M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

CHAPITRE VI.

Le crime de ton père est un pesant fardeau.
            RACINE, Phèdre.

[{Hu 144}] ALOÏSE resta plongée dans une profonde douleur; toute la nuit se consuma sans qu'elle dormît, et Marie l'entendit pleurer et gémir. Elle sentait que jamais elle ne pourrait vivre sans son cousin; mais les terribles paroles de sa mère, retentissant toujours dans son oreille, épouvantaient son jeune cœur, par l'impossibilité qu'elle voyait à ce que cette union eût lieu : comme elle était pleine de sens, elle s'apercevait bien qu'on lui cachait les motifs de son mariage avec Villani; la conduite extraordinaire de son père le lui prouvait; {Hu 145} elle le connaissait assez pour savoir que ce n'étaient point les déceptions de sa mère qui lui avaient fait changer de résolution; cependant, ignorant cette raison suprême, elle ne la crut pas aussi décisive, et le résultat des réflexions de la nuit fut d'obtenir absolument une audience de son père, ne pouvant s'imaginer qu'elle en fut tout-à-fait abandonnée.

L'aurore la vit assise sur un fauteuil dans la méditation de cette entreprise, sa jolie tète supportée par sa main, et l'autre faisant des gestes d'un discours imaginaire : au milieu de ce silence, elle entendit trois petits coups, qu'on aurait dit frappés par la prudence; ayant répondu, elle vit entrer à pas lents le vieux Robert, qu'elle reconnut à peine, dans une simarre neuve aux armes des Morvan, et portant sur sa tète une espèce de mortier, {Hu 146} qu'il se hâta d'ôter par respect pour la fille de ses maîtres.

« Eh bien! vous pleurez, jeune fille, et vous vous désespérez; il est vrai que chaque jour votre position devient de plus en plus critique.

— Ah! Robert, j'ai formé un projet.

— Et quel est votre projet, ma noble demoiselle?

— Je veux voir mon père et lui demander sa protection, savoir enfin s'il a l'intention de me sacrifier.

— Bien; mais comment ferez-vous? Madame vous fait garder à vue; chacun de vos pas est soumis à son influence, et monseigneur est invisible; savez-vous pourquoi?..... Je le sais, moi, continua le vieillard sur un geste d'Aloïse; il ne dépend plus de lui.... Chut! et le prudent Robert mit un doigt sur ses lèvres.

{Hu 147} — N'importe; conduisez-moi vous-même, puisque je suis surveillée; conduisez-moi vers l'entrée du château; j'ai veillé pour pouvoir m'y trouver au départ matinal de mon père; je veux le voir.

— Eh bien! sachons ce que cela produira. » En disant ces mots, le conseiller prudent retint les consolations qu'il apportait à la jeune fille, les réservant si son chagrin augmentait. Il lui donna son bras, et la guida par des détours et sans passer dans les cours, pour éviter les regards vers le pont-levis du château. La tête vénérable de Robert, ses cheveux blancs, ses petits yeux expressifs et son pas tardif, constrastaient singulièrement avec la figure douce de l'héritière, sa taille svelte, son marcher bondissant et ses {Hu 148} formes délicieuses. On aurait dit un des anciens dieux prenant des formes humaines, guidant une de ses progénitures mortelles à travers des obtacles créés par une déesse jalouse.

Tous les apprêts d'une grande chasse se faisaient dans la cour du château de Birague; les chiens aboyaient; on entendait essayer les cors; les piqueurs, à pied et à cheval, les écuyers, les valets préparaient les armes, et les gardes rendaient compte des traces des bêtes sauvages au capitaine des chasses. Le coursier du comte hennissait en attendant son maître; enfin les traqueurs venaient d'arriver, et une assez grande quantité de monde était dans la cour. Le comte parut au perron en habit de chasse, triste, pâle, et marchant à pas lents. Néanmoins, aussitôt qu'il fut au milieu de ses gens, il écouta {Hu 149} les récits des gardes, donna des ordres, parla et se mêla de tout comme un homme qui voudrait encore plus de soins et d'embarras pour se défaire d'une idée dominante dont le souvenir le poursuit, malgré lui. La chasse se mit en route pour le rendez-vous, où plusieurs seigneurs des environs devaient se trouver, et le comte sortit en dernier, accompagné de son premier écuyer.

