M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

CHAPITRE VII.

Fussé-je à l'autel.... ma main fût-elle unie
à la sienne.... il empêcherait bien ce mariage.
Une idée d'espoir surnaturel errait dans son
esprit......
        MATHURIN, Melmoth, XIV ch.

[{Hu 177}] LE comte, effrayé de la grandeur du sacrifice auquel il condamnait sa fille, voulut tenter auprès de Villani un dernier effort : Mathieu ne se dissimulait pas que l'espoir de posséder un jour les grands biens de la famille était ce qui flattait le plus l'ambition du marquis : Aloïse, charmante et pauvre, n'eût inspiré à ce dernier qu'une fantaisie passagère. S'étant retiré au fond de son appartement, il siffla Christophe, et le chargea d'avertir le {Hu 178} marquis qu'il désirait l'entretenir en particulier. Ce message extraordinaire surprit Villani, et il crut devoir prendre certaines précautions qui certainement eussent paru à Robert on ne peut pas plus outrageantes pour un Morvan.

Christophe précéda l'Italien avec une importance digne de Robert. Un œil exercé aurait même aperçu dans sa taille et sa démarche certaines ressemblance dont Claude Cabirolle n'avait jamais pu entendre parler de son vivant, sans donner de grands signes d'impatience sur le dos de celui qui lui écorcha toujours les oreilles du titre de père.

« Suivez-moi, monsieur le marquis, dit-il à l'Italien; mon maître est dans la chambre du repos.

— Du repos! reprit l'Italien effrayé : d'où vient ce nom?

{Hu 179} — C'est le plus éloigné de l'appartement de monseigneur, et c'est là qu'il aime à se reposer.

— Est-il seul, mon cher Christophe?

— Eh! qui diable autre que monseigneur aurait l'audace d'y pénétrer sans ordre? il serait sûr de n'en pas sortir facilement;... mais nous voici arrivés. »

Christophe entra avec précaution; et, ayant annoncé à voix basse le marquis, il le fit entrer presque malgré lui, et laissa retomber une porte pesante qui se ferma d'elle seule.

Villani perdit un peu de sa présence d'esprit ordinaire en s'apercevant que cette porte ne pouvait s'ouvrir que par un secret.

En s'approchant pour saluer le comte, qui était pensif au fond de la pièce, l'Italien jeta un coup d'œil furtif autour de {Hu 180} lui, et la vue de l'ameublement acheva de le déconcerter.

Les murs avaient été autrefois couvert d'un cuir richement doré; mais le temps avait donné à cet or une couleur sombre : aucun meuble ne parait cet appartement, à l'exception de deux chaises de forme antique, et d'une espèce de lit-de-camp placé dans un angle, et sur lequel le marquis se promit bien intérieurement de ne pas s'asseoir.

De distance en distance, l'écussion des Morvan peint en noir, et offrant, sur un champ d'azur, un rocher roulant du haut d'une montagne, avec cette devise si connue : Mort à qui m'arrête, interrompait seul la monotonie de cette tenture.

On voyait les armes de chasse du comte appuyées çà et là contre les murs. La seule arme qui fût placée d'une manière ostensible {Hu 181} était un superbe poignard enrichi de diamans, suspendu sans fourreau, et au-dessus de la tête du comte.

Le comte sortit de sa rêverie en apercevant Villani.

« Vous pouvez vous asseoir, car ce que j'ai à vous dire est assez long, je vous prie surtout de ne pas m'interrompre, et de me répondre, lorsque je vous interrogerai, avec le plus de franchise qu'il se pourra. »

Le marquis obéit en silence aux ordres du comte.

« La comtesse Mathilde soutient que vous adorez ma fille. »

Le marquis s'inclina....

« Le mot est un sacrilège, reprit-le comte avec un sourire sardonique, surtout pour un ultramontain; mais, comme nos femmes l'ont mis à la mode, je vous le passe. »

{Hu 182} Le marquis s'inclina de nouveau.

« Savez-vous que ma fille est très-loin de répondre à votre adoration? »

Le marquis balbutia les mots employés par les futurs qui ont le sens commun : Sa jeunesse, sa timidité, la crainte d'un changement d'état, etc.

« Ce n'est pas tout; non contente d'être insensible à votre mérite, ma fille voit arriver avec l'effroi le plus marqué l'honneur que vous ambitionnez.... Étes-vous décidé à l'épouser malgré les vœux de son cœur?

— L'honneur de m'allier aux Morvan; la certitude que j'ai que mes soins pourront un jour....

— Tenez, monsieur Villani, laissons ces phrases banales : nous sommes seuls, et la feinte est inutile entre nous.

