M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

CHAPITRE V.

O nuit épouvantable!.... nuit affreuse!....
où ces paroles retentirent comme un éclat
de tonnerre : Madame se meurt!... Madame est morte!.....
    BOSSUET, Oraison funèbre d'Henriette,
        reine d'Angleterre
.

[{Hu 125}] LE marquis de Villani, armé de son poignard et d'une lanterne sourde, parcourait avec précaution le souterrain pierreux où naguère il avait suivi la comtesse..... Au fond de la grotte où Mathilde crut anéantir toutes les traces de son crime, et sur la même pierre qui fut noircie par les ossemens, l'Italien aperçut un homme qui, les bras croisés, la tête penchée sur la poitrine, {Hu 126} paraissait attendre en réfléchissant...... Alors il diminua le bruit de sa marche traîtresse, et il tâcha de s'approcher de sa victime, en profitant, pour se dérober à sa vue, des redans formés par les sinuosités du souterrain. L'inconnu tournait le dos au marquis, et ce dernier, dirigeant les feux de sa lanterne, crut reconnaître l'homme au manteau rouge; alors, ramassant tout ce qu'il pouvait avoir de courage, il fondit à l'improviste sur lui, le saisit d'un bras tremblant, et lui plongea son poignard dans le cœur à plusieurs reprises..... Le sang sort à grands bouillons..... La victime s'écrie : « Je meurs!... grand Dieu! pardonnez-moi!... c'est à la même place!... » La a voûte sonore retentit faiblement du cri lamentable de l'opprimé.... L'ange qui préside aux repentirs l'entendit sans doute...... mais {Hu 127} Villani, muet de stupeur, les cheveux hérissés, reconnut trop tard le comte de Morvan étendu, l'œil fixe, et la tête penchée languissamment.... Lorsque le maître de Birague tomba, la cloche de la chapelle tinta faiblement, et rendit des sons auxquels le silence de la nuit donnait une solennité lugubre.....

Bientôt le meurtrier prit sa course, et revint rapidement auprès de la citerne. Il trouva la comtesse allant à la chapelle pour savoir le motif des apprêts qu'elle y voyait faire. L'Italien la saisit fortement par le bras, souilla son blanc vêtement du sang de son époux et la traîna jusqu'au perron, en criant : « Venez! venez!... nous sommes perdus!....

— Qu'avez- vous?

— Rien.

— Vous êtes troublé?

{Hu 128} — Rien.

— Que vois-je!... du sang!... traître!...

— Rien... vous dis-je. » L'Italien en achevant pour la troisième fois ce monosyllabe énergique, retrouva un peu de présence d'esprit et ajouta : « Venez, comtesse, les momens sont chers.. . prenez tout ce que vous avez de précieux.

— Que signifie.....

— Prenez..... je vous expliquerai en fuyant....

— Mais encore, ne pouvez-vous.....

— Voulez-vous donc monter avec moi sur un affreux échafaud?....

— Marquis, ces menaces, toutes terribles qu'elles paraissent, ne m'en imposeront pas..... Non, je ne quitterai point mon château sans savoir les motifs qui commandent cette fuite....

— Eh bien! perdons-nous par un {H 129} instant de retard!... Apprenez que dans ce même souterrain.... à la même place.... sur la même pierre où vous avez brûlé les os de votre victime, j'ai cru rencontrer l'ennemi que vous redoutez; j'avance.... je frappe....

— Il aurait expiré? s'écria la comtesse.

— Oui!... mais c'était votre époux... »

La comtesse pâlit, en disant : « Comment se fait-il....

— Je l'ignore, répondit l'Italien.

— Quel parti prendre?....

