M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

CHAPITRE II

Pluris est oculatus unus, quam auriti decem.
    (Plautus, violent. sec. IV, act. II.)

Témoin irrécusable, un œil vaut dix oreilles.

[{Hu 26}] LA comtesse venait de s'éveiller au bruit des cloches, que, selon les ordres du fastueux intendant, l'on devait sonner jusqu'à ce qu'elles fussent cassées. « Il n'était pas décent, disait Robert, qu'elles pussent servir à quelque chose après avoir annoncé le mariage de Morvan. »

Plongée dans cette sorte de réflexion qui suit le réveil, Mathilde, en se rappelant les événemens de la nuit, jouissait de la seule satisfaction que peut éprouver un criminel, celle de se croire certain {Hu 27} d'échapper à la justice : elle était tellement perdue dans cette contemplation de l'avenir où l'on se complaît volontiers, qu'elle ne remarquait pas le désordre qui régnait dans sa chambre : d'un côté, les rideaux de damas vert étaient tirés; et, de l'autre, ils interceptaient le jour; les vêtemens de la veille, épars sur le dos historié des fauteuils, sa chaussure gâtée par les pierres, son corps souillé par le ciment humide du souterrain, ses meubles çà et là, sa lampe expirante, sa robe déchirée en quelques endroits par les ronces qui y étaient encore, auraient bien pu trahir la course nocturne de la comtesse.

Elle s'assit devant une table d'ébène sculptée, sur laquelle un miroir encadré dans un ouvrage en filigrane se tenait par le moyen d'une languette de bois {Hu 28} travaillée à jour; elle se regarda assez long-temps avec complaisance, et mit entre ses lèvres un sifflet d'argent; les sons aigus qu'elle en tira lirent venir deux de ses femmes; l'une d'elles était Chalyne, sa sœur de lait, celle qui fut toujours sa confidente, et qui chérissait sa maîtresse, dont les défauts semblaient cachés pour elle.

« Chalyne, voilà bien du bruit!

— Ils vous ont sans doute éveillée, madame, avec leurs maudites cloches? on aurait pu attendre votre lever.

— Maudites est bien le mot; jamais journée ne sera si fatigante et si désagréable pour moi. Ma fille est sacrifiée aux convenances, et c'est un cruel spectacle pour une mère.

— Madame, je vous assure mademoiselle paraît bien contente, » interrompit Marie.

{Hu 29} Et tandis que je l'habillais, elle m'a dit :

« Qui vous demande quelque chose, sotte que vous êtes? chaussez-moi, vous ferez mieux. » 1

Pendant que Chalyne tressait les cheveux noirs de sa maîtresse avec un soin qui marquait sa sollicitude, elle lui dit à voix basse :

— Si vous êtes certaine que ce mariage est un malheur pour mademoiselle, pourquoi ne l'empêchez-vous pas? une mère est maîtresse de sa fille; et si vous le vouliez bien, je vous ai vue mettre à fin des entreprises plus difficiles.

— Ah! ma pauvre Chalyne! le ciel m'est témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour la rendre marquise de Villani; il n'y a pas de doute que si la parole de M. le comte n'eût été engagée, j'en serais venue à bout!...... pourvu que le marquis {Hu 30} ne me reproche rien, et ne m'en veuille point, malgré mes efforts en sa faveur!...

— Vous en vouloir, madame! qui peut avoir à se plaindre de vous?

— Ah! Chalyne!.... il doit être bien triste aujourd'hui, en voyant ses espérances évanouies : j'aurais eu du plaisir à le nommer mon fils; mais enfin il faut se résigner à la nécessité, et tu peux croire que j'en souffre assez.

— En effet, ma bonne maîtresse, je vous ai trouvée changée : vous n'aurez pas dormi cette nuit, en pensant à tout cela. »

Le silence avec lequel Marie remplissait ses fonctions, et l'air libre de Chalyne, faisaient voir et le despotisme de la comtesse sur ses femmes, et l'étrange amitié qu'elle avait pour sa sœur de lait.

On lui passa une robe de moire blanche; et a peine sa toilette était-elle achevée, {Hu 31} que Villani entra d'un air préoccupé, la figure pâle, et couvrant de ses mains, par un mouvement bien naturel, les endroits de son corps les plus endommagés par sa chute. L'altération de sa figure contrastait singulièrement avec son habillement et l'air de joie qui se répandait sur le visage de la comtesse, plutôt par le souvenir de l'utilité de ses actions nocturnes que par l'approche de la fête. Aussitôt qu'il fut entré, les deux femmes s'en allèrent, sans même attendre le signe de leur maîtresse, ce qui suppose une dose assez forte de perspicacité, ou plutôt une habitude que la comtesse leur avait fait prendre.

