M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

CHAPITRE VI.

Quiconque ne sait pas vider une futaille,
Ni d'un joli minois houspiller la candeur,
N'est pas digne de moi... Qu'il s'écarte, qu'il aille
Chercher en d'autres lieux ce qu'il croit le bonheur...
Il n'aura point ma fille!.........
            H...... comédie inédite.

[{Hu 160}] PENDANT que l'officier de Chanclos, en caressant son Henri, s'occupait avec complaisance du projet qu'il avait communiqué à d'Olbreuse, pour le débarrasser de la rivalité de l'Italien Villani, et plus encore des affaires importantes qu'il avait à traiter de concert avec le sire de Vieille-Roche, son digne ami, l'honnête Jackal et son escorte noire conduisaient Jean Pâqué dans les prisons d'Autun. Le vieillard {Hu 161} avait conservé le plus grand calme pendant toute la route, et il ne paraissait nullement s'inquiéter des suites que son arrestation pouvait avoir. Sa sérénité ne fut point altérée en voyant les guichets s'ouvrir et se fermer sur lui. Il se plaça devant la table chargée du pain noir et de l'eau pure destinés à ses repas, du même air qu'il se serait assis à un banquet somptueux. Il resta vingt-quatre heures sans entendre parler de rien et sans apercevoir ni juge ni guichetier. Sur le soir du second jour de sa captivité, il vit la porte s'ouvrir et paraître le geolier de la prison un grand panier couvert sous le bras. Le geolier découvrit le panier, et en tira ce qu'il contenait. C'étaient une bouteille de vin vieux, une volaille, du jambon, des liqueurs et de la pâtisserie.

— Voilà bien des cérémonies pour un {Hu 162} pauvre prisonnier! dit le vieillard en s'adressant au guichetier.

— C'est l'habitude de la maison, reprit celui-ci; allons, camarade, profitez du temps qui vous reste; mangez, buvez, donnez-vous en; demain à cinq heures du matin vous n'aurez plus besoin de rien.

— Que voulez-vous dire?...

— Parbleu! cela est assez clair. Ce repas est celui du paradis; c'est celui que nous sommes dans l'habitude de donner aux prisonniers condamnés à mort.

— Aux prisonniers condamnés à mort! Dites-moi, mon ami, mon arrêt serait-il déjà prononcé?...

— C'est une affaire faite, reprit le geolier tout naturellement, et il en faut prendre votre parti.

— Je vois effectivement, dit le vieillard {Hu 163} en souriant, que c'est la seule chose qui me reste à faire...... Le grand sénéchal de Bourgogne est-il dans cette ville?

— Il y est arrivé cette après-dinée, et il s'occupera ce soir de signer les différens arrêts; ainsi, soyez tranquille, vous ne languirez pas.

— C'est bien mon espérance... Ha ça, parlez-moi franchement, geolier, aimeriez-vous à être pendu?...

— Quelle demande! reprit le guichetier étonné: en a-t-on jamais fait une pareille à un honnête homme?

— C'est qu'il dépend de vous de l'être demain matin, ou de gagner cent pistoles.

— Cent pistoles!... Que signifie?....

— Je m'explique... Si dans une heure le billet que voici est remis en mains propres au grand sénéchal, cent pistoles d'or {Hu 164} vous seront comptées. Dans le cas contraire, votre corps fera crier sous son poids la potence que les garçons du bourreau élèvent en ce moment.

— Et qu'est-ce qui me donnera les cent pistoles d'or si j'obéis?

— Moi.

— Et qu'est-ce qui me fera pendre si je n'obéis pas?...

— Moi.

— Allons donc.... vous êtes fou, camarade, dit le geolier brusquement.

— C'est ce que vous saurez demain matin, reprit le vieillard de l'air du monde le plus calme; encore une fois, voulez-vous la corde ou cent pistoles?... choisissez.... »

Le geolier fixa avec attention l'étrange personnage qui lui parlait ainsi; l'air et le ton calme du vieillard lui en imposèrent {Hu 165} tellement, qu'il prit la lettre qui lui était offerte. « Me promettez-vous qu'il n'y a rien là-dedans qui puisse me compromettre? demanda-t-il en tournant en tous sens le papier qu'il tenait entre ses doigts.

