M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

CHAPITRE IV.

C'était l'heure où tout dort.... et la lune en silence
De sa route étoilée argentait les contours,
Quand l'airain villageois, par sa triste cadence,
Murmura le moment du crime et des amours.
        (IRMA, romance norvégienne traduite du
                baron WEULHER.)

[{Hu 96}] IL est peu de personnes qui ignorent le fameux âne de Buridan, lequel supposait un âne entre deux mesures égales d'avoine bien grasse, vannée, criblée, choisie et appétisante. Jackal, également tenté par les promesses du marquis et par l'or de Jean Pâqué, représentait fidèlement ce célèbre animal. Il est certain que si l'âne de Buridan avait été placé entre les deux picotins, il en ût agi comme {Hu 97} Jackal, qui, après de mûres réflexions faites en suivant son maître à Birague, résolut de tirer tout ce qu'il pourrait de l'un et de l'autre, se pomettant de tenir une conduite mixte dont il pût se faire un mérite auprès du vainqueur : son rôle se touvait bien favorable à cet honnête dessein.

Pendant que le valet pensait à ses manœuvres, le maître en faisait autant pour les siennes, mais ses reflexions étaient tristes, car il se vovait engagé de telle manière qu'il fallait vaincre, ou périr.

En effet, après avoir laissé le comte et Mathilde dans ia persuasion qu'il courait se venger de leurs dédains, il revenait au château sans vengeance et sans pouvoir l'accomplir, ayant trouvé dans Robert un adversaire redoutable, qui, l'œil toujours ouvert sur lui, hardi, infatigable, ne lui {Hu 98} permit de ne rien entreprendre contre l'honneur de la famille. Les œuvres du conseiller annonçaient qu'un intermédiaire puissant entre lui et le pouvoir suprême lui fournissait les moyens de satisfaire ses moindres volontés. D'un autre côté, Jean Pâqué lui parut connaître, ainsi que le cardinal, assez de ses crimes secrets pour l'empêcher de faire un seul pas en France; son origine dévoilée le couvrait de ridicule, et Jean Paqué annonça, par tous ces moyens, qu'il était le maître de sa vie, et Villani en convint en lui-même. Les terribles paroles prononcées dans la tour, retentissant encore à ses oreilles, lui disaient assez énergiquement qu'ayant tout à craindre, il devait tout oser. Qu'importe un crime de plus alors que le supplice s'apprête?

L'homme au manteau rouge, à supposer {Hu 99} que ce ne fût pas le même que Jean Pâqué, était encore un ennemi redoutable, puisqu'il avait tenté de l'assassiner. Enfin, d'après les entreprises des deux capitaines Chanclos et Vieille-Roche, leur rencontre ne lui serait-elle pas de plus en plus fatale, et celle du jeune d'Olbreuse encore bien davantage?

Ajoutant à cela qu'il ne lui restait qu'un moment très-court pour agir, car les deux capitaines, à la première occasion, divulgueraient l'aventure de la tour; en cette extrémité, le marquis, pressé de tous côtés, se trouvait comme une bête fauve qui, resserrée par trente chasseurs, n'a pour toute ressource qu'un faible taillis, et un trait de courage pour se sauver dans une autre forêt. Cette autre forêt, pour le marquis, était l'Italie; il tourna ses yeux vers elle, en cherchant un endroit où p;Hu 100} il fût inconnu. Ce projet l'amenait à Birague, et de temps en temps il jetait un regard scrutateur sur le remplaçant de Jéronimo, comme pour voir si son front marquait assez de férocité et son œil assez de traîtrise pour l'aider dans ses crimes; et nous devons dire qu'il ne laissait rien à désirer sous ce rapport.

Tenté par les immenses richesses du comte, le marquis roulait en sa tête le moyen de s'emparer, par tel moyen que ce soit, des diamans de Mathilde et de la caisse de Robert. Ainsi Jackal suivait son maître, attiré par l'appât de l'or, et Villani courait à Birague dans le même but. Dans le fait, Birague était le lieu le plus sûr et qui lui offrait le moins de périls.

