M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

CHAPITRE V.

Qui croirait, en effet qu'une telle entreprise
Du fils d'Agamem non méritât l'entremise!
        RACINE, Andromaque.

[{Hu 112}] TOUT le temps que la jeune marquise de Montbard demeura à Birague, Aloïse ne fut point aussi malheureuse qu'elle s'attendait à l'être. Mais aussitôt que sa tante et son époux eurent quitté le château, le présent devint bien pénible, et l'avenir fut sans espérance. La comtesse entoura sa fille d'une foule d'espions, et le marquis Villani obséda sans cesse la victime qu'on lui sacrifiait. Ce n'est pas que Mathilde n'eût voulu dans les commencemens essayer de la douceur pour amener {Hu 113} sa fille à suivre Villani à l'autel. Mais s'étant promptement aperçue de la violente antipathie d'Aloïse, antipathie que la franchise de la jeune fille laissait éclater dans toute sa force, la comtesse a mit bas toute feinte, et parut devant sa fille armée de cette volonté ferme et égoïste qui annonce l'irrévocable arrêt de l'injustice qui veut se satisfaire. Elle ordonna à la douce créature de regarder Villani comme l'homme auquel nulle puissance au monde ne pouvait l'empêcher d'être unie.

Pour comble de tourmens, Aloïse, qui dans son malheur avait tourné les yeux vers son père, n'avait réussi dans aucune des tentatives qu'elle avait faites pour le voir. Le comte se levait au point du jour, et, acompagné de quelques piqueurs, il parcourait les bois en poursuivant avec {Hu 114} une ardeur infatigable le daim timide ou le féroce sanglier. Les plus hardis chasseurs étaient étonnés de l'intrépidité et de la force de leur maître. En effet, le comte descendait les montagnes à bride abattue, franchissant les fossés les plus profonds, et traversait les rivières les plus dangereuses, pour suivre et chercher les animaux les plus cruels. Et cependant ce n'était pas la passion de la chasse qui le transportait, et encore moins l'envie de détruire, car il ne se servait jamais de ses armes. Il se jetait avec le plus aveugle courage au-devant b des dangers de tout genre, et ce n'était que lorsqu'il se trouvait couvert de sueur et de fatigues 1, que, plus tranquille, il se décidait à rentrer au château. Alors il s'ensevelissait dans la retraite la plus sévère jusqu'au nouveau point du jour, qu'il 2 recommençait ses longues et pénibles excursions.

{Hu 115} Ce fut donc vainement que la pauvre Aloïse se présenta plusieurs fois à la porte de l'appartement de son père. Le jour il était absent, et le soir les ordres les plus sévères commandaient à ses gens de ne laisser pénétrer qui que ce soit jusqu'à lui. Dans ce vaste château, où tout parlait de la grandeur et de la puissance de sa famille, l'héritière de Birague se trouvait dans le plus cruel isolement. Orpheline dans la maison de son père, aucun cœur ne s'ouvrait pour partager ses peines, aucune bouche pour l'adoucir. Nous nous trompons; Robert, cet ancien et fidèle serviteur de la race morvéenne, ne passait pas une heure sans penser à sa jeune maîtresse, et un jour sans lui donner quelques preuves de son inviolable attachement. Cependant, comme la plus grande prudence était nécessaire, le vieil intendant {Hu 116} ne pouvait que rarement, et en passant encore, encourager sa jeune maîtresse et de l'œil et de la parole. Ces consolations, insuffisantes et passagères, ne pouvaient soulager les peines de la jeune héritière : Àloïse résolut donc d'écrire à sa tante, et de verser dans son sein tous les chagrins qui l'accablaient. La lettre faite, il fallait trouver un moyen de la faire tenir à Anna; qui charger de cette commision?..... Robert était bon, mais si vieux, qu'il devait être insensible à l'amour, et par conséquent il refuserait peut-être de se charger de l'épître sentimentale.... D'ailleurs, elle pouvait compromettre l'honnête intendant, el lui faire perdre un jour le fruit de ses longs services. Un autre motif encore ajoutait à la répugnance qu'Aloïse avait de confier à Robert la lettre destinée à sa tante. {Hu 117} Cette lettre parlait d'Adolphe, et un instinct de délicatesse faisait désirer à la jeune fille que les tendres secrets du cœur ne passassent point par les mains d'aucun homme. Elle préféra s'adresser à Marie, sur le dévouement et la discrétion de laquelle elle comptait. Elle lui remit donc sa lettre, et lui recommanda toute la prudence nécessaire en pareille circonstance. « Si le malheur veut cependant qu'on apprenne ta mission, lui dit-elle, et que tu perdes ta place pour l'amour de moi, tu iras trouver Anna, qui te prendra à son service, jusqu'à ce que des temps plus heureux me permettent de nous réunir. »

