M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

CHAPITRE VII.

............ Il est donc des forfaits
Que le courroux des dieux ne pardonne jamais.
                VOLTAIRE.
La gloire des méchans en un moment s'éteint :
L'affreux tombeau pour jamais les dévore....
                RACINE.
....Les crimes secrets ont les dieux pour témoins!
                VOLTAIRE.

[{Hu 186}] LA présence imposante des deux frères forçait au silence l'impatiente Mathilde, qui voyait arriver avec peine le jour où d'Olbreuse allait s'unir à sa fille. Le touchant spectacle de leur amour, loin d'attendrir son cœur, la rendait triste, parce que son orgueil était blessé dans ce qu'il avait de plus cher.... Les projets qu'elle conçut jadis, et dans lesquels elle se {Hu 187} complaisait, échouaient devant le sénéchal, son fils et le comte de Morvan.

On était à la veille du jour du mariage. La comtesse, tourmentée par mille idées confuses, n'avait plus ce visage de hauteur qui lui servait à cacher ses soucis cruels. La délivrance de Jean Pâqué lui causait un mortel chagrin; les rudoiemens de son père ajoutaient à sa mauvaise humeur, et ses yeux fuyaient ceux de Villani, par la honte qu'elle ressentait d'y voir son impuissance écrite.

Villani attribuait cet état à la délivrance miraculeuse de l'inconnu. La scène Robert, les mots surpris, tout le lui faisait soupçonner; et, voyant sa fortune évanouie, il forma le dessein de tenter un dernier effort en parcourant tout le château, espérant découvrir ce que Géronimo mourant fut prêt à dévoiler.

{Hu 188} Mathilde eut un entretien avec son époux; elle essaya vainement d'ébranler ses résolutions : ils parlèrent long-temps de leurs craintes.... et restèrent enfermés une bonne partie de la journée.... Villani remarqua cette séance extraordinaire, et surtout l'air atterré de la comtesse.

Ces trois personnages sombres et rêveurs formaient un singulier contraste avec les figures joyeuses de ceux qui habitaient le château. Le sénéchal oubliait volontiers sa gravité au milieu de sa famille; d'Olbreuse et Aloïse, Montbard et Anna, et par-dessus tout Chanclos, ne faisaient entendre que l'expression de la joie et du bonheur.

Cependant le brave capitaine se trouvait gêné; cette magnificence, ce ton, ne lui convenaient point; de Vieille-Roche lui manquait pour boire; aussi se promit-il {Hu 189} de le faire venir aux noces du lendemain et aux fêtes des jours suivans.

La prompte détermination des deux frères et le mariage expéditif d'Anna, nécessitèrent à Robert bien de l'embarras, et lui firent faire bien des conjectures sur la précipitation d'un mariage qui, chez les Morvans, ne devait se faire qu'avec poids et mesure. Christophe, les écuyers et les piqueurs suffirent à peine pour porter cette nouvelle de châteaux en châteaux, avec les invitations pour toute la haute, basse et moyenne noblesse d'Autun et de Dijon, et aux grands alliés de la famille qui se trouvaient en cour; c'est Robert qui dépécha à Paris le courrier extraordinaire.

« Depuis bien long-temps pareille chose n'est arrivée : j'aurai vu trois mariages durant mon intendance, » dit-il au {Hu 190} premier écuyer en lui remettant le paquet scellé du sceau ordinaire de la famille....

Lorsqu'à l'exception du courrier extraordinaire, chacun des gens fut à son poste dans le château; que le chef manœuvrait dans les cuisines comme un général d'armée entouré de ses marmitons, aides de camp, etc.; que les valets nettoyaient les cours, la chapelle, le château; que l'on sortait du trésor de la famille tout ce qu'il y avait de beau et de resplendissant. Robert revêtit tous les insignes de sa dignité, mit sa médaille extraordinaire, ses souliers à la poulaine, craquant dix fois plus que les autres, etc. Il marcha d'un pas grave vers le salon où toute la famille était assemblée, et il rumina un commencement de harangue.