La scène n'avait pas changé dans ce malheureux séjour. Aloïse ne sortait pas de son appartement, et Chalyne, exacte {Hu 101} à remplir les ordres de la comtesse, était, pour parler exactement, la geolière 1 de la tendre amante du chevalier d'Olbreuse. Mathilde, à la suite d'un violent accès de colère de Mathieu XLVI, fut bannie de sa présence et maudite à jamais. On ferma le château par les ordres du comte; le plus profond silence y régnait, et la nuit, Morvan lui-même en faisait exactement le tour, comme une sentinelle dans une place forte. Si par hasard un homme de justice y fût entré, le comte était prêt à s'ensevelir sous les ruines de la demeure de ses pères. Les valets remplissaient leurs devoirs en tremblant et sans mot dire. Il n'est pas besoin d'instruire le lecteur que Christophe vit avec une extrême tristesse son intendance commencer sous des auspices aussi peu favorables.

Les menaces du comte abattirent {Hu 102} Mathilde; elle trembla sur son existence future; et les injures d'un mari qu'elle n'aimait plus lui firent concevoir une haine trop forte pour qu'elle fût sans effet. Rien n'était plus redoutable pour elle que de vivre attachée à un criminel plein de remords, confiné dans un château dont il n'osait sortir, et ne recevant personne, puisqu'il craignait tout le monde, même ses gens. L'horreur de cette vie lui apparut grossie de circonstances que son imagination enfanta; alors les réflexions profondes que lui causa cet avenir lui firent regarder tous les crimes comme permis pour s'en délivrer. Il est inutile de raconter les succès et les minuties qui l'amenèrent à penser ainsi.

On commençait dans la contrée à parler d'une étrange manière sur les événemens de Birague. Ces deux mariages {Hu 103} successivement résolus et interrompus si bizarrement, ne pouvaient être cachés, puisque chacun avait les yeux sur la noble et belle héritière de la première maison de Bourgogne. Le chevalier d'Olbreuse, caché dans la forêt à une lieue de Birague, habitait la demeure d'un bûcheron, et chaque soir il se glissait dans le parc, à l'endroit escaladé par le sire de Vieille-Roche; et Marie, en recevant ses lettres, lui remettait celles de sa tendre cousine. Le sénéchal, mandé par Richelieu, était parti pour la cour; alors personne ne pouvait donc démentir les bruits injurieux qui circulaient sur les habitans de Birague.

Lorsque le marquis approcha des tours du château, le comte se promenait sur les fortifications. Il frémit de joie en apercevant son ennemi, et fit signe d'abaisser le pont-levis, se promettant que le {Hu 104} marquis n'en sortirait qu'à bonnes enseignes. Villani fut étonné du silence : nul valet dans les cours; aucun de ces chants que fredonnent les domestiques occupés : le feu semblait avoir passé sur ce séjour. Le comte, debout sur une esplanade ruinée, laissa entrer l'Italien sans se déranger.... Mathieu XLVI était fortement intrigué par l'arrivée d'un cavalier habillé comme les gens de la justice, et qui s'efforçait en vain de faire prendre le galop à une petite jument assez âgée;... mais le respect qu'il déploya dans ses mouvemens, et bien plus encore le mortier aux armes des Morvan fit disparaître les tracas a du comte, et lui démontra que ce ne pouvait être que son fidèle Robert XVI suivant l'Italien avec opiniâtreté.... Alors il ordonna de tenir le pont-levis baissé, et il retourna dans sa chambre du repos, en pensant qu'il fallait {Hu 105} que le conseiller eût des affaires de la plus haute importance pour s'être absenté du château.

Comme Robert suant, haletant, et surtout grommelant, descendait de sa pacifique monture, il vit Jackal.

« Ho, ho! dit-il en s'essuyant le front et s'appuyant sur l'épaule de son fils adoptif Christophe,.... ho, ho!.... il y aura du nouveau; j'aperçois bien plus d'un Jéronimo dans ce tigre judiciaire; si c'est cela qu'il a mis auprès de l'Italien, il a mal fait de ne pas me consulter....

— Qui, monsieur de Robert?

— Rien, rien, mon enfant; contente-toi d'apprendre qu'il te faudra surveiller ce gibier de potence; avant peu il sera en lieu de sûreté; la cravate du maître et du valet se file. »

Le fils de la chaste Jeanne Cabirolle {Hu 106} resta tout ébahi; mais Marie accourut; car où l'on voyait Christophe, on pouvait assurer qu'elle n'en était pas loin. Elle dit au vieux conseiller :

« Ah, monsieur Robert! ma jeune maîtresse est sous la garde de Chalyne; je ne peux plus la voir sans employer la ruse.