— Eh bien! mon pauvre marquis! voici un bien triste jour pour vous et pour moi. »

Le marquis ne répondit rien. Pour la première fois de sa vie, il se trouvait embarrassé, malgré la rare impudence dont il {Hu 32} était doué. Ses yeux, attachés au parquet, y cherchaient une réponse. Le secret qu'il avait découvert l'étonnait en quelque sorte par son importance, et il hésitait sur la manière dont il devait s'y prendre pour en instruire la comtesse. Cette révélation devait amener de grands changemens dans le château, au moins selon les idées de Villani, dont le dessein était de faire rompre sur-le-champ le mariage prêt à s'accomplir.

Il s'assit en silence, et regardant tout à coup la comtesse, il lui demanda brusquement : « Comment avez-vous passé la nuit?

— Très-bien, marquis.

— Très-bien! répéta Villani avec affectation, et en dirigeant sur elle les rayons obliques de ses yeux; vous n'avez point été agitée?...

{Hu 33} — Marquis, il paraît que ma santé vous intéresse beaucoup ce matin?... En vérité l'on n'est pas plus galant....

— Vous éludez la réponse ...

— Et pourquoi?... ai-je des secrets pour vous?...

— Maintenant, non... » En prononçant cette terrible syllabe, l'Italien jeta sur la comtesse un regard plein d'une joie maligne.

— Que signifie?....

— Cela signifie, Mathilde, que l'œil de la prudence perce tous les voiles, et que pour elle la nuit n'a pas de mystères.

— Depuis quand parlez-vous par énigmes? dit la comtesse en s'efforçant de cacher le trouble qui s'emparait de ses sens.

— Depuis que la cendre des morts a rendu des oracles.... Au surplus, ma belle {Hu 34} amie, si les énigmes vous embarrassent, je vais vous en donner le mot.

— Je suis curieuse de le savoir, reprit la comtesse en déguisant son effroi par un gracieux sourire.

— Avant de contenter vos désirs, permettez-moi de vous faire quelques questions.... Dois-je croire sincères les protestations de dévouement que vous m'avez prodiguées?

— Ingrat! pourriez-vous douter....

— Le comte est donc le seul qui s'oppose à mon union avec Aloïse?

— Oui , le seul....

— Ainsi vous combleriez mes vœux si vous étiez maîtresse du sort de votre fille?

— Faut-il vous le répéter encore?......

— Eh bien, comtesse, je m'en vais vous donner le moyen de me prouver votre tendre amitié? »

{Hu 35} En ce moment, les cloches de la chapelle, sonnant avec force, rappelèrent à Villani le peu de temps qui lui restait pour agir.

« Pardon, marquis! dit la comtesse en se levant; mais ce bruit m'annonce qu'il faut nous quitter....

— Restez... restez, Mathilde; c'est en vain que le bruit des cloches fait retentir les airs.... L'hymen qu'il annonce n'aura pas lieu.

— Que dites-vous, lorsque tout est prêt pour la cérémonie!... que l'on n'attend plus que moi peut-être?....

— Cet hymen n'aura pas lieu, vous dis-je.

— Qui pourra donc l'empêcher?....

— Moi!....

— Vous?....

— Jugez si je m'abuse.... »

{Hu 36} A ces mots, le marquis tira brusquement de son sein les débris du peigne que la comtesse avait perdus dans le souterrain, et les lui présenta froidement.

Mathilde immobile regarda les morceaux d'écaille avec une expression stupide : la tête de Méduse n'aurait pas produit tant d'effet.

« Ma chère comtesse, dit l'Italien avec un ton affectueux, je ne vous adresserai qu'un seul reproche;.... c'est que vous ayez pu me cacher quelque chose, et douter ainsi de mon amitié : je pouvais, dans les circonstances actuelles, vous rendre de grands services,..... je le puis encore;... vous sentez que je ne négligerai rien pour assurer l'honneur de la famille dans laquelle j'entrerai.... »

Villani aurait pu continuer long-temps. La comtesse, les yeux toujours fixés sur {Hu 37} le peigne que le marquis remuait dans sa main, paraissait plongée dans un abîme de réflexions, et sa stupeur était si grande, et la préoccupation de Villani si forte, qu'ils ne firent pas attention au léger craquement des souliers de Robert, qui dut entendre les paroles du marquis.

