M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

CHAPITRE PREMIER

Il print son haut-de-chausse; il emboita son casque,
Pui but. Le Parpayllotz n'attendant la bourasque,
Ribaudayt en laschant maintes joyeusetés....
            XIII ballade d' ALAIN CHARTIER,
          Recueil du Louvre.

[{Hu 5}] LE vieux Robert, plongé dans les plus graves méditations, contemplait depuis un quart d'heure le marquis de Villani étendu sans connaissance à ses pieds. Plusieurs pensées opposées se combattaient dans l'âme du sévère intendant. {Hu 6} L'humanité lui ordonnait de secourir l'Italien; la prudence lui faisait craindre d'avoir à se repentir du service qu'il allait lui rendre, et un motif plus puissant à ses yeux que l'humanité et la prudence le portait à désirer que le sommeil du marquis fût éternel. Cependant, comme les inconvéniens de l'existence de l'Italien ne lui étaient pas encore clairement démontrés, l'humanité l'emporta sur la prudence, sa vertu favorite, et sur le motif secret dont il ne nous est pas permis encore de donner connaissance au lecteur.

L'intendant des Mathieu se mit donc en devoir de porter du secours à Villani; mais il résolut, en même temps qu'il le rappelait à la vie, de lui infliger la correction que ses nombreux méfaits avaient méritée. En conséquence il le gratifia de cinq ou six coups de son bâton d'ivoire vertement{Hu 7} appliqués... « Ouais! dit Robert en voyant l'immobilité du marquis, il me parait que cet homme est accoutumé aux coups de bâton; j'aurais dû m'en douter, et ne pas avoir recours à un remède dont la vertu n'est point efficace. Voyons si quelque autre nous réussira mieux. »

Comme le malin vieillard se disposait à faire usage d'une nouvelle ressource tout aussi agréable pour le malade, des cris éloignés parvinrent jusqu'à lui ; il crut distinguer son nom, et l'inquiétude s'empara de son esprit. Le bonhomme, pour plusieurs raisons, n'aurait point aimé à être vu près de la vieille tour abandonnée, surtout dans la position où il se trouvait devant le marquis évanoui. Il tenta donc de nouveaux efforts pour faire reprendre connaissance à ce dernier. En conséquence, il lui frappa dans les mains, lui {Hu8} jeta de l'eau au visage, et lui secoua fortement les jambes. Inutiles ressources; Villani ne donnait aucun signe de vie. Cependant les cris augmentaient, et paraissaient partir d'une distance moins éloignée. Il fallait prendre un parti; Robert s'empara donc de la moustache du marquis, et lui en arracha quelques poils, espérant que la petite douleur que cette opération devait causer parviendrait à le tirer de l'assoupissement dans lequel il paraissait plongé. Son attente ne fut pas déçue; et soit que le remède de Robert eût opéré, chose que l'intendant n'a jamais pu bien éclaircir, soit que la fraîcheur du matin eût contribué à ranimer les esprits abattus du marquis, il ouvrit les yeux en ce moment, à la grande satisfaction du vieillard.

« Enfin, se dit Robert, le voilà qui revient à lui.

{Hu 9} — Où suis-je?.... demanda Villani en jetant un regard effrayé autour de lui....

— Monsieur le marquis, reprit l'intendant d'un ton ironique, se trouve en ce moment près de la citerne, et j'ai lieu de croire, par l'état où il est, que le serein a incommodé son excellence.

— Le serein, méchant vieillard.... ne serait-ce pas plutôt.... Mais que faites-vous en ces lieux?...

— Le marquis Villani ne peut ignorer que le commandement et la sûreté du château sont confiés à mon zèle, et qu'il est de mon devoir de faire des espèces de rondes, ainsi que cela se pratique dans une place menacée par l'ennemi. »

En prononçant ces derniers mots, Robert fixe sur Villani ses deux petits yeux gris et ardens comme pour lui faire sentir que c'était à lui que cette dernière phrase {Hu 10} s'adressait. Le marquis aurait sans doute saisi l'occasion que cette satire lui offrait pour se venger sur le vieux serviteur des Morvans des mésaventures de la nuit, si les cris, plus rapprochés des domestiques qui cherchaient Robert, ne fussent venus fixer son attention.

« a Monsieur le marquis, pour plusieurs raisons dont il sent probablement la force, dit Robert, doit désirer ne pas être rencontré en ces lieux, et dans le désordre actuel de sa parure. S'il veut m'en croire, il s'acheminera vers le château, et me fera même l'honneur d'accepter mon bras, afin d'y arriver plus vite.