— Je vous le promets.... Il n'intéresse que le grand sénéchal et moi... Mais séparons-nous, j'ai besoin d'être seul. N'oubliez pas surtout que la corde ou cent pistoles sont à votre choix.... Je vous tiendrai parole.... comptez-y.... »

En disant ces mots, le vieillard tourna le dos au geolier, et fut se rasseoir d'un air indifférent sur l'unique siége qui se trouvait dans sa prison. Le guichetier ferma la porte et sortit en grommelant entre ses dents. Une demi-heure après, il rentra, l'étonnement peint sur la figure, et s'approchant du vieillard, il lui dit {Hu 166} respectueusement : « Maître, le grand sénéchal me suit.

— Voici les cent pistoles promises.

— Grand merci... »

En ce moment, des pas nombreux se firent entendre dans le corridor qui conduisait à la prison de Jean Pâqué, et le grand sénéchal parut à la porte avec la suite nombreuse qui l'accompagnait; sur un geste de l'inconnu, il ordonna à ses gens de s'éloigner, et entra seul dans la chambre du vieillard, dont il fit refermer la porte sur lui. Le sénéchal fit quelques pas en regardant silencieusement le vieillard, qui, plongé dans une profonde rêverie dont il nous serait difficile d'indiquer la cause, paraissait ne pas s'apercevoir de la présence du premier magistrat de la province.

« Est-ce vous qui vous nommez Jean Pâqué? demanda le sénéchal.

{Hu 167} — C'est le nom que me donne le vulgaire; mon véritable nom n'est connu que du cardinal et de Dieu.

— Vieillard, vous êtes accusé d'un crime qui, s'il était prouvé, ferait tomber sur vous tout le poids de la vengeance des hommes. Votre air vénérable, votre ton n'annoncent point un vil scélérat. Peut-être êtes-vous victime de quelque calomnieuse accusation?... c'est du moins ce que la lettre que vous m'avez fait remettre m'a laissé entrevoir. Parlez sans crainte, je suis prêt à vous faire rendre la justice qui vous est due.

— Vous ne pouvez rien pour moi, sénéchal, répondit l'étranger d'un ton de voix adouci; non, vous ne pouvez rien.

— Si vous êtes innocent, comme j'aime à me le persuader, je puis vous sauver, car je le dois. Justifiez-vous, vous dis-je, {Hu 168} et je vous jure sur l'honneur que la sentence qui vous condamne ne sera point exécutée.

— Il suffit de ma volonté, sénéchal, pour qu'elle ne le soit pas.

— Vieillard, vous êtes fou.

— Voilà bien l'orgueil humain! ce qu'il ne conçoit point est erreur ou folie..... Mais je veux vous convaincre de la véracité de mes discours. Approchez, sénéchal, et jetez les yeux sur cet écrit.

— Que vois-je!... un ordre secret tout entier de la main du cardinal-ministre!

— Prenez-en connaissance. »

Le sénéchal lut à voix basse ce qui suit :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Vous le voyez, sénéchal, dit le vieillard quand le baron d'Olbreuse eut achevé {Hu 169} la lecture de l'important papier, loin d'être un aventurier et un vil assassin, il n'est en France aucune famille qui ne s'honorât de mon amitié, et aucun homme, tel puissant qu'il soit, qui puisse m'offenser impunément. Quant à mon nom, je le tais; le contenu de ces lettres doit vous suffire pour me faire sortir de prison.

— Il suffit en effet, monsieur, reprit le sénéchal, et je vais ordonner de suite votre mise en liberté; ce n'est pas tout, je vous donne ma parole que des informations vont être faites afin de connaître et punir les auteurs du complot dont vous avez failli être victime.