Marie, bien endoctrinée, profita du premier dimanche pour courir à Chanclos et s'acquitter de la comission de sa jeune maîtresse. Elle sortit heureusement de Birague, et, pleine d'espérance et de joie, {Hu 118} elle s'achemina vers la gentilhommière du capitaine. Celui-ci battait l'estrade en ce moment, et la fraîche messagère tomba au milieu de ses avant-postes 3.

« Bonjour, monsieur le capitaine, dit Marie en passant devant le compagnon d'Henri IV, et en lui adressant une de ses plus belles révérences.

— Bonjour, jeune fille... Mais où allez- vous comme cela, ma poulette?

— Oui, où allez- vous comme cela? répéta de Vieille-Roche.

— He vais promener, monsieur le capitaine.

— Promener?.... de quel côté, mon bijou?

— Du côté de votre beau château, monsieur le capitaine, du côté de la demeure des braves gens.

— Attention, de Vieille-Roche, s'écria {Hu 119} le capitaine, la petite bohémienne veut nous séduire.

— Attention! répéta de Vieille-Roche.

— Et qu'allez-vous faire du côté des braves gens? reprit le capitaine en passant deux doigts sous le menton de Marie.... Voyons, jeune fille, contez-moi ça?...

— Je vais faire une bonne action, monsieur de Chanclos.

— C'est très-beau; mais comme un chef militaire ne doit croire personne sur parole, je vous prierai d'entrer dans le détail de la belle action qui vous attire à Chanclos.

— Ah, monsieur le capitaine! il m'a été bien recommandé de ne parler à personne de la lettre....

— Une lettre!... Allons, de Vieille-Roche, entourons la prisonnière, et emparons-nous des dépêches de l'ennemi... {Hu 120} décemment, de Vieille-Roche...... De Vieille-Roche, pas si bas... Ventre saint-gris! quel égrillard!....

— Je la tiens, je la tiens, dit Vieille-Roche.

— Quoi donc, vieux lansquenet?

— Le.... le paquet.... le voici, mon ami. Lis. »

Le capitaine prit, et lut l'adresse suivante : A madame, madame la marquise de Montbard, au château de Chanclos.

« Eh! je ne me trompe pas, ajouta- t-il, c'est l'écriture de ma petite-fiile Aloïse?

— Oui, monsieur le capitaine.

— Que ne le disais-tu donc de suite, friponne!....

— Dame, monsieur le capitaine, vous autres militaires vous allez si vite en besogne, qu'une pauvre fille n'a jamais le temps de parler assez vite....

{Hu 121} — Hé!... hé! hé! dit Vieille-Roche, elle est drôlette?

— Ha ça, reprit Chanclos, comment se porte ta jeune maîtresse?....

— Bien tristement, monsieur le capitaine, oh! bien tristement! et c'est naturel; je le dis de bonne foi, je ne serais pas plus gaie qu'elle, si on voulait m'empêcher d'épouser Christophe....

— C'est donc Christophe qui....

— Oui, monsieur le capitaine, interrompit Marie en faisant la révérence.

— Honnête garçon....

— Oui, monsieur le capitaine. Et Marie ajouta une nouvelle révérence.

— Bien tourné.

— Oh! oui, monsieur le capitaine. Et Marie ajouta une nouvelle révérence aux deux premières.

{Hu 122} — Ce n'est pas tout, jeune fille; que dit la comtesse?....

— Elle gronde.

— Villani?....

— Il miaule, comme dit Christophe.

— Et mon gendre?....

— Monseigneur ne voit et ne parle à personne; il part le matin pour la chasse, et....

— Il ne revient que le soir, je sais cela, car je le rencontre deux fois par jour. Ainsi donc, ma pauvre Aloïse n'a aucun protecteur; par l'aigle du Béarn, je lui en tiendrai lieu..... Ecoute, Marie; tu vas aller à Chanclos comme tu en avais l'intention; tu remettras à ma fille la marquise de Montbard la lettre de sa nièce, et tu y joindras un bout d'écrit que je vais te remettre.

— Oui, monsieur le capitaine.

