A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

[{Hu 5}] CHAPITRE PREMIER.

C'est une grande erreur de croire que le premier venu puisse aimer. Il faut, pour faire cette insigne folie, avoir beaucoup d'esprit, et en trouver autant dans ce qu'on aime... Il faut de plus deux âmes.... Mahomet a dit que les femmes n'en avaient pas. ....
                (ANONYME.)

QUE l'on se représente une façade magnifique: l'architecture y déploya toutes ses ressources, et l'homme toutes les magnificences de ses inventions. Sur une assise de trente pieds de haut, dont les pierres sont parfaitement bien jointes et polies, {Hu 6} s'élèvent vingt-quatre colonnes cannelées qui supportent une frise d'une admirable simplicité. Sa beauté, sa blancheur ne peuvent se comparer qu'à celles du front virginal d'une jeune fille..... Au fond de cette galerie aérienne sont des colonnes plates, et l'espace y est si bien ménagé, que le jour, l'air et l'œil les parcourent sans peine. Les architraves, les chapiteaux et les bas-reliefs sont d'un goût exquis. Le génie qui dicta l'arrangement du Parthenon a dirigé de ses propres mains la pose des pierres de ce temple. A droite et à gauche s'élèvent deux pavillons carrés parfaitement incorporés au bâtiment général; et au milieu, un magnifique portail, au-dessus duquel est sculpté un Apollon {Hu 7} conduisant son quadrige céleste: la présence de ce dieu semble annoncer que ce palais, trop grand pour la petitesse de l'homme, est la demeure des immortels. Tout augmente cette croyance: la pureté de l'air, l'éclat d'un ciel d'azur, et la majestueuse rapidité du fleuve, qui, après avoir parcouru l'empire, s'empresse d'en apporter l'hommage au maître de ce nouvel Olympe... Quant au dedans, nous soussignés écrivains pauvres, et peut-être pauvres écrivains, nous n'en parlerons pas, attendu que nous n'avons jamais eu l'honneur d'y être introduits. Nous n'en admirons pas moins l'immense travail que cet édifice a coûté à dix générations d'hommes et de bêtes. En effet, les fées et les génies, autrement dit les {Hu 8} surintendans et les ministres, (si tant est qu'on puisse leur donner ces noms, le dernier surtout), qui construisirent ce vaste monument, y consumèrent plus de trois cents ans de peines et de sueurs (de leurs gens s'entend): les ouvriers y furent employés au nombre de 91,912,500,095,258,912,349,781,239; ils mangèrent 258,945,989,578,959000,956,667,778,889,111122 de boisseaux de blé aux trois quarts avarié; plus, 359,105,905,920,597,810,009 de paquets de carottes, item 32 milliards de livres de vaches; quant au vin..... le fleuve coulait à cent pas d'eux. Les maçons y cassèrent loyalement pour trente millions de machines appartenant à l'état; pour ce qui est de leurs outils particuliers, ils n'en brisèrent que pour {Hu 9} vingt-sept livres dix sous..... Cette imposante bâtisse n'est, du reste, qu'un monument funéraire, car il y est mort une foule de monde, soit en creusant les fondemens, soit en élevant les échafaudages, soit sous le bâton des chefs, soit de faim, de soif, de froid, de chaud, d'apoplexie, d'épilepsie, de la pépie et du farcin.

Ce que la postérité aura le plus de peine à croire, c'est que ce Carbet royal n'a coûté que soixante milliards environ, lesquels soixante milliards furent acquittés scrupuleusement et sans révolte aucune, par le plus spirituel des peuples du monde. Cet amas de pierres a, du reste, vu bien des choses, dont quelques-unes sont bonnes à dire, et beaucoup à cacher. Il a été souillé par {Hu 10} les visites de vingt millions de menteurs, flatteurs, nous voulons dire de courtisans; pour ce qui est des courtisanes, multipliez le nombre des courtisanes 1 par le chiffre 9, et vous approcherez... Le nombre des dupes qui se pressèrent dans son enceinte s'élève à cinquante millions; celui des coquins, à 49 millions et,... il n'y eut que trente-deux honnêtes gens!... encore vingt-cinq d'entre eux, victimes de leurs vertus, en furent-ils ignominieusement bannis!...... Ce chef-d'œuvre du génie des hommes, cette somptueuse preuve de toutes leurs misères vivra-t-elle?..... nous l'ignorons... L'imporiant pour nous, c'est qu'elle existait en 1788, et que notre héroïne demeurait alors à ce {Hu 11} palais extraordinaire.... quand nous disons à, c'est contre.

