rideau de tapisserie.

Le sénéchal écoutait d'un air sévère une pauvre femme qui pleurait, et que Jackal, son secrétaire, regardait avec des yeux malins : c'était un petit homme d'une {Hu 104} tournure louche et équivoque, dont les manières contrastaient avec la noblesse du grand-sénéchal. Là, Christophe, devant le chef de la noblesse et de la justice seigneuriale, perdit sa fierté; il remit la lettre de la comtesse, que Mathieu, baron d'Olbreuse (le 2.e fief de sa famille), déposa sur son bureau sans la lire, attendant que la pauvre femme eût fini. Son visage parut s'animer d'une expression de bonté au récit qu'elle faisait... Pendant ce temps, Christophe épuisait son art gesticulatif pour indiquer au secrétaire qu'ils avaient à se parler, sans que le sénéchal s'en doutât. Jackal, fait à de tels mystères, comprit bien vite.

Le sénéchal condamna la pauvre vieille; mais il lui remit en même temps une somme pour adoucir son arrêt; elle sortit en le bénissant, et Jackal la regarda de travers.

{Hu 105} « C'est important, dit le sénéchal, car c'est scellé; asseyez-vous, Christophe! »

D'Olbreuse lut ce qui suit :

« Je réclame de vous, mon cher frère, uns galanterie judiciaire; il y a sur nos terres un homme sans aveu qui s'est permis d'assassiner un des gens du marquis en pleine forêt : c'est de plus un insigne vagabond, et vous me devez, j'espère, des remercîmens pour le soulagement que j'apporte dans vos fonctions, en vous indiquant les malfaiteurs et le lieu où ils se retirent : faites-les pendre, je vous prie, pour l'amour de moi. Votre sœur affectionnée!

» P. S. Morvan est toujours triste : nous avons le bonheur de posséder Adolphe, et nous vous attendons. »
«

{Hu 106} « La chère sœur est expéditive..... Au surplus, tenez, Jackal, voilà ce qui vous regarde.

— Si monseigneur allait à l'audience! Je crois qu'en ce moment on appelle la cause dont il veut prendre connaissance.

— Jackal, voici trois affaires dont vous me ferez le rapport. » Le sénéchal sortit pour siéger; Jackal l'accompagna, en criant : « Voici monseigneur! » Les huissiers le précédèrent; les baillis et l'assemblée se levèrent... Jackal en rentrant dit à Christophe : « Qu'est-ce?...

— Une lettre de madame!

— Donnez.

— Non; j'ai l'ordre de vous la faire lire et de la brûler.

— Ils sont tous comme ça.... On met tout sur le dos de Jackal; on veut qu'il {Hu 107} rende service, et n'avoir rien à craindre!... Oh! les grands!... les grands!...

— Chut, monsieur Jackal, voici ce que madame la comtesse de Morvan m'a dit de vous remettre pour donner des joujoux à vos enfans... Lisez. »

Le clerc malin lut des yeux ce qui suit :

« L'homme dont il s'agit est à Chanclos; il porte un bandeau sur la figure; il faut le juger, et servir le roi en pendant au plus tôt un tel malfaiteur; madame de Morvan saura reconnaître ce service d'une manière plus efficace : elle s'en remet sur le zèle de M. Jackal, qu'elle installera sénéchal particulier des fiefs de sa maison s'il réussit. De la célérité surtout! et rendre compte des moindres circonstances et des moindres paroles de ce brigand : il se nomme Jean Pâqué. »

« Brûle! brûle, Christophe! dis à ta maîtresse que je suis son humble serviteur. Veux-tu un verre de vin?

— Très-volontiers.

— Va m'attendre chez le concierge, je te prendrai en passant. »

Jackal appelle un bailli et lui dit d'expédier un ordre pour arrêter Jean Pâqué, malfaiteur, vagabond, assassin, etc., etc.

— Monsieur le bailli, dit-il, signez l'ordre en bas; je me charge d'y apposer le sceau de la sénéchaussée, et je vous prendrai moi-même sur la route de Chanclos pour aller m'assurer de cet homme. »

Le bailli s'inclina et sortit.

L'orage qui devait fondre sur le château de Chanclos, n'y était guère prévu. Le brave capitaine prenait des airs d'importance en montrant à son ami Jean Pâqué, qui venait d'arriver tout couvert {Hu 109} de sueur et de poussière, un petit barbouilleur qui, monté sur une échelle, peignait, sur les piliers de la porte rebâtie, les armes de Chanclos. L'air indifférent avec lequel Jean Pâqué les regardait chiffonna le capitaine.