« Je suppose, ma belle amie que vous me comprenez? »

Un oui prononcé d'un ton de voix altéré, mais avec l'indifférence que donne l'égarement, fut la seule réponse de Mathilde.

« Je n'userai pas avec vous de la dissimulation que vous avez eue à mon égard, et je vous apprendrai que j'ai découvert dans ma promenade une circonstance qui vous est échappée dans la vôtre..... Sachez que j'ai failli perdre la vie dans ce pavillon septentrional que j'ai parcouru, {Hu 38} fort heureusement pour vous. En effet, j'ai trouvé un homme à tête vénérable, à cheveux blancs, et d'une assez belle taille; il ne ressemble cependant en rien à ce Jean Pâqué que nous soupçonnions connaître notre secret..... Je l'entendis parler de vous dans le langage figuré des prophètes de la Sainte-Ecriture; aussitôt qu'il m'aperçut, il s'élança sur moi; je fus précipité du haut de l'appartement avant d'avoir pu me reconnaître, et sans Robert, qui me trouva presque mort, je ne sais ce que je serais devenu.

— C'est le chapelain, s'écria la comtesse; c'est le frère du père Joseph!...

C'est le chapelain! répéta Villani en appuyant sur chacune des syllabes qui composent ces mots...... mais n'en craignez rien; j'assurerai votre tranquillité : bien qu'il soit le frère de l'homme le plus {Hu 39} puissant à la cour, vous verrez de quoi peut me rendre capable l'espoir de vous appartenir, et de m'attacher à vous par des liens que je chérirai.... Une fois votre fils, je le serai d'amour.... »

En prononçant ces mots, il embrassa tendrement le cou de la comtesse.

Passive comme un marbre, elle reçut ce baiser sans émotion,... et cette grande épouvante, ce silence n'était pas tout-à-fait ce que le marquis attendait de son amie.

Mais la comtesse, malgré son orgueil et sa force d'âme, fut atterrée par la violence du coup qui l'assaillait.... Elle se leva, fit quelques pas, et tomba comme une massue sur son lit. L'Italien la crut morte, car la blanche toile de la frise ne se distinguait plus du pâle visage de Mathilde.

{Hu 40} Sur-le-champ le marquis se jette à ses pieds, en lui prodiguant avec feu les noms les plus doux; il s'accuse de barbarie, cherche à la faire revenir, et cependant il n'ose appeler, de peur de laisser échapper un moment si précieux pour rompre le mariage prêt à s'achever.

En ce moment, le capitaine de Chanclos, en habit neuf, et le visage un peu rouge, entra brusquement. On ignore toujours quel motif il eut de venir chez sa fille : on croit assez communément que le malicieux Robert XIV lui lâcha quelques paroles qui lui donnèrent l'envie d'éclaircir ce que le marquis faisait avec Mathilde; car il est vrai de dire que depuis sa fortune, le brave capitaine se croyait appelé à régenter tout le monde : cependant d'autres pensent que Chanclos, ivre de.... de joie du mariage de sa {Hu 41} fille, venait presser la comtesse de se rendre au salon, pour qu'elle fût témoin de son opulence. Comme ces deux opinions se fondent sur l'amour-propre et l'orgueil, elles sont également probables. Il y a bien une troisième opinion; mais nous ne l'énoncerons point; elle ne nous paraît pas digne du loyal serviteur de Henri IV.

« Ventre saintgris! ou plutôt par les cent combats gagnés par l'aigle du Béarn, s'écria d'une voix colérique le capitaine en contemplant le spectacle équivoque qu'offraient sa fille et Villani.... je jure que jamais henriette ne sortira pour venger une si grande offense.... En garde, chien d'Italien!... »

Villani, se détournant, lui dit alors :

« Point de bruit a, monsieur le capitaine, si vous voulez éviter de grands malheurs.

— Point de bruit, scélérat! point de {Hu 42} bruit! je réveillerais les mânes de mon invincible maître!..... A moi, Vieille-Roche! à moi! viens m'aider à jeter par la fenêtre un homme qui insulte toute la race des Chanclos!.... »

Le capitaine criait à tue-tête, et Vieille-Roche répondit d'en bas avec son bégaiement ordinaire.... « On y va.... et lon, lan, la.... le vin.... on y va...

— En garde, soldat à la paix, courtisan à la guerre; en garde, reprit Chanclos le poing en l'air et henriette tendue vers l'Italien.