Il trouva les deux futurs examinant d'un visage riant les parures étalées sur {Hu 191} deux meubles; d'Olbreuse et Montbard recevaient leurs complimens d'un air enchanté; le comte de Morvan n'avait plus de tristesse : ce doux spectacle le tira de sa mélancolie; le sénéchal et la comtesse causaient, et Chanclos, au moment où Robert entra, s'écriait :

« Avouez, mes gendres, que je suis... »

L'aspect de la figure diplomatique de l'intendant, son balancement cérémonieux, interrompirent Chanclos, qui se mit à rire, ainsi que le comte et le sénéchal; heureusement Robert ne s'en aperçut pas.

Arrivé à dix pas du comte, il le salua : le comte s'assit dans un fauteuil; la maligne comtesse se mit sur une chaise à ses côtés; le sénéchal, et le reste de la famille, se groupa d'une telle manière, qu'on aurait cru voir un grand prince donner audience.

{Hu 192} « Digne héritier des Morvans, dit Robert sans se déconcerter, je viens, selon l'usage antique établi depuis Mathieu XIX (car vous savez qu'il est impossible de lire les chartes précédentes), vous complimenter sur l'événement heureux que... qui... dont ce jour est l'aurore!... »

Robert, sur cette figure, s'arrêta :

« Oui, monseigneur, honoré de votre confiance, je vous apporte l'hommage de tous les sujets du petit empire que vous m'avez donné à gouverner; et je viens réclamer de vos bontés l'autorisation d'accorder des gratifications, et de faire les promotions d'usage. On a toujours eu soin dans la famille d'en agir ainsi à chaque grand événement; témoin lorsqu'Henri IV....

— Dites l'aigle du Béarn, s'écria Chanclos en caressant henriette.

{Hu 193} — Ce titre n'est pas consigné dans les annales de mon intendance.... »

Jusque-là, Robert s'était tenu légèrement incliné, et ses gestes se réduisaient à un mouvement périodique de sa main droite, qu'il conduisait vers le comte en la faisant partir du cœur. Mais la péroraison exigeant de plus grands développemens; il dit, en regardant l'assemblée, et en balançant ses deux bras :

« Quant aux vassaux, je laisse à monseigneur à décider ce qu'il fera pour eux, en observant toutefois que, sous Robert VII, ils furent, en semblable circonstance, exemptés de leurs redevances pour une année : j'ajouterai que le trésor est dans un état satisfaisant, que nos serfs sont soumis et obéissans, et qu'ils restent dans l'ignorance que Mathieu XLIV, un de vos plus glorieux ancêtres, a toujours exigée. »

{Hu 194} Le premier mouvement de l'assemblée avait été de rire de la comique ambassade de l'intendant; mais ses cheveux blancs, le désintéressement qu'il montra en ne demandant rien pour lui; enfin, sa bonhomie, intéressèrent. Le comte se leva, et dit avec un accent de dignité qu'il savait prendre à propos :

« Retirez-vous, monsieur Robert; je vais en délibérer. »

Le comte savait le faible de son vieil intendant, et chacun chercha un titre nouveau dont on pût le décorer.

Le sénéchal proposa de le faire écuyer; la comtesse, de le créer chancelier de la maison de Morvan : le comte observa qu'il n'y en avait jamais eu.

« Mais, dit le sénéchal, mon grand-père nous disait qu'il exista des conseillers privés de la maison de Morvan; et je {Hu 195} me rappelle avoir vu dans les registres de la sénéchaussée, qu'ils ont droit de présence aux élections des députés aux états généraux.

— Oui, dit le comte; tenons-nous-en là. »

Robert ne se contenait pas de joie, en voyant la majesté que son maître déployait en une telle circonstance. Il trouva Christophe dans le salon des ancêtres, et il lui dit en l'embrassant : — Jamais Mathieu n'a présidé mieux que cela sa famille.... Retirez-vous, monsieur Robert, je vais en délibérer; sens-tu, Christophe, sens-tu cette noblesse, cette dignité convenable à l'égard d'un intendant? Mathieu XLIV était plus sévère; Mathieu-le-Grand, je ne l'ai pas connu..... Mais celui-ci?..... quelle intendance!... Christophe.... »

Chanclos vint dire à Robert d'un air {Hu 196} comiquement majestueux : « Le comte, mon gendre, vous mande.