{Hu 123} Le voici.... Ecoute encore; ma fille te chargera sans doute d'une réponse pour sa nièce, remets-la fidèlement ce soir à Aloïse, et sur toutes choses ne dis à personne, pas même à Christophe, que tu as été à Chanclos, et que tu m'as parlé... Adieu, jeune fille. Tiens, voilà pour ta course : prends ta volée.... Un moment : de retour à Birague, souviens-toi de m'avertir de suite si ma petite-fille était menacée d'un nouveau malheur..... tu me trouveras toujours ici. .. voilà tout ce que j'ai à te dire..... pars, et que le ciel te conduise.... »

Marie arriva sans mauvaise rencontre à Chanclos, et remit à Anna la lettre d'Aloïse et le billet du capitaine. Celui-ci recommandait à la marquise de Montbard d'offrir en son nom et au sien un refuge à leur jeune parente. Montbard {Hu 124} approuva cette offre, et Anna écrivit en conséquence à sa nièce, que la demeure d'un grand-père et d'une tante était un asile qu'une noble demoiselle pouvait accepter sans rougir. Toutefois la marquise ne lui conseilla d'avoir recours à ce moyen extrême, que lorsqu'il ne lui resterait plus d'espérance de salut. Cette lettre écrite, Marie reprit en toute hâte le chemin de Birague, où elle était attendue impatiemment par sa jeune maîtresse.

Pendant que Marie faisait le double trajet de Birague à Chanclos, et de Chanclos à Birague, le capitaine, aidé des conseils de son ami de Vieille-Roche, avait tracé une épître dont il attendait le plus grand effet. Cette épître était un cartel adressé à Villani, et en termes si méprisans et si clairs, que le compagnon de {Hu 125} l'aigle du Béarn ne pensait point qu'il fût possible à un homme qui n'est pas entièrement dépouillé d'honneur et de courage, d'éluder le combat qu'il proposait. A ce cartel pour l'Italien, Chanclos joignit une lettre pour la comtesse, et une autre pour le comte Mathieu 46e; la lettre à Mathilde était écrite à peu près du même style, et avec la même franche énergie que celle destinée à Villani. Pour être bien sûr que ces importantes missives ne pussent pas s'égarer, le capitaine chargea son ami de les porter lui-même au château, et lui enjoignit surtout de n'en sortir qu'avec deux réponses claires et cathégoriques. De Vieille-Roche jura, par tous les vins du monde, qu'il s'acquitterait fidèlement et bravement de sa mission, et le capitaine et lui décidèrent, en déjeûnant 4, la manière dont il devrait se {Hu 126} conduire dans tel ou tel cas prévu par leur prudence.

De Vieille-Roche, bien lesté, et n'ayant bu que raisonnablement, se mit donc en route pour Birague. Arrivé aux portes du château, il s'annonça comme porteur de dépêches de la plus haute importance pour Mathilde, le marquis et le comte lui-même. La comtesse n'était pas alors encore levée; le comte chassait; Villani seul était visible; de Vieille-Roche fut donc conduit à son appartement, et lui remit le cartel du capitaine. Jugeant à propos de soutenir cette présentation de tout le poids de son éloquence, il entama le discours suivant :

« Monsieur le marquis, dans le cas où vous seriez bon gentilhomme, drôle dans le cas où tu ne serais qu'un fripon et un aventurier, je viens, moi, César {Hu 127} Alexandre Athanase, sire de Vieille-Roche et autres lieux, pour avoir l'honneur de vous prévenir, monsieur le marquis, pour te déclarer, bélître que tu es, que mon ami Maximilien de Chanclos vous prie de renoncer à vos vues sur Aloïse de Morvan, sa petite-fille, t'ordonne de rentrer dans ta vile coque! faute de quoi, monsieur le marquis, il vous prévient qu'il vous combattra à pied et à cheval, jusqu'à ce que mort s'ensuive; et à ton refus d'obtempérer à cet ordre, vagabond d'Italie, le capitaine de Chanclos jure, par l'aigle du Béarn son invincible maître, qu'il viendra jusque dans ce château te couper les oreilles et le nez. Ainsi donc, monsieur le marquis; ou, canaille que tu es, il dépend de vous et de toi de vivre ou de mourir. J'ai dit.... »

{Hu 128} Le discours de Vieille-Roche avait été plus d'une fois interrompu par le marquis, mais en vain, car l'obstiné gentilhomme n'en avait pas retranché un mot ni crié moins fort. Villani, instruit par une pareille harangue de l'original auquel il avait affaire, résolut de mettre adroitement à profit le goût bien connu du négociateur pour le vin, afin d'arracher quelques indiscrétions qui pussent l'éclairer sur les véritables projets de ses adversaires. En conséquence, il annonça gravement à de Vieille-Roche qu'il allait s'occuper de lui faire une réponse claire et cathégorique, et qu'il la lui remettrait aussitôt après le déjeûner.