— Si vous avancez d'une ligne, s'écria Villani, effrayé de la pointe scintiltiliante, la famille des Morvans payera cher votre imprudence.... un mot peut la désh....

— Bélître! marouffle 2!... Le capitaine, suffoqué de colère et prenant le change, n'en pouvait dire davantage; mais il {Hu 43} retira à lui henriette comme pour l'enfoncer dans le thorax du marquis.

Alors ce tapage réveilla Mathilde de son profond évanouissement; elle dit à Chanclos : « Mon père, arrêtez!....

— Non, répliqua l'enragé capitaine... Et son épée prit une direction fatale à l'Italien.

— Capitaine, je suis sans armes, et c'est une honte pour vous que d'attaquer un homme qui ne peut se défendre, et ce... je ne sais pour quel motif.

— Pour quel motif! répéta le capitaine qui, par pudeur, n'osait dire le motif.

— Oui, pour quel motif, bégaya de Vieille-Roche survenant; il faut s'expliquer.

— S'expliquer! reprit le capitaine.

— S'expliquer, répondit Vieille-Roche.

— Il y a trop d'explications; mon ami, {Hu 44} ensevelissons au plus tôt, avec cet infâme, la honte de tant de nobles maisons. »

A ces mots, il donna un grand coup de plat d'épée sur la figure pâle de l'Italien.

Mathilde, rougissant de la grossière méprise du capitaine, lui dit avec colère :

« Monsieur!.... vous oubliez....

— Péronnelle, qu'oses-tu proférer?... »

Et il continua de menacer le marquis, en approchant de son cœur la pointe de henriette.

« Ah! Chanclos! mon ami! dit Vieille-Roche, il n'a qu'un fourreau sans épée; attends, je vais lui donner ma gabrielle. »

Mais la vieille éponge la tendit au marquis de si loin, et en chancelant tellement, que ce dernier n'hésita pas à faire un geste pour la prendre.

« En vérité, dit-il, je ne comprends {Hu 45} pas ce que le sire de Chanclos prétend, et de quel droit il entre ici au milieu d'affaires plus sérieuses qu'il ne pense.

— Enfin, reprit Mathilde; depuis quand, messieurs, pénètre-t-on chez moi sans se faire annoncer!.... Vous feriez croire, ajouta-t-elle en s'adressant à son père, qu'il n'y a rien de commun entre nous.... »

Ici Vieille-Roche battit en retraite, et ne s'arrêta que dans la galerie pour soutenir, en cas de besoin, Chanclos, qui s'écria :

— Par l'aigle du Béarn mon invincible maître, vous avez raison de dire qu'il n'y a rien de commun entre nous, car vous êtes une impudente postérité qui ne me fait pas honneur; au resté..... c'est vnai.... ceci ne me regarde pas..... et le comte Mathieu mon gendre.... »

Comme il se retournait l'épée nue et le visage enflammé, le comte de Morvan, attiré par le bruit, se présenta brusquement.

Les émotions violentes que Mathilde venait de subir avaient tellement dérangé ses esprits, que le peu de présence d'esprit qu'elle montra en cette occurrence s'explique facilement. Elle était debout, les yeux errans, et pâle comme la mort; Villani éloigné le plus possible du capitaine, montrait, à l'arrivée du comte, un front cuirassé d'assurance et brillaht de joie. Chanclos embarrassé se faisait intérieurement des reproches qu'il serait trop long de détailler; ils prouvent, au surplus, la bonté de son âme. Il n'osait ni remettre son épée dans le fourneau ni la remuer. Le comte, étonné d'une pareille scène, en examinait {Hu 47} tour-à-tour les personnages, jusqu'au sire de Vieille-Roche, qui se trouvait rangé contre la rampe de la galerie comme une plante parasite : il s'y était appuyé avec beaucoup de respect, pour laisser le passage libre à l'amphitryon du jour.

Alors le comte, s'adressant à Mathilde, lui dit d'un ton sévère : « Madame, que signifie tout ceci?....

— Je vous instruirai, monsieur le comte, lorsque nous serons seuls : nos honorables hôtes devraient sentir que si nous leur devons des égards, ils nous en doivent également. »

Ici la comtesse avait retrouvé toute sa dignité; son audace, et le ton qu'elle mit dans ses paroles, en imposèrent au capitaine.

Il saisit l'occasion de se retirer, en disant : « En effet, comte Mathieu, mon {Hu 48} gendre, ceci vous regarde seul. » Et il tourna vers la porte tout en menaçant l'Italien.