— Vois-tu, Christophe?.... »

Robert entra.

« Monsieur Robert, nous vous laissons le maître d'agir comme vous l'entendrez pour nos vassaux. Quant à vous..... nous avons pris le conseil de notre frère, afin de récompenser dignement vos services et votre désintéressement; dès ce jour, vous quitterez le rôle d'intendant, et nous vous nommons conseiller privé de la maison de Morvan, en y comprenant toutes les prérogatives qui s'y rattachent : ce titre vous enlève toute tache de roture et vous fait faire un premier pas vers l'anoblissement. Vous avez droit aux élections, et celui de présence à notre sénéchaussée particulière; nous vous installerons au plus tôt. »

{Hu 197} Robert pâlissait, rougissait, tortillait son bonnet de velours noir, serrait les coudes, et ne savait pas s'il faisait jour ou nuit: il balbutia : « Mo...seigneur.... c'est... beaucoup... d'ho...nneur. Je... »

La comtesse lui présenta sa main à baiser, ainsi que les jeunes mariés. Quand le conseiller s'en fut, il voulut à toute force sortir par une armoire; Chanclos lui montra son chemin, et lui ouvrit la porte....

« Ah! Christophe!..... mon fils, mon garçon..... viens à l'intendance!.... » Ce mot mon fils fit tressaillir l'enfant de la chaste Cabirolle. Robert se jeta dans son fauteuil pour respirer.... « Sonne la cloche pour faire venir toute la maison de monseigneur! »

Chacun accourut. En les voyant, le conseiller prit une attitude semi-majestueus; il se pencha dans son fauteuil, {Hu 198} croisa ses jambes en balançant la supérieure, et mit une main sur le bras de son siége et, de l'autre se gratta le menton, le front, la joue: on fit tourner sa médaille selon ses discours.

« Je vous mande pour distribuer à notre gré les grâces dont Mathieu XLVI, comte de Morvan, m'a laissé la distribution. Toi, Christophe, je te nomme secrétaire de l'intendance : tu as des moyens, mais sois moins insolent envers tes camarades, et double ton respect à mon égard. Il ne s'agit plus d'un intendant : belle dignité, sans doute! mais monseigneur m'a promu à la place éminente de conseiller privé de la maison de Morvan; chose qui ne s'est pas vue depuis deux cents ans.

— Vous autres, pages, postillons, laquais, suisses, chefs, courriers, cochers, cusiniers, palefreniers, portiers, écuyers, {Hu 199} veneurs, piqueurs, frotteurs, sonneurs, valets de pied, de chambre, de cour, de ville, de campagne, d'écurie, concierges, aides de cuisine, majordôme, femmes de charge, de, chambre de madame, de mademoiselle, de château, marmitons, laveuses, blanchisseuses, etc., il vous est accordé un an de gages pour gratification; mais songez à l'avenir à ne pas lever des yeux aussi hardis sur le conseiller que sur l'intendant. Allez.... »

L'intendance retentit des cris : Vive monseigneur! vive son conseiller!

Robert fut enchanté et dit tout bas : « Ce sont de bons sujets, au total.

— Restez, Christophe!

— Vous sentez, jeune homme, qu'il faudra maintenant garder un décorum, avoir un costume de secrétaire; modèle-toi sur moi, mon enfant; je t'apprendrai {Hu 200} à lire les registres des Morvans, à faire l'addition et la soustraction, mais surtout la multiplication; ensuite comment on pèse les monnaies, à tenir les registres; ce que c'est qu'actif et passif, quittances; et dans trente ans je pourrai t'initier aux derniers secrets; te montrer, par exemple, l'enveloppe de la fameuse quittance des quatre cents marcs, le trésor, etc., etc.; pour te présent, sois docile, et cela ira bien. » En disant cela, Robert lui tape légèrement sur la joue.... « Tu prendras provisoirement une chaîne d'argent et une très-petite médaille; nous l'augmenterons selon tes mérites. »

Christophe ne fut pas plutôt sorti, que Robert dressa dans les annales robertiniennes le procès-verbal de ce jour : la joie l'empêcha de penser à la promptitude du mariage; et lorsqu'il fit les honneurs {Hu 201} au dîner, l'air respectueux des officiers l'enchanta : il leur parla du ton affectueux de la grandeur; et un marmiton, plus fier que les autres, l'ayant appelé monsieur de Robert, il fut sur-le-champ promu au grade de valet de pied.

