M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

CHAPITRE V.

De branca in brancam dégringolat at que fecit pouf.
            (Pièce de MICHEL. MORIN.)

[{Hu 130}] L'OFFICIER de Chanclos, furieux de l'arrestation de son ami, jura de remuer ciel et terre pour sa délivrance. Il ordonna à son écuyer (car, depuis la restauration de ses finances, le fier gentilhomme avait pris à son service un pauvre mendiant qui se trouvait décoré de ce nom pompeux), il ordonna à son écuyer, disons-nous, de seller ce fidèle Henri, et de se tenir prêt à le suivre. L'intention du capitaine était de se rendre au château de Birague, et de reprocher amèrement à sa fille Mathilde l'abus qu'elle faisait du pouvoir que le {Hu 131} nom et le titre de comtesse de Morvan lui donnaient. Robert, qui se piquait de connaître les hommes, a toujours soutenu que le seigneur de Chanclos avait principalement été déterminé à cette démarche par l'appât des mille pistoles qu'il devait lui compter. Comme rien dans les mémoires autographes que nous possédons n'annonce la véracité d'une pareille supposition, tout à fait injurieuse pour le capitaine, nous nous contenterons d'en faire part au lecteur, en l'invitant à n'y donner que l'importance qu'il jugera convenable.

Quoi qu'il en soit, l'officier de Chanclos arpentait au grand tort de son cheval le chemin que la nation tenait de la munificence de ses princes, qui avaient permis aux communes de se ruiner pour faire une route royale. Le capitaine, avant de quitter son manoir, s'était fortifié l'estomac {Hu 132} d'un déjeûner substantiel arrosé de deux excellentes bouteilles de vin du meilleur crû. Vous jugez, lecteur, s'il se sentait en louables dispositions pour bien quereller sa fille, son gendre et sa petite-fille au besoin; aussi entra-t-il dans les cours du château de Birague avec la fierté d'un général d'armée qui prend possession d'une ville conquise.

Géronimo, qui, de son grenier, avait l'oreille aux écoutes, et qui depuis la nuit dernière, attendait impatiemment le retour du marquis pour lui faire part des importans secrets qu'il avait découverts, crut que le bruit des chevaux qu'il entendait annonçait l'arrivée de son maître. Il se mit à la lucarne de sa chambre, et aperçut effectivement le marquis qui entrait dans les cours accompagné de plusieurs cavaliers; en conséquence, il {Hu 133} descendit précipitam- ment l'escalier pour courir au-devant de lui. Comme il enjambait les marches quatre à quatre, il se trouva vis-à-vis le capitaine, qui, malheureusement pour l'Italien, ayant bonne mémoire, reconnut de suite la figure patibulaire du drôle qu'il croyait avoir châtié si sévèrement.

« Ho ho! s'écria l'officier de Chanclos en saisissant l'Italien par l'oreille, voilà, sur mon honneur, le coquin qui joua des couteaux avec le vieillard balafré..... Ha ça, coquin, comment se fait-il que tu te sois dépendu?... »

Aux gestes militaires du capitaine, et plus encore à cette interrogation foudroyante, Géronimo reconnut de suite l'impitoyable soldat de la forêt. Plein de trouble et d'effroi, il jeta un cri terrible; et faisant un soubresaut violent, il {Hu 134} s'élança au travers des appartemens, en laissant toutefois dans les mains nerveuses du capitaine l'oreille droite, que celui-ci avait saisie comme pièce de conviction.

« Ne crois pas m'échapper, drôle, dit le capitaine en mettant l'épée à la main; par mon henriette, je jure que tu ne te dépendras pas cette fois. »

En achevant ces paroles, l'irritable gentilhomme se mit sur les traces du fuyard, et le poursuivit si vivement, qu'il entra en même temps que lui dans l'appartement de la comtesse. Une fenêtre était ouverte; et Géronimo, sans trop calculer la hauteur qui la séparait de la terre, aima mieux la franchir, au risque de se rompre un bras, que d'attendre l'implacable ennemi qui le poursuivait. Apercevant {Hu 135} son maître, il se précipite en s'écriant : « J'ai le secret! j'ai le secret!