Comme il passait le pont-levis du château, Aloïse regardait d'un air craintif dans la cour, et n'y voyant personne, elle se mit à courir après son père, en criant : « Arrêtez!..... arrêtez!.... mon père!.... »

Le comte reconnaît la voix de sa fille, et mesure d'une seule pensée l'étendue de ce qu'elle pouvait avoir à lui dire; mais, redoutant cet entretien, il feint de ne pas {Hu 150} entendre, et rejoint le gros de sa troupe; cependant son cœur lui reprochait énergiquement cette cruauté.......

« Arrêtez! arrêtez! » criait toujours la jeune fille, en courant de toutes ses forces, et animée par l'amour et la douleur.

Alors tous les gens, reconnaissant la voix de la jeune Aloïse, se retournèrent spontanément. Le comte, bien qu'il continuât d'avancer, fut contraint de les imiter; et voyant Aloïse pâle et tremblante, il mit pied à terre.

Aloïse se jeta à genoux, et s'écria : « Mon père, je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez accordé une demande, c'est la plus simple que l'on vous aura jamais faite... »

Le comte, surpris de cette action inattendue, rougit de voir sa fille chérie dans {Hu 151} cette posture devant tous ses gens : « Relève-toi, mon Aloïse.

— Non, mon père bien-aimé; rendez-vous à mon désir.

— Eh bien, soit! quel est-il?

— Rentrez sur-le-champ avec moi, et permettez-moi de vous entretenir. »

Le front du comte se plissa; et après un instant de réflexion bien pénible, il aida sa fille à se relever, et lui donnant son bras, ils regagnèrent ensemble son appartement. « C'est, dit-il en lui-même, un des mille tourmens qui m'assaillent sans cesse. »

Il y avait déjà dans la cour plusieurs personnes qui cherchaient Aloïse de la part de sa mère. « Voyez-vous, mon père, sous quelle active surveillance je suis? les moindres écrits, les pas, les regards de votre fille sont soumis à vos gens. — Le {Hu 152} premier, s'écria le comte, qui déplaira à mon Aloïse, ira faire un tour plus loin qu'il ne le voudra. — Monseigneur, répondit Chalyne, les ordres de la comtesse.... — Ne sont rien, vieille sotte, dit le comte en colère; songez aux miens, et malheur à vous si ma fille n'est pas libre! Je veux qu'on lui obéisse comme à moi; Christophe, vous l'entendez? ayez soin que cela soit ainsi, et je vous charge de me prévenir des moindres choses. »

En passant dans la galerie, la comtesse, qui avait été instruite de ce qu'elle appelait l'évasion de sa fille, sortit exprès pour lui dire : « Je voudrais bien savoir, mademoiselle, pourquoi les ordres de votre mère ne sont plus écoutés? — Pourquoi, madame? répliqua le comte, parce qu'ils sont sans doute outre-passés; et alors ce ne sont plus ceux d'une mère : ne me forcez {Hu 153} pas de vous dire quelque chose qui- pût altérer le respect que vous doit votre fille; vous en faites assez pour cela, ajouta-t-il d'une manière à ce qu'ÂloIse n'entendit pas les derniers mots. » Le regard sévère du comte fit rentrer Mathilde, et Mathieu XLVI conduisit sa fille dans son grand cabinet : il s'assit, posa son coude sur le bras de son fauteuil, sa main reçut son front encore rouge de colère, et, sans inviter sa fille à s'asseoir, il lui dit : « Parlez. »

Interdite par l'espèce de majesté déployée par le comte, Aloïse le regarda; mais bientôt les larmes inondèrent son visage; elle se mit à genoux en baisant les mains de son père; elle s'écria :

« Ah! votre fille est bien malheureuse...

