M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

CHAPITRE VIII.

Dolus an virtus quis in hoste requirat!? 1...
.             VIRGILE, Enéide.

        Pour détruire nos ennemis,
        Force ou ruse, tout est permis.
              Traduction du baron D'ALUER.

[{Hu 197}] NOUS pourrions finir ici cette véridique histoire, mais nous ne le ferons pas, persuadé que vous grillez de savoir les tenans et les aboutissans de la merveilleuse résurection de Mathieu XLV, assassiné par son coupable fils, et laissé pour mort dans le souterrain. Il y avait été trouvé par Robert : à ce spectacle épouvantable, le fidèle intendant des Morvan avait senti de suite {Hu 198} que l'honneur de la famille était perdu si qui que ce soit venait à soupçonner le meurtre de son maître. Il enleva le corps, en mit un autre à sa place, en ayant soin de le défigurer, et transporta le comte dans la partie la plus reculée du château. Là il pansa sa blessure, et eut le plaisir de le voir revenir à la vie.

Les premières paroles du comte furent un remercîment adressé au fidèle intendant pour les précautions prises à l'effet de sauver la gloire de la maison des Morvans. Quelque légitime que pût être la vengeance, Mathieu XLV résolut de se vouer à l'obscurité, plutôt que de déshonorer l'antique renom de sa race, en publiant le crime de son fils, et en obtenant justice du forfait.

Admirez la grandeur d'âme du vieux {Hu 199} gentilhomme; jamais vilain n'eût été capable d'un tel sacrifice. Ce qui acheva de déterminer Mathieu XLV à tout supporter pour sauver l'honneur de son nom, ce fut la naissance d'Aloïse, et la certitude que lui donna Robert que jamais son fils n'aurait d'autre enfant de Mathilde..... Robert savait bien des choses, convenez-en....

Tranquille de ce côté, le vieux seigneur se consola en pensant que l'enfant mâle d'une Chanclos n'usurperait jamais le titre de comte de Morvan. U reporta toutes ses espérances et ses affections sur le jeune fils du sénéchal, qu'il regarda dès ce moment comme son légitime héritier.

Long-temps le vieillard refusa de voir Aloïse : à la fin, les importunités de Robert le décidèrent à permettre que la jeune héritière lui fût amenée secrètement. {Hu 200} Les grâces, l'air noble et la charmante figure de l'enfant, vainquirent l'éloignement prononcé du vieux comte, et il permit que sa petite-fille lui fût présentée une seconde fois; bientôt il demanda lui-même à la voir, et enfin il finit par s'y attacher; d'abord parce qu'elle était de son sang, et ensuite parce qu'elle avait une grande ressemblance avec Anne de Morvan sa sœur, demoiselle d'une beauté et d'un esprit extraordinaires, qui avait épousé un prince souverain d'Allemagne. Cette dernière raison fut celle qui produisit le plus d'impression sur son esprit0... Ressembler à une Morvan, princesse souveraine, diable!... ce n'était pas peu de chose....

Maintenant que vous voilà instruit des motifs qui dirigèrent la conduite de Mathieu XLV, sautons à pieds joints sur les {Hu 201} dix-sept années qui se passèrent depuis le crime et la naissance d'Aloïse, jusqu'à la mort de Mathieu XLVI, et occupons-nous du sénéchal, de Robert et du Vieux comte, qui sont restés tous trois seuls devant le cadavre de Morvan.

« O mon frère! s'écria le sénéchal en jetant les yeux sur le défunt, avez- vous pu porter une main parricide sur le chef de notre maison!...

— Vous voyez, mon fils, reprit le vieux comte, le résultat d'une mésalliance. Un crime affreux a souillé un Morvan, et notre honneur a couru les plus grands dangers. Ces dangers, mon fils, sont loin d'être détruits! ils existent encore aussi pressans que jamais; ils existeraient toujours si je n'avais résolu.... mais il n'est pas temps de vous annoncer mes dernières intentions. Je ne dois, je ne veux {Hu 202} maintenant m'occuper que du bonheur de voir et d'embrasser ma famille réunie. Robert, ajouta le vieux seigneur, conduisez dans le salon des ancêtres Aloïse, d'Olbreuse, Anna, Montbart et Chanclos : ce dernier a mérite cet honneur.... Vous, mon fils, allez les y attendre; je ne tarderai pas à vous suivre.... Robert, de la prudence, du zèle et de la promptitude!

— Monseigneur connaît Robert XIV, répondit le conseiller intime avec un orgueil bien excusable; il peut donc être certain.....