Ayant alors sonné ses gens, plusieurs domestiques entrèrent; et chargèrent une table d'une profusion de mets et de vin, dont la saveur et le bouquet montèrent {Hu 129} promptement au nez de Vieille-Roche. Villani, s'apercevant que la vue et l'odorat de l'ambassadeur du capitaine étaient agréablement chatouillés c, lui proposa joliment de prendre part au modeste déjeûner qui venait d'être servi. De Vieille-Roche, qui, dans le long cours d'une honorable carrière, n'avait jamais eu à se reprocher la dureté d'un refus, aurait peut-être résisté à la tentation qui lui était offerte si son discours n'eût été prononcé; mais, comme heureusement il venait de le débiter avec toute l'éloquence imaginable, il crut pouvoir, sans danger, accepter l'offre séduisante de Villani. Le bon gentilhomme n'avait jamais lu Virgile, et par conséquent il ignorait le Timeo Danaos et dona ferentes 5 de cet auteur.

Quoi qu'il en soit de l'ignorance latine {HU 130} de Vieille-Roche, Villani n'en tira pas tout le parti qu'il en espérait. Le chargé d'affaires du capitaine accepta toutes les santés, en proposa le double, et but enfin comme trois templiers. Mais, hélas! il ne parla guère plus qu'un trappiste. En vain le marquis mit-il en usage toutes les ressources de son esprit; en vain offrit-il à de Vieille-Roche des vins les plus capiteux, le prudent convive but et se tut. A la fin cependant, Vieille-Roche ayant levé le coude avec trop de complaisance, parut s'écarter des règles de conduite qu'il s'était imposées, et il commençait à se déboutonner, lorsqu'un valet-de-chambre de la comtesse entra, annonçant que sa noble maîtresse était visible. Villani envoya vingt fois au diable la noble maîtresse; car quelque chose qu'il pût faire, de Vieille-Roche voulut {Hu 131} absolument se rendre de suite à l'audience qui lui était acordée.

Le marquis résolut au moins d'accompagner son hôte chez Mathilde, et de faire son possible pour éclaircir les soupçons qu'il venait de concevoir sur l'intelligence secrète qu'il supposait exister entre Aloïse, Adolphe et ses amis. Il introduisit l'ami du capitaine chez la comtesse, et, à sa grande surprise, il la trouva en compagnie du comte.

Aussitôt qu'il aperçut de Vieille-Roche, Mathieu se tourna vers lui, et lui dit :

« Ne m'a-t-on pas trompé, monsieur de Vieille-Roche? parlez, est-il vrai que vous avez quelques nouvelles à m'apprendre?

— Rien n'est plus vrai, monsieur le comte, répondit de Vieille-Roche en balbutiant; ce que j'ai à vous confier est de la {Hu 132} plus haute importance; c'est un secret qui...... un secret dont.... un secret enfin,..... vous comprenez? »

A cette interpellation, le comte se troubla; et, jetant sur de Vieille-Roche un regard terrible, il lui demanda impérativement qui l'avait envoyé vers lui.

« Qui, monsieur le comte?..... Un galant homme, ma foi, qui veut vous épargner bien des tribulations; car enfin, si ce qu'il m'a dit est vrai, vous avez plus d'une,.... plus d'une chose à vous reprocher....

— Tremblez, s'écria le comte la main sur son épée....

— Ah! bien oui, moi trembler! vous badinez, je pense; mais pour en revenir à celui qui m'envoie vers vous, sachez donc qu'il vous accuse de barbarie.... Un père....

— Un père!....

— Oui, un père, dit-il, ne doit pas sacrifier son enfant comme une futaille vide:... la nature, la raison.... le... la..; enfin lisez sa lettre, et vous verrez ce qu'il vous écrit;.... c'est touchant, sur mon honneur. Quant à vous, madame la comtesse, voilà votre paquet; mon ami m'a bien recommandé de vous le remettre en mains propres. Ha ça, monsieur le comte, madame la comtesse, monsieur le marquis ou bien vagabond d'Italien, voilà ma mission remplie; il ne vous reste plus qu'à me donner un petit mot de réponse: songez, je vous prie, que j'ai juré de ne pas sortir d'ici sans cela.... Que dirai-je de votre part à mon ami Chanclos?... Commençons par vous, monsieur le comte; à tout seigneur tout honneur.

