M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

CHAPITRE III

0n n'exécute pas tout ce qu'on se propose,
Et le chemin est long du projet à la chose.
  (MOLIÈRE, Tartufe, acte III, scène I.re.)

[{Hu 57}] LORSQUE Villani sortit de chez la comtesse, il s'en fut à son appartement; quant à Chanclos et au sire de Vieille-Roche, honteux de leur action, ils étaient descendus au perron, et là, sans mot dire, ils écoutaient les instructions que le conseiller privé des Morvan donnait à Christophe comme à l'héritier de l'intendance.

« Tu vois, Christophe, quelle foule inonde les cours du château. Je ne puis être partout; voilà pour toi l'occasion de te distinguer en m'imitant, s'il est {Hu 58} possible; aie donc l'œil à tout; distribue toujours les coups en proportion des largesses; qu'il n'y ait pas de pillage, car si tu veux mon avis, je crains bien que tout ce que nous faisons ne soit... Il remua la tête en ajoutant : Tiens, je pressens quelque malheur.... — Comment des malheurs! dit Chanclos; vous en parlez bien à votre aise, pour en savoir si long! êtes-vous un Morvan? — Presque, monsieur le capitaine; et, se retournant vers le respectueux Christophe, qui ne cessait de remuer sa médaille, l'intendant ajouta : Enfin, mon enfant, quand quelque chose t'embarrassera, viens me trouver sur-le-champ; ou, si je n'y suis pas, consulte a à l'intendance les ordres que j'ai laissés par écrit, comme je le fais toujours dans les grandes occasions; aie soin que le vin...

— N'y manquez pas, maître Robert, dit {Hu 59} Vieille-Roche en l'interrompant : c'est l'aliment de la joie comme le bois est l'aliment du feu. »

En cet endroit des instructions, Robert fut appelé par des voix confuses, et il accourut avec une légèreté qu'il savait retrouver au besoin.

A chaque instant la foule devenait plus considérable : tous les vassaux endimanchés regardaient d'un air satisfait la demeure héréditaire de leurs maîtres, ils croyaient en quelque sorte participer à leur noblesse, parcourant l'espace qu'ils parcouraient, et respirant là où ils respiraient; c'était un honneur que d'entrer; et le concierge, malgré l'ordre de laisser passer tout le monde, s'en faisait un mérite auprès de ses connaissances, en refusant quelques malheureux pour exercer son autorité.

{Hu 60} On visitait avec un saint respect la chapelle et les tombeaux des Morvan, et sur tous les visages il régnait une attente et une impatience qui auraient pu faire croire que tous ces braves gens allaient jouir du plus grand des plaisirs; il fallait bien que c'en fût un que de voir un peu de cette cérémonie, car ils recevaient les rebuffades des gens du comte, en se contentant de s'entretenir sur eux.

« Tiens, Marion, le plus fier de tout cela, c'est le fils à Jeanne Cabirolle : il ne ressemble guère à son bon homme de père : qu'est-ce qui lui pend donc au cou? — Va, répondit la vieille, c'est le successeur de M. Robert, et pour cause. J'ai connu le vieux Robert quand il était jeune; et comme la femme Cabirolle est ma cousine-germaine, je sais bien ce qui fait que Christophe deviendra intendant... Lorsque {Hu 61} Cabirolle s'est marié, le comte était absent, et c'est Robert qui a eu les droits sur l'épousée.... »

Christophe entendant cela, leva son petit bâton d'ivoire en criant : « Allons b, rangez-vous, canaille; les deux mariés vont se rendre au salon. »

Toute la livrée se mit en devoir de faire reculer la foule, ce qui amusa beaucoup Chanclos et Vieille-Roche, qui ne riait que lorsque son digne ami riait.

— Allons, vieillard, dit Christophe, retirez-vous.... — Qu'oses-tu dire, serf? » répliqua c un homme en manteau brun.

Christophe allait le pousser; mais, réflechissant qu'il compromettait sa dignité, il fit signe aux domestiques, qui s'écrièrent : Eh d, mon vieux, quelle lubie vous passe par la tête? Allons, levez-vous de {Hu 62} dessus ce banc; il est juste à la porte par où sortiront nos jeunes maîtresses.

— C'est pour cela que j'y reste.

— Eh bien, Jacques, as-tu jamais vu un vieux fou de cette espèce-là? et ils se mirent en devoir de le prendre par les épaules pour le faire sortir de sa place.