— Allez, Robert... »

L'intendant s'éloigna avec le sénéchal, et fut s'acquitter des ordres secrets qu'il venait de recevoir. Il rassembla en moins de dix minutes les membres de la famille, les conduisit avec gravité dans le salon des ancêtres, et attendit que Mathieu XLV {Hu 203} jugeât convenable de paraître. Il parut enfin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Messieurs, ces six lignes de points tiendront lieu, si vous le voulez permettre, de la conversation étrange, inconcevable qu'eut Mathieu XLV avec la famille .. S'il nous avait été possible de vous en donner le détail, croyez que nous l'eussions fait avec joie; mais le réservé Robert craignit tant qu'elle ne parvînt à la postérité la plus reculée, qu'il en transcrivit le narré dans les archives sous le voile impénétrable des hiéroglyphes. Ce qu'il nous est permis de vous dire, c'est qu'un serment terrible (nous ignorons encore sa {Hu 204} formule), fut prêté par tous les assistans; après quoi le vieux comte, ayant embrassé tous ses enfans, se retira dans son appartement. Le lendemain matin, il fut trouvé mort dans son lit, le cœur percé d'un coup de poignard. Sur sa table de nuit était un volume de Rabelais, et une feuille de papier, sur laquelle les mots suivans avaient été tracés par lui :

La vie n'est rien; l'honneur est tout. Silence de bouche;... souvenir du cœur, c'est tout ce que je demande à mes amis. Je sauve pour jamais la gloire des Morvans... Mes enfans, je vous bénis tous... et vais rejoindre nos glorieux ancêtres...

Laissons toute la famille dans l'admiration de la mort héroïque du vieux comte, et occupons-nous de Robert, qui, chargé des instructions secrètes de son maître, {Hu 205} commença d'abord par le faire enfermer dans le plus grand secret dans la tombe préparée depuis long-temps pour lui, et se mit ensuite en devoir d'empêcher Villani et Jackal de pouvoir commettre aucune indiscrétion qui pût entacher la gloire des Mathieu.

L'honnête conseiller avait fort à faire : non-seulement il s'agissait de soustraire Villani au bras de la justice séculière, mais encore il fallait arracher à Jackal l'aveu du lieu qui recelait le diamant le Robert, cette gloire de l'intendance. Le délié diplomate commença par s'adjoindre un soutien dans la personne de l'officier de Chanclos. Ils bâtirent un plan de conduite admirable, et agirent en conséquence avec ardeur et finesse. Le capitaine fut chargé d'interroger Jackal; Robert se réserva Villani.

Chanclos aborda franchement l'ennemi. « Ha ça, coquin, dit-il en entrant dans la prison du bandit judiciaire, je viens te proposer un accommodement; il s'agit de la mort ou de la vie.

— Parlez, digne et valeureux capitaine, répondit le coquin en s'efforçant de prendre l'air piteux analogue à la circonstance, je suis prêt à tout faire pour sauver mes jours.

— Instruis-moî donc, drôle, de ce qu'est devenu le Robert, ce beau diamant de la famille.... il manque dans l'écrin, et toi seul peux....

— Ah, monseigneur! interrompit Jackal, qui par ce titre espérait gagner Chanclos, je puis vous jurer....

— Tais-toi, corbeau! tu vas mentir.... Ecoute, ajouta le capitaine en tirant du fourreau sa formidable henriette, je te {Hu 207} donne cinq minutes pour te décider à restitution, mais je jure, par tous les combats que j'ai soutenus sous les ordres de l'aigle de Béarn, mon invincible maître, que, ce délai passé, tu péris si tu te tais.

— Et si je parle, monseigneur?....

— Cinq cents pistoles d'or, et ta liberté.

— Eh bien! monseigneur.... » Ici Jackal apprit au capitaine qu'il avait avalé le Robert, incident dont vous devez vous rappeler.

« Vivat! s'écria Chanclos... » et il s'en fut trouver Robert.

Ce dernier n'avait pas été aussi heureux dans ses démarches auprès de Villani que Chanclos avec Jackal; aussi s'agissait-il bien d'autre chose que de faire avouer à un poltron, sous peine de mort, le lieu où il avait recelé son vol! Il fallait décider un scélérat adroit et rusé à se donner {Hu 208} lui-même la mort, et cela d'une manière si ostensible, que la médisance ne pût trouver à mordre sur cet événement.

Robert fit donc à Villani un récit effrayant des tortures qui l'attendaient en cas qu'il n'eût pas le courage de se dérober au supplice que ses crimes avaient mérité, et auquel lui Robert, touché de compassion pour l'homme qui avait été sur le point d'épouser une Morvan, voulait le soustraire amicalement.

Mais le subtil Italien devina de suite les intentions du conseiller, et quelque chose que pût dire notre ambassadeur, il ne voulut jamais mordre à l'hameçon.