— Dites à l'écuyer de Chanclos que les {Hu 134} comtes de Morvanont toujours été les maîtres chez eux, et que je ne souffrirai pas que personne au monde dirige ma conduite et mes actions.

— C'est clair et cathégorique cela..... A vous, madame la comtesse.

— Reportez à votre ami ce que vous me voyez faire. »

A ces mots-là, Mathilde jeta au feu la lettre de son père. « Les expressions outrageantes dont cette lettre est remplie, ajouta-t-elle, me dispensent des égards que je crois devoir au capitaine de Chanclos.

— Cela est encore clair et cathégorique.... Ha çà, à vous, monsieur le marquis, ou bien drô...

— Annoncez de ma part au capitaine, interrompit promptement Villani, que je serai demain au rendez-vous qu'il {Hu 135} m'assigne, et que je soutiendrai, l'épée à la main, mes droits sur Aloïse de Morvan, et l'honneur de mon nom.

— Cela est encore clair et cathégorique;.... par ma foi, j'en suis content, car voilà toute ma mission remplie de point en point. Adieu, messieurs et madame; puissiez- vous n'avoir jamais soif!.... sur ce, je vous offre ma très humble révérence... Mille lances! voilà ce qui s'appelle se tirer joliment d'affaire!.... »

Quand la comtesse et Villani furent seuls : « Marquis, dit Mathilde, votre intention serait-elle de vous rendre au rendez-vous indiqué par mon père?....

— Pouvez-vous me supposer cette folie-là, comtesse?

— C'est très-bien, marquis; mais je vous préviens que le capitaine de Chanclos n'aura ni paix ni trêve qu'il n'ait {Hu 136} tenu son serment; ainsi prenez garde à vous.

— Je suis parfaitement tranquille à son égard. Avant qu'il soit peu, le vieux tapageur de Chanclos ne sera plus à craindre pour moi. »

La comtesse fit semblant de ne pas entendre cette dernière phrase. « Qu'avez-vous appris de cet imbécile de Vieille-Roche? dit-elle en changeant de conversation.

— Fort peu de chose. Je soupçonne seulement qu'il existe entre Aloïse et Adolphe une correspondance qu'il serait important d'intercepter.

— Reposez- vous sur moi de ce soin. J'ai conçu pareillement quelques soupçons, et je ne tarderai pas à les éclaircir. Ce soir ma sentimentale fille d recevra mes derniers ordres, et devra s'y conformer. A ce soir, marquis, vos doutes seront résolus.

{Hu 137} — A ce soir.... »

Tandis que Mathilde confiait à Villani le projet qu'elle voulait mettre à exécution contre sa fille, de Vieille-Roche avait gagné le quartier-général de l'armée d'observation, et rendait e compte à Chanclos du succès de son ambassade. Le bouillant capitaine jeta feu et flamme et fit les plus terribles sermens de vengeance. Une seule chose le consola; ce fut l'espérance de combattre Villani l'épée à la main, et de lui infliger la punition la plus exemplaire.....

Pendant que la comtesse pensait à décider à jamais du sort de sa fille, que Chanclos rêvait à la vengeance qu'il allait tirer du marquis italien, et que de Vieille-Roche buvait, la pauvre Aloïse était loin de s'attendre à l'orage qui allait fondre sur elle; elle n'y songea que lorsque {Hu 138} Chalyne vint lui ordonner de se rendre à l'appartement de sa mère. La jeune fille y fut en tremblant.

« Asseyez-vous, Aloïse, dit la comtesse d'un ton ferme et glacial, et prêtez-moi toute votre attention. Des motifs puissans, et que je dois vous taire, motifs d'où dépendent le bonheur et la fortune de vos parens, exigent que vous donniez votre main au marquis de Villani. C'est en vain que vous voudriez résister; votre sort est décidé irrévocablement, et nulle puissance ne peut vous y soutraire...... Vous pleurez, fille indigne? Eh quoi! ne suffit-il pas de vous dire que le bonheur ou le malheur de vos parens est dans vos mains, pour vous faire consentir avec joie à l'hymen que l'on vous propose?.... Qu'a donc cet hymen de si effrayant?... Vous allez épouser un des plus beaux cavaliers de la {Hu 139} cour, un homme capable d'arriver aux plus hautes dignités. Ce sort est-il si affreux qu'il faille en gémir?.... Mais je devine les pensées qui vous agitent. Le nom d'Adolphe est sans cesse sur vos lèvres; vous ne pensez qu'à lui; vous l'aimez..... vous lui écrivez.....