Villani sentit apparemment la force de la logique de Robert, car il se rendit sans proférer une parole, et s'appuya sur le bras de l'intendant, comme s'il ne lui eût pas porté la haine la plus cordiale.

{Hu 11} « Nous aurons à causer long-temps ensemble, mon cher Robert, dit le marquis d'un ton insidieux en s'acheminant vers le château, et j'espère que je trouverai en vous la franchise qui doit caractériser un homme d'honneur. De mon côté, je vous ouvrirai naïvement mon cœur, et peut-être parviendrons-nous à arranger les choses de manière à ce que tout le monde soit content... Qu'en pensez-vous, mon vieux camarade?....

— Ce que j'en pense? expliqua le rusé vieillard; mais, monsieur le marquis, je pense que les choses se sont assez bien arrangées d'elles-mêmes, pour que chacun doive être content. Monseigneur le comte est moins triste qu'à l'ordinaire; la comtesse semble se résigner à voir de bonne grâce le bonheur de nos jeunes maîtres, et mademoiselle Aloïse et le {Hu 12} beau chevalier Adolphe n'ont plus rien à désirer au monde. Quant au capitaine de Chanclos, il est plus à l'aise que jamais, et il marie fort bien sa jeune demoiselle.... Ainsi donc je crois que personne n'a que faire de s'inquiéter; les choses vont bien, fort bien; qu'en pense monsieur le marquis? »

A cette question, accompagnée d'un sourire moqueur, le marquis fut sur le point d'éclater. Toutefois il se tut, persuadé que le vieux Robert était un renard que jamais chasseur n'avait pu mettre en défaut.

Le marquis et Robert cheminèrent en silence, s'observant comme deux chiens d'égale force qui ont un os à se disputer, ou comme deux braves coqs qui combattent pour une jeune poulette, et qui n'attendent que la première faute de {Hu 13} l'ennemi pour lui enlever l'objet de la querelle. Tous deux furent enchantés de la rencontre du sire de Vieille-Roche, qui se trouva nez à nez devant eux. Le loyal ami du capitaine de Chanclos avait suivi les recommandations du disciple de l'aigle du Béarn; car, lorsqu'il parut aux yeux de Villani et de Robert, il avait pris, crainte de la rosée, la précaution d'avaler deux bouteilles de l'excellent vin du comte, lesquelles bouteilles, jointes à l'espérance d'en vider plusieurs autres dans le même jour, avaient mis l'honnête gentilhomme de la meilleure humeur du monde. Aussi, contre son ordinaire, il advint qu'il adressa à Robert trois mots de suite qui, au premier abord, eurent l'air de quelque chose qui eût le sens commun. L'intendant, autant surpris de cette merveille que de l'espèce de recherche {Hu 14} qui éclatait dans la mise de l'officier de Vieille-Roche, s'arêta un moment pour s'assurer si ses oreilles et ses yeux ne le trompaient pas.

« Eh! où allez-vous donc ainsi, monsieur de Vieille-Roche? demanda Robert....

— où je vais, l'ami?.... je n'en sais ma foi rien; qui sait où il va?....


Et lon, lan, la, buvons, chantons;
Dépensons bien l'heure qui sonne;
Et lon, lan, la, buvons, sautons;
L'heure qui suit n'est à personne.

— Mais vous êtes en toilette...... vous avez donc des projets, monsieur de Vieille-Roche?....

— Eh! qui n'en aurait pas dans ce jour, et ici?..... Ah! ici comme ailleurs, du reste... et lon, lan, la, monsieur Robert :


{Hu 15} Nargue du temps et de sa faux!
Nargue de l'amour, de ses ailes!
Rions, buvons frais, mangeons chaud;
Etre ou non, sont deux bagatelles.

— Que dites-vous de ma morale, monsieur le marquis d'Italie? dit de Vieille-Roche en tendant amicalement la main à Villani....

— Je dis, reprit fièrement Villani, que....

— Vous dites que... Ha ça, aimez-vous à boire?....

— Non.

— En ce cas, vous ne savez pas ce que vous dites; demandez plutôt à mon ami de Chanclos qui s'avance vers nous avec son bel habit d'ordonnance; n'est-il pas vrai, mon ami, que j'ai raison?

— Oui, mon ami : de quoi s'agit-il? répondit le capitaine en s'approchant.