— Et tu n'en manques pas, friponne!

— Il paraît qu'elle est bien triste et souffre beaucoup d'être abandonnée.

— Bon, bon! mon enfant, tout va bien, et cela changera. J'arrive à temps, car tu vois que pendant mon absence tout va mal au château? »

Aussitôt le bonhomme fit cinq à six tours à l'intendance, dans les galeries, dans les cours, comme pour compenser ceux qu'il n'avait pas faits pendant son absence. Il était si gai, si peu grondeur, et ses deux petits yeux gris brillaient de {Hu 107} tant de joie, que chacun, étonné de trouver le front du vieillard éclairci, pensa qu'il était arrivé quelque chose d'extraordinaire dont on verrait tôt ou tard les résultats. Robert leur parut rétrograder vers son moyen âge; car, au dire des anciens domestiques, il en avait retrouvé la bonne humeur, la loquacité et les saillies. Il passait la main sous le menton de toutes les jolies filles du château, ne disait rien aux laides ni aux vieilles, et ses regards s'attendrissaient plus que jamais en voyant Christophe et Marie.

De son côté, Villani se rendit aussitôt chez la comtesse, afin de voir comment il en serait reçu, et s'il pouvait fonder quelque espoir sur elle. Au premier abord, l'Italien s'aperçut qu'il avait encore de l'empire sur Mathilde. Elle l'accueillit avec tendresse, par la raison qu'elle ne {Hu 108} pouvait se plaindre et raconter ses douleurs qu'à lui. De plus, la comtesse, coupable envers lé marquis, et sentant combien son silence devenait précieux, rassembla toutes ses ressources pour b lui plaire encore et racheter sa faute.

Elle mit tant de grâces et d'abandon, d'esprit et de tendresse dans ses manières et ses discours, que le marquis fut enchaîné par des rets invincibles, et ne vit aucune impossibilité à s'attacher la comtesse dans la fuite qu'il méditait, surtout lorsqu'elle se plaignit de son époux avec la chaleur que donne une récente injure. Ainsi donc il rendit à Mathilde ses caresses et ses amitiés avec une ardeur qui la surprit elle-même. Villani lui avoua, comme si cet aveu échappait malgré lui, que, prêt à réaliser sa vengeance, l'idée d'en savoir sa chère Malthilde la première {Hu 109} victime, l'avait arrêté; qu'il ne pouvait croire que les paroles qu'elle proféra au perron fussent vraies, et que d'ailleurs le souvenir des preuves d'amour dont il fut comblé jadis les effaçaient de sa mémoire.

Un général qui voit son adversaire doqner avec une complaisance affectée dans le piège qu'il lui a tendu pour le vaincre, et qui cherche alors à découvrir les motifs de cette conduite insidieuse, n'est pas plus surpris que ne le fut la comtesse. Elle s'attacha donc à percer le mystère que couvraient les paroles de l'Italien... Mais toute incertitude cessa lorsqu'il en vint à sa fuite en Italie, et Mathilde lut dans l'âme de son complice. Elle se révolta contre cette idée en pensant que la comtesse de Morvan en Italie perdait son rang, son influence, sa grandeur et toutes les {Hu 110} jouissances que sa vie présente lui procurait; néanmoins elle eut l'adresse de cacher à Villani cette émotion intérieure, et feignit de l'écouter avec calme. Quand elle objecta ce que deviendrait son noble époux, un geste horrible de l'Italien l'épouvanta. Malgré la haine qu'elle avait conçue pour le comte, un léger frisson la parcourut, et le marquis, s'en apercevant, se hâta de changer de conversation. C'était déjà beaucoup pour lui que de laisser germer cette idée dans ie cœur de Mathilde.

Cependant Robert, à force de soins, réussit à trouver Aloïse seule; il entra dans son appartement avec sa prudence ordinaire, et la voyant pleurer, il luidit : « Comment, noble dame, vous vous affligez au moment où vous devez espérer plus que jamais?...