« Je sais que je mérite la mort, disait-il à Robert, et je la subirai sans me plaindre; heureux si, par mon repentir et mes révélations, je puis désarmer le {Hu 209} courroux du ciel et éclairer la justice des hommes! »

Ce n'était pas là le compte du conseiller; aussi se retira-t-il de fort mauvaise humeur pour aller apprendre du capitaine le résultat de sa négociation. Aussitôt qu'il sut que le Robert, cette fleur de son intendance, gisait dans le corps d'un vil roturier, il n'eut ni repos ni cesse que Spatuliti n'eût ordonné vingt ou trente médecines dont il attendit l'évacuation avec la plus vive impatience; mais, hélas! rien n'opéra : l'avare estomac de Jackal, ne voulut jamais regorger le précieux bijou.

Le vieillard désespéré jura de se pendre ou de réussir, et voici comment il s'y prit pour sortir du plus grand embarras qu'il eût jamais rencontré. Il se rendit dans le cachot de Jackal, et lui dit d'un ton sentimental :

{Hu 210} « Mon garçon, je viens t'apprendre une mauvaise nouvelle.

— Laquelle, monsieur Robert?...

— Le docteur Spatulin a déclaré que jamais tu ne parviendrais à rendre le Robert.

— Monsieur Robert, je suis désespéré, dit le coquin en riant dans sa barbe.

— Avec d'autant plus de raison, reprit, l'intendant, que, ne remplissant pas les conditions du traité que monseigneur de Chanclos a fait avec toi, je vais être obligé de te livrer à la justice, qui te condamnera probablement à être roué.

— Roué! grand Dieu!....

— Mon cher, tu connais la loi? elle est positive.

— Ah, miséricorde!...

— Il y aurait bien un moyen de sauver {Hu 211} ta peau, mais je ne te ie propose pas; il faut du courage pour l'exécuter.

— Parlez, parlez?...

— Non, c'est inutile.

— De grâce?...

— Tu es trop poltron.

— Soyez sûr qu'il n'est rien que je ne fasse pour éviter la roue fatale....

— On dit ce supplice affreux, interrompit le malin Robert.

— Ah, monsieur Robert! ayez pitié d'un pauvre diable, et instruisez-moi de ce qu'il faut faire pour mériter ma liberté, et je suis prêt à tout, oui, à tout, ajouta Jackal avec un serment épouvantable, même à tuer mon père.

— Allons, je vois que tu es un brave coquin, dit l'intendant en cachant l'horreur que Jackal lui inspirait, et ce pour la gloire de la famille, car ce mobile était {Hu 212} l'unique but des actions du fidèle conseiller.

— Que dois-je faire, monsieur de Robert?...

— Ecoute, reprit le vieillard sans trop faire d'attention au de qui venait de lui être donné par le corbeau judiciaire; je vais t'ouvrir mon cœur. Tu sauras, mon garçon, que la famille de mon maître a le plus grand intérêt à ce que Villani meure avant que d'être mis entre les mains de la justice... Eh bien donc, si tu veux lui délivrer un passe-port pour l'autre monde, je te compterai mille pistoles, et ta liberté est au bout. Vois si le marché te convient!... »

Jackal ne se fit pas tirer l'oreille; il accepta, et promit bon compte de l'Italien; mais il fallait une occasion; Robert la fit naître. Sous prétexte de faire réparer le {:Hu 213} cachot de Villani, il mit ce dernier dans la même chambre que Jackal. Le clerc fut de parole, car, la première nuit de sa cohabitation, il assassina Villani tout doucettement.

Le conseiller intime de la maison Morvan agit alors d'une manière un peu turque. Il donna les mille pistoles d'or à Jackal; il lui donna de plus la clef des champs, mais en ayant soin de prévenir la maréchaussée, qui se mit à la poursuite de Jackal, et le conduisit ès prisons d'Autun, d'où il ne sortit que pour périr en place publique. Robert alors se fît délivrer le corps du criminel, et Spatulin en retira l'incroyable diamant.

« Je mourrai content, » s'écria l'intendant à cette vue si désirée...

Messieurs, vous trouverez peut-être la conduite de Robert tant soit peu {Hu 214} cathégorique; veuillez vous rappeler qu'il s'agissait de la gloire de son intendance, et que d'ailleurs Mathieu XLIV lui avait souvent répété l'épigraphe de ce chapitre :


Dolus an virtus quis in hoste requirat?....

Mathieu XLIV avait lu Virgile!....

CHAPITRE VII CONCLUSION


Variantes


Notes

  1. « Ruse ou vaillance, qui s'en enquerrait auprès d'un ennemi? » (Énéide, II, 390, traduction Jeanne Dion et Philippe Heuzé). Nous corrigeons le horte de {Hu} qui est une coquille pour hoste.