— Que dit ce pendard? s'écria le capitaine en s'approchant vivement de la fenêtre..... Beau secret, ma foi! ajouta-t-il en regardant l'Italien étendu sur le pavé, que cejui de se fracasser le crâne. » Effectivement, Géronimo était tombé si malheureusement, que la tête avait porté tput le poids de la phute, et il paraissait en ce moment sur le point de rendre le dernier soupir.

A l'aspect du capitaine, à ses menaces, aux cris et à la chutp de Géronimo, la comtesse et son époux, pâles et tremblans, se regardaient avec anxiété: le marquis était accouru auprès du corps de son domestique, et le reste des spectateurs attendait en silence l'issue de cette scène extraordinaire.

{Hu 136} « Eh bien, Géronimo, dit Villani en essayant de relever son domestique, quel secret as-tu donc découvert?

— Le secret qe la famille, monseigneur, répondit l'Italien d'une voix faible; mais je crains bien qu'il ne me serve de rien d'avoir eu tant d'adresse : je sens mes esprits s'évanouir, et ma vue se troubler : tout m'annonce que je vais aller rendre visite à Lucifer. Croyez-vous que je sois damné, monseigneur?

— Imbécile! laisse-là tes sottes questions, et apprends-moi promptement.....

— Monseigneur, le vieillard inconnu, ah!..... saints du paradis, ayez pitié de mei, ou je me donne au diable.... » Géronimo parut en ce moment éprouver une douleur aiguë. Sa souffrance fut longue et terrible; il poussa enfin un profond soupir comme s'il se sentait soulagé, et expira.

« Le misérable! s'écria Villani furieux, il meurt avant d'avoir parlé!...

— Ayant d'avoir parlé! répéta le comte d'un air égaré; avait-il donc connaissance...

— Monsieur le comte, reprit vivement Mathilde en interrompant son époux, devez-vous vous occuper du sort d'un scélérat qu'une prompte mort a ravi au glaive de la justice? Et vous, mon père, que signifient ces cris menaçans et cette arme que vous tenez à la main?..... Êtes-vous l'exécuteur dps hautes-œuvres?.. ..

— Ventre-saintgris, péronnelle! s'écria l'officier de Chanclos furieux, prenez-le sur un ton plus convenable...... Comte Mathieu, mon gendre, jp viens ici pour m'expliquer avec vous. M'apprendrez-vous, monsieur, de quel droit vous avez envoyé une bande de suppôts de justice à mon château, avec ordre d'enlever ce {Hu 138} bon Jean Pâqué, mon ami, pour le conduire dans un château fort?...

— Moi! reprit je comte pmbarrassé.

— Vous-même, mon gendre.... le trait est noir, je vous le dis en face. Quoi! pour plaire à votre impertinente femme et à ses courtisans, mille fois plus impertinens encore, vous ne craignez pas de manquer essentiellement à votre beau-père, à un gentilhomme recommandable, en faisant arracher de chez lui un original, j'en conviens, mais un parfait honnête homme, et un bon ami, dont le cœur et la bourse sont ouverts.... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; qu'avez-vpus à reprocher à Jean Pâqué?...

— Rien personnellement, reprit le comte; il n'a dû être arrêté que comme homme sans aveu et sans asile, et errant de caverne en caverne.

{Hu 139} — De caverne en caverne, mon gendre!... Eh! pour quoi prenez-vous donc le château de Chanclos?.... On voit bien que vous n'avez pas vu les nouveaux embellissemens que je viens d'y faire faire, et que vous ignorez également ceux que je projette encore... Mais patience! patience!... »

L'expansif capitaine aurait parlé bien plus long-temps sur un sujet qui lui était aussi agréable, si la vue du marquis Villani, qui entrait alors dans l'appartement, n'eût changé le cours de ses idées. Il reconnut de suite Villani pour le cavalier qui avait essayé de recueillir les dernières paroles du bandit Géronimo.

