M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

CHAPITRE VI.

Discite justitiam moniti, et non temnere divos.
                VIRGILI.

[{Hu;163}] LE cheval de bataille du comte, aiguillonné par le vigoureux coup de fouet que lui administra Vieille-Roche, emportait le vieux Robert, qui, bravement cramponné aux crins, s'en remettait à saint Mathieu du soin de son salut. Saint Mathieu entendit sans doute la prière de l'intendant, car il le fit rencontrer, après cinq heures de courses, à la vérité, par le marquis de Montbard, qui retournait tranquillement de Dijon à Chanclos. Le marquis se rendit aisément maître du coursier de Robert, et, après avoir fait mettre pied {Hu 164} à terre au pauvre conseiller harassé, il s'informa de la cause d'une promenade aussi extraordinaire.

« Ah, monsieur le marquis! c'est fait de moi; l'honneur et la gloire de mon intendance sont à jamais compromis.... un traître, une jupe noire.... madame la comtesse.... le Robert.... le Robert surtout.... ah! je sens que je ne me consolerai jamais de cette funeste aventure.... non, jamais... ah!...

— Allons, allons^ remettez-vous, mon bon Robert, reprit le compatissant marquis en s'efforçant de calmer les transports du vieillard, le mal n'est peut-être pas sans remède....

— Il n'y a plus d'espoir maintenant, monsieur le marquis, et voilà précisément ce qui me tue... c'est que, voyez-vous, monsieur de Montbard, il s'agit ici d'une {Hu 165} affaire non moins importante que la fameuse quittance des quatre mille marcs dont je vous ai dejà parlé, je crois.

— Oui, mon cher Robert, je connais cette histoire, » interrompit promptement le marquis, qui craignait de voir entamer à Robert l'aventure interminable de la célèbre quittance.

— Eh bien! monsieur le marquis, ce que j'ai à vous apprendre importe bien autrement au bonheur des Morvan et à la gloire de mon intendance!... Figurez-vous, monsieur le marquis, que le Robert, ce diamant incomparable, le Robert est disparu!...

— N'est-ce que cela? dit Montbard, que le luxe de douleur de Robert commençait à inquiéter sérieusement....

— Que cela! s'écria le conseiller presque

Hu 166} indigné. Eh, grand Dieu! que peut-il donc arriver de pis?....

— La ruine, la maladie de vos maîtres.

— La ruine, la maladie, monsieur le marquis, mais ce ne serait rien!... A propos de maladie, ajouta gravement le conseiller en reprenant le ton diplomatique qu'il quittait rarement, j'ai l'honneur de vous faire part, monsieur le marquis, de la mort de madame la comtesse de Morvan, née de Chanclos, qui a été trouvée assassinée et volée.... ainsi que sa favorite Chalyne, dans la foret de....

— La comtesse assassinée!....

— Monsieur le marquis, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... M. le capitaine de Chanclos, M. de Vieille-Roche et moi, avons été pour ainsi dire les témoins de ce forfait!..... aussi sommes-nous montés de suite à cheval; le {Hu 167} capitaine, pour courir après les meurtriers, et moi pour rattraper le Robert...... Hélas!... parviendrai-je à le ravoir en ma puissance!....

— Eh! quel est l'assassin de l'infortunée comtesse? s'écria le marquis.

— Eh! qui serait-ce d'autre que le vendeur de gants Villani?...

— Serait-il possible?....

— Oui, monsieur le marquis, rien n'est plus vrai : quoique je ne l'aie pas vu, l'Italien, j'ai des raisons particulières pour le croire coupable; et d'ailleurs, quel autre que ce hardi coquin aurait pu conduire la comtesse où nous l'avons trouvée, et lui enlever le Robert, dont voici l'étui vide? Hélas!... ah! l'infâme! le renégat! le turc! qu'il périsse, qu'il soit maudit!... »

Au lieu de prodiguer à l'Italien, suivant l'exemple que donnait Robert, les {Hu 168} épithètes que son affreuse conduite méritait, le marquis de Montbard prit le parti de se faire conduire par le vieil intendant à la chaumière, où Mathilde avait été trouvée assassinée. Ce ne fut pas tout, le généreux gendre du capitaine dépêcha en toute hâte un de ses gens au commandant d'Autun, pour le prier de mettre en campagne tous les archers de la province. Après cette sage précaution, le marquis, suivi de Robert, se dirigea vers la forêt de.....