Alors le vieillard tira une petite dague assez pointue et les en menaça sans rien dire.

« Ha! ha! s'écria Vieille-Roche, voici un vieux soudard qui joue du couteau!

— Comment! reprit le capitaine, il me semble que je connais ce manteau-là; et Chanclos courant vers le vieillard : Par l'aigle du Béarn, cria-t-il, si e vous touchera mon ami....

L'inconnu fit un signe impératif à Chanclos, qui ajouta pourtant : Songez, marauds, que, si on ne le laisse pas {Hu 63} tranquille, je vous coupe les oreilles aussitôt pour en faire un hors-d'œuvre...

— Il le ferait, dit Vieille-Roche, tout mauvais que doit être un ragoût d'oreilles roturières.

Le capitaine perdit tout son orgueil; à côté de l'inconnu il paraissait gêné. Robert accourut aussi, et pour cause; mais voyant tant de monde, le malin vieillard s'écria :

« Allons, brave homme, éloignez-vous; vous n'êtes pas ici à votre place.

— Comment, monsieur Robert, vous ne le connaissez pas? dit Chanclos étonné.

— Moi? jamais je ne l'ai vu.

— Ho! ho! répondit le capitaine.

A ce moment, Aloïse, s'appuyant sur le bras de son jeune cousin, et suivie du sénéchal, d'Anna et du marquis de Montbard, parut auprès du banc. {64} La jeune héritière était vêtue tout en blanc, et sa parure presque éclipsée par celle d'Anna, faisait honneur à sa modestie. Les deux jeunes filles avaient sur la tête une couronne virginale qui leur donnait une grâce de plus, celle qu'ont toutes les mariées. Chanclos offrit son bras à sa fille, et Vieille-Roche se mit respectueusement derrière son camarade. Alors l'inconnu jette 1 à Aloïse un coup d'œil observateur et perçant dont elle fut très-émue; elle rougit, ce que l'on attribua à l'idée d'être en spectacle. En effet, chacun les yeux fixés sur ce groupe, y confondait des regards d'enthousiasme; On y voyait toutes les espérances de la vie; de plus, Aloïse et Anna n'étaient connues que par des actions de bonté, et le sénéchal avait une réputation méritée de justice et de bienfaisance.

{Hu 65} Ce fut en ce moment que l'inconnu et Robert, se voyant oubliés, échangèrent un regard et eurent un instant de conversation; après quoi le vieillard s'élança dans la foule, et disparut, n'étant aperçu de personne; le seul Robert le suivit des yeux et s'éloigna sur-le-champ de cette place pour ôter toute idée de soupçon....

Les acclamations ne cessèrent de se faire entendre, et retentirent encore dans le salon lorsque chacun y entra.

Chanclos, d'Olbreuse et Montbard se tinrent debout devant la cheminée, pendant qu'Anna et Aloïse causaient à voix basse dans une des embrasures de croisée. Quant à de Vieille-Roche, il se promenait avec une circonspection qui ne lui était pas ordinaire, et que l'on pourrait attribuer à la gêne que lui causaient ses habits et l'obligation de se tenir avec décence.

{Hu 66} — Sénéchal, dit le capitaine avec un air de grandeur comique qui fit sourire celui-ci, il y a long-temps que je me proposais de vous parler de l'insulte que l'on m'a faite en arrêtant un de mes meilleurs amis; vous auriez dû penser qu'un homme reçu à Chanclos n'était pas un vagabond.

— Capitaine, j'ignorais qu'il fût votre ami, et quand même je l'aurais su, le devoir ne connaît pas les égards, et vous sentez que.... au surplus, ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre; je ne fais qu'exécuter les lois, et...

— Au reste, sénéchal, il a fait voir du chemin à vos corbeaux : ce n'est pas que je veuille dire que....

Vieilie-Roche, voyant que son ami s'embarrassait, se hâta d'ajouter pour tout pallier : Ce n'est pas que mon ami veuille dire que.... certainement... Ha çà, {Hu 67} marquis de Montbard, mon gendre, reprit Chanclos en changeant le sujet de la conversation, et vous d'Olbreuse, mon cher petit-fils, je trouve bien singulier que vous soyez là à nous écouter; ventre saintgris, retournez à côté de vos gentilles maîtresses; cependant je suis content de vous, et j'avoue franchement que vos unions me plaisent. — Vous, marquis, vous avez toutes les qualités requises pour être mon gendre, et je vous estime : la pauvreté prétendue de la fille d'un gentilhomme d'honneur ne vous a pas arrêté, et vous vous en trouverez bien; vous avez apprécié son âme franche et délicate. Oui, monsieur le sénéchal, Anna est une perle....