« Me ferez-vous l'honneur de me dire, demanda-t-il brusquement en s'adressant au marquis, quel rapport il peut y avoir entre un coquin fieffé comme celui qui {Hu 140} est étendu sous les fenêtres de ce salon, et un cavalier qui est reçu chez le comte Mathieu de Morvan, mon gendre?

— Quel rapport, capitaine! répondit l'Italien sans s'émouvoir.

— Oui, monsieur, quel rapport, reprit fièrement Chanclos en caressant doucement la poignée de son henriette.

— Ceux qui peuvent seuls exister entre un homme de ma qualité et un être aussi obscur... L'homme étendu mort ici près faisait partie de ma maison.

— Jolie maison, ma foi, vous pouvez vous en flatter! ventre-saintgris! si je juge du reste par l'échantillon que j'ai sous les yeux, cela doit être un repaire de brigands.

— Que voulez-vous dire par là, monsieur de Chanclos?

— Je veux dire que l'honnête partie de votre maison qui est couchée là au frais {Hu 141} était le plus grand scélérat du monde. Je le rencontrai le lendemain de l'insipide bal donné ici par madame ma fille. J'étais à me rafraîchir avec l'ami de Vieille-Roche, lorsque ce drôle entra dans l'auberge où nous nous trouvions. Peu de temps après son arrivée, un vieillard couvert d'un grand manteau brun, une balafre sur l'œil, s'arrêta devant la porte de l'auberge; le bandit voulut lier conversation avec le vieillard, et lâcha quelques mots qui me déplurent. Je mets la main sur mon henriette pour châtier l'insolent : le pendard prend la fuite, et disparaît. Deux ou trois heures après, je le surprends au coin d'un bois jouant du couteau sur la peau du vieillard. Pour le coup il ne put m'échapper : je fais une boutonnière de dix-huit pouces au ventre de mon coquin, et le pends à un arbre. Je croyais {Hu 142} bonnement avoir débarrassé les chemins du promeneur le plus désagréable, lorsque je rencontre aujourd'hui mon spadassin dans le château du comte Mathieu mon gendre. A ma vue, l'honnête partie de la maison de monsieur se récrie avec effroi : je reconnais mon gibier de potence, et le saisis par l'oreille; il me la laisse dans la main; je le poursuis l'épée dans les reins; il saute par la fenêtre, et se casse la tête sur le pavé des cours. De tout cela, je conclus, 1.° que monsieur a eu un grand tort en recevant un misérable de cette espèce à son service; 2.° que ma fille la comtesse a eu deux grands torts : le premier, de se charger de la vengeance d'un coquin d'Italien; le second, de faire arrêter un honnête homme qui ne lui avait fait aucun mal, et qui, de plus, était l'ami de son père; 3.° que le {Hu 143} comte Mathieu mon gendre a eu trois grands torts : le premier, de se mêler d'une affaire qu'il n'entendait pas; le second, de manquer essentiellement à son beau-père; et le troisième, d'avoir cru sa femme sur parole; 4.° enfin que moi seul ai eu raison. En conséquence, je demande que Géronimo soit jeté à la voirie, et que Jean Pâqué soit mis de suite en liberté. »

Le récit du capitaine avait été écouté avec la plus grande attention : les uns (le marquis était de ce nombre) espérais y découvrir la trace de ce qu'ils cherchaient; les autres attendaient en tremblant l'affreuse lumière qu'ils redoutaient.

« Eh bien, comte, demanda le capitaine en s'adressant à son gendre, qui paraissait plongé dans la rêverie la plus profonde, me rendrez-vous mon ami?....

— Je ne puis, cher capitaine, entraver {Hu 144} la marche de la justice : si votre ami est honnête homme, comme j'aime à le penser, n'en doutez pas, il sortira sous peu de prison.