{Hu 16} — Il s'agit d'une chanson, vois-tu.... De l'heure qui sonne; de l'amour qui n'est à personne; du temps; de la vie; du néant; de ses ailes, et de deux bagatelles..... Ha ça, tu comprends, n'est-ce pas? dit finement Vieille-Roche, en louchant du côté de Chanclos en forme de souris d'intelligence...

— Je veux, reprit Chanclos, que le diable m'emporte....

— Le diable!.... il est question de cet individu-là dans le troisième couplet.


Et lon, lan, la, le diable est l'eau...

— Ah! j'y suis, Vieille-Roche, dit l'officier de Chanclos en fredonnant le second vers du troisième couplet, qui n'est pas parvenu jusqu'à nous, et que pour cette raison nous nous dispenserons de transcrire ici.... Mais, mon cher {Hu 17} Robert, instruisez-moi de ce dont il est question, car sans cela j'ai tout lieu d'ignorer long-temps....

— Monsieur le capitaine, vous saurez donc, répondit le malicieux vieillard, que votre ami soutenait à M. le marquis qu'il ne savait ce qu'il disait....

— Il a eu raison, Robert.... De plus, j'ajoute que le signor Villani n'a jamais su ce qu'il faisait.

— Capitaine! s'écria le marquis, cette provocation adressée à un homme hors d'état de se servir en ce moment de ses armes, est loin de prouver le courage dont vous vous vantez d'être rempli.

— Ai-je attendu jusqu'ici, Italien cauteleux, pour te dire la vérité en face?.... Ventre saintgris! un Chanclos n'est pas fait pour se dédire, et je suis prêt, dès que tu l'exigeras, à te rendre raison les {Hu 18} armes à la main!... Tu m'entends, signor marquis?.... Au revoir donc; et rends grâces au ciel que je sois de bonne humeur aujourd'hui, car, sans cela je jure par l'aigle du Béarn que j'aurais ajouté une nouvelle correction à celle que tu m'as tout l'air de venir de recevoir.

— Pas mal deviné, dit Robert en lui-même, pas mal pour un soldat sans connaissance des mystères de cette vie!.. Allons, monsieur le marquis, reprenez mon bras, ajouta-t-il tout haut et gagnons votre appartement; aussi bien avez-vous besoin de repos, et vois-je là- bas plusieurs physionomies qui me cherchent. »

Le marquis ne croyant pas nécessaire de tenir pour-lors tête au capitaine, dont il espérait tirer une vengeance plus tard, jugea à propos de suivre le conseil de {Hu 19} Robert, et se remit en marche, appuyé sur son guide.

« Hah ça, de Vieille-Roche, dit Chanclos quand il fut seul avec son ami, je suis bien aise de causer un peu à l'écart avec toi, car j'ai plus d'une chose à te dire, et surtout plus d'une recommandation à te faire. D'abord reçois mon compliment sur le goût de ta parure; je vois que tu es en position de paraître d'une manière convenable à la solennité qui se prépare.

— Oui, mon ami; j'ai pensé qu'un mariage doit marcher de pair avec un enterrement, puisque ces deux cérémonies finissent par un repas, et lon, lan la...

— Bons principes, Vieille-Roche; mais il s'agit maintenant d'autre chose. Je te disais que j'avais plusieurs recommandations à te faire.

— Parle, mon ami.

{Hu 20} — La première est de ne pas boire. »

Vieille-Roche ne put en entendre davantage, et ses forces l'abandonnèrent; il se laissa tomber sur son ami, qui heureusement le retint dans ses bras, et l'empêcha ainsi de mesurer la terre 1 et de souiller la parure qu'il avait endossée. « Ne pas boire! » bégaya l'altéré gentilhomme b avec effroi....

— C'est-à-dire, se hâta d'ajouter Chanclos, ne pas boire plus de vin qu'on n'en peut supporter décemment. »

A ce complément de phrase, la vieille éponge parut se ranimer. Ne pas boire plus de vin qu'on n'en peut supporter décemment! répéta-t-il, à la bonne heure... Tu sais, mon ami, que j'ai toujours été pour la décence, à telles enseignes que j'en ai donné plus d'un exemple remarquable, notamment lorsque nous rencontrâmes {Hu 21} ces deux jolies donzelles espagnoles dans un bois, hé, hé, hé!


Et lon, lan, la, l'amour parlait...

t'en souviens-tu, Chanclos?....

— Parfaitement, mon ami... mais, ventre saintgris, que signifie ce bruit de cloches? La cérémonie commencerait-elle déjà?... et sans nous?... Allons, de Vieille-Roche, mon compagnon, allons voir...