— Une perle fine, répéta l'écho du capitaine.

— Mon père, vous oubliez qu'Aloïse est ici. »

{Hu 68} A ces mots, un laquais annonça maître Ecrivard, notaire d'Autun; on l'avait envoyé chercher avec les contrats préparés, et il devait probablement s'en retourner à pied après être venu sur un des chevaux du comte. Le notaire royal entra doucement et s'en fut dans un coin, tout près des deux demoiselles. Il avait l'air de craindre de faire du bruit, tant il mit de précautions à dérouler ses papiers, à poser son chapeau, à s'asseoir, à tirer ses plumes et son encre d'un petit sac roulé : il était comme honteux de se trouver avec les honnêtes gens de l'époque....

Aloïse et Anna voyaient tous ces apprêts avec joie, et leurs charmans visages souriaient avec une pudeur virginale à leurs futurs toutes les fois que leurs regards se rencontraient, et ce hasard arrivait continuellement.

{Hu 69} — Monsieur le garde-note, dit le capitaine, vous avez préparé le contrat de mademoiselle de Chanclos?

— Oui, monseigneur.

— Vous n'avez pas oublié mon titre de capitaine d'ordonnance de l'aigle du Béarn?

— Du Béarn? répéta Vieille-Roche.

— Non, monseigneur, répondit le notaire.

— Bien, maître Tabellion; mais quelle est la dot que vous donnez à ma fille? »

A ces mots toute l'assistance, et Vieille-Roche tout le premier, jeta un œil étonné sur le capitaine, qui se balançait d'un air d'importance.

— Vous avez beau me regarder, maître Ecrivard, cela ne m'empêchera pas de vous dire que lorsqu'on fait un contrat on consulte ceux....

{70} — Monseigneur le sénéchal ne m'avait pas averti.

— Allons donc, est-ce monsieur le sénéchal qui est mon intendant?

— Monseigneur....

— Vite, que l'on stipule 100,000 fr. comptant de dot à ma chère Anna.

— Tu veux donc les devoir toute la vie? bégaya Vieille-Roche.

— Capitaine, dit Montbard, j'épouse mademoiselle sans aucune vue d'intérêt, et je vous supplie de ne vous priver de rien, j'en souffrirais beaucoup; la plus belle dot d'Anna, c'est son amour et sa douceur. Votre épée vous a suffi, capitaine; la mienne n'est pas moins vive a sortir du fourreau. »

Ils étaient tous les deux se tenant par la main devant Chanclos, que ce trait de désintéressement émut singulièrement : {Hu 71} quant au notaire, il resta stupéfait, le sénéchal souriait avec son fils et Aloïse, de ce qu'ils croyaient une ruse de capitaine, et Vieille-Roche le tirait par l'habit, en disant :

« Mon ami, songes-tu que..... la dot est un peu forte, que tu n'as que douze feuillettes dans ta cave, et qu'il y a trois fois plus d'amour chez eux que de vin f chez nous?.... »

Chanclos, après avoir serré avec force la main de Montbard, s'écria avec l'accent du cœur :

« Tu es un galant homme! » Il embrassa Anna, et se retournant vers le couple moqueur comme pour le railler à son tour, le capitaine dit en sortant une liasse de billets à ordre et payables à vue sur le trésor de l'épargne :

« Croyez-vous g, marquis de Montbard, {Hu 72} mon gendre h, que les paroles d'un soldat soient sans effet? J'ai dit, je donne cent mille francs à ma fille; les voici, maître notaire. — Et vous, marquis, sachez que je puis encore bien plus pour vous; c'est ce que je i prouverai pins tard, ajouta Chanclos, embarrassé de cette dernière promesse. »

Anna ne savait quelle contenance tenir : elle qui, toujours élevée modestement, avait vu rarement le nécessaire à Chanclos, n'osait approfondir les moyens que son père dut employer pour posséder une somme si considérable.

Le notaire salua Chanclos avec respect; chose qu'il n'avait pas faite en entrant.

« Que signifie cette stupéfaction, mon digne ami, dit ce dernier à Vieille-Roche, toi qui connais plus que personne ma fortune?

— Ta fortune! » Et il ouvre de grands yeux étonnés.