— C'est bien ce qu'il m'a promis, reprit Chanclos, et même, si j'avais voulu l'en croire, je me serais dispensé de solliciter pour lui. Ce diable d'homme prétend être libre dès qu'il lui conviendra, et avoir de plus le pouvoir de faire trembler ses plus fiers ennemis. Comtesse ma fille, il m'a promis de rabaisser sous peu votre orgueil; Dieu le veuille! quant à moi, je renonce à cette tâche difficile. »

En achevant ces mots, le capitaine sortit du salon, et descendit l'escalier en sifflant la fanfare d'Henri IV et en appelant Robert de toute la force de ses poumons.

« Quel homme! s'écria la comtesse en le voyant sortir; faut-il, hélas! que je sois {Hu 145} sa fille!... » Cette phrase mélancolique lui servit à déguiser le trouble que les paroles de son père avaient fait naître dans son esprit. Villani fut le seul qui ne fût pas la dupe de cette ruse féminine. Il avait remarqué l'inquiétude de Mathilde pendant le récit du capitaine, et son effroi visible lors de sa dernière menace. Enfin, le peu de mots que prononça Géronimo mourant, confirmaient les soupçons qu'il avait toujours nourris jusqu'alors; il était maintenant convaincu que la vie du comte et de sa femme cachaient un mystère terrible, épouvantable. A en juger par les angoisses que les deux époux éprouvaient, il ne doutait pas que la possession de leur secret ne le rendît l'arbitre de leur destinée, en un mot, l'époux d'Aloïse et l'héritier des immenses domaines de la puissante maison de Morvan. Mais ce secret important, {Hu 146} il fallait le découvrir! aussi se promit-il de ne rien négliger pour y parvenir; et, comme le vieillard Jean Pâqué lui paraissait connaître le mystère qu'on voulait dérober à sa connaissance, il forma le projet de lui faire rendre la liberté, pourvu qu'il voulût dévoiler tout ce qu'il savait sur la famille des Morvan.

Tandis que le marquis, toqt en accablant la comtesse de flatteries outrées, cherchait dans son esprit les moyens d'arriver à ses fins ambitieuses aux dépens même de celle qui lui montrait tant de prédilection, le capitaine parcourait le château en s'égosillant à crier après Robert, qui ne paraissait pas, et en rudoyaut tous les domestiques qu'il rencontrait. Impatienté de l'inutilité de ses recherches, l'officier de Chanclos sortit de l'intérieur du château, et se rendit dans le parc. Il y {Hu 147} avait près d'un quart d'heure qu'il était assis sous un massif d'arbres, lorsqu'une marche lui annonça l'approche de quelqu'un. Il lève la tête, et reconnaît Robert, qu'il avait si longuement et si vainement cherché.

« Par l'aigle du Béarn, s'écria-t-il, je serais curieux de savoir, monsieur Robert, ce qui a pu retenir si lontemps hors du château un intendant aussi zélé que vous?...

— Ce qui m'a retenu, monsieur de Chanclos, reprit gravement Robert, ça été ce qui m'a occupé toute ma vie, le service des Morvan.

— Peste soit de vous et de vos Morvan! vous êtes cause qu'un Chanclos s'est morfondu pendant trois-quarts d'heure.

— Quand il s'agit du service des Morvan, {Hu 148} reprit Robert avec emphase, les Chanclos peuvent attendre. Savez-vous, monsieur le capitaine, qu'avant que la gentilhommière de Chanclos existât, les tours de Birague s'élevaient majestueusement dans les airs? La noblesse des Morvan ne date point d'un jour comme celle des Chanclos!

— La noblesse des Chanclos date d'un jour! s'écria le capitaine tout bouffi de colère : par l'aigle de Béarn, mon invincible maître....

— Oui d'un jour, monsieur le capitaine, interrompit Robert; j'en suis fâché pour vous, mais je n'y peux que faire. Votre maison ne compte guère que cent cinquante ans de noblesse, tandis que les Mathieu de Morvan.... Ah! ceux-là n'ont jamais été anoblis, ils sont nés Morvan.

— Cent cinquante ans de noblesse! reprit le capitaine un peu adouci par le siècle et {Hu 149} demi d'antiquité que Robert accordait à sa race; savez-vous, monsieur Robert....