{Hu 111} — Ah, Robert! quel langage tenez-vous! ne suis-je donc plus prisonnière?... et sans ces lettres, que serais-je devenue! »

A ces mots, prononcés avec une aimable ingénuité, Aloïse lui montra quelques lettres écrites par d'Olbreuse, apportées par Marie, et qui étaient cachées dans un joli petit meuble dont elle portait la clef dans son sein. Tendre amour! seule fleur que produise la vie, tu es plein de recherches gracieuses et de nuances délicates!.... c

Nous ne savons pas si c'est cette réflexion romantique qui fit sourire le rusé conseiller : il reprit, en lançant un regard approbateur à sa jeune maîtresse :

« Oui, ma noble dame, rassurez- vous; tous nos malheurs vont finir, croyez-m'en; vous n'aurez plus à lire de tendres missives; vous entendrez votre époux {Hu 112} lui-même, et vous jouirez en paix de sa douce vue. Celui qui vous a déjà secourue ne veut plus que vous soyez la proie des chagrins : demain peut-être vous verrez confirmer mes promesses : vous pouvez ajouter foi à ce que dit un Robert; ils ont toujours tenu parole, et quand Robert premier a payé des 4,000 marcs, et que j'ai pendu nos huguenots, nous l'avions promis.... Croyez-vous que mon intendance ne sera pas glorieuse, et que je verrai en mourant l'infamie descendre sur cette noble maison?... Non... non... le ciel a entendu nos vœux, et la chapelle des Morvans sera témoin de choses bien extraordinaires en recevant ces sermens!...

Aloïse, ébahie, regardait le vieux serviteur avec une espèce d'anxiété; car ce mélange d'idées confuses lui faisait soupçonner que le conseiller octogénaire {Hu 113} radotait un peu. Pour lui, debout, la tête nue, l'œil en délire, contemplant sa maîtresse son mortier à la main, ses cheveux blancs épars, et sa simarre entr'ouverte, il avait l'air d'un prophète dénonçant l'avenir 2.

« Mon bon Robert, savez-vous ce que vous dites?... s'écria involontairement la jeune fille.

— Ce que je dis!... si je le sais!... » et le vieillard s'en alla (put étonné de ce que sa science fût mise en question.

A ce moment Chalyne revint précipitamment, et, voyant la porte ouverte, elle commença à s'accuser de négligence; elle se rassura en apercevant Aloïse debout, regardant encore la place où fut Robert. L'imprudente avait laissé tout ouvert le joli petit meuble qui contenait ses lettres. La surveillante en fit la {Hu 114} remarque, et se promit bien d'en profiter. La nuit surprit Aloïse plongée dans les réflexions que les paroles de Robert lui avaient suggérées. Tout ce que le vieil intendant prédisait se trouva toujours réalisé 3; et l'espoir qu'il venait d'offrir était si grand, qu'elle n'osait y croire.

Vers le milieu de la nuit, comme le silence le plus solennel y régnait, et que la jeune fille dormait du plus profond sommeil, elle fut réveillée en sursaut par un bruit violent semblable à celui d'une lourde porte que l'on ferme. Elle ne put entendre que ce mot prononcé avec force et retentissant dans son appartement..... LISEZ!....

Emue au dernier point, elle promena ses regards dans la pièce faiblement éclairée par la lueur de sa lampe, et elle n'y aperçut aucun dérangement. Son cœur {Hu 115} battait avec une extrême violence, et elle se disposait à appeler Chalyne, lorsqu'elle vit sur son lit un papier sur lequel était écrit, en gros caractères : A ma bien-aimèe.... Elle se leva sur-le-champ, s'approcha de sa lampe, et brisant le cachet avec promptitude, elle lut ce qui suit :

« Celui qui t'a tirée de ton affliction veut achever ton bonheur et te sauver de tous les pièges que te tendent le crime et la haine. Demain, à minuit, tu seras unie à d'Olbreuse : Les cloches annonceront ton mariage; la chapelle sera brillante; rien ne pourra s'opposer à ta félicité, tes parens seront appelés et tressailleront de joie. La mélancolie de ton père expirera.... On te donnera les moyens de venir à l'Eglise sans être vue; et malgré toutes les précautions {Hu 116} contraires... je te servirai de père, et tu seras protégée dans ta course nocturne comme pendant ta vie, par un être contre qui rien ne prévaudra. Si le mystère qui m'accompagne n'était pas commandé par des raisons suprêmes, crois qu'il serait indigne de moi de l'employer. Le puissant ne se cache jamais; je t'attendrai à la grotte des Ossemens. Adieu!..