Cependant, la comtesse, troublée par la terreur que la délivance de Jean Pâqué avait excitée, s'accusa du retard qu'elle mita exécuter ce dont elle était convenue; alors elle résolut courageusement de se rendre le soir même à l'endroit où la victime avait succombé pour s'assurer de l'absence de la plus énergique des preuves....

Son mari, forcé de découvrir les secrets que chaque Morvan possédait de l'existence d'un souterrain dont l'entrée était inconnue, donne à la comtesse tous les renseignemens nécessaires pour arriver à ce lieu redoutable, par ses souvenirs.

{Hu 202} Le soir chacun se réunit au salon pour jouer aux insipides jeux du temps : la comtesse hâta le moment de la séparation en feignant un violent mal de tête; elle renvoya ses femmes, et ne se déshabilla point; elle garda sa robe blanche et son corset noir enrichi d'une ganse d'or : une simple mousseline était jetée sur ses épaules blanches comme l'albâtre, un peigne retenait ses cheveux noirs.... Elle attendit avec anxiété que le sommeil eût envahi le château pour sortir.... Nulle lumière n'éclairait sa chambre, si ce n'est un rayon parti de sa lanterne sourde mal fermée....

Mathilde debout, appelant son courage, tenant une torche, son voile précieux et sa lanterne, se disposait à marcher....

Mais déjà Villani parcourait le château d'un pas léger. Il a visité ies combles, les longs corridors, les salles abandonnées; {Hu 203} il traverse les galeries pour se rendre à la tour où va souvent Robert. Il est dans la vaste cour, près de la citerne, et caché par un angle de la muraille, où l'intendant donna le coup sur le nez de feu Géronimo; il examina la beauté de cette masse pittoresque, lorsqu'au perron se montre tout-à-coup un blanc fantôme portant une torche qui répandit une soudaine lumière..... c'était la comtesse indécise... Sa marche silencieuse au milieu de la nuit et de cette vaste cour, produisait un effet digne de Rembrandt. Villani suit ses mouvemens avec joie.... il va donc l'instruire de ce secret important. Mais il frémit quand il voit la pâle Mathilde se diriger vers la citerne, et marcher droit à lui. Elle arrive; elle se place entre la citerne et lui, et disparait au milieu d'un bruit traînant semblable au mugissement {Hu 204} d'une porte massive.... Le marquis se décide à la suivre; il tremble en apercevant la longueur d'un vaste souterrain qui se prolongeait au-delà de Birague. Il voit la comtesse, qui semble voler avec rapidité; les fentes du rocher laissent passer de faibles rayons de la lune, qui ne servent qu'à faire paraître la nuit éternelle de ce lieu plus sombre et plus horrible : le passage est souvent intercepté par l'amas de pierres tombées de la voûte, les pieds de la comtesse sont froissés par leurs pointes aiguës et mouillés par les eaux qui découlent goutte à goutte des parois humides.... Fatiguée, elle s'arrête, et s'assied sur une pierre froide; Villani n'ose en faire autant; il retient son haleine, reste dans la même position; et, malgré son épée, il tremble devant une femme. Au milieu de ce silence le plus extrême, les gouttes {Hu 205} d'eau tombent, et font un bruit répété par intervalles égaux : cette aspèce d'avertissement du temps qui s'écoule inspirerait la mélancolie à une âme vertueuse : à la comtesse et à Villani, il dépeint le remords qui frappe sans cesse un cœur coupable. Elle frémit et de cette idée lugubre, et du chemin qui reste à parcourir, et des obstacles qu'il reste à surmonter. Les pointes triangulaires des pierres, les herbes qui croissent, les redans et les enfoncemens rocailleux du souterrain, sont diversement éclairés par de rares interstices qui produisent des effets nocturnes très-imposans. Cette voûte basse l'attriste. Elle tourne alors ses regards vers la route qu'elle vient d'achever; elle croit apercevoir dans le lointain, faiblement coloré, un témoin, un démon, ou plutôt l'ombre de la victime qui la poursuit : ses cheveux, en se {Hu 206} dressant, chassent le peigne qui les retient; il se brise en tombant. La comtesse est en proie à une violente stupeur, et ses yeux égarés se fatiguent à chercher un être dans les formes fantastiques que l'obscurité prête à Villani. Mathilde a froid et tremble; ses cheveux sont épars; à la voir de loin dans sa robe blanche, et dessinée dans ses contours par la lumière tremblante qui fait briller l'or de son corset, on la prendrait pour le génie des ruines effrayé de ses propres destructions. Elle a l'audace de continuer sa route avec ardeur, poussée par sa nécessité cruelle, et Villani la suit, poussé par l'avarice et l'ambition.