{Hu 73} — Oui, monsieur le sénéchal, apprenez que le grand'père d'Aloïse ne pouvait pas être beau-père d'un comte de Morvan sans avoir quelque mérite, et.....

— Monsieur, dit le sénéchal, j'espère que vous vous êtes aperçu que j'ai toujours eu pour vous les égards que mérite un homme d'honneur.

— Je le sais, sénéchal; vous êtes un digne gentilhomme comme moi, et pour un juge vous êtes réputé beaucoup trop humain et généreux. »

A cet instant, Robert entra revêtu d'une simarre noire que le valet-de-chambre d'un président lui avait prêtée en attendant la sienne; et le conseiller, tout glorieux de son hermine nouvelle, remit à Chanclos un paquet qui semblait fraîchement scellé.

— Qu'est-ce que cela, M. Robert?

{Hu 74} — Je l'ignore, monsieur le capitaine. »

Le capitaine lut à haute voix : A monsieur l'intendant-général de la maison de Morvan, pour être remis sur l'heure à messire de Chanclos, officier d'ordonnance de feu S. M. le roi Henri IV, à Birague en ce moment.

Tel embarrassé qu'il fût, le capitaine prit le parti de sourire malignement à chacun.

Il trouva une seconde enveloppe, sur laquelle étaient écrits les mots suivans :

— « Monsieur le capitaine, je m'empresse de vous envoyer ce que je vous ai promis il y a quelque temps. » Et il n'y avait aucune signature.

Ici l'officier, soupçonnant quelque mystification, commençait à regarder de travers le conseiller, qui n'en était pas plus {Hu 75} ému, lorsqu'il lut : A messire Jean Pâqué, de la part du cardinal-ministre.

Ces mots éveillèrent l'attention générale.

Et en apostille : « Nous désirons que cette dépêche parvienne avec la plus grande célérité à notre ami, en quelque lieu qu'il se trouve, et le courrier est autorisé à requérir aide et protection, lui promettant une récompense s'il arrive en douze heures. »

Après avoir rompu le cachet du cardinal, en soufflant quelques soupirs d'orgueil, l'officier d'ordonnance s'écria : « Une lettre du cardinal! » Et chacun s'approcha. Le sénéchal seul resta debout devant la cheminée. Ce sénéchal n'était pas un homme ordinaire. « Messire mon cousin, nous vous expédions, aussitôt que vous l'avez demandé, le brevet de {Hu 76} colonel du régiment de Bourgogne, au nom du marquis de Montbard. Nous sommes curieux de vous avoir, car il s'agite en ce moment une affaire de la plus grande importance, pour laquelle vos lumières nous sont nécessaires. Songez que nous ne pouvons pas oublier les éminens services que vous nous avez rendus, et dont nous serons toujours reconnaissant. Que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.

» Signé ARMAND. »

Elle est tout entière de la main du cardinal, s'écria Chanclos.... « Eh bien, mon gendre, avons-nous du crédit?...

— Cher beau-père, tout cet argent et ces honneurs sont beaucoup, mais ne valent pas le trésor de grâce et d'amour que vous m'avez accordé.

{Hu 77} — Ça ne sait pas vivre, dit Vieille-Roche.

— Allons, mes enfans, de la joie, et commençons toujours à lire les contrats; M. le tabellion a fini....

— Un moment, Chanclos, reprit le sénéchal, il faut attendre mon frère.

— Et ma tante! » dit d'Olbreuse, qui n'avait pas cessé de chuchoter avec Aloïse, dont le cœur était tout épanoui de bonheur.

Robert s'approcha d'eux, les regarda d'un air de compassion.

« Eh bien, mon bon Robert, qu'avez-vons?

— Ahl monseigneur le chevalier! je voudrais vous voir à l'autel, mais.....

— Hé! de quoi vous alarmez-vous?... » dit Aloïse étonnée...

Alors la porte du salon s'ouvrit avec fracas, et la comtesse, ayant changé {Hu 78} d'habillemens, et donnant la main à Villani, entra la tête haute. Elle fit quelques pas d'un air majestueux; et, apercevant le notaire, elle lui dit d'un air triomphateur :

« Monsieur, vous pouvez vous en aller; votre présence est inutile.

— Et pourquoi cela, ma sœur? dit le sénéchal. Il est, au contraire, très-important que les conventions que nous avons faites pour les substitutions......