— Mon Dieu, je sais tout cela. Je sais que sous Mathieu XXVIII et sous Robert I.er, son intendant, il n'était pas encore question des Chanclos dans la comté; les registres de mon intendance en font foi. Je sais de plus que les Chanclos ne furent anoblis qu'en l'an 14.., sous le règne du roi ***, et cela à la recommandation de Mathieu XXXI, comte de Morvan, lequel, du temps des croisades, fut six mois roi de Bethléem. Bethléem est en Judée, capitaine..... lequel Mathieu XXXI voulut récompenser, dans la personne de Jean-Nicolas-Barnabé Rousson, les services d'un bon et fidèle maître d'hôtel... Ce que je vous dis là, capitaine, est au vu et au su de tout le monde.

{Hu 150} — Ventre-saintgris a! j'espère bien que non, se dit l'officier de Chanclos en lui-même.... Ha ça, monsieur Robert, reprit-il tout haut avec une douceur que la science profonde du vieil intendant lui avait inspirée subitement, il ne s'agit pas ici de disputer sur le rang dès Morvan et des Chanclos; ce sont deux familles glorieuses, dont chacun tient à grand honneur d'être allié, et qui ont droit à vos respects, aujourd'hui surtout qu'elles sont confondues en une seule! Je suis venu à Birague pour une affaire qui ne vous regarde pas et pourtant qui vous regarde; c'est pourquoi je désirerais avoir avec vous un moment d'entretien particulier.

— Eh bien! monsieur le capitaine, nous sommes seuls, parlez; qu'avez-vous à me dire?...

{Hu 151} — Connaissez-vous, mon vieux Robert, un certain Jean Pâqué?

Jean Pâqué! dit ftobert en fixant ses deux petit yeux gris et brillans sur le capitaine..... je crois effectivement avoir entendu parler.... N'est-ce pas le nom d'un vieillard que vous avez retiré à Chanclos?....

— Précisément, mon camarade. ... Il y était encore ce matin lorsque la justice est venue l'y arrêter en vertu d'un ordre obtenu par le crédit du comte Mathieu, mon gendre, et délivré par le sénéchal de Bourgogne.

— honte! ô infamie! s'écria Robert en se tordant les mains; ô noble maison de Morvan! ô intègre intendance des Robert! vous êtes flétries pour jamais.

— Là, là, mon vieux camarade, dit le capitaine, calmez un peu ce flux d'exclamations. {Hu 152} Ha çà, vous vous intéressez prodigieusement, à ce qu'il me paraît, à mon ami Jean Pâqué?

— Moi?... reprit Robert, point du tout; je ne m'inquiète que de l'honneur des Morvans.

— Quel rapport y a-l-il entre les Morvan et mon ami Jean Pâqué?...

— Quel rapport, monsieur le capitaine? Ecoutez, ce Jean Pâqué, que vous honorez du nom de votre ami, est un honnête homme....

— Ventre saintgris! j'en jurerais.

— Eh bien! monsieur le capitaine, on l'arrête chez vous, on se sert du noble nom de Morvan pour commettre une injustice, on fait passer mon maître pour un seigneur dur et cruel, et l'on flétrit ainsi l'antique renom de vertu des Morvan, et par contre-coup celui des {Hu 153} Robert, leurs intendans nés. Mais cette trame odieuse ne s'accomplira pas; je cours trouver monseigneur, et....

— Arrêtez, monsieur Robert, arrêtez, dit l'officier de Chanclos en retenant par le bras le malin intendant, qui riait sous cape en voyant le capitaine prendre le change, j'ai déjà parlé au comte Mathieu mon gendre, et tout ce que vous pourriez dire à ce sujet serait inutile.... Venons donc à ce que j'ai à vous confier. Mon ami Jean Pâqué m'a donné un billet doux pour vous; le voici. »

En prononçant ces paroles, le capitaine remit à Robert le papier empreint du signe mystérieux qu'y avait apposé l'inconnu. L'intendant, apercevant cette marque, s'inclina devant le capitaine et lui demanda ses ordres.