— La fuite!.... elle seule peut nous sauver; ne pensez pas que je supporte seul le fardeau du crime que je viens de commettre.... On connaît nos liaisons, et la haine que vous portiez au comte;.... vos querelles avec lui, votre opposition au mariage de d'Olbreuse et de votre fille, que vous vouliez me donner, le mystère {Hu 130} qui règne ici, toutes ces circonstances grossies pèseront sur voire tête; tout parlera contre vous, et si vous me refusez... je parlerai moi-même.... on aime à avoir des compagnons de malheur. Oui, comtesse; maintenant nos destinées sont pareilles, nous sommes inséparables, et quand même je ne serais pas maître de vous en sachant vos secrets, et possédant votre cœur, ce dernier crime nous fiance et nous unit à jamais.... rien ne prévaut contre un pareil contrat.... Suivez-moi... vous le devez.... je le veux!... »

A ces mots, prononcés avec la rapide énergie inspirée à Villani par sa situation critique, et empreints de l'éloquence du moment, la comtesse fut subjuguée; elle courut à son appartement pour y prendre tous ses bijoux. Pendant ce temps, Villani, sachant combien un instant de {Hu 131} réflexion pouvait lui nuire, et voulant profiter de l'émotion de la comtesse, éveillait Jackal, et lui donna l'ordre de seller les chevaux sans bruit. Alors il remonta sans perdre une minute à la chambre de Mathilde. Comme il ouvrait la porte, il entendit une vive altercation.

« Qu'allez-vous b faire à cette heure?...

— Je fuis ces lieux!....

— Sans moi?....

— Oui; laisse ma robe, Chalyne.....

— Elle est pleine de sang!...

— Dieu!...

— Vous avez commis un crime!..... n'importe.... si c'est vous, il est juste.... mais prenez-moi : si l'on vous accuse, vous le rejeterez sur ma pauvre tête, et mon sacrifice ne sera pas grand, puisque je ne peux vivre sans vous..... Ma sœur, {Hub 132} ma bonne maîtresse, souffrez que je vous accompagne.

— Chalyne, ne m'arrête pas; ma vie serait en danger.... Chalyne!

— Que je vienne avec vous!...

— Non, te dis-je.

— Vous me chassez donc?...

— Ton salut le veut; tu dois me fuir!...

— Ah! si ce n'est que cela!... n'espérez plus m'éloigner, et il faut que je vous suive... je détournerai les coups que vous pourriez recevoir; je vous serai utile!....

— Ma pauvre Chalyne!.... non...... non....

— Qui vous habillera? qui vous soignera comme moi? dit-elle en sanglotant.

— Allons, laisse-moi!....

— Il faudra donc que je meure! »

Ce fut à ces mots que le marquis entra encore tout épouvanté de sa situation.

{Hu 133} « Avons-nous assez d'or? furent ses c premières paroles.

— Mes diamans valent un million. »

Les yeux de l'Italien s'animèrent : « Partons, » s'écria-t-il.

Chalyne se traîne après sa maîtresse, en tenant un flambeau pour éclairer cette marche précipitée. Les deux complices, souillés des taches du sang du comte, allaient appuyés l'un sur l'autre, précédés par la fidèle suivante. Ce groupe effrayant traversa les galeries en silence, et quand on fut dans la cour, la comtesse se mit en croupe derrière Villani en le serrant dans ses bras; Jackal monta sur son coursier, et Chalyne se glissa derrière le valet avec une joie sans égale; et les chevaux s'élancèrent avec la rapidité de la foudre.

Mathilde elle-même éveilla le concierge, {Hu 134} qui, tout effaré, baissa machinalement le pont-levis, et le laissa tel qu'il était en se couchant auprès de la chaîne, tant le sommeil l'accablait.

Les cloches sonnèrent alors avec force; la chapelle paraissait en feu; Robert avait tout disposé pour l'union de sa jeune maîtresse. Un prêtre vénérable, en habits sacerdotaux, attendait les époux. Le conseiller vigilant, inquiet du pas des chevaux qu'il vient d'entendre, sortit précipitamment; la vue du flambeau brûlant encore près du perron le surprit; il regarde autour de lui, et voit le pont-levis baissé... Des pensées vagues se glissent dans sa tête; enfin il aperçoit les fuyards malgré l'ombre.