— Eh qu'as-tu? parle a; explique-toi...

— O mon père! je ne puis douter de {Hu 154} votre amour; j'implore donc avec confiance votre protection. Vous savez que, dès mon jeune âge, je fus destinée à mon cousin..... Eh quoi! vous ne m'écoutez pas avec plaisir? N'avez-vous pas encouragé notre amour? Aujourd'hui l'on veut nous séparer.... Hélas! nous le sommes. On veut plus; on exige que je fasse taire mon cœur, que j'anéantisse un sentiment que vous y avez fait naître, un sentiment invincible; et pourquoi? pour me donner à un Villani, un lâche, un homme sans nom et sans fortune, encore plus indigne de vous que de moi; répondez, mon père bien aimé, le voulez-vous? »

L'accent que la jeune amante mit dans ces paroles remua le cœur du comte.

« Ma fille, ô ma chère fille! le ciel m'est témoin que je t'aime,... que je veux ton bonheur.....

{,Hu 155} — Eh bien! comment se fait-il qu'on ait ignominieusement chassé mon cousin du château, que l'on ait rompu notre mariage, que l'on me défende de lui écrire, que....

— Aloïse! » Le comte se leva, parut agité, fit quelques pas, et revint vers sa fille, qu'il regarda avec douleur.

« Mon père, est-ce qu'il y aurait un obstacle?

— Un obstacle? Grand Dieu! dit le comte, un obstacle! oui, un bien grand. »

Les yeux d'Aloïse se remplirent de larmes qui roulèrent sur ses joues pâlies, et ils 1 se fixèrent mutuellement, chacun en proie à un combat intérieur, dont le plus cruel était celui du comte.

« Alors, mon père, reprit Aloïse, voyez jusqu'à quel point la vie de votre fille vous est chère : je sens que l'hymen de Villani {Hu 156} est un arrêt de mort pour moi; laissez-moi finir en paix, et sans subir un tel, supplice; votre bien chérie descendra dans la tombe avec moins de douleur.

— Tu me perces l'âme, Aloïse, ma fille; viens, que je te presse contre mon sein, pour chasser l'amertume qui le remplit. Hélas! pauvre enfant, ajouta-t-il en l'embrassant sur le front, je connais tes chagrins, et je les souffre encore plus cruels que toi : ils sont un surcroît aux miens.

— Mon père, vous qui avez tant de pouvoir, comment se fait-il que mon mariage vous cause tant de peine? pourquoi Villani seul....

— N'en parle pas; je le hais plus que toi.

— Eh bien! bannissez-le donc de ces lieux.

{Hu 157} — Si je le pouvais sans m'égarer de nouveau, dit le comte...

— Mon père, songez que chaque jour cet hymen s'approche; ma mère en a fixé le terme fatal.

— Je le retarderai.

— Empêchez-le plutôt.

— Je ne le puis, ô mon enfant! telle malheureuse que tu sois, ton père est mille fois plus infortuné, quand il n'aurait même pour chagrin que de ne pouvoir faire ton bonheur; mais pense que tu tiens en tes mains plus que ma vie; c'est moi qui te supplie. » Alors le comte embrassa les genoux de sa fille 2, et Aloïse fut stupéfaite de voir l'action de son père.

« Oui, ma fille, l'honneur de ton père, ta sûreté 3, sa vie, la tienne même, exigent que tu sois soumise.

— Je le serai, mon père, dit Aloïse avec effroi.

{Hu 158} — Songe que la splendeur de notre maison, notre renommée, tout s'évanouirait..... Ma fille, toi seule peux jeter un peu de consolation dans mon âme : tu es le prix de ma tranquillité; contente-moi, prolonge ma vie, toute triste qu'elle est. »

Aloïse embrassait son père, et leurs larmes se confondaient : « J'obéirai, mon père, répéta-t-elle; cessez, vous m'effrayez; calmez-vous, je l'épouserai s'il le faut; » et ses pleurs redoublaient.