— Vous avez raison, monsieur le {Hu 183} comte, et si vous voulez les véritables motifs de ma conduite, je m'en vais vous les dévoiler : j'aime votre fille, mais l'amour n'est pas le seul droit que j'ai sur elle : la comtesse a dû vous apprendre qu'il est peu de choses qu'il soit en votre pouvoir de me refuser. Les dés sont pour moi, j'en profite. »

Ici le comte laissa échapper un mouvement convulsif, dont il tâcha de déguiser la force : en se levant, il fit quelques pas dans la chambre, et revenant vers Villani, il lui mit la main sur l'épaule, et lui dit avec l'accent de la crainte et de l'hésitation : « Puisque vous prétendez que je ne puis pas avoir d'autre gendre que l'homme que j'ai devant les yeux, vous ne sortirez pas d'ici que vous ne m'ayez déclaré tout ce que vous pouvez soupçonner de ma fatale histoire. »

{Hu 184} A ces mots, le comte s'éloigna et se couvrit le visage de ses mains, et tournant le dos à Villani, il lui dit brusquement : « Parlez : et, après une pause, il ajouta d'une voix terrible : — Parlerez-vous enfin? »

Viliani crut qu'un préambule était nécessaire pour pallier ce qu'il avait à dire. « Songez au moins, monsieur le comte, que si je parle du sang qui a été versé, c'est par votre ordre : faut-il.......

— Oui, il le faut, répond le comte d'une voix sombre.

— Eh bien, je vais parler... Sachez donc qu'à dater de la mort de mon domestique Géronimo, j'appris qu'un mystère fatal enveloppait la destinée de toute votre famille; je suivis Robert, mais le rusé vieillard, qui peut être votre complice.... »

{Hu 185} Cette absurde supposition rassura un peu le comte.

Villani ajouta : — Ne pouvant rien connaître de Robert, je m'attachai à la comtesse; je la suivis, et une nuit je l'ai vue dans la grotte, se flattant d'anéantir les traces du crime.

— Et quel crime? s'écria le comte avec anxiété.

— Je suis assez franc pour avouer que je l'ignore encore; voulant m'allier à votre famille, je ne devais pas cherchera le connaître; mais ce que je sais suffit pour me conduire, quand je le voudrai, à la connaissance de ce secret; il est facile, en interrogeant votre vie, de savoir quelles ont été vos haines, vos amitiés; en un mot, toutes vos passions.

— Serpent! dit le comte avec une rage étouffée, ne crains-tu pas ma fureur?

{Hu 186} — Non, répondit froidement l'Italien; j'ai deux sauve-garde, votre honneur et les précautions que j'ai prises pour en disposer du fond de ma tombe. »

Le comte, anéanti par l'idée que le sort des Morvans était dans les mains d'un homme tel que Villani, garda le silence le plus morne.

« Ecoute, dit-il en le rompant, je vais répondre à ta franchise par une franchise égale à la tienne; eh bien, oui, j'ai commis un crime.... un crime affreux. — Tu attaches un brix à ton silence? rien de plus naturel; mais pourquoi y comprendre le malheur de ma fille? une âme comme la tienne ne peut aimer; c'est l'or dont tu as soif; eh bien, je t'en gorgerai; estime ma fille.

— Que veux-tu? Quelles sommes...... 200,000 fr?..—400,000 fr.?.—Le double? {Hu 187} — Un million? un million? » L'énormité a de la somme causa une espèce d'étourdissement à Villani : il fut sur le pointd'accepter des propositions aussi brillantes; cependant, il calcula que l'homme qui donnait un million pour racheter sa fille, devait posséder davantage; et, comme Aloïse était sa fille unique, il pensa que le davantage lui reviendrait infaillement : il répondit donc d'un ton doucereux :

« Quelque grande que soit cette somme, la main d'Aloïse m'est encore plus chère.

— Ah, traître! je lis dans ton cœur : dussions-nous périr tous deux, je tromperai tes odieux calculs... Aloïse, tu seras heureuse! »

A ces mots, le comte saisissant son poignard, le lève sur Villani, et suspend la mort sur sa tête....... L'honneur {Hu 188} l'emporte sur la tendresse paternelle, s'écrie-t-il en jetant le poignard loin de lui : sors d'ici, misérable; cours à l'autel, la victime y est déjà; va te repaître des larmes de l'innocence et de ma douleur : va, je te suis; et puisse la foudre d'un Dieu vengeur nous écraser tous deux sur les marches de l'autel que nous allons profaner par notre présence! »

Mathieu fut ouvrir la porte, et Villani s'échappa, accablé par les regards du comte.

Il entendit en descendant la voix de Mathilde qui l'appelait; il la trouva au salon auprès de sa fille, qui voyait arriver l'heure fatale sans qu'aucun secours parût.

Les cloches sonnèrent les derniers coups, et la comtesse fit ses apprêts de départ en mettant sur la tête de sa fille un voile de dentelle; la pâle victime le reçut sans mot dire.