Celui-ci, sans se déconcerter, affecta une démarche assurée pour s'en aller.

« Songez, madame, s'écria-t-il, que je vais prendre à l'instant mes mesures pour rendre ma vie indépendante de vos résolutions, et faire en sorte que ma mort soit le signal de votre ruine, si elle arrivait par votre faute.... »

Il salua le comte avec dédain, et regardant Mathilde, il lui lança un coup d'œil, dans lequel il mit l'expression de tendresse nécessaire pour qu'elle comprît que ces paroles ennemies n'étaient pas pour elle.

Resté seul, le comte étonné demanda à sa noble épouse ce que signifiaient les {Hu 49} étranges paroles que le marquis venait de prononcer?

« Cela veut dire, monsieur le comte, que le mariage d'Aloïse ne peut plus avoir lieu, si nous voulons conserver notre... »

Le comte ne lui laissa pas le temps d'achever.

« Mathilde! s'écria-t-il en la regardant avec des yeux enflammés de colère, ceci me paraît un jeu concerté..... Vous me trompez!.... ce mariage vous a toujours déplu; vous espérez le rompre au moment même où nous l'accomplissons.... Mordieu! je suis homme et votre maître; je vous le ferai sentir; vos ruses ne m'en imposeront plus..... Et qu'est-ce que cela? depuis quand, une comtesse de Morvan prend-elle dans la famille un ascendant tel que le vôtre?..... Il ne vous manque plus que d'aller à la cour pour moi?.... {Hu 50} Voulez-vous exercer mes charges, tenir l'étrier du roi, ordonner ses chasses et des relais?.... faudra- t-il que je vous rappelle sans cesse ce que vous êtes?.... Posez bien, du reste, en votre tête, que j'ai bien résolu dans la mienne de donner ma fille à son cousin : il est l'héritier de nos titres..... Outre ces raisons de famille qui sont péremptoires, ces enfans s'aiment, et je ne suis pas d'humeur à rendre Aloïse malheureuse pour je ne sais quelles raisons aussi changeantes que vos fantaisies féminines....

— Avez-vous fini? dit froidement Mathilde.

— Si j'ai fini? reprit le comte dont la fureur s'augmenta par le sang-froid de sa femme; si je voulais vous faire sentir la moitié des sujets de mécontement que vous me donnez, sans ceux que je ne {Hu 51} connais point, je n'aurais pas fini demain; et si j'agissais comme mes ancêtres, pour punir votre insolence envers votre maître et seigneur, vous ne me verriez d'un an tout entier....

— Vos ancêtres ne se connaissaient guère en punition.

Madame!... s'écria le comte en saisissant le bras de Mathilde avec tant de force que ses doigts y restèrent imprimés par-dessus le gant... madame!...

— Vous semblez oublier, monsieur le comte, les liens indissolubles qui nous unissent....

— Mathilde, il y a long-temps que l'amour....

— Eh, monsieur! ce n'est ni l'amour ni même le mariage.

— Quoi donc, perfide?....

— Le crime!.... »

{Hu 52} Il y eut dans l'accent de la comtesse impatientée quelque chose qui fit tressaillir Morvan.

« Eh bien! va, monstre, dit le comte d'une voix étouffée, perds-toi pour avoir le plaisir de me perdre.... cours t'accuser toi-même; révèle nos crimes, va;... mais prends garde de trouver mon poignard en chemin!.... Hélas! je ne connais rien de plus horrible que notre forfait, si ce n'est de me le voir reprocher par celle qui en est l'auteur, qui en profite, qui en jouit..... Ai-je épousé l'enfer?.... »

En prononçant ces paroles avec la volubilité de la colère, le comte marchait à grands pas vers la porte : lorsqu'il se retourna, il aperçut le visage de la comtesse sillonné par des pleurs peut-être de commande.... Puissamment ému par ce spectacle, il se tut et s'arrêta.

« Monsieur, dit Mathilde en employant un ton de douceur qu'elle prenait bien rarement, s'il vous avait plu de me laisser achever ce que j'avais à dire, vous ne m'auriez pas donné lieu de rougir pour vous-même, et je n'aurais pas eu le mortel chagrin de voir que j'ai perdu le prix de tous nos sacrifices, et l'amour de mon époux, dont j'honorerai toujours les vertus et le caractère, tel inégal qu'il soit : je sais que je suis cause de cette mélancolie; je ne cesserai jamais de vous donner des preuves de ma tendresse; et dans ce moment même j'oublie que le comte de Morvan, ici présent, n'est pas celui que j'épousai....