Enfin, elle voit une grotte plus sombre et plus spacieuse formée par la fin du souterrain.... Cette espèce de grotte se trouvait placée sous la chapelle antique du {Hu 207} château de Birague, et recevait son jour par les fortifications. « C'est là, dit-elle. » Elle prend sa torche, ouvre sa lanterne et l'allume; la torche pétille d'un feu noirâtre, et la comtesse est saisie de l'horreur la plus profonde, en apercevant, sur une pierre couverte de sang, le squelette accusateur de la victime. Les os blanchis se tiennent encore...... A l'instant, en surmontant sa terreur, elle approche, la tête se détache, et retentit en roulant à ses pieds.... Elle jette un cri, et tombe; la torche est à terre, et brûle toujours, en répandant une fumée sulfureuse.

Villani saisit ce moment pour se placer dans un enfonfoncement d'où il pouvait tout voir sans être vu. Un sentiment invincible de pitié se glissa dans son âme, en voyant la belle Mathilde terrassée par le remords, pâle, étendue, les cheveux en désordre {Hu 208} et l'œil éteint; elle se relève péniblement en disant : « Grand Dieu! qu'un crime dure long-temps! » Elle regarde avec compassion ces côtes circulaires et vides, les bras et les jambes qui indiquent la trahison par leurs dispositions. Son imagination frappée les revêt de ce qui leur manque; elle anime ces débris, et voit sa victime se relever en criant : « Vengeance! » d'une voix éclatante.... . Toutes les conséquences du crime se déroulent.... Alors elle se baisse, ramasse tous ces ossemens de ses mains désespérées, en forme un bûcher; cette femme, curieuse de sa parure, les enveloppe de son voile et de riche mousseline, et met le feu avec sa torche, et ses yeux brillent de joie en voyant la flamme pétiller; elle l'attise, le feu colore son pâle visage d'une teinte rougeâtre; la grotte est éclairée, et {Hu 209} Villani tressaille d'horreur à l'aspect de cette femme échevelée, le sein nu, qui semble apprêter un festin de cannibales. En s'acharnant à ce travail, le feu cessa par degrés avec les derniers vestiges d'un être qui pense. Une faible lueur s'échappe à peine par momens du bûcher mortuaire. La lanterne donne une masse de lumière plus pure; alors Mathilde disperse les cendres, gratte les traces du sang et du feu; elle jette des regards inquiets pour voir si tout est naturel : elle dispose des pierres, en détache de la grotte, et couvre cette place de débris de ciment... Son visage est défiguré a par l'espèce de convulsion causée par l'empire qu'elle veut prendre sur les sensations qui l'accablent..... Et c'est la veille de l'union de sa fille, Aloïse dort du sommeil de l'innocence, et la mère {Hu 210} veille pour achever un crime de vingt ans!.. Après un dernier regard : « Plus de traces, dit-elle; le crime est impossible à prouver!.... » Et elle s'échappe avec rapidité, les mains souillées, les yeux pleins de larmes, le cœur bourrelé, et les cheveux en désordre; elle court sur les pierres pointues; elle s'enfuit de ces lieux, en aspirant après le repos de son lit. Sa robe flottante est accrochée par l'épée de Villani; une sueur froide s'empare de Mathilde; elle reste immobile, et ne reprend ses sens qu'après une angoisse cruelle. Elle continue sa route en écoutant d'une oreille attentive, et semblable à la vengeance céleste; Villani la suit d'un pas tardif. Enfin elle respire en plein air, et la porte est refermée sur l'Italien curieux.