{Hu 189} Mathieu XLVI parut alors, prit le bras de sa fille; la comtesse celui de Villani, et comme midi sonnait au beffroi, l'on se mit en marche pour aller à l'autel. Aloïse regardait à chaque pas à ses côtés pour voir si quelqu'un ne se présentait pas; mais elle arriva dans la cour sans rencontrer personne.

Le vieux Robert, Christophe, Marie, Chalyne et quelques domestiques privilégiés se joignirent à leurs maîtres.

Arrivés à la chapelle, la jeune fille en passa la porte avec un effroi mortel. La nef du temple était composée de cinq piliers énormes d'une construction gothique. La pauvre Aloïse se trouvait encore avec son père, et suivie de ce petit cortège domestique; elle vit avec une stupeur sans égale qu'il n'y avait rien qui pût la secourir : en vain pâlissait-elle; son père, occupé d'idées {Hu 190} sinistres, ne la regardait pas; elle s'avança lentement, craignant d'arriver à cet autel redouté; quand elle fut auprès du troisième pilier, elle s'arrêta en se soutenant sur son père, car les forces l'abandonnaient, en pensant que dès lors il était impossible qu'aucune puissance humaine la secourût; un regard perçant de Robert, qui se trouvait dans un des côtés de la chapelle, la ranima, et glissa encore un peu d'espérance dans son cœur presque flétri.

Elle fit donc quelques pas : quand elle arriva au dernier pilier, on entendit un bruit confus, et la voix de l'adroit Robert, disputant le droit d'entrer aux baillis de la comté, éclatait par-dessus les humbles remontrances du cette justice roturière.

Chacun se retourne spontanément; mais alors un homme au manteau de velours écarlate doublé de satin blanc, portant le {Hu 191} cordon bleu, ayant à la main un chapeau à plumes blanches et bottes salies par la boue et la sueur du cheval, s'avança de manière à se faire voir d'Aloïse; et caché par le pilier., il mit ses doigts sur sa bouche pour indiquer le silence.

Pendant ce temps, Robert avait attiré l'attention générale; il criait au scandale... parlait de l'honneur de la famille compromis... les pauvres baillis, ayant été invités par lui, ne comprenaient rien à cette scène d'un genre nouveau.

Le vieillard avait les plus beaux traits possibles; une grande noblesse était imprimée sur son visage, et ses cheveux blancs flottaient sur ses épaules.

« Tenez, mon enfant; lorsque le comte vous demandera votre anneau, donnez-lui celui-ci. »

La querelle de Robert avait fini, et la {Hu 192} comtesse ayant aperçu l'écarlate d'un manteau qui flottait, accourut avec la vélocité d'un milan.

Quel fut son étonnement et celui d'Aloïse, de ne plus trouver personne! On arriva à l'autel; la comtesse chercha partout, et même scruta le cortège; elle ne vit personne en écarlate... La jeune fille oublia de s'agenouiller; stupéfaite de l'apparition, de cette fuite aérienne b, elle restait immobile.

C'était l'usage dans la maison de Morvan, lorsqu'un mariage avait lieu, de faire les fiançailles le jour même fixé pour le mariage. Le père prenant l'anneau de sa fille, l'échangeait contre celui du futur, et le prêtre sanctifiait cette union préliminaire.

Aloïse et Villani étaient assis chacun sur un fauteuil de velours; le prêtre, à {Hu 193} l'autel et sans chasuble, tenait le rituel, et chacun, arrangé en demi-cercle, et attentif à cette cérémonie passagère, regardait le comte, qui, debout entre sa fille et son gendre, attendait que le calme le plus grand régnât.

La fière comtesse, au comble de la joie, fixait sa fille avec une expression maligne. Mathilde avait mis tous ses diamans; elle brillait d'un éclat extraordinaire; sa beauté éclipsait celle de sa pâle fille; Robert regardait avec doulenr le rubis brillant entre les deux seins de sa maîtresse; enfin, le soleil, en passant par les vitraux de la chapelle, répandait mille couleurs diverses, qui donnaient à cette scène quelque chose de singulier. Les voûtes redevinrent silencieuses; alors le malheureux père dit d'une voix faible à sa fille :

« Donnez-moi votre anneau. » Aloïse obéit....

{Hu 194} — Grand Dieu!... s'écria Mathieu XLVI d'une voix terrible qui fit retentir tous les échos de la chapelle : sortez... sortez tous!.. Que ce mariage cesse.... sortez....

— M. le comte, dit Mathilde....

— Madame, emmenez votre fille.

— Sortez, vous dis-je; cette union ne peut plus avoir lieu.

— Je le savais, » dit Robert à Christophe.

Le comte répéta : Sortirez-vous?



FIN DU TROISIÈME VOLUME.



CHAPITRE VI TOME IV
CHAPITRE PREMIER


Variantes

  1. un million « L'énormité {Hu} (nous rectifions les guillemets)
  2. aërienne {Hu} (nous corrigeons)

Notes