— Vous savez ce qu'il vous reste à faire, sénéchal, et je n'ai pas la prétention de vous tracer la ligne de vos devoirs. Toutefois, si les conseils de l'ami {Hu 170} particulier du cardinal-ministre ont quelque poids à vos yeux, je vous prierai d'assoupir une affaire qui ne peut produire qu'un scandale sans résultat... Adieu, sénéchal; je n'oublierai jamais votre intégrité et votre bienfaisance..... Soyez sûr que le prince en sera instruit... Adieu.... »

En prononçant ces paroles, le vieillard avait saisi la main du sénéchal, et la pressait amicalement dans les siennes. Une sensation extraordinaire paraissait l'agiter. Il s'abandonna pendant quelques instans à des pensées qui sans doute avaient des charmes pour lui; mais, triomphant bientôt de cette espèce d'attendrissement dont il parut honteux, il reprit l'air austère qui le quittait rarement, et dit au sénéchal : — Appelez vos gens; je suis prêt à partir. »

A la voix du sénéchal, l'escorte noire qui l'attendait se précipita dans la chambre {Hu 171} du vieillard; elle crut qu'il s'agissait de punir, et dans ce dernier cas elle montrait toujours beaucoup de zèle.

« Geolier, dit le sénéchal, levez l'écrou du prisonnier, et vous, Jackal, faites-lui-en délivrer copie.

— Mais, monseigneur, reprit le secrétaire, il y a jugement et condamnation à mort.

— Tant pis pour les juges, s'écria le sénéchal d'une voix terrible, car le gentilhomme est innocent.... Messieurs, j'éclaircirai celte a affaire. »

En parlant ainsi, il salua le vieillard et sortit de la prison. Toute sa suite trembla, car il ne se commettait pas une injustice qu'elle n'en fût complice ou auteur.

— Eh bien! dit le vieillard en se tournant {Hu 172} vers le geolier, te repens-tu maintenant d'avoir été trouver le sénéchal?

— O monsieur! bien m'en a pris, répondit le guichetier en mettant une de ses mains sur son cou, et faisant sauter de l'autre les cent pistoles d'or.... Mais par saint Pierre, le geolier du paradis, qui pouvait penser que votre excellence fût un honnête homme à poches bien garnies?.... tout le monde y aurait été trompé... et là-dessus je vous dirai, monseigneur...

— Assez, vassal, assez... exécute les ordres du sénéchal, et mets-moi promptement à la porte de ta triste demeure. »

Le geolier ne se fit pas répéter deux fois l'ordre que le vieillard lui intima; il courut, il agit, et un quart d'heure après la sortie du sénéchal, l'hôte inconnu de {Hu 173} l'officier de Chanclos traversait la grande rue de Dijon... a

Laissons le vieillard jouir de la liberté qui vient de lui être rendue, et retournons au capitaine, qui, la tête pleine d'importans projets, s'empressa de les mettre à exécution. Monté, sur le fidèle Henri, il galopa jusqu'au cabaret où nous l'avons déjà vu boire avec le sire de Vieille-Roche. Comme Chanclos descendait de cheval, et qu'il le conduisait lui-même à l'écurie en caressant sa croupe, il se sentit frapper sur l'épaule.

« Eh bien! mon ami, me voici exact au rendez-vous?

— Bon, bon, de Vieille-Roche... Mais que veut cette jeune et jolie demoiselle?

— Chut! mon camarade..... c'est ma nièce....

{,Hu 174} — As-tu beaucoup de nièces comme ça?....

— Hé,.... hé!.... dit en riant Vieille-Roche, tant que j'en veux.... puis il tira à part le capitaine, et ajouta tout bas :

« C'est pour notre jeune homme.

— Comment ça?....

— Oui dà! ne faut-il pas l'éprouver de toutes les manières?....

— Vieille-Roche!.... Vieille-Roche! mon gendre n'est pas un étalon....

— Fi donc! mon ami, c'est seulement pour examiner si.... ce.... enfin ce qu'il dira.

— Vieux Satan, tu as toujours été le plus égrillard de nous deux. »

Vieille-Roche sourit avec autant de grâce que purent le permettre sa trogne rouge et ses yeux verrons 1 toujours un peu troublés.

{Hu 175} « b Maître Jean, s'écria Chanclos en entrant dans le cabaret, du vin et de votre meilleur.

— Du meilleur, » répéta Vieille-Roche.

Comme ils allaient choquer leurs verres, ils entendirent le galop d'un cheval.