En place de signature, la croix du rosaire qu'Aloïse avait jetée dans la citerne se trouvait appliquée au bas de cette lettre mystérieuse. Aloïse la renferma soigneusement dans son petit meuble d'ébène, et en remit la clef sur son cœur. La satisfaction qu'elle ressentait était mêlée d'une espèce de terreur; néanmoins elle se rendormit avec la tranquillité de l'innocence.

Pendant qu'Aloïse sommeillait, le comte {,Hu 117} de Morvan, agité par mille idées sinistres, pensait à sauver sa fille de la tempête qu'il croyait prête à fondre sur lui. Avant le lever de l'aurore, il se rend à l'appartement d'Aloïse, il ouvre là porte avec précaution; elle tourne sur ses gonds sans crier, et Mathieu XLVI entre en silence.... Il aperçoit Chalyne prenant avec avidité les lettres de la jeune enfant qui semblait sourire en son sommeil, pendant que l'on violait l'asyle 4 des pensées de son tendre amour. Le comte indigné étend la main sur le cou de Chalyne, la saisit et la jette avec colère hors l'appartement sans qu'elle puisse proférer un seul cri... Son sang s'est arrêté, elle gît évanouie, tant l'idée qu'un spectre l'enlevait, prit d'empire sur ses sens.

Alors le comte jeta un regard involontaire sur le billet de l'inconnu : il lit... et {Hu 118} reste muet de surprise; il oublie tout ce qui l'amène, et son étonnement fait place à la rage, en pensant que cet inconnu, possesseur prétendu du secret d'un crime qu'il crut impénétrable, s'insinue dans sa famille et triomphe de tous ses efforts. Le comte grava soigneusement dans sa mémoire l'heure du rendez-vous, et retourna à son appartement. Il relève brusquement Chalyne, en lui disant à voix basse : Vous serez pendue sans pitié si vous vous rendez coupable de la moindre indiscrétion sur ce que vous avez surpris; votre silence seul rachètera l'énormité de votre crime, et sur toutes choses laissez ma fille en liberté.

Il fallait peu connaître Chalyne pour croire que la mort fût quelque chose en comparaison de son attachement pour la comtesse; aussi se trouva-t-elle au lever {Hu 119} de sa maîtresse chérie, et elle lui raconta de point en point le rendez- vous de sa fille.

Depuis que Jackal était au château, chacun de ses momens fut employé à épier tout ce qui s'y passait. L'endroit qu'il honorait le plus souvent de son attention était l'intendance; il y rôdait avec une affection toute particulière; aussi savait-il mieux que personne la place de la caisse; mais Christophe y faisait une garde assidue.... Ce Jackal suivit Chalyne d'après l'air empressé qu'elle manifestait, au risque d'être aperçu par le vigilant Robert ou quelque autre personne, et se mit en embuscade derrière la porte de la chambre de la comtesse, où il entendit la conversation que Mathilde eut avec sa camériste 5. Aussitôt il instruisit le marquis de cette découverte. Alors Villani, {Hu 120} oubliant le peu de temps qui lui restait et les menaces de Jean Pâqué, vit encore un peu d'espoir pour lui et resaisit avec avidité l'idée de son union avec Aloïse, s'il pouvait se rendre maître de cet inconnu. Il prit son poignard, ordonna à Jackal de tenir toujours des chevaux prêts, et il attendit avec impatience l'heure du rendez-vous nocturne.

Aloïse, étonnée de se trouver libre, parcourut avec délice le parc de Birague, dans l'espoir de rencontrer d'Olbreuse, et de savoir de lui s'il avait reçu l'avis de se rendre à la chapelle.... Mais ce fut en vain; elle n'aperçut que son père se promenant à pas lents dans son allée favorite, et le jour se passa sans que personne lui eût donné les instructions secrètes dont le billet mystérieux faisait mention.

Sur le soir, le vieux Robert l'arrêta {Hu 121} comme elle montait à son appartement prendre un peu de repos avant l'heure prescrite.

« Noble demoiselle, lui dit-il d'un ton grave, non-seulement vos ancêtres furent des personnages illustres, puisque Mathieu I.er était le cousin de Pharamond, mais encore ils furent prudens, et....

— Où voulez-vous en venir, mon bon Robert?...