Comme ils gravissaient une côte assez rude, ils aperçurent deux cavaliers qui traversaient au galop de leurs chevaux la plaine qui se trouvait au-dessous d'eux; ces cavaliers avaient l'air de se diriger vers un bois qui était situé à l'extrémité de l'immense plaine qu'ils parcouraient.

« Ce sont eux, s'écria l'intendant; {Hu 169} monsieur le marquis, voilà les ravisseurs du précieux Robert!... » L'œil perçant de Montbard avait déjà reconnu Villani; aussitôt, suivi de deux de ses gens, il s'élance intrépidement à la poursuite de l'Italien... « O le brave seigneur! disait le conseiller intime en voyant le hardi marquis franchir à bride abattue la colline escarpée! saint Mathieu, veuille le protéger.... a

Tout en formant des vœux pour Montbard, Robert suivait de l'œil la course des fuyards. Ces derniers, venant de s'apercevoir qu'ils étaient poursuivis, faisaient tous leurs efforts pour gagner le bois qu'ils avaient devant eux. Ils pressèrent leurs montures. Mais, déjà fatigués par une longue course, elles ne purent que faiblement seconder l'impatience de leurs cavaliers. Les chevaux frais du marquis de Montbard ne tardèrent pas à gagner {Hu 170} une avance considérable, et annonçaient b qu'à moins d'un événement imprévu, les fugitifs seraient rejoints avant qu'ils eussent pu gagner le bois salutaire. Transporté de joie par cette espérance, le vieux conseiller des Morvan laissa éclater les marques d'une vive allégresse... « Courage, monsieur le marquis! s'écria-t-il, courage! noua les atteindrons... ferme en selle... bravo!... poussons, piquons des deux!... A merveille!... dans cinq minutes ils sont à nous!.... »

Tout en parlant ainsi, le vieillard se remuait vivement sur son cheval; il gesticula tant et si bien, que Superbe, malgré la longue course qu'il venait de fournir, se sentant aiguillonné, partit comme un trait, et descendit au galop la montagne... Le fidèle intendant des Mathieu crut alors toucher à sa dernière {Hu 171} heure, et il adressa au ciel plus de vœux qu'un matelot pendant l'orage, ou qu'un auteur à sa première représentation.

Tandis que Superbe causait à Robert la plus belle peur qu'iî eût ressentie de sa vie, le marquis de Montbard avait joint Villani. Rendu brave par le désespoir, l'Italien voulut essayer de s'ouvrir un chemin par la force. Il mit l'épée à la main, et s'avança avec détermination sur son adversaire. La bravoure ne lui avait jamais réussi, aussi ne put-il parer le coup de sabre que Montbard asséna sur son chef roturier. Il tomba baigné dans son sang. A cet aspect terrible, Jackal épouvanté se laissa glisser à bas de son cheval, afin de pouvoir implorer à genoux la clémence de Montbard.

Comme Villani tombait sous le tranchant du sabre du brave Montbard; comme {Hu 172} Jackal se prosternait aux pieds du vainqueur, l'intègre conseiller intime de la maison de Morvan mesurait également la terre. Superbe, franchissant un fossé, avait désarçonné son cavalier. N'en soyez pas surpris, ami lecteur, vous devez savoir que Robert n'était pas habitué à sauter les fossés. Le vieillard se releva assez lestement, et jetant un regard piteux sur sa belle simarre souillée par la terre humide, il allait probablement donner cours aux plaintes bien excusables en pareil cas, lorsque, portant la vue sur la plaine, il aperçut les voleurs d'écrin renversés et pourfendus. A cette vue délicieuse pour l'œil de Robert, la simarre fut oubliée; et l'intendant, rassemblant toutes ses forces, se mit à trottiner pour rejoindre Montbard. Arrivé près du groupe, Robert, sans mot dire, se précipita sur Villani, {Hu 173} non pour le frapper, mais pour visiter les poches qui devaient contenir l'écrin de la famille, et surtout le magnifique diamant, objet de tous ses respects. La recherche de l'intendant ne fut pas infructueuse; il touche l'écrin et s'en saisit adroitement. Mais, hélas! après la plus exacte recherche, l'absence du Robert fut constatée.