Voici le reste de l'explication des paroles que vous avez si brusquement interrompues : « Je devais, la nuit dernière, vous le savez, aller détruire les traces {Hu 54} apparentes de notre crime.... elles le sont; mais Villani m'aperçut et m'a suivie; il vient de m'en apporter une preuve irrécusable; ce sont les débris de ce peigne qui tomba de mes cheveux dans le souterrain..... Vous sentez les conséquences de cette découverte...... Quant à lui, il en connaît bien la valeur, car il vient de m'ordonner de rompre le mariage d'Aloïse, dont il exige la main pour prix de sa discrétion... Voilà la cause de cette scène!... »

Le comte resta stupéfait. Un moment de silence eut lieu, pendant lequel la comtesse retrouva toute son énergie, qui l'avait abandonnée dans le premier instant. Elle saisit alors le bras de son époux, et l'emmena dans l'embrasure de la croisée d'où Géronimo s'était précipité; elle lui dit à voix basse et d'un ton ferme :

« Pour vous prouver que ce n'est pas un jeu concerté, une fantaisie féminine, voulez-vous que nous nous défassions du marquis, avant qu'il ait pris aucune des précautions dont il nous a menacés?... Vos projets sur Aloïse auront toujours lieu..... Parlez?.... »

Le comte recula en pâlissant, et malgré l'accent de vérité qui distinguait les paroles de Mathilde, il doutait encore de la sincérité de sa femme.

— Mais, ajouta-t-elle, il ne faut pas d'incertitude; dans une heure il ne sera plus temps; ne nous dissimulons plus les dangers qui nous environnent. Le marquis a vu dans le pavillon septentrional notre chapelain, le frère du père Joseph.... Au reste, rien ne m'effraie alors qu'il s'agit de vous... Décidez, et Villani, {Hu 56} le chapelain, Jean Pâqué ne vous inquiéteront plus.... »

Le comte, violemment agité, se promenait à grands pas en froissant ses vêtemens, tandis que Mathilde, se rasseyant devant son miroir encadré, se mit à passer négligemment ses doigts mignons entre ses cheveux, pour leur donner plus de grâce.

« Eh bien! monsieur le comte, dit-elle de l'air le plus simple, faites comme vous l'entendrez; je vous laisse le maître. »

A ces mots, le comte quitta précipitamment la chambre, dont il ferma la porte avec fracas, et il s'enfuit dans son appartement, en donnant l'ordre que personne n'en approchât....

CHAPITRE PREMIER CHAPITRE III


Variantes

  1. chien d'Italien!... / — Villani, se détournant, lui dit alors : Point de bruit {Hu} (nous restaurons la présentation habituelle)

Notes

  1. La construction de ces dernières phrases est étrange, comme si, lors de la composition, le typographe avait perdu le fil. On attendrait :
        — Madame, je vous assure, mademoiselle paraît bien contente, » interrompit Marie. {Hu 29} « Et tandis que je l'habillais, elle m'a dit....
        — Qui vous demande quelque chose, [...]
  2. marouffle : cette forme, bien que peu attestée par les dictionnaires, était encore en usage au XIXe siècle. Exemples:
    « CRISPIN. / Allons, mon enfant, de la vigueur. N'est-ce pas là ce marouffle qui m'a soufflé Nérine? » (Œures dramatiques de Néricault Destouches [...], nouvelle édition, tome second, p.287; Paris, Prault, M. DCC. LXXII. — L'Obstacle imprévu, Acte IV, scène V, dans un bref passage avec assonnances du son ff).
    « CRISPIN. / Dis-moi, marouffle, pourquoi tu as quitté, sans congé, le régiment? » (Œuvres choisies de [Alain-René] Le Sage., p.211; Paris, libr. de Lecointe, 1830 (collection Nouvelle bibliothèque des classiques français) — La Tontine, comédie en un acte, scène XXIII).
    Quant aux romanciers du XIXe siècle, nous n'avons trouvé cette orthographe que chez Amédée Achard:
    « Pierre poussa Tom dans l'appartement de Clotilde. / — Marouffle! s'écria-t-il, parler d'Amanda... ici! / Le désordre d'esprit dans lequel vivait M. de Montsaur, ne lui permettait pas de remarquer qu'il empruntait les expressions les plus surannées au répertoire des vieilles comédies. [...] » (Le Roman du mari, VII Le Duel, pp.150-151, nous soulignons — Paris et Leipzig; E. Jung-Treuttel, libr.; 1862)