A ce dérangement, le bonhomme éperdu courut de tous côtés, mû par des craintes indéfinissables; le craquement {Hu 135} de ses souliers, retentissant dans le vaste silence des cours, marquait son irrésolution par les intervalles de bruit et de repos. Alors Robert se décida à une chose qui prouve quelle énergie donnent les grandes circonstances. Il fut aux écuries, et monta sur le cheval fougueux du comte; déjà le pas *de la petite jument grise était beaucoup trop fatigant pour lui; néanmoins le vieillard grimpe de son mieux; malgré les caracoles de Superbe, il saisit les brides, et cramponné sur sa selle, sans éperons, tenant son mortier, s'enveloppant de sa simarre, il se recommande à saint Mathieu et saint Robert, et se met à la poursuite des fugitifs. Superbe, en traversant le pont-levis, donna un violent coup de pied au dormeur, dont les cris achevèrent d'éveiller les domestiques, déjà émus par le son des cloches. Alors le {Hu 136} tumulte le plus grand régna dans le château.... Tous les valets descendent armés de flambeaux... on court avertir le comte; il est absent. Le lit de la comtesse est vide; Aloïse est disparue; Chalyne, Villani, Jackal n'y sont plus.... Les domestiques, privés de leurs maîtres, errent comme des brebis sans berger.... Mais ce qui les déconcerta le plus, ce fut l'absence du chien fidèle, nous voulons dire de l'intendant.... Christophe n'est point écouté.... Ils ont tous des flambeaux, et ces lumières soudaines colorent leurs visages, qui expriment l'inquiétude et l'effroi.... Laissons-les....

Pendant que le coursier remportait avec tant de vitesse, Mathilde commençait à réfléchir sur la situation extraordinaire où elle se trouvait en partageant la fuite du meurtrier de son époux.... Il n'était {Hu 1387} plus temps de réfléchir!... De son côté, Villani, inquiet sur les moyens à prendre pour sortir de France, ne disait mot. Ainsi la route se fit en silence. Arrivés près de la forêt qui se trouve entre Birague et Dijon, le marquis s'y enfonce, et le cœur de Mathilde se serra en marchant sous cet ombrage épais et silencieux. Je ne sais quoi de sinistre se glissa dans son âme, soit que ce fût l'effet de l'horreur religieuse qu'inspirent les forêts, soit que nous ayons des pressentimens heureux ou funestes.

Le marquis se dirigea vers l'endroit le plus impénétrable du bois, qu'il avait souvent exploré pendant ses chasses. Il arriva bientôt près d'une éminence cachée par des arbres de haute futaie. Une cabane sans doute abandonnée par les bûcherons qui avaient terminé la coupe de cette {Hu 138} partie de la forêt, se trouvait placée dans une cavité de ce monticule, de manière à être dérobée à tous les regards... Elle était bâtie grossièrement avec des pierres jointes sans ciment, et tellement recouvertes de mousse, qu'elles semblaient faire un mur; le toit, formé par des arbres non équarris, et par du chaume éparpillé pour boucher les interstices, laissait passage à la fumée par un trou. La porte, encore ouverte, tenait à peine à des gonds faits avec des liens de fagots.

Tel était l'asile que Villani offrit à la riche comtesse de Birague, qui, peu d'instans avant, commandait à trois cents domestiques dans le plus vaste château de la province.

L'effroi de la comtesse en entrant seule dans cette chaumière délabrée, se dissipa en apercevant des indices qui annonçaient {Hu 139} la présence d'un habitant.... Une longue chandelle de cire brûlait; des gants et des vêtemens épars sur les chaises; des parfums, et quelques vases recherchés, indiquaient que le possesseur de ces lieux n'était pas un homme d'une classe vulgaire.... Ces vestiges furent loin de produire sur Villani le même effet que sur la comtesse..... il lui sembla que Mathilde dépendait moins de lui. Son premier soin fut donc de visiter la chaumière, et lorsqu'il eut acquis la certitude qu'elle était déserte.... un affreux sourire que Jackal recueillit, vint errer sur ses lèvres.