— Allons voir, et boire, » ajouta de Vieille-Roche.

Nos deux amis arrivèrent dans la cour du château, qui était alors remplie d'une foule de gens de toute espèce, gentilshommes, vassaux, domestiques, chiens, chevaux, etc., etc. Tous les rangs étaient confondus, au grand déplaisir de Robert, qui faisait d'inutiles efforts pour {Hu 22} maintenir l'ordre et la décence convenable dans le château des comtes de Morvan.

« Eh bien, maître Robert, dit Chanclos en arrivant tout essoufflé, que signifie ce tintamarre?.....

— Cela signifie, monsieur le capitaine, qu'il n'y a pas d'ordre si bien établi que parfois il ne soit interverti. Mais patience, tout n'a qu'un temps... Allons, drôles que vous êtes, ajouta-t-il en s'adressant aux domestiques et aux vassaux, efforcez-vous de reprendre la contenance respectueuse qui est votre apanage; monseigneur va bientôt traverser les cours.

— Quelle heure est-il donc, maître Robert?....

— Dix heures, monsieur le capitaine.

— Eh! vite, de Vieille-Roche, il faut faire prévenir Aloïse et Anna. Elles ne se {Hu 23} sont pas fait tirer l'oreille pour se lever aujourd'hui, n'est-ce pas, Marie?...

— O monsieur le capitaine! je vous promets que le jour d'un mariage on ne dort guère....

— C'est naturel, jeune fille....

— C'est très-naturel, ajouta de Vieille-Roche, et lon, lan, la...

— Ha ça, que chacun fasse silence, reprit le capitaine, et écoute les dernières instructions que je crois utile de donner. Vous, maître Robert, je vous investis, au nom du comte Mathieu mon gendre, de toute l'autorité des seigneurs de Morvan; ainsi donc parlez, criez, commandez, battez même s'il le faut, mais faites en sorte que les vassaux de mon gendre poussent des cris de joie. Vous, jeunes filles, retournez vers vos maîtresses, et toi, de Vieille-Roche, cours au salon. Quant à {Hu 24} moi, je vais me présenter chez la comtesse, et hâter les apprêts d'une toilette qui doit se résigner à embellir les charmans mariages qui se préparent. Allons, tous à vos postes.... »

A ces mots, l'actif capitaine poussa devant lui tout ce qui gênait sa marche, et s'achemina vers l'appartement de sa noble fille; mais s'apercevant qu'il avait répandu, au grand désespoir de Vieille-Roche, un demi-verre de vin sur sa fraise, il remonta chez lui pour en changer. Robert le suivit des yeux, et marmota entre ses dents,... « que de bruit! que de fracas! Hélas! il est bien à craindre que j'aie distribué en pure perte 1500 pintes de vin et plus de 200 coups de bâton : nos jeunes seigneurs ne sont pas encore mariés... j'ai trouvé le marquis italien près de la citerne, et dans un état.... maintenant il est chez {Hu 25} madame.. Jeunesse, nous ne dansons pas encore... »

Ces réflexions mélancoliques n'empêchèrent pas Robert d'administrer aux vassaux assemblés autant de rebuffades qu'il eu fallait pour les bien pénétrer de l'importance de sa charge et du pouvoir qu'elle lui rapportait. Le subtil intendant, en outre, organisa la gaîté à l'aide des estafiers du comte, et la foule attendit la vue de ses maîtres dans la plus respectueuse allégresse.

(Ceci est tiré du Journal des Morvans, n.° 57850, le 20 mai, tome 1626.)

TOME II
CHAPITRE VII
CHAPITRE II


Variantes

  1. {Hu}, par inadvertance, ferme ici les guillemets au lieu de les ouvrir; nous corrigeons
  2. {Hu} passe à la ligne entre gentil et homme sans trait d'union comme si la place manquait. Nous unissons les deux mots.

Notes

  1. « Mesurer la terre, mesurer la terre de son corps est une périphrase noble et poétique, qui remplace utilement cette expression triviale, tomber par terre, tomber, s'étendre tout de son long.
    Les guerriers de ce coup vont mesurer la terre – BOILEAU, Le Lutrin, ch. V. »
    (s.n. [M. Carpentier]; Le Gradus français, ou dictionnaire de la langue poétique — s.l [Paris?]; s.n. [signatures des éditeurs: Johanneau et illis.]; 1825? [1e éd. en 1822] — art. mesurer, p.749)