— Mon frère, le mariage entre ma fille et son cousin n'aura pas lieu. »

Pendant que tous les visages exprimaient la plus grande surprise, celui du notaire le chagrin, puisqu'il voyait le contrat lui échapper; qu'Aloïse pâlissait, que le sénéchal, hors de lui, serrait la main de son fils avec colère, l'altière Mathilde, prête à conjurer l'orage, semblait {Hu 79} dire à Villani par son regard : « Es-tu content?

— Pourquoi mon frère ne vient-il pas de lui-même nous expliquer le......

— Ne suffit-il pas, mon frère, que je vous le dise? Quant aux explications, elles ne me regardent pas. »

Elle aperçut alors sa fille, qui ne pouvant retenir ses larmes, faisait, la main j dans celles de son cousin, les plus tendres adieux à l'amant dont on la séparait.

« Mademoiselle, rentrez sur-le-champ dans vos appartemens. » La pauvre Aloïse devint pâle, et resta sur un pliant sans bouger.

« Madame, s'écria d'Olbreuse en s'élançant jusqu'à la comtesse comme un aigle fond sur sa proie, songez bien à votre résolution, car je songe à la mienne. {Hu 80} Je jure que jamais Aloïse n'aura d'autre époux que moi; et tous ceux qu'on voudra lui imposer, je les briserai comme ce fragile bijou. » En disant cela, il arracha brusquement à Mathilde l'éventail qu'elle tenait, et le jeta avec une telle force, qu'il fut réduit en poussière.

« Bien dit, répliqua Chanclos; et si tu péris, voici qui te remplacera; et si je meurs, Vieille-Roche me succédera.

— Oui, voilà! répéta énergiquement le vieux soldat buveur. » Et les yeux enflammés des trois champions se dirigèrent sur Villani, tremblant au milieu de son triomphe. Quant à Montbard, il avait depuis long-temps serré la main de son ami avec un geste significatif. Alors le sénéchal s'avance gravement, et contenant sa colère avec le sang-froid d'un magistrat, {Hu 81} il dit : « Madame, j'ai peine à croire que mon frère soit le complice de cette félonie; je connais l'âme sincère et loyale du comte de Morvan, et le jugeant d'après moi-même, je suis persuadé qu'un instant de réflexion va vous remettre dans l'esprit ses instructions : vous vous êtes trompée, ou l'on vous a mal comprise k.

— Non, monsieur; telle doit être son intention. Aloïse, rentrez chez vous. »

Elle obéit lentement, en regardant toujours avec tendresse son cousin, dont la figure irritée peignait tout son amour pour elle. Anna l'accompagnait avec l'expression de la douleur, en la tenant par la main.

« Mon père, sortons, dit le bouillant jeune homme au sénéchal.

— Il abandonne la place, bégaya Vieille-Roche.....

{Hu 82} — Je vous avais bien averti, dit à voix basse Robert à d'Olbreuse.

— Tais-toi, vieux sorcier. »

Le conseiller ne s'émut pas; sa contenance indiquait un homme qui connaît les ressorts d'une machine, et la voit jouer, en riant de l'étonnement des ignorans.

« Ah! un instant, un instant, monsieur le griffonneur; restez en place, cria Chanclos; il faut que je tue cet Italien par-devant notaire. Hé, l'ami! avez-vous oublié que si j'ai une fille fantasque, l'autre ne l'est pas? Si Aloïse ne se marie pas, est-ce une raison pour qu'Anna reste fille, et n'épouse pas un homme....

— Qui boit bien, dit Vieille-Roche en lui-même. »

En ce moment Robert sortit à pas comptés pour aller faire cesser les apprêts et {Hu 83} la joie, sur un ordre que la comtesse lui donna à voix basse.

Elle s'était assise à côté de Villani de l'air le plus tranquille.

Le sénéchal et son fils s'en furent sans le saluer et sans proférer une parole; seulement Adolphe jeta un dernier regard à sa tendre amie, prête à se trouver mal, et ferma la porte de manière à faire trembler les vitres.

« Allons, vieux légiste, lis-nous ton barbouillage, et que l'on signe le contrat de ma fille; le prêtre attend. »

Le contrat se lut en silence, et fut signe de même. Chanclos prit le bras de sa fille, et, suivi de Montbard et de Vieille-Roche, il se mit en devoir de sortir, en disant à la comtesse : — Bonsoir, madame : nous vous laissons avec votre marquis. {Hu 84} Comme nous allons l'expédier au retour, il est juste qu'il vous fasse ses adieux. »

Alors, Atoïse demanda d'une voix faible à sa mère si elle lui permettait d'être témoin du bonheur de sa tante.