Tandis que Villani et son valet faisaient leurs recherches, Mathilde, à peine rassurée, s'assit sur une chaise que lui présenta Chalyne.

« O ma chère maîtresse! quelle pâleur couvre votre visage! seriez-vous malade?

{.Hu 140} — Chalyne!.... je ne suis pas bien.... je te l'avoue; les événemens de cette nuit... et surtout cette demeure écartée, ajouta-t-elle à voix basse.... »

La fidèle suivante, pour toute réponse, pressa la main de sa maîtresse. En cet instant, Villani s'approcha, et lui conseilla, d'un air doucereux, de prendre quelques heures de repos, devant bientôt se remettre en route et voyager le reste de la nuit.

« Jackal, dit-il en se tournant vers son valet, va couper des bruyères pour renouveler le lit qui doit servir à la comtesse..... vous, Chalyne, suivez Jackal. »

A cet ordre, Chalyne regarda sa maîtresse pour voir si elle devait obéir; Mathilde n'osa point s'y opposer. La suivante, indécise, profita du moment que Villani et son valet causaient près de la porte, pour échanger un coup d'œil furtif avec sa {Hu 141} maîtresse; puis, lui prenant la main, qu'elle baisa tendrement, elle glissa l'écrin de Mathilde dans les cendres du foyer....... mais l'œil vigilant de l'Italien l'aperçut, et cette précaution lui arracha un nouveau sourire, auquel Jackal répondit par un sourire plus effrayant encore.

« Allons, belle Chalyne, dit le valet en ricanant, me laisserez-vous couper seul la fougère?... Ne craignez pas mes doux propos; venez; faisons le lit de notre maîtresse; quant à moi, j'y mettrai tous mes soins; je suis sûr qu'elle dormira bien. »

A ces derniers mots, un rayon tremblant de lune tombant sur le visage de Jackal, donna à sa physionomie l'expression d'une malice infernale..... Chalyne effrayée fit un pas en arrière.... il n'était plus temps, le valet avait saisi sa main, et l'entraînait dans le bois.

{Hu 142} Villani, resté sur le seuil de la porte, eut l'air, pendant quelque temps, de prêter l'oreille au bruit de leurs pas; puis, après un moment de silence, il fit un mouvement violent comme s'il venait de prendre une résolution immuable, et s'avança précipitamment vers la comtesse.

« Qu'y-a-t-il? s'écria Mathilde épouvantée..... serions-nous poursuivis, mon cher marquis? ajouta-t-elle eri feignant de prendre le change.

— Oui, dit-il avec un sourire amer....... je suis poursuivi par la destinée, qui commande....

— Qu'ordonne-t-elle?...

— Ta mort.....

— Grand Dieu!..... et la comtesse se jeta aux genoux de l'Italien... Ma mort!... pouvez-vous la vouloir?... Ah! sans doute cette horrible menace est l'effet du {Hu 143} délire où vous plonge le meurtre de mon époux!... »

Le marquis détourna la tête avec dédain.

« Avez-vous oublié tout ce que j'ai fait pour vous?... Oubliez-vous ce que je puis faire encore?.... Argent, crédit, soins, j'ai tout prodigué!... tout, jusqu'à des faveurs qu'une femme ne rappelle jamais sans rougir!... et tes sermens, ingrat!... d

— Comme ceux des femmes, ils furent gravés sur l'onde, l'onde s'est écoulée!... »

La comtesse se mit à pleurer. Villani lui dit froidement : « Ces pleurs sont inutiles, il faut mourir!..... »

Le ton avec lequel il prononça cet arrêt apprit à Mathilde qu'il n'y avait plus de pitié dans le cœur qu'elle essayait de fléchir... Elle se lève brusquement.... parcourt la chaumière, et veut s'élancer vers la porte...... Villani se jette au-devant {Hu 144} d'elle, l'atteint et la renverse sur la bruyère...... elle pousse un cri..... l'Italien s'avance, et son œil furieux lance la mort..... Mathilde rassemble ses forces, et de sa voix glacée elle appelle : « Au e secours........ Chalyne!....... »