« Corbleu! dit-il, ces armes sont belles, et l'aigle du Béarn m'autorisa à y mettre un H au-dessus de la tour brisée. Qu'en dites-vous?... Eh, mon ami! à quoi pensez-vous?...

— Cette pauvre Anna qui se promène dans le parc, songeant à ses amours.

— Monsieur Jean Pâqué, prenez garde à ce que vous lâchez là! » En disant cela le capitaine tira son henriette à moitié.

« Là... là, capitaine, habituez-vous donc à moi!

— Mais... les Chanclos femelles n'aiment {Hu 110} jamais sans les ordres de leurs pères, croyez-le bien....

— Capitaine, Anna peut aimer l'objet de ses feux sans crainte; c'est un gentilhomme.

— Ah! dit Chanclos en renfonçant d'un pouce sa fidèle henriette.

— Marquis... encore un autre pouce.... Militaire.... l'épée était tout-à-fait tranquille.

— Et il se Homme?....

— De Montbard... » Le compagnon de l'aigle du Béarn abandonna la poignée qu'il caressait encore.... « Vous voyez, capitaine, que je sais tout... Ha çà, pensez-vous à marier votre fille?... Voici votre demeure rebâtie, réparée, meublée.....

— Ah, mon vieux camarade! les fonds baissent.... mais jamais l'honneur!....

{Hu 111} — J'entends..... Mon cher capitaine, connaissez-vous votre futur gendre?....

— Oui,..... je l'ai entrevu : c'est un garçon qu'il nous faudra éprouver..... Les sires de Chanclos n'ont jamais donné leurs filles sans examiner si les gendres étaient dignes..... On le dit capitaine comme moi?...

— Il aura un régiment : j'en fais mon affaire!....

— Ha, ha!... se dit en lui-même Chanclos en riant, le coup de poignard de l'Italien lui a plus dérangé la tête que la poitrine!....

— Oui, continua Jean Pâqué, vous m'avez sauvé la vie, j'ai le droit de me mêler de ce mariage. Anna est jolie, bonne, douce, aimable... »

Le capitaine justifiait chacune de ces épithètes par un signe de tête. Néanmoins {Hu 112} il s'arrêta quand son ami ajouta : « Mais elle est pauvre.... Pour présent de noces je lui donne cent mille francs!...

— Cent mille francs!... reprit Chanclos en ouvrant la bouche et les yeux, et reculant trois pas.

— Cent mille francs, reprit Jean Pâqué sans affectation.

— Allons, il a du bon, mon ami,... et comme ce n'est pas à moi qu'il les donne, l'honneur est sauvé:...... c'est l'affaire d'Anna, grommela le capitaine....

— Tenez, reprit Jean Pâqué, voici votre ami le sire de Vieille-Roche qui vient dîner. »

En effet, depuis que le compagnon de l'aigle du Béarn avait restauré ses affaires par la présence lucrative de Jean Pâqué, Vieille-Roche venait assez constamment tenir compagnie, boire et causer bataille {Hu 113} avec son vieux camarade. Il s'était chargé de l'approvisionnement des liquides, et la vérité historique nous force à dire qu'une bonne partie de l'argent y passa.

Le capitaine eut le soin de recruter parmi ses vassaux un ancien homme d'armes qui devint sommelier, page, piqueur, valet-de-chambre, et qu'il décora du nom de majordôme 2.

Vieille-Roche amenait un superbe cheval qu'il avait acheté selon les désirs de son ami; en passant sous le portail restauré, il en loua le goût, admira les armes, et prodigua tellement les éloges, que le bon Chanclos manqua lui casser les doigts en lui disant bonjour.

« Voilà ton cheval, mon ami.

— Vieille-Roche, tout magnifique qu'il est, ce sera pour mes gens : je ne veux pas abandonner mon pauvre Henri 3.... le {Hu 114} cheval de notre invincible maître.... ce serait un crime!....

— Chanclos, l'heure du dîner approche, et la route m'a donné une soif!...

— Allons boire au plus tôt... En êtes-vous, monsieur?....

— Non.... répliqua brusquement Jean Pâqué.

— Il a de l'humeur, mon ami l'Ours; il ne fait rien comme un autre.... »

En entrant, il vit Anna, et lui dit d'un ton grave : « Mademoiselle de Cbanclos, apprenez qu'avant de confier leurs secrets à des étrangers, les anciennes Chanclos les disaient à leur père....

— Je n'ai point de secrets pour vous, mon père!....