« C'est une lettre de change, mon {Hu 154} camarade, reprit le capitaine en riant, une lettre de change de mille pistoles d'or; y ferez-vous honneur?....

— A l'heure même; mais cependant à une condition, capitaine.

— Laquelle, monsieur Robert?...

— Le secret.

— Je le promets au nom de l'aigle du Béarn, mon invincible maître.

— Cela suffit, mon capitaine; suivez-moi je vais vous compter votre argent.... Mais non, ne me suivez pas, on pourrait nous surprendre ensemble, et il ne faut pas que cela arrive. Trouvez-vous cette nuit à minuit près de la tour du Nord; là je vous remettrai vos mille pistoles en belle monnaie royale.

— Eh bien, soit! Robert, à minuit, au pied de la tour du Nord.

{Hu 155} — A minuit, monsieur le capitaine; c'est entendu. »

Robert alors salua le capitaine et regagna le château à grands pas. L'officier de Chanclos le suivit quelque temps des yeux, puis il prit, en se promenant, le chemin des écuries pour s'assurer, 1.° si son fidèle Henri ne manquait ni d'avoine, ni de litière; 2.° pour le seller, car le bon capitaine roulait en sa tête des desseins que, selon sa manière de voir, il croyait très-importans.

Comme il traversait les premières cours; il se sentit saisir et embrasser étroitement. « Ventre saintgris! s'écria notre vieux gentilhomme, quel est donc le fou ou l'ami qui me serre ainsi?.. .

— C'est moi, capitaine; c'est Adolphe d'Olbreuse.

— Mon petit chevalier!... eh! embrasse-moi {Hu 156} encore, cher enfant!... Corbleu! jeune homme, comme vous voilà fringant!

— Je suis lieutenant aux gardes, mon ami.

— Lieutenant aux gardes à dix-huit ans! Par l'aigle du Béarn, nous n'avancions pas si vite au service de mon invincible maître, et cependant nous nous battions aussi bien et un peu plus souvent que vous ne le faites aujourd'hui!... Quoi qu'il en soit, j'aime à te voir ce brillant uniforme; par mon henriette, cela te donne un air cavalier!.... Ha çà, mon petit chevalier, que viens-tu faire ici?.....

— Je viens pour rendre visite à mon oncle, réclamer sa parole au nom de mon père, qui ne tardera pas à arriver et épouser ma cousine Aloïse.

— C'est fort bien fait à toi. Comment t'a reçu la comtesse?

— Comme un étranger.

— Le comte?

— Comme un fils.

— Aloïse?

— Comme un amant.

— Alors nous épouserons, » s'écria le bon capitaine en se frottant les mains avec un air de satisfaction et en sifflant la fanfare d'Henri IV, fanfare inévitable dans toutes les occasions de joie.

« La comtesse cependant, s'oppose à mon mariage.

— Tu épouseras malgré elle?

— C'est bien mon intention..... elle me préfère ce maudit Italien de Villani.

— Va te battre avec lui.

— Je ne demande pas mieux; j'y cours....

{Hu 158} — Un moment. Je réfléchis qu'il n'est pas décent qu'un jeune homme ait l'air de forcer une famille, l'épée sous la gorge, de lui accorder leur enfant en mariage... J'irai trouver Villani, moi!

— Vous, capitaine?

— Moi-même... Ne suis-je pas le grand-père d'Aloïse?... Je signifierai à ce courtisan ultramontain que, s'il ose prétendre à la petite-fille d'un Chanclos je lui clouerai l'oreille de son coquin de valet sur le nez.

— Mais le comte?...

— Est un rêveur.

— Mais la comtesse?...

— Est une impertinente.

— Mais Aloïse?...

— Est un aussi jolie fille que mon Anna. Patience, patience! j'ai des {Hu 159} projets, et dans peu on entendra le bruit des violons dans le manoir des Chanclos. »

En prononçant ces mots, le capitaine embrassa le chevalier d'Olbreuse, et entra dans l'ëcurie de son Henri en fredonnant l'air d'une contredanse.

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. Ventre siantgris {Hu} (nous corrigeons)

Notes