A ces mots, un gémissement prolongé parti de l'épaisseur du bois, semble lui répondre........ Villani tressaille....... il écoute... il s'arrête!... mais la nuit a repris son funèbre silence.... alors des pas se font entendre... on accourt!.... Est-ce un libérateur?..... Un rayon d'espérance colora le pâle visage de la comtesse.... La porte s'ouvre avec fracas, et Jackal tenant un couteau plein de sang, paraît à leurs regards en disant : Eh quoi!..... ce n'est pas encore fini?....... vous avez des scrupules.... je vois qu'il faut que je m'en {Hu 145} mêle!... et il fond sur la comtesse en la menaçant de son couteau.

« Point de sang répandu, lui cria son maître; point de traces... » Jackal s'arrêta : « Quel f moyen emploierons-nous donc?....

— Cherche.... une corde!....

— Je n'en vois pas!....

— Prends un lien de fagot.... la bride de mon cheval, n'importe!....

— Bien, répondit le valet, et il se saisit de la bride d'or du cheval de Villani.

— Allons vite, Jackal, un nœud coulant...... »

Depuis quelques momens la comtesse, les yeux fixes, était tombée dans une morne insensibilité, et au courage près, elle semblait César enveloppé dans son manteau à l'aspect de ses meurtriers.

L'Italien et son valet saisissent Mathilde, qui, sans se défendre ni se plaindre, {Hu 146} se laissa tenir par Villani; Jackal ôta préalablement le collier de perles de la comtesse, et ses doigts judiciaires, défaisant lentement le nœud du collier, se promenaient avec une avidité sur ce cou pétri de neige et de lait.

« Te dépêcheras- tu? s'écria l'Italien, alors inaccessible à la jalousie.

— Allons, madame, dit le valet, changez-moi cela... collier pour collier.... »

Et il passa le nœud coulant au cou de la comtesse.... Mathilde y porta les mains et reconnaissant ces guides.... « Marquis, dit-elle avec un sourire délirant, c'est la bride que j'ai tissue moi-même pour le cheval dont je vous fis présent.

— De quoi diable vous plaignez-vous? repartit Jackal.... on vous la rend!... »

La comtesse leva les yeux au ciel en s'écriant : Dieu juste! tu permets....

{Hu 147} — Ha!... ha!... ha!... des prières!... entendez-les donc, messire bon Dieu!... ajouta Jackal avec un rire qui dut flétrir toute espérance.

— Vite, Jackal, pas de paroles... tire... tire donc plus fort. »

Le valet s'y prenait mal; alors, sans être guidé même par une cruelle pitié, l'Italien mit son pied sur le sein de Mathilde; et tournant la bride autour de sa main, il fit un violent effort, tandis que Jackal pesait du poids de tout son corps sur les épaules de la comtesse, qu'il profanait de ses regards lascifs.

L'infortunée Mathilde pencha la tête et rendit le dernier soupir!...

« Ouf!... s'écria Jackal.

— Qu'elle est belle encore! dit l'Italien : attiré par une force irrésistible, il {Hu 148} déposa un dernier baiser sur les lèvres de sa victime.

Jackal poussa un tel éclat de rire, que Villani recula tout effrayé. « Coquin g!.... s'écria-t-il en fixant son complice.

— Monseigneur, reprit ce dernier avec un faux air de contrition, si nous faisions la fosse?... »

Alors ils tirèrent ensemble la malheureuse comtesse par son fatal cordon hors la cabane.... avant de la quitter, ils jetèrent spontanément un coup d'œil furtif sur les cendres qui cachaient le précieux écrin.... et ils eurent la même pensée.. .