« Misérable! s'écria alors le conseiller intime en prenant Villani par les cheveux, qu'as-tu fait de l'ornement de mon intendance, monument de la fidélité de Robert IV, mon aïeul?...

— Doucement, doucement! dit Montbard.

— Point de pitié pour le renégat, reprit le conseiller, à moins qu'il ne me rende la pierre angulaire de ma glorieuse intendance.... Qu'il parle, qu'il restitue, {Hu 174} ou qu'il meure!.... Et toi, limier de justice, pratique du bourreau, ajoutait-il en se tournant vers Jackal, attends-toi à mourir sur la roue, si tu ne déclares ce que ton complice a fait de mon joyau... »

La fureur de Robert se serait répandue en discours interminables, si le marquis de Montbard n'eût jugé à propos d'interrompre le comique interrogatoire du conseiller intime...... Il ordonna à ses gens de mettre Villani et Jackal sur un des chevaux de sa suite, et remontant à cheval, il prit au grand trop le chemin de Birague.

L'Italien s'était tu c depuis que l'épée de Montbard l'avait renversé par terre. Ce n'est pas que sa blessure eût pu l'empêcher de prononcer quelques paroles, si la fantaisie lui en fût venue. Or, la rage et le désespoir étaient les seules causes {Hu 175} du silence farouche qu'il garda avec opiniâtreté tant qu'il ne fut qu'en présence du marquis, de Robert et des domestiques de confiance qui accompagnaient Montbard. Mais aussitôt que la cavalcade parvint en vue d'un bourg fort habité, l'Italien recueillit ses forces pour l'exécution du projet qu'il méditait. En effet, dès qu'il se vit au milieu du bourg, il éleya la voix, et engagea le peuple à entendre la déclaration que sa conscience lui commandait de faire. « Déclaration, » cria-t-il d'une voix forte, relative au crime exécrable commis par le comte.... »

Robert n'en entendit pas davantage; il s'élança avec une vigueur étonnante pour son âge sur la croupe du cheval de l'Italien, et plongea intrépidement son poing dans la bouche de celui-ci.

« Silence, coquin!....

{Hu 176} L'Italien furieux trancha avec ses dents un des doigts de Robert. Malgré la vive douleur que cette blessure causa au conseiller intime, il ne lâcha point prise; au contraire, il appuya plus fort, se félicitant intérieurement de ce que les dents de Villani n'avaient coupé que le petit doigt, dont la perte ne pouvait l'empêcher, pensa-t-il, de tenir les registres de son intendance. Le dévoué serviteur des Morvans ayant ainsi sauvé l'honneur des Mathieu de toute inculpation flétrissante, Montbard ordonna à un de ses gens de fermer la bouche de l'Italien à l'aide d'un mouchoir, et d'avoir en outre la précaution de passer au galop à travers tous les villages qu'ils allaient rencontrer sur leur route.

Villani ne se laissa bâillonner qu'en poussant des rugissemens de rage. Il n'en {Hu 177} fut cependant ni plus ni moins, et le sceau forcé de la discrétion fut apposé sur ses lèvres.

Comme la cavalcade approchait de Birague, elle fut atteinte par deux cavaliers qui passèrent devant elle rapides comme le vent qui porte la tempête. L'un de ces cavaliers, dont la figure rubiconde et le costume sévère annonçait un juge ou un médecin, était monté sur un fringant et beau cheval magnifiquement enharnarché, et qui, par cela même, ne paraissait pas être sa monture habituelle. Il était suivi par un jeune homme mis avec recherche, monté supérieurement, et qui allongeait d de nombreux coups de fouet sur la croupe du beau cheval de son gros compagnon. Robert reconnut avec joie le chevalier d'0lbreuse dans le donneur de coups de fouet. Il l'appela, et le pria de {Hu 178} s'arrêter, ayant quelque chose d'important à lui communiquer.