— Vois-tu comme ça ment, de Vieille-Roche? Oh! les femmes!....

— Sont femmes, dit de Vieille-Roche.

{Hu 115} — Et le marquis de Montbard, mademoiselle?...

— Quoi, mon père! il m'aimerait?.... quel bonheur!.... »

Anna rougit en disant cela, et ses yeux, qu'elle s'empressa de baisser, brillèrent d'un feu divin.

« Pas encore, mademoiselle, pas encore, reprit le capitaine.... Mais l'as-tu vu, Vieille-Roche?

— Oui.

— L'on dit que c'est un bon garçon?

— On le dit!...

— Qu'il monte bien à cheval?

— Bien.

— Il est capitaine?

— Capitaine.

— Vieille-Roche, il faudra le tâter, savoir s'il mérite....

— Tâtons-le...

{Hu 116} — Mademoiselle, reprit brusquement Chanclos en s'adressant à sa fille, vous en avez parlé à l'étranger?

— Non, mon père, je vous assure.

— C'est donc un diable? il sait tout, voit tout, fait tout, donne tout; par l'aigle du Béarn, je n'y conçois rien.

— L'on doit convenir, Chanclos, que ton château est bien arrangé.

— Pas mal.

— Bien meublé?

— Assez.

— Que tu as une bonne cave?

— Buvons donc... Vieille-Roche, dit le capitaine à voix basse....

— Hein?

— Remarques-tu comme Anna nous regarde?..... elle croit que nous parlons de Montbard?

— Oui, oui?...

{Hu 117} — En effet, depuis quelque temps elle est distraite, rêveuse.

— Ça aime comme nous autres dans notre jeune temps.

— Nous la marierons, Vieille-Roche, nous la marierons. »

Le capitaine était ivre de joie, en pensant qu'il allait établir sa fille, ce qu'il n'osait plus espérer.

Anna rougit, car elle entendit les derniers mots que prononça son père.

Alors Jean Pâqué parut, et l'on se mit à table; de Vieille-Roche avait déjà cinq bouteilles de vin de Bourgogne dans l'estomac en forme de préface dinatoire.

Au bout de dix minutes on entendit un bruit extraordinaire à la porte de la gentilhommière, et le majordôme arriva tout essouflé.

{Hu 118} « Voilà la maréchaussée.... on vient arrêter....

— Qui?

— On ne me.... l'a.... pas.... dit.

— Ferme la porte, répliqua le capitaine en se frottant les mains. Vieille-Roche, un siége à soutenir!... Ah, les drôles! se jouer à un Chanclos 4! Cabirolle, mes pistolets, espingoles, fusils, vieux canons, haches, poignards, lances, hallebardes, piques; mettez tout en état; armez les gens, et cous, vassales, les manches à balai..... Allons, Vieille-Roche, en avant!....

— En avant! répéta Vieille-Roche. » Et il fit trois pas en arrière pour rejoindre le mur qui le soutint. « En avant! » s'écria-t-il.

« Par où vas-tu donc, camarade? l'ennemi n'est pas là.

{Hu 119} — C'est égal,... marchons toujours... en avant.

— Ne craignez rien, reprit Jean Pâqué, je n'ai qu'un mot à dire, et ils s'en iront.

— En voilà d'une autre!.... Eh, mon ami! gardez votre mot pour que nous puissions les frotter, et nous battre.... »

Anna avait une peur qui ne peut se comparer qu'à la joie du capitaine; il ne put y résister, et sortit en brandissant henriette, et faisant un signe à de Vieille-Roche, qui pensait, en bon général, aux moyens d'approvisionner la place : il suivit à regret, sa serviette au cou, et tenant une bouteille.

Le compagnon de l'aigle du Béarn s'écria, en voyant les deux baillis, Jackal et la maréchaussée à sa porte : « Ventre saintgris! jamais oiseaux pareils n'approchèrent d'ici.

{Hu 120} — Que voulez-vous, canaille?

— Ouvrez, de par le roi....

— Vous vous trompez, ce n'est pas ici.

— Nous vous sommons....

— De vous taire, dit Chanclos en remuant sa redoutable épée, qui parut dix fois plus large aux suppôts de la justice.

— Videz-moi la place, ou je vous entame.

— Que demandez-vous? dit de Vieille-Roche, qui s'établit en forme de conciliateur.

— Obéissance aux ordres de sa majesté.

— Ah! c'est juste, mon ami.

— Nous? le roi s'est trompé 5.

— Le roi s'est trompé, dit de Vieille-Roche à Jackal.