La comtesse ayant froncé le sourcil à ce mot de bonheur, y consentit par un léger mouvement de tête. Montbard lui offrit son bras, qu'elle accepta 2.

Cette action de la part d'Aloïse était d'une grande générosité, et de plus, pleine du sentiment délicat des convenances qui semble l'apanage des femmes. Il y avait dans ce dévouement une fermeté d'âme que le caractère de la jeune fille n'annonçait pas. Elle s'achemina donc vers l'autel où elle devait être unie, et en passant par le salon des ancêtres elle vit dans le parc d'Olbreuse et son père qui {Hu 85} se promenaient en faisant des gestes très-animés.

Quand on fut au perron l, rien ne parut morne comme ces cours vides naguère si remplies de groupes rians, et qui faisaient retentir l'air de leurs cris; ce n'étaient plus les mêmes murs, le même château; la cloche muette, la chapelle fermée et le silence, attestaient le zèle de Robert, qui s'en venait d'un air presque indifférent, et qui semblait dire : — Tout n'est pas fini.....

— Eh bien! mon cher ami, dit Chanclos, pourquoi faire éteindre les cierges?

— Quand une demoiselle de Morvan ne se marie pas, personne ne se marie ici.

— Ouvre vite les portes, sonne les cloches, et rappelle ton chapelain, ou, par l'aigle du Béarn...

{Hu 86}Notre invincible maître, interrompit Vieille-Roche.

— Nous enfonçons les portes, et j'amène le sacristain par les oreilles, dit Chanclos.

Robert y fut en secouant la tête, grommelant, et drapant sa simarre de président.

Rien n'eut moins l'air d'un mariage que cette triste cérémonie. Le prêtre se hâta de prononcer les paroles lorsqu'il en fut temps, et Aloïse ne put retenir quelques larmes qui percèrent le cœur d'Anna et empoisonnèrent sa joie. La cloche fut sonnée faiblement, et ses sons fugitifs arrivèrent 3 jusqu'au comte de Morvan, qui tressaillit et leva la tête, croyant entendre les derniers accens de l'église quand elle conduit un homme à sa céleste destination. Le seul capitaine sifflait {Hu 87} très-bas sa fanfare, et regardait Vieille-Roche, qui s'était attristé en pensant, en ce lieu solennel, que l'heure qui suit n'est à personne.

CHAPITRE II CHAPITRE IV


Variantes

  1. consultes {Hu} (nous corrigeons)
  2. l'épousée.... / — Christophe entendant cela, [...] en criant : Allons {Hu} (nous uniformisons l'usage des guillemets et tirets, qui semble s'imposer)
  3. retirez-vous.... Qu'oses-tu dire, serf? réplique {Hu} (nous insérons le tiret et le guillemet qui s'imposent)
  4. {Hu} : dans ces trois pararaphes, les guillemets ne sont ni ouverts ni fermés, nous n'y suppléons pas, supposant que c'est une négligence d'auteur qui n'affecte ni le sens ni l'équilibre.
  5. cria-t-il si {Hu} (nous corrigeons; la ponctuation de tout ce début de chapitre est fort négligée)
  6. devin {Hu} (nous corrigeons cette distraction)
  7. — Croyez-vous {Hu} (les guillemets étant fermés à la fin du paragraphe sans avoir été ouverts, nous remplaçons le tiret par des guillemets)
  8. Montbard mon gendre {Hu} (nous insérons la virgule en conformité avec l'usage général dans ce roman)
  9. quej e {Hu} (coquille que nous corrigeons)
  10. faisait la main {Hu} (nous insérons la virgule)
  11. compris {Hu} (nous corrigeons)
  12. Perrou {Hu} (très étrange faute, que nous corrigeons)

Notes

  1. Le début de ce chapitre peine à sortir de l'ornière, et le sens ou l'opportunité de plusieurs phrases laisse à désirer. Cela sent le travail trop hâtif.
  2. À qui Montbard offre-t-il son bras? Il serait fort étonnant que ce soit à la comtesse; c'est donc à Aloïse, ce que confirme, implicitement, le paragraphe suivant : « Elle s'achemina »
  3. La cloche fut sonnée faiblement, et ses sons fugitifs arrivèrent : l'association de faiblement et fugitifs donne l'impression qu'on entend le son de la cloche.