« Impossible, Robert; mon oncle se meurt.... et le moindre retard....

— Monseigneur le comte se meurt?... et comment cala, monsieur le chevalier?...

— Il a été assassiné la nuit dernière! » Et d'Olbreuse continua sa route avec rapidité.

« La nuit dernière! s'écria Montbard....

— La nuit dernière! répéta le conseiller intime.... Quel singulier rapport avec la fuite et le meurtre de la comtesse!... Hâtons-nous, monsieur f le marquis, ajouta le vieillard en grommelant entre ses dents, hâtons-nous d'atteindre Birague, car il pourrait y arriver tel événement dont tous les trésors de la terre ne sauraient consoler. »

{Hu 179} Troublé par la nouvelle que d'Olbreuse venait de lui apprendre, et surtout par les dernières paroles prononcées par Robert, le marquis de Montbard fit hâter la marche de sa suite, et bientôt l'on aperçut de loin les tours du château de Birague, qui se dessinaient sur l'horizon. Encore quelques instans, et l'on allait entrer au château; on y touchait presque, lorsque l'on rencontra le triste Chanclos et son ami de Vieille-Roche, escortant le corps de l'infortunée Mathilde.

« Capitaine! capitaine! cria Robert, nous tenons les assassins de madame la comtesse.... Dieu veuille que nous tenions bientôt pareillement le Robert, » ajouta-t-il à voix basse.

A la vue de Villani, désigné comme le meurtrier de sa fille, le capitaine ne fut pas maître de son ressentiment : {Hu 180} — Scélérat! s'écria-t-il en tirant son épée hors du fourreau;..... mais non, ajouta le vieux gentilhomme en s'éloignant brusquement, un pareil monstre ne doit pas périr de la main d'un soldat.... »

On arriva enfin à la porte du château. A la voix de Robert, le concierge baissa le ônt-levis, et le funèbre cortèhe entra dans les cours silencieuses de Birague.

Le premier soin de Robert fut de conduire lui-même et sous bonne escorte Villani et Jackal dans la célèbre tour dite des Calvinistes. Ce soin rempli, il se rendit à l'appartement du comte en marmottant entre ses dents : « ... Quel g scandale!... pas un domestique dans les cours!.... les paresseux!... »

Tandis que l'intendant faisait emprisonner Villani et son complice, le capitaine, aidé de Vieille-Roche, de Montbard {Hu 181} et des gens de celui-ci, transportait les corps de sa malheureuse fille et de Chalyne dans une des salles basses du château. Le visage de la comtesse était horrible à voir; il semblait sillonné par le feu des passions; celui de Chalyne, au contraire, présentait le calme de la mort du juste. Une boucle de cheveux était entre ses dents, et Montbard, en s'approchant, la reconnut pour être un des bracelets dont la fière comtesse avait décoré les bras de sa sœur de lait.

« Pauvre fille! dit Montbard à voix basse, tu méritais un meilleur sort; semblable au chien fidèle, ton dernier soupir a été pour ta maîtresse. » Et il laissa les deux cadavres gardés par Fidélio h.

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes

  1. le protéger.... {Hu} (nous fermons les guillemets)
  2. annonçait {Hu} (le pluriel s'impose)
  3. s'était tû {Hu} (nous corrigeons)
  4. alongeait {Hu} cette forme archaïsante est probablement une distraction, nous corrigeons)
  5. la nuit dernière! Et d'Olbreuse [...] / — La nuit {Hu} (nous introduisons les guillemets pour la clarté)
  6. Hâtons, nous monsieur {Hu} (nous corrigeons cette coquille)
  7. ses dents :... Quel {Hu} (nous ouvrons les guillemets fermés plus loin)
  8. Fidélio {Hu} (nous mettons en italiques comme au chapitre V)

Notes