— Le roi ne peut pas s'être trompé.

— Le roi n'est pas trompé, Chanclos.

— Si.

— Il dit que si.

{Hu 121} — Nous venons arrêter un malfaiteur, vous dis-je, et vous sentez que d....

— Ah, Chanclos! il faut ouvrir. Allons, c'est au nom du roi! un malfaiteur!... tu sens que... il faut ouvrir. » De Vieille-Roche se soutenait à peine 6.

« J'y e consens, dit Chanclos; mais pas d'impertinence, et entrez sans vos gens; ne souillez pas le sanctuaire des Chanclos, vous autres. » Il allongea un coup de plat d'épée sur un vieux sergent, qui grogna distinctement. Arrivé à la salle, Jackal demande Jean Pâqué....

« Jean Pâqué! s'écria Chanclos, vous ne l'aurez pas; c'est un de mes amis, il est respectable.... Par l'aigle du Béarn mon invincible maître, vous ne sortirez pas vifs d'ici, messieurs les corbeaux!...

— Silence, monsieur le capitaine.

— Je veux crier, corbleu! je suis chez {Hu 122} moi. » Il leva son épée sur Jackal, qui pâlit. « Monsieur l'impudent, prenez garde d'insulter nos amis. » Il est inconcevable comme le capitaine étit méchant dans sa nouvelle culotte de peau et son pourpoint neuf. De plus, il ne voyait point Jean Pâqué, et voulait lui donner le temps de se sauver, en temporisant comme le Flabius Lungator, disait-il 7....

Le stratagème du capitaine fut inutile, Jean Pâqué se présenta tout-à-coup : alors Jackal dit : « Voici l'homme que l'on désigne à la justice comme un assassin, et votre compte est bon, monsieur l'œil crevé. »

Chanclos était interdit, parce que la fausse barbe et le déguisement du bonhomme lui revinrent dans l'esprit... L'or qu'il avait reçu l'inquiétait déjà; il regardait son argenterie et son pourpoint avec {Hu 123} embarras. Anna et la chaste Jeanne Cabirolle, dans un coin, étaient effrayées; de Vieille-Roche buvait, et Jackal profitant de l'espèce de stupéfaction du sire de Chanclos, mit la main sir l'épaule du vieillard, en lui disant : « Vous êtres mon prisonnier; suivez-moi. »

Le vieillard le renvoya d'un revers à dix pas, et examinant ce qui l'entouraitavec un œil couroucé, il parut prêt à parler.

Chanclos, rassuré par ce geste d'honnête homme, dit à son camarade : « Il est vert, le bon homme. » Et Vieille-Roche ne répondit que par un hoquet prolongé.

— Sur l'ordre du gran sénéchal de Bourgogne, et sur l'instance de Mathieu XLVI, comte de Morvan, baron de Birague, {Hu 124} pair de France, commandant des ordres du roi, gouverneur de la province de Berry, grand-veneur....

— Mon gendre! ajouta Chanclos sans y mettre cet air d'importance qui accompagnait ordinairement ces deux mots.

— Grand Dieu!... » s'écria le vieillard. Et son œil enflammé s'éleva vers le ciel; cette violente exclamamation frappa tous les assistans. La tête de Jean Pâqué prit une expression sublime d'horreur et de crainte. Chacun ému attendait en silence.

« Il me suffirait d'un mot pour écraser l'orgueil de tous.... Je devrais le prononcer, peut-être!... Adieu, bon et brave gentilhomme, dit-il à Chanclos, dont la fureur renaquit par ces deux épithètes.... Ne tirez pas l'épée.... je me soumets..... l'honneur le veut!.. que ne m'a-t-il pas fait faire!... Quant à vous, vils instrumens {Hu 125} d'iniquité, je vous briserai comme un verre!... Allez, je vous suis. »

Il prit Chanclos par la main, et lui dit en la lui serrant : « La comtesse de Morvan est votre fille.

— C'est une impertinente.

— Je pourrais la punir cruellement de son orgueil; mais je causerais de trop grands malheurs. » En achevant ces mots il frappa amicalement sur le cœur de Chanclos.

« Vous pourriez, continua-t-il , avoir besoin d'argent?

— Ah, mon ami! finissez donc.

— Allons, allons, Chanclos, point de plaisanteries; vous m'avez sauvé la vie, et, entre nous....

— Ah! c'est différent.

— Je ne resterai pas long-temps en prison.... ne faites même pas de démarches {Hu 126} pour m'en faire sortir..... cependant il se pourrait.... Tenez, allez à Birague; voyez le vieux Robert... vous pourrez lui demander jusqu'à deux mille pistoles. »

Le capitaine ouvrit de grands yeux..... « Mais comment?...