La clarté de la lune commençait h se fondre dans les premiers feux du jour.... Le crépuscule répandit une lumière rougeâtre sur la partie de la forêt où Jackal et Villani creusaient la tombe de leurs victimes. Les deux complices se connaissant {Hu 149} l'un l'autre, usaient des plus grandes précautions. Ne se quittant pas des yeux, chacun avait soin de suivre les mouvemens de son adversaire; ensemble ils enfonçaient la bêche, ensemble ils jetaient la terre, et tous les deux se gardaent bien de baisser la tète lorsque l'autre levait son fer. Enfin ce travail funèbre se faisait en cadence.... La fosse creusée... l'Italien, en scélérat habile, voulut profiter de l'avantage que lui donnaient ses prérogatives de maître; il donna l'ordre à Jackal de le guider vers l'endroit où gisait le corps de Chalyne.... Le valet sentit le piège, mais il se promit bien de l'éviter. 11 avança quelques pas vers l'épaisseur de la forêt; puis, faisant un crochet, il s'élança, rapide comme le vent, vers la chaumière.... il court au foyer, fouille les {Hu 150} cendres, et s'empare avidement de l'écrin; il l'ouvre, et saisit le Robert... Villani, inquiet de la fuite de Jackal, s'était hâté de le poursuivre : arrivé près de la porte, il entre avec précipitation tenant son épée à la main... il regarde, et aperçoit son valet grimpant avec l'agilité d'un chat le long des murs raboteux, et gagnant déjà la seule sortie que l'espèce de cheminée lui offrait alors.

— Convenez, mon cher marquis, dit Jackal avec un air ironique que lui donnait sa position inexpugnable, convenez que j'ai bien fait de prendre les devans.... Diantre! Italien cauteleux, si je n'étais normand, vous m'auriez joué d'un tour... heureusement j'ai jugé le cœur de l'homme d'après le mien.

— Comment! scélérat sans pudeur.... s'écria l'Italien.

{Hu 151} — Tiens, mon ami, trêve de douceurs; expliquons-nous, et récapitulons nos droits : j'ôte de la balance ton titre de marquis, auquel tu ne dois pas tenir beaucoup, et je raisonne ainsi.... je suis pour plus de moitié dans le crime que nous avons commis ensemble; selon toute justice, je dois prendre la moitié au moins des bénéfices. Eh bien, admire ma modération, je n'ai pris que le tiers, et je le mets en lieu de sûreté. »

A ces mots, il défit la petite boëte de maroquin rouge qui contenait le Robert, il la jeta dans la cabane, et avala le célèbre diamant après l'avoir fait briller aux yeux cupides de son maître....

« Tu me voles, misérable!... ne crois pas que ton crime reste impuni... je vais en tirer vengeance....

— Tu prends mal ton temps pour me {Hu 152} menacer; écoute.... entends-tu le pas des chevaux?

— Serait-il possible! s'écria le marquis effrayé....

— Ha, ha! tu te radoucis : crois-moi, sauvons-nous sans nous quereller. »

Le marquis, sans répondre à Jackal, saisit l'écrin, sort précipitamment, s'assure de la véracité de son valet, monte sur son cheval, et fuit à bride abattue.... Jackal, voyant son maître éloigné, enfourcha son cheval, et s'en fut par de petits sentiers détournés.

Les cavaliers dont l'approche épouvanta les meurtriers parurent alors : c'était Robert, accompagné du capitaine et de Vieille-Roche, qu'il avait rencontré sur la route, et dont les coursiers en sueur attestaient la vigilance.

« Faisons halte à ce bouchon, » s'écria {Hu 153} de Vieille-Roche, qui prenait toutes les maisons pour des cabarets.

Chanclos ouvrit la bouche pour représenter à son digne ami qu'il n'était pas décent de boire en pareille circonstance : il en fut empêché par les aboiemens plaintifs du chien qui suivait Robert.

« Qu'a donc ce chien? dit le conseiller en s'approchant de Fidélio, qu'il aperçut léchant la figure d'un cadavre : il reconnut sur-le-champ son infortunée maîtresse.

— O crime affreux! dit le vieillard consterné. A cette exclamation Chanclos accourut : Grand Dieu! ma fille!... s'écria-t-il avec une profonde douleur.

— Sa fille!... » répéta le sire de Vieille-Roche stupéfait.