— Moi, madame?....

— Vous-même, fille coupable. Démentez, si vous l'osez, cette lettre que j'aperçois dans votre sein.

— O ciel!... Je vous jure, madame...

— Quelle est cette lettre?..... répondez......

— C'est une lettre de ma tante Anna.

— Donnez-la moi.

— Ah! par pitié, madame, n'exigez pas cela.

— Donnez-la moi, vous dis-je.....

{Hu 140} — O madame! cette lettre est... vous ne pouvez la voir.....

— Pourquoi?....

— Elle contient contre vous des inculpations que mon cœur désapprouve. Anna ne vous aime point, et vous juge si injustement, que je crains.....

— Tous avez tort; je suis curieuse de voir le style de ma sœur la marquise; donnez.....

— Oh! par pitié! ma mère, ne lisez pas...

— Que signifie cette résistance?... Je le vois, cette lettre, que vous me refusez si opiniâtrement, n'est pas d'Anna; elle est d'Adolphe ... Indigne fille!....

— Je vous jure...

— Je ne vous crois pas..... »

En prononçant ces mots, la comtesse se jeta sur sa fille, et lui arracha avec violence le papier qu'elle cachait dans son {Hu 141} sein. La confusion de Mathilde fut égale à sa colère, quand elle eut jeté les yeux sur cette lettre, si ardemment désirée; elle était réellement d'Anna, et la pudeur filiale l'avait seule refusée.

— Fort bien, mademoiselle! dit la comtesse, qui ne cherchait qu'un prétexte de quereller, fort bien! on vous donne là d'excellens conseils! une fille qui en reçoit de pareils ne tarde point à les suivre. Mais j'aurai l'œil sur vous; en attendant, je vous déclare que vous devez vous préparer à épouser dans trois jours le marquis Villani.

— Dans trois jours, madame!

— Telle est ma résolution, que rien ne pourra changer.

— Ah! ma chère mère! prenez pitié de votre malheureuse fille....... Vous le savez, hélas! je déteste le marquis {Hu 142} et ce serait me donner la mort que de m'unir à lui.

— Vaines paroles!

— Eh bien, madame, puisque votre cruauté me force de sortir du respect que je vous dois, craignez que je ne m'affranchisse de la servitude que vous m'avez imposée; réduite par vous au désespoir, je puis.....

— Qu'osez-vous dire, fille criminelle?... Tremblez que je n'appelle sur votre tète les vengeances d'un Dieu terrible... Oui, puisse ma malédiction s'appesantir sur vous! si vous......

— Ma mère! ô ma mère! épargnez-moi, s'écria Aloïse pleine d'effroi.

— Promettez d'épouser le marquis dans trois jours.

— Ma mère!....

— Promets-le, ou je te maudis.

{Hu 143} — Ma mère, je jure.... »

A ces mots, Aloïse tomba dans un profond évanouissement; et la cruelle comtesse, la regardant froidement, s'écria : « Puisses-tu mourir plutôt que de t'opposer à mes desseins! »

Mathilde s'éloigna en ordonnant à Chalyne et à Marie de transporter Aloïse dans son appartement.

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. le comtesse {Hu} (nous corrigeons)
  2. audevant {Hu} (nous corrigeons)
  3. était [...] chatouillé {Hu} (le pluriel s'impose; nous corrigeons)
  4. sentimentale-fille {Hu} (nous corrigeons)
  5. rondait {Hu} (nous corrigeons)

Notes

  1. couvert [...] de fatigues est une expression plutôt curieuse.
  2. À quoi peut donc se relier ce que?
  3. battait l'estrade [...] au milieu de ses avant-postes: les batteurs d'estrade étaient des « Gens détachés d'une troupe pour aller à la découverte » (Diction. de l'Acad. Fr., de 1835).
  4. déjeûnant: l'accent circonflexe était en voie de disparition. Mais Colette, par exemple, l'emploiera encore.
  5. Phrase devenue proverbiale prononcée par Laocoon dans le IIe chant l'Énéide (v.49) de Virgile : « Je crains les Grecs et leurs présents, », ou « je crains les Grecs, même apportant cadeaux » faisant allusion au cheval de Troie.