Une voix énergique partit du fond du cœur de Morvan; il se releva, et saisissant le bras de sa fille :

« Mon Aloïse, ne pleure pas; tu es vertueuse, ton dévouement est sublime; mais écoute-moi toujours, car je suis cruellement déchiré: pardonne-moi de bon cœur; jure-moi, oui, jure-moi le... »

{Hu159} Le comte était si troublé, qu'il croyait avoir achevé sa phrase.

« Mon père, que voulez-vous de moi?

— Ah! malheureux que je suis! dit le comte en se promenant à grands pas; bourreau de ma fille!.... et pour quoi? pour un instant... Si je mourais, tout ne cesserait-il pas?...

— Ma fille, reprit-il en lui prenant les deux mains et les caressant doucement, promets-moi donc de ne jamais maudire ton pauvre père, de toujours l'aimer, comme s'il n'était pas cruel envers toi.

— Vous ne le fûtes jamais.

— Je suis la cause de ton malheur, de ta peine; va, crois- moi, je sais ce que c'est que l'amour; oui, je le sais... Enfin, ma chère, s'il ne s'agissait que de ma mort, je ne balancerais pas de t'unir à ton cousin; mais... » Ici, le comte, ému {Hu 160} par toute cette scène et le désespoir de sa fille, s'écria comme égaré: « Pardonne-moi b donc; pardonne, ne me maudis pas; que je conserve l'amour de quelqu'un....

— Mon père, calmez-vous; je me retire.

— Te retirer! reste, mon enfant, parle-moi; » et il la serrait contre son cœur avec force.

Jamais Aloïse n'avait vu son père ému par tant de sentimens divers; mais il est vrai de dire que jamais homme n'eut un si violent combat à soutenir.

« Prends courage, ma fille; si je puis j'empêcherai ton malheur... mais non, il le faut... n'importe, dussé-je périr, je verrai Villani... hélas! »

Le comte s'assit, laissa aller sa fille, hors d'elle-même, et se mit à regarder sur son bureau une pendule qui marquait les jours.

{Hu 161} — Et c'est hier, s'écria-t-il, c'est hier! et sa figure se contracta; il resta immobile... en fixant les airs comme s'il voyait un effrayant tableau.

Aloïse épouvantée se retira doucement, et fut se remettre de cette fatigue morale en restant tranquille dans sa chambre une bonne partie de la journée.

Comme elle descendait pour dîner, Robert trouva moyen de lui demander le résultat de son entretien.

« Ah, Robert! il faut épouser ce Villani?

— Patience, patience! noble demoiselle; nous avons les yeux sur lui, et fiez-vous à moi seul pour garantir la maison de Morvan d'un pareil affront.

— Il paraît, Robert, qu'il n'est pas au pouvoir de mon père de l'écarter.

— Je devine pourquoi; mais soyez {Hu 162} tranquille; cette bête venimeuse ne pourra rien contre notre honneur : je sais où il a caché son poison, et l'on pendra plutôt Robert pour avoir tué Villani que..... le reste est trop long à vous expliquer; qu'il vous suffise d'espérer.

— Et ma mère?

— Souffrez en silence; la mesure se remplit!...

— Qu'osez-vous dire?

— Rien qui puisse vous alarmer : écoutez-moi encore un peu; loin de rebuter Villani, je vous conseillerais de ne plus vous offenser de ses hommages, de les recevoir avec froideur, mais poliment : d'abord, votre mère sera moins sévère, et vous y gagnerez cela; après l'on ne vous tourmentera plus; enfin, ayez l'air d'y consentir.

— Il le faut bien, puisque la vie {Hu 163} de mon père y est attachée. Mais, Robert, si je vous dis ce secret, soyez prudent. »

Le vieillard se mit à rire de cette recommandation, et s'enfuit comme une ombre, en entendant les pas de la comtesse.