Le chien courut du cadavre de sa maîtresse à celui de Chalyne. En voyant cette {Hy 154} manœuvre de Fidélio, h le sire de Vieille-Roche marcha sur ses traces, et parvint bientôt près du corps de la suivante assassinée.

A cette vue le bon sire de Vieille-Roche, ému aussi profondément qu'il pouvait l'être, mit le cadavre de Chalyne sur ses épaules, et, suivi du chien qui hurlait, il rejoignit son ami.

« Hélas! dit Vieille-Roche en posant Chalyne près de sa maîtresse, il n'est que trop vrai que l'heure qui suit n'est à personne; 1 maintenant elles n'ont plus ni d'heure présente ni d'heure future : la bouteille est vide... et le vin confondu dans le grand tonneau... » Telle fut l'oraison funèbre que murmura le buveur bourguignon. On en a entendu dans de belles églises plusieurs qui n'avaient pas, à beaucoup près, autant de sens et de philosophie.

{Hu 155} Le digne capitaine essuya une larme, la seule qu'il ait répandue dans sa vie, et il ajouta : « On pourrait dire bien du mal de ma fille!.. elle fut insolente.... son orgueil est excusable!... elle était comtesse de Morvan.... mais elle est morte, et nous devons la plaindre!... »

Comme Chanclos se lamentait, Robert, furetant partout, selon son habitude, entra dans la chaumière, et aperçut l'étui de maroquin rouge qui ne contenait plus de Robert. A ce spectacle, le conseiller intime fut frappé comme d'un coup de foudre : après un moment de silence, il s'écria avec le plus grand désespoir : « Tout est perdu!... tout est flétri, il n'y a plus de ressources,... plus de bonheur, plus d'espérance!... »

Ces clameurs bruyantes attirèrent Chanclos et de Vieille-Roche.

{Hu 156} « Qu'y a-t-il encore? demandèrent-ils.

— Le plus grand des malheurs, répondit l'intendant.... tel qu'on n'en a pas vu de pareil sous aucun des Mathieu, pas même sous Mathieu le Rouge, où Birague fut pillé!...

— Qu'est-ce donc? dit Chanclos effrayé....

— Le Robert est disparu! et Dieu sait dans quelles mains!... »

Le vieillard ne put achever; il tomba sans connaissance sur la chaise où s'assit la comtesse.... mais, reprenant bientôt son énergie habituelle, il courut en trottinant vers le cheval du comte, et supplia de Vieille-Roche de le hisser sur la selle.

« Courons après les voleurs, s'écria-t-il.

— Après les meurtriers, ajouta Chanclos {Hu 157} en enfourchant son Henri. » Vieille-Roche sentit qu'il devait rester pour garder les corps. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il est temps de retourner à Birague, où nous avons laissé le comte nageant dans son sang. Il porta péniblement la main sur l'écharpe que tous les grands seigneurs avaient à cette époque, et par un mouvement machinal, il en boucha sa plaie. Alors, malgré l'affaiblissement de sa vue, il aperçut en ce moment un homme couvert d'un manteau noir, et qui descendait mystérieusement par une ouverture secrète; il portait une lumière, qu'il plaça sur un débris près de la voûte, ce qui diminua tellement la lueur, qu'il n'en résultait plus qu'une teinte rougeâtre dont la grotte fut colorée.

L'inconnu murmura quelques mots.

{Hu 158} — Qui que vous soyez,... s'écria d'une voix affaiblie le comte de Morvan, approchez-vous; je meurs, venez recevoir mes aveux, et me donner l'absolution au nom du Très-Haut, si mon repentir vous touche.... mon frère.... écoutez-moi? »

L'étranger tressaillit en entendant ces paroles; il accourut avec la plus grande précipitation, et déchirant son mouchoir, il fit avec assez de dextérité une ligature à la blessure du comte.

« O mon père!... »

L'inconnu frissonna.