— A leurs intendans, qui imitèrent leur prudence : voilà ce qui fait que je vous parle bas. Vous saurez donc, puisque je suis le seul ici qui le sache, que les Mathieu, ayant toujours de grands risques à courir dans les temps de trouble, ont pris des mesures pour se soustraire à la vengeance de leurs ennemis, après l'avoir bravée jusqu'au dernier moment. »

Aloise, malgré son impatience, prit le {Hu 122} parti d'écouter le discours du vieux serviteur, dont l'œil malin semblait se jouer d'elle.

— C'est ce qui fit, continua-t-il, que Mathieu le Rouge se sauva des Anglais à l'instant même qu'ils entraient dans ce château.... Apprenez que ces murs épais cachent des galeries dont chaque issue aboutit à la grotte qui se trouve sous la chapelle, et là des souterrains mènent fort avant dans la campagne. Mes registres font foi des sommes immenses que l'on dépensa dans ces ouvrages secrets, qui eurent lieu sous le règne des sept Mathieu, vos nobles ancêtres : cela coûta..... Mais ne nous arrêtons pas à ces calculs; qu'il vous suffise de savoir, noble dame, qu'il existe, au chevet de votre lit, une porte qui s'ouvrira ce soir seulement, lorsque vous appuierez sur la troisième {Hu 123} feuille du parquet, à partir du mur..... Noble dame, n'ayez aucune frayeur du bruit qui se fera quand vous entrerez..... A ce soir, » ajouta le vieillard, en d s'échappant avec la promptitude de l'éclair en apercevant Jackal.....

Villani, le comte, sa femme et Aloïse attendaient chacun de leur côté avec une égale impatience, l'heure de minuit, mais avec des motifs bien divers.

Le comte était résolu de se saisir de l'inconnu; Villani de le tuer; la comtesse, de suivre sa fille. Aloïse seule était charmée de l'espoir le plus doux.... Elle usa de mille précautions pour s'habiller sans être aperçue avec la même parure qu'elle portait le jour qu'elle fut sur le point d'être mariée à son cousin.... Elle tenait à la main sa lampe, en attendant l'heure indiquée par l'être mystérieux.... {Hu 124} Enfin, la jeune fille impatientée, se hasarde à travers les sombres galeries qui sauvèrent Mathieu le Rouge.

Depuis long-temps le comte, ayant devancé l'heure, était assis sur une pierre froide à la grotte des Ossemens; il prête l'oreille au moindre bruit, et s'enveloppe d'un manteau d'une couleur rougeâtre pour se préserver de l'humidité du lieu.

La comtesse, appuyée sur la mardelle 6 de la citerne, attendait sa fille : elle vit avec surprise la chapelle illuminée.... de son côté, l'Italien s'achemine.... Minuit sonne!.....

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes

  1. fît disparaître les traces {Hu} (trace n'a pas vraiment de sens ici, nous proposons tracas qui satisfait le sens d'inquiétude, et qui pourrait même avoir un sens dérivé de traque, le comte se sentant en effet traqué. Le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse donne pour origine au verbe tracasser : « une forme dérivative et péjorative de traquer. On y retrouve bien, en effet, le sens actif et neutre de ce dernier, savoir: d'une part, tirer, tirailler, inquiéter, et, d'autre part, marcher, courir ça et là »)
  2. ressourcespour {Hu}
  3. nuances délicates!.... » {Hu} (les guillemets, n'ayant pas été ouvert, sont inutiles)
  4. A ce soir, ajouta le vieillard, » en {Hu} (nous déplaçons le guillemet)

Notes

  1. geolière : forme vieillie; le Dictionnaire de l'Académie Française ne l'admettait plus depuis l'édition de 1798.
  2. dénonçant l'avenir : apparent contresens, puisque un prophète annonce l'avenir. Dénoncer a ici le sens de : « faire connaître, révéler une particularité de manière à attirer l'attention sur elle » (http://www.cnrtl.fr/definition/dénoncer).
  3. ce que le vieil intendant prédisait se trouva toujours réalisé : on est dans le passé de l'action et non celui de la narration : s'était toujours trouvé réalisé.
  4. asyle : on trouve encore dans Littré cette forme, à côté d'asile.
  5. camariste : Littré relève cette forme.
  6. mardelle : On a déjà rencontrée cette variante de margelle au chapitre VI du Tome III. Le Dictionnaire de l'Académie Française de 1835 l'admettra encore.