Mathilde court, et bientôt elle a regagné son appartement; elle s'applaudit d'avoir {Hu 211} assuré son impunité, et de ne point avoir eu de témoin : la fatigue, ses émotions, tout contribue à lui procurer un sommeil assez tranquille.

Villani se désespérait, et maudissait son imprudence; il voyait déjà la pâle mort et la faim s'approcher; il retourne sur ses pas, et va prendre les morceaux du peigne de la comtesse; il examine si le souterrain n'a pas d'autres issues; il erre, revient à l'entrée, et s'assied sur une pierre pour attendre le jour.

Il entend des pas au-dessus de lui; il prête l'oreille, et se dirige du côté du bruit, en bronchant contre une marche; alors il monte, et se trouve, après une dizaine de degrés, contre une porte entr'ouverte; il la pousse, elle se referme sur lui. Il marche sans faire le moindre bruit, et traverse plusieurs appartemens {Hu 212} dont les meubles et les draperies tombent en lambeaux; il reconnaît l'aile gauche du château, et se dispose à chercher l'escalier qui doit le mener dans la cour.

En arrivant dans la dernière pièce, il entend parler; il s'arrête.

« ... Il ne viendra pas!... j'ai cru pourtant que la porte s'est refermée.... Ciel!... faut-il qu'ici demain la joie va régner, tandis que, si je parlais.... un seul mot y ferait dominer la douleur et le désespoir! Fatal honneur qui me fais ensevelir tout vivant! »

A ces derniers mots, Villani se glisse, et passe la tête dans l'appartement; il contemple, aux rayons blafards de la lune, un vieillard vénérable couvert d'un manteau de velours bleu; il ne ressemble en rien au juge du bal, ni à Jean-Pâqué; il est appuyé sur la cheminée, la tête dans sa {Hu 213} main droite. Il est pensif; sa taille était moyenne; mais ses mouvemens et sa tenue indiquent un homme grave.

Et l'on entendit Rachel qui pleurait ses enfans 1!...

— C'est un ecclésiastique, dit Villani en lui-même.

Le marquis avait à la main tous les morceaux du peigne de la comtesse; il en laissa par mégarde tomber un seul.

A ce bruit insolite, le vieillard lève subitement les yeux; et voyant l'Italien blessé, il fond sur lui, l'entraîne, le serre avec rapidité, et s'écrie : « Malheureux!.. infâme! que viens-tu faire en ces lieux?.. rends compte à Dieu de tes crimes, ou plutôt songe, dit-il en le remuant fortement par la gorge qu'il tenait serrée au point d'étouffer Villani, songe à garder le {Hu 214} silence sur ta venue ici; ta mort suivrait une indiscrétion, ou plutôt meurs sur-le-champ. » A ces mots, le vieillard lâche Villani pour tirer un poignard. L'Italien, saisi de frayeur, s'élance dans l'escalier, et roule avec fracas jusqu'à la dernière marche. Son épée se brise, et il reste évanoui sous le portique dans la cour du château.

— Comment diable! s'écria Robert, la porte est fermée!.... et je n'en connais pas le secret : il ne doit pas venir.... Allons-nous-en..... Quel diable de tapage!.... Ah! c'est le chien d'Italien!.... il est mort!... il l'aura tué! »

L'intendant s'approcha à petits pas, et remua avec son pied le corps du marquis....
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« Il y aura du nouveau, dit le fidèle serviteur des Morvans, en voyant que le marquis respirait...... la mauvaise herbe croît toujours. »



FIN DU DEUXIÈME VOLUME.



CHAPITRE VI TOME III
CHAPITRE PREMIER


Variantes

  1. Son visage est défigure {Hu} (nous corrigeons)

Notes

  1. « Alors s'accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète: On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations: Rachel pleure ses enfans, [...] » (Mathieu II, 17-18; trad. Louis Segond). « Ainsi parle l'Éternel: On entend des cris à Rama, Des lamentations, des larmes amères; Rachel pleure ses enfans; [...] » (Jérémie XXXI, 15; ibid).