« Écoutez-moi, continua Morvan, car je présume... à votre costume, que vous êtes un.... ministre du Dieu.... de miséricorde. »

Alors le comte prit son poignard dont le manche, enrichi de diamans, formait {Hu 159} une croix, et la baisant avec dévotion... « Écoutez-moi, je vous prie, dit-il en pressant la main de l'étranger qu'il attira vers lui; mais.... non.... je ne puis parler ici, mes forces s'éteignent, et je dois remplir un devoir mille fois plus sacré qu'une confession tardive.... aidez-moi à gagner cette pierre.... c'est là.. . qu'il me faut rendre... mon dernier soupir... en lavant, à force de larmes, les traces du sang précieux qui la couvrent... » Le comte s'appuya sur la poitrine émue de l'étranger, qui le conduisit près de la pierre fatale; Morvan s'y agenouille et la serre, l'inonde de pleurs, en s'écriant : « Dieu juste! mon remords pourra-t-il t'apaiser?.... »

En ce moment, le beffroi du château sonne une heure..... à ce simple coup, le comte pousse un lourd gémissement; {Hu 160} un voile s'étend sur ses yeux, il tombe....

« Malheureux!... dit l'étranger. »

Pendant qu'il lui prodiguait ses soins, des pas se firent entendre; c'étaient ceux de d'Olbreuse et d'Aloïse, venant au rendez-vous. Aussitôt qu'il les aperçut, le vieillard leur montra du doigt le corps de Morvan.

« Secourez votre père, leur dit-il, et, sur toutes choses, gardez-vous, si vous voulez conserver l'honneur de cette maison, si vous voulez être unis, de prononcer un seul mot sur moi!... » Il se baissa vers le comte, l'embrassa tendrement, en ajoutant d'une voix émue... « Aloïse, je te recommande ton père.... » Puis il disparut.

A la vue du comte baigné dans son sang, la jeune fille jeta des cris aigus; mais d'Olbreuse, connaissant le prix d'un {Hu 161} moment, saisit son oncle dans ses bras, et, aidé de sa cousine, il parvint à le transporter près de la citerne.

Aux cris d'Aloïse, tous les domestiques accoururent; ils entourèrent le corps de leur maître. Christophe et le valet-de-chambre du comte remplacèrent les deux amans. Aloïse éplorée, tenant la tête de son père appuyée sur son sein, ne le quitte point.... On conduisit le comte dans sa chambre à coucher, escorté de tous les spectateurs désolés... La terreur, la curiosité, une foule de sentimens divers, firent que l'on entra sans respect dans l'appartement du maître de Birague!... sacrilège inouï qui n'arriva que par l'absence de Robert!

Lorsqu'on déposa le comte sur son lit, il donna quelques signes d'existence; alors d'Olbreuse, ne se remettant à {Hu 162} personne du soin important de trouver un chirurgien, courut ventre à terre chez Spatulin, le docteur le plus près et le plus célèbre de la Bourgogne.

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. à la même place!... La {Hu} (nous fermons les guillemets)
  2. — Qu'allez-vous {Hu} (nous ouvrons les guillemets)
  3. ces {Hu} (le possessif s'impose, nous corrigeons)
  4. rougir!...et tes sermens, ingrat!...» {Hu} (nous fermons les guillemets)
  5. elle appelle : Au {Hu} (nous ouvrons les guillemets)
  6. s'arrêta : Quel {Hu} (nous ouvrons les guillemets fermés plus loin)
  7. effrayé. Coquin {Hu} (nous ouvrons les guillemets fermés plus loin)
  8. Fidélio {Hu} (nous mettons en italiques, ainsi qu'il en était plus haut)

Notes

  1. l'heure qui suit n'est à personne : si c'est une citation nous n'en avons pas trouvé la source. Peut-être est-ce une réminiscence de Jean, XVI, XXXII : « Voici, l'heure vient, et elle est déjà venue, que vous serez dispersés chacun de son côté, et vous me laisserez seul [...] » (Le nouveau testament de notre seigneur Jésus-Christ; traduction de D. Martin, avec des parallèles; Paris; Treuttel et Würtz, libraires; 1820).