Quant à Aloïse, elle ne concevait pas l'assurance de Robert; et, pendant tout le dîner, elle réfléchit au sens des paroles de ce serviteur, qui parlait toujours du ton des oracles.

Sans cesse Villani redoublait de soins auprès d'elle, et en agissant comme un homme qui fait la cour après un contrat signé. En effet, la comtesse avait déjà écrit au notaire d'Autun pour rédiger celui d'Aloïse et le tenir prêt.

Le comte de Morvan, pâle comme un cadavre, assista au dîner, chose qui était devenue rare depuis quelque temps; l'air {Hu 164} soumis et résigné avec lequel sa fille reçut les soins du marquis renouvelèrent ses tourmens, enchantèrent la comtesse et satisfirent Villani.

Depuis long-temps le marquis et la comtesse, malgré lear intelligence, étaient dans une espèce de guerre; la comtesse ne pouvait oublier sa froide ironie le jour du mariage de M.elle de Chanclos; et, voyant combien un pareil homme pouvait être dangereux, elle le comblait de prévenances, d'attentions et de témoignages de tendresse; plusieurs fois elle chercha à connaître jusqu'à quel point il se trouvait initié dans le secret des crimes; enfin son enjouement avait passé, et faisait place à un sentiment contraire, qui tous les jours augmentait par les défiances, et par la pente qu'ont les femmes à grandir leurs affections. Villani était toujours {Hu 165} galant, mais non pas d'une galanterie soumise; il sentait trop l'avantage de sa position; il songeait à paraître redoutable.

Le soir on parla du jour du mariage, et Villani nagea dans la joie, en arrivant ainsi au succès, car il ne désirait rien tant que de s'enter sur une des premières maisons de France : il regardait ce mariage comme une absolution, et il comptait bien reparaître à la cour dans sa splendeur, oubliant et le bouillant d'Olbreuse, et le sévère sénéchal, et les deux croiseurs qui avaient juré sa mort.

La jeune Àloïse dormit, encore tout agitée des émotions de la journée et des rayons d'espérance que Robert avait fait reluire.

Elle eut un sommeil pénible, pendant lequel elle fut livrée aux angoisses d'un songe terrible.

{Hu 166} Elle rêva qu'après une longue course elle arrivait enfin à la ruelle de château; que là, une énorme pierre se soulevait par les efforts d'un homme qui sortait de la tombe et l'embrassait; mais son baiser avait la froideur du marbre; et de l'assemblage d'une foule de ruines, de portraits de famille, sortait le vieux Robert, haletant et criant : Sauvez l'honneur de mon intendance, sauvez... Un long silence suivit, qui fut interrompu par des gémissemens, et du fond de son cœur s'élevait un effroi qui la saisissant, la faisait évanouir sur l'autel; et, malgré l'absence de ses esprits, elle entendit une voix tonnante qui la fit trembler, en disant : Lorsque le pouvoir des hommes finira, songe qu'il est un autre pouvoir. Aloïse se réveilla tout en sueur, et par un mouvement machinal, elle porta la main à son cou, et y trouva {Hu 167} le rosaire donné par l'inconnu : cette circonstance l'étonna c; elle ne se rappellait nullement l'avoir mis à cette place;...... alors elle se souvint des paroles de l'inconnu de la chapelle et de la citerne; elle résolut d'y jeter un grain de son rosaire, conformément aux ordres de l'être mystérieux qui lui avait parlé.

Le lendemain matin, jamais Aloïse n'avait été si gaie et si aimable : elle parut se soumettre à son sort avec bonne grâce; elle chanta, en s'accompagnant sur la harpe, devant Villani, se promena avec lui et la comtesse dans le parc , puis vêtit une parure assez brillante, et souffrit que Marie l'entretînt assez long-temps de ses amours avec Christophe; elle parut enfin si résignée, qu'un piqueur de d'Olbreuse qui était resté à Birague, partit pour aller annoncer à son maître le changement qui s'était opéré.