« Par saint Hubert! ton gendre est un fort bon écuyer, dit Vieille-Roche, qui se mit sur le pas de la porte... tudieu, comme il caracole!... il est à cinq cents pas.... Maitre Jean, mon cheval.... »

Vieille-Roche se hâta de monter sur son coursier, et s'élançant contre le marquis de Montbard, il le heurta si fortement par malice, que ce dernier faillit tomber.

« Les chemins ne sont pas assez larges, maladroit! s'écria le querelleur de Vieille-Roche.

— Bonhomme, mesurez vos paroles...

— Ne parlez pas si haut, blanc-bec; {Hu 176} quand vous aurez servi sous un général comme l'aigle du Béarn, je vous permettrai de venir vous frotter à une vieille lame.

— Je n'attendrai pas cela.....

— Bien, bien! dit en lui-même Chanclos caché derrière un arbre, en voyant l'impétuosité du jeune marquis et la rougeur qui colorait son visage.

— Vous voulez donc mourir? repartit Vieille-Roche avec un air de vérité qui aurait fait croire à la dispute réelle.

— Je ne dis plus rien, répliqua Montbard, en garde!... »

Leurs épées se croisèrent, et Vieille-Roche se plut à déployer toute sa science pour rendre vaine la fureur croissante du jeune homme; mais lorsqu'il vit que Montbard l'avait presque touché:

« Bravo! bravo! s'écria-t-il en jetant sa rouillarde; mon ami, c'est moi qui ai {Hu 177} tort; embrassons-nous, et venez vous rafraîchir.

— Monsieur, cela est impossible...... une affaire importante m'appelle à Birague.

— Vous y cherchez, je parie, mon digne ami de Chanclos?

— Qui peut vous en avoir instruit?....

— Entrez, il est ici.... »

Montbard étonné trouva en effet le capitaine achevant de siffler sa joyeuse fanfare.

« Monsieur, dit avec respect le jeune marquis, je vous cherchais pour une affaire d'où dépend le bonheur de ma vie; mon ami le chevalier d'Olbreuse m'écrit qu'il est sur le point d'épouser sa charmante cousine, et son père doit se rendre en ce moment à Birague pour en fixer le jour....

{Hu 178} — Nous savons tout cela, monsieur, interrompit le capitaine.

{Hu 178} — Nous savons tout cela, monsieur, interrompit le capitaine.

— Mais ce que vous ignorez, monsieur de Chanclos, c'est que j'adore Anna.

— Je le sais, monsieur.... mais, auparavant de parler de tout ceci, buvons....

— Monsieur, il ne dépendrait que de vous....

— De faire deux noces en une, interrompit Vieille-Roche en versant à boire.

— Mais, monsieur, ma fille vous aime-t-elle?....

— Monsieur!... je crois....

— Vous l'a-t-elle dit?...

— Non, monsieur.

— D'où le savez-vous?

— Buvez donc, reprit Vieille-Roche... buvez donc... Maître Jean, six bouteilles de plus.... Et vous, jeune homme, répondez.... d'où.... savez-vous?....

{Hu 179} — Ah! monsieur, si vous l'aviez vue me dire adieu!... » La nièce du pudique sire de Vieille-Roche, mettant à exécution ses instructions, lançait de vives œillades au jeune Montbard, qui, au grand désespoir du vieux buveur, ne la regardait nullement.

« Monsieur le capitaine, reprit le marquis, je n'ignore pas que mademoiselle de Chanclos est mal partagée du côté de la fortune, et très-bien du côté de l'honneur; ceci doit vous prouver que je l'aime, et....

— Après douze bouteilles bues, parler comme cela! dit tout bas Vieille-Roche... quel homme! Mais, mon ami, ses yeux ne brillent pas en voyant la jeune fille... »

L'honnête capitaine ne savait auquel répondre; la tête commençait à lui tourner. {Hu 180} L'intrépide de Vieille-Roche s'écria : « Maître Jean, six autres bouteilles. »

Lorsqu'elles furent entamées, l'officier de Chanclos mit avec quelque peine son chapeau sur sa tête, et regardant son gendre futur, il lui dit : « Jeune homme, levons-nous, et sortons. »

Il se leva, et marcha sans chanceler comme les deux amis.

« Qu'as-tu donc, Chanclos, tu vas de côté?