— Ah! j'oubliais, » reprit le vieillard. Il alla vers la table, prit une plume, et dessina sur un carré de papier certaines lignes qui produisirent la lettre de change suivante :
                § I — II VV 6 4.

Chanclos, en avisant cela, resta stupéfait; l'étranger s'enveloppa dans un manteau; enfonça sa toque, et baissa davantage son bandeau, ce qui le rendait méconnaissable. Il tendit sa main au compagnon de l'aigle du Béarn, qui la saisit pour exprimer toute son amitié et ses regrets. Jean Pâqué suivit les sbires, et le {Hu 127} capitaine le conduisit jusqu'à la porte, en retenant avec peine l'envie de sabrer cette nuée de corbeaux. Chanclos f regarda le vieillard d'un œil attendri, chose bien rare; il le vit s'éloigner avec douleur : « Il n'a pas dîné! » s'écria-t-il...

De Vieille-Roche suivait en chancelant, et Anna se sentait émue; le geste et l'exclamation du vieillard l'avaient étonnée.

« Par la corbleu! dit le capitaine en se rasseyant, tout cela n'est pas cathégorique.

— Ça n'est pas cathégorique, répéta de Vieille-Roche.

— Mais, puisque c'est son affaire, dînons....

— Dînons, mon ami.

— Mon père, j'ai peur que ce bon vieillard, qui n'a pas voulu vous donner d'inquiétude, ne périsse!....

{Hu 128} — C'est possible, observa Vieille-Roche, il a l'air aimable, ce bon-homme.... Par saint Hubert, si j'avais un ami prisonnier.....

— Que ferais- tu?...

— Attends que j'aie bu.... je ferais le diable pour le sauver.

— Il est si intéressant, mon père!... il est malheureux!

— Tu as raison, Vieille-Roche!....

— Certainement....

— Par l'aigle du Béarn, dit Chanclos en frappant un coup de poing sur la table, ce qui fit sauter les plats et les bouteilles; je veux le venger... et lui rendre des services à ma manière, corbleu!.... il m'en rend de si grands!.... »

Vieille-Roche était occupé à ramasser les bouteilles cassées, afin de sauver quelque chose, quand le capitaine en colère {Hu 129} se leva : ce mouvement fit tomber Vieille-Roche... Le capitaine n'y prit pas garde, et siffla sa fanfare de colère..... puis il se promena en se grattant la tête, pendant que Vieille-Roche, cherchant à se relever, retombait toujours. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes

  1. si vousu e voulez être {Hu} (nous rectifions)
  2. je t'ai mene {Hu} (nous rectifions)
  3. n'est pas trompé Chanclos {Hu} (nous insérons la virgule qui fait défaut)
  4. vous sentezque {Hu} (nous rectifions)
  5. — J'y {Hu} (nous ouvrons les guillemets, fermés au bout de la phrase. Il en va de même au début du paragraphe suivant, le dialogue s'achevant au début de la page suivante par des guillemets)
  6. Chauclos {Hu} (nous rectifions)

Notes

  1. Jackall : première occurence du nom, et seule avec le double l.
  2. majordôme : l'accent circonflexe ne se justifie pas.
  3. je ne veux pas abandonner mon pauvre Henri : Vieille-Roche a « acheté selon les désirs de son ami » un « superbe » cheval. Et Chanclos n'en veut point pour lui, mais « pour [s]es gens ». Chanclos et Vieille-Roche n'hésitent pas à gaspiller l'argent donné par Jean Paqué. Ce détail ainsi que d'autres qu'on a déjà rencontrés montrent bien que pour eux l'honneur ressemble surtout aux apparences.
  4. se jouer à un Chanclos : dans le sens d'attaquer, se mesurer avec.
  5. Le « Nous? » est surprenant : il ne répond pas à l'ordre des survenans et n'a pas vraiment de sens ici. Peut-être faudrait-il lire « Non! » qui s'accorderait mieux avec « le roi s'est trompé ».
  6. Vieille-Roche se soutient à peine, soit, mais il se comporte efficacement dans son rôle de conciliateur, ou du moins d'intermédiaire.
  7. Chanclos se perd dans son latin : il s'agit de Fabius Cunctator (le temporisateur), i.e. Q. Fabius Maximus Verrucosus, homme politique romain (°~275 - †~203) (fr.wikipedia art. "Quintus Fabius Maximus Verrucosus")