{Hu 168} Vers le milieu du jour, elle s'approcha de la citerne, tremblante comme la feuille, et comme si elle accomplissait l'action la plus importante et la plus solennelle de sa vie; mais elle trouva malheureusement la comtesse et Villani dissertant sur le jour de son union.

« Après-demain, ma chère, les présens que j'ai demandés seront arrivés.

— Cela ne se peut pas; il nous faut le temps de faire nos invitations : je veux célébrer dignement ce mariage.

— Eh bien, dans trois jours; mais non; je pense, chère comtesse, que nous ferons mal de donner tant d'éclat à cette cérémonie.

— Alors à demain, puisque M. Ecrivard doit venir : vos présens arrivent ce soir ou demain matin.

On vous achète cher, marquis, ajouta la comtesse.

{Hu 169} — Beaucoup plus que je ne vaux, car Aloïse est d'un prix inestimable; mais aussi ce que nous savons pèse autant qu'elle dans la balance. »

Aloïse fut surprise venant à pas légers, et la comtesse ayant obséervé son trouble, et la voyant dans un lieu aussi désert, soupçonna qu'elle avait quelque projet; elle se fit donc un malin plaisir de l'empêcher, bien qu'elle ne le connût pas.

« Ma chère Aloïse, viens avec nous chez moi; j'ai mille choses à te dire. »

La comtesse la retint très-long-temps, et remarquant la préoccupation de sa fille, elle rattacha, pour ainsi dire, à ses côtés toute la journée.

Le soir, la pauvre Àlofse fut enfermée dans sa chambre par sa mère, qui la coucha elle-même; alors elle pleura amèrement; car les mille choses que sa mère {Hu 170} lui avait dites, était l'ordre de se préparer à épouser le marquis le lendemain à midi. Robert fut prévenu de même, et quand la comtesse l'instruisit, le vieillard hocha la tête d'une manière assez dubitative.

Le lendemain arriva, et à huit heures Aloïse était encore retenue par Chalyne, qui procédait avec une lenteur incroyable à sa toilette, tandis que Marie avait été écartée par la comtesse.

En effet, Mathilde soupçonnait à sa fille le projet de s'évader, et sa sollicitude maternelle avait redoublé de soins pour empêcher ce malheur.

Enfin, Aloïse, consternée vit arriver neuf heures; alors elle sortit de sa chambre, traversa rapidement la galerie, l'escalier, le salon des ancêtres, la cour, et arrivant tout essoufflée, elle jeta la croix de son rosaire dans la citerne; elle n'entendit {Hu 171} qu'un léger bruit, et elle douta plus que jamais de sa délivrance, il n'entrait pas dans sa jeune tête qu'en une heure un homme pût savoir qu'elle était en danger, qu'il vînt, qu'elle en fût secourue, et par quels moyens.

Elle s'assit sur la mardelle 4 de la citerne, pâle et tremblante, épouvantée de l'approche de son malheur, qui s'avançait à grands pas, car elle aperçut le chapelain et ses sacristains préparer la chapelle; et le son de la cloche retentissait à son oreille d'une manière lugubre. Cette jeune beauté, parée de tout l'éclat que l'art peut déployer, assise sur ces vieilles pierres couvertes de mousse, et la tête penchée, une larme sur la joue, et l'œil fixé en terre, aurait fait une profonde impression à qui l'aurait vue.

— Plus d'espoir, se dit-elle, et dans cette {Hu 172} pensée elle eut l'envie de se précipiter dans cet abîme sur lequel elle était posée, et d'y noyer l'avenir qu'elle avait devant les yeux.

Pendant qu'Ailoïse se complaisait en des sinistres réflexions, Villani, Mathilde et le comte de Morvan, réunis au salon, attendaient la jeune mariée pour lire le contrat; l'impatiençe la plus vive se peignait sur le visage de Villaniet de la comtesse, qui commençait à s'inquiéter sur l'absence de sa fille; et le comte, plus triste qu'il n'avait jamais été, lançait des regards d'indignation sur ces deux êtres, et tremblait pour sa fille.