— Vous vous trompez, sire de Vieille-Roche, M. le capitaine marche très-droit. »

Ce dernier trait gagna le cœur de Chanclos : « Monsieur, dit-il avec gravité..... nous sommes honnêtes gens, et entre honnêtes gens il n'y a que des honnêtes gens; néanmoins, je vous donne l'assurance que ma fille, qui vous a dit adieu, {Hu 181} et qui a beaucoup d'honneur, ne sera jamais qu'à... Vieille-Roche.

— Que dites- vous, monsieur?

— Vieille-Roche.... Oui! sois témoin qu'elle ne sera qu'à M. le marquis de Montbard ici présent.... »

L'honnête capitaine ne pouvait, en prononçant ces paroles, mettre le pied dans l'étrier....

En cet instant, un grand bruit de chevaux se fit entendre, et l'on aperçut le grand sénéchal dé Bourgogne accompagné de quelques-uns de ses parens. Alarmé par la dernière lettre que son fils lui avait écrite, il venait réclamer la parole de son frère, et fixer le jour du mariage du chevalier avec Aloïse.

« Ah! ah! vous voilà, sénéchal? s'écria Chanclos; vous allez à Birague, nous vous {Hu 182} y accompagnerons mon gendre et moi, honnête garçon que voici. »

Le sénéchal sourit en regardant le visage rouge de l'officier : le marquis de Montbard s'approcha pour le saluer avec politesse, et il se joignit avec son beau-père à la troupe du baron d'Olbreuse.

On ignora toujours ce que devinrent l'égrillard de Vieille-Roche et sa nièce.... restèrent-ils au cabaret, s'en allèrent-ils à la tour en ruines qu'habitait l'ami du capitaine; l'histoire offre ici une vaste lacune.

Mathilde et son époux, instruits par un courrier de l'arrivée de leur frère, se promenaient dans l'avenue du château.... . Ils paraissaient joyeux l'un et l'autre. En effet, le courrier avait apporté une lettre de Jackal, qui mandait à la comtesse que Jean Pâqué serait pendu à l'heure qu'elle recevrait le billet.

{Hu 183} Villani, Aloïse et son cousin suivaient les nobles époux; le marquis en les observant, et les deux amans en se donnant le bras. Ils s'arrêtèrent en apercevant la troupe annoncée par un nuage de poussière, et s'assirent sur les bords du fossé qui régnait autour des murs du château de Birague.

En voyant son frère, le comte de Morvan fut à sa rencontre. Le sénéchal mit pied à terre, et dit à haute voix en présence de l'assemblée : « Mon cher frère, avant d'entrer dans votre château je désire que vous me déclariez si vous êtes toujours dans l'intention de remplir fidèlement la parole que vous m'avez donnée de marier nos enfans?

— En douter, serait me faire une cruelle injure! »

A ces paroles, la comtesse et Villani {Hu 184} tremblèrent, tandis qu'Olbreuse serrait avec amour le bras de sa cousine.

— Eh bien, mon frère! fixons le jour de leur union.

— Volontiers.... dans trois jours!... »

Le sénéchal se jeta dans les bras de son frère, et.... il s'arrêta.

La comtesse était évanouie, et le comte de Morvan stupéfait en voyant à dix pas d'eux Jean Pâqué causer avec le sire de Chanclos, qui le priait d'envoyer Anna au plus tôt. Le vieillard disparut, porté par un coursier magnifique, en s'écriant : « S'il en est ainsi, ma tâche est remplie; je rentre d'où je sors!... »

Cette voix fit revenir la comtesse : elle attribua sa faiblesse à des douleurs que nos mémoires authentiques ne spécifient pas; elle prit le bras de Villani, et tout le monde entra au château en faisant des {Hu 185} réflexions aussi diverses que les intérêts qui en étaient la source.

Le bruit des deux mariages se répandit partout.... et le lendemain, mademoiselle de Chanclos arriva sous la garde de Jeanne Cabirolle.

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes

  1. {Hu} termine ce paragraphe en fermant les guillemets, ce qui est superflu; nous corrigeons
  2. {Hu} commence le dialogue par un tiret, nous ouvrons les guillemets

Notes

  1. ses yeux verrons : tournure archaïque ou archaïsante pour vairons.