On envoya la chercher chez elle; Marie revint disant qu'elle n'était pas dans son appartement : Je vais la chercher moi-même, répondit la comtesse, rouge de colère. En montant sur le perron, le premier {Hu 173} objet qui frappa sa vue fut sa fille penchée sur le précipice.

Il fallait qu'il y eût encore dans son âme un reste de tendresse maternelle indélébile; elle jeta un cri perçant, et plus prompte que l'éclair, elle arriva près de cette citerne, saisit Aloïse un peu rudement par le bras, et la traîna au salon en silence.

Un criminel qui entend sa sentence de mort n'est pas plus atterré que ne le fut la tendre amante de d'Olbreuse : elle prit la plume, que Villani lui présenta galamment, et fit un informe barbouillage dans lequel un bon avocat aurait pu trouver dix causes de nullité.

La sueur lui coulait du front, et cependant son œil était sec et morne : elle regarda son père, qui détourna son visage par un sentiment bien naturel. En ce {Hu 174} moment dix heures sonnèrent, et lui firent voir qu'il ne lui restait plus que bien peu de temps pour être secourue.

Robert vint annoncer le déjeûner : avec un air de curiosité, il s'avança assez loin dans le salon comme cherchant quelque chose, et quand il vit le contrat signé, il fit une grimace et un geste d'humeur réprimé assez tôt pour ôter tous soupçons, et passant près d'Aloïse, il lui dit à voix basse : Du courage; espérez!...

Le comte, Mathilde et Villani passèrent dans le salon des ancêtres : la jeune Marie se présenta alors à la porte du salon.

« Eh bien! Marie, tout est-il prêt pour le sacrifice?

— Oui, mademoiselle; il ne manque plus que vous, pauvre chère demoiselle!

— Taisez-vous donc, petite sotte; est-ce {Hu 175} que vous vous mêlez de prédire le sort des Morvan?

— Monsieur Robert, si je voulais, je dirais quelque chose, et vous apprendrais, à vous, que depuis deux heures un grand nombre de cavaliers passent et repassent devant le château, et qu'un d'eux qui devait venir de bien loin, ma foi, a laissé son cheval mort de fatigue au milieu du sentier qui traverse l'avenue.

— Bon! bon! dit Robert en se frottant les mains; cavalier éreinté, cheval mort, tout va bien.

— Ah! que vous êtes méchant! c'était un bien bon animal, et si vous eussiez entendu ce que disait M. de Vieille-Roche en lui versant dans la bouche une bouteille de vin!....

Taisez-vous, petite péronnelle, dit Robert en lui passant la main sous le {Hu 176} menton. » Le conseiller n'ajouta rien, mais il releva la tète, et regardant sa maîtresse avec satisfaction, il fit un demi-tour à droite sur le talon de la jambe gauche, et disparut en répétant : Tout va bien.

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes

  1. parles {Hu} (nous corrigeons)
  2. égaré : Pardonne-moi {Hu} (nous ouvrons les guillemets)
  3. l'étonne {Hu} (nous mettons au passé)

Notes

  1. ils représente bien évidemment Aloïse et son père, et non les yeux qui loucheraient!
  2. le comte embrassa les genoux de sa fille : cela paraît difficile si l'on tient compte qu'Aloïse s'était mise un peu plus tôt « à genoux en baisant les mains de son père ». L'auteur a omis d'avertir son lecteur qu'elle s'était relevée.
  3. ta sureté, dit le comte; mais c'est davantage la sienne qui est menacée par Villani, comme il le dit ci-après : « tu es le prix de ma tranquilité ». En vérité, la sureté d'Aloïse est plus menacée par le mariage avec Villani que par refus de cette union.
  4. mardelle : Le Dictionnaire de l'Académie Française de 1835 admettra encore cette variante de margelle. Nous la rencontrerons encore au chapitre IV du tome IV.