Cher lecteur!...... nous aimons beaucoup les lecteurs, mais plus particulièrement ceux qui, au lieu de nous louer (locare), nous achètent. Nous ne vous ferons pas l'injure de croire que, d'après notre description détaillée, vous soyez à chercher le nom de ce palais... Cependant, dans le cas où nous aurions été obscurs, car nous sommes trop polis pour accuser votre perspicacité, nous vous invitons, lorsque votre ménagère, laide ou jolie, vous aura fait prendre... votre café, ou toute autre chose, que vous aurez l'estomac garni, le ventre libre, les pieds chauds et les idées nettes, à déboucher, par tel chemin que ce soit, sur la place {Hu 12} Saint-Germain-l'Auxerrois, en ayant toutefois la précaution de lever fièrement la tête et d'ouvrir les yeux. Quand vous aurez vu et reconnu le Louvre, baissez un peu cette tête altière, et vous apercevrez, contre le grand guichet à main gauche, un petit tonneau!... telle est la demeure de Fanchette.

Cette habitation n'a coûté qu'une journée de travail à Jean Matigot, rue de la Verrerie, n.° 64. Il l'a fabriquée entre son déjeuner et son dîner. On l'a payée six francs, et l'on ne prit la sueur de personne pour les solder. On n'y a cassé aucun outil. Aucune créature n'a péri, si ce n'est un pauvre ver que la doloire a écrasé. Quoi qu'il en soit, ce tonneau diogénique contient aussi bien son homme {Hu 13} que le Louvre, car il a six pieds de haut, et neuf de circonférence; il contient même en sus un fauteuil vermoulu qui vient de la vente du premier conseiller clerc qu'il y eût au parlement de Paris; on y trouve encore des poches qui renferment des bas troués, du fil, des aiguilles à tricoter, et il est recouvert d'un taffetas noir, jadis blanc moiré, restes de la robe qu'avait mademoiselle de la Vallière le jour.... ou la nuit où Louis XIV.... Mais, chut! gardons les secrets de l'état; la Force vaut bien feue la Bastille.

Cette modeste maison se trouve là comme une violette près d'un cèdre. Jamais aucun de ceux qui habitèrent le Louvre n'eut l'âme aussi tranquille queFanchette, quoiqu'elle {Hu 14} ne se connût sur la terre ni père ni mère, parchemins, fortune, et autres conséquences de la vie sociale. Elle était gaie... partant pauvre!.... Pauvre!..., non, car elle payait un franc de capitation pour des objets qui en valaient plus de cent mille: à savoir, une jolie taille, des bras ronds et potelés, deux mains dont les doigts effilés et mignons finissaient par une substance cornée colorée comme une feuille de rose; des pieds qui n'avaient que deux pouces de large, charmant indice!... item, deux petits seins rondelets fermes et bien séparés, qui commençaient à grossir, s'embellir et frémir; enfin sa bouche était une grenade; son œil, une étoile; ses dents, des perles; sa joue, une pêche; chaque geste, une {Hu 15} grâce; son ensemble, un enchantement.

N'allez pas vous enflammer, et croire qu'elle fût parfaite: son joli petit nez n'était pas tout-à-fàit aquilin; ses sourcils, arcs parfaits, malheureusement un peu trop touffus, donnaient à sa physionomie une expression de fierté qui aurait fort bien convenu à tout autre qu'à un pauvre enfant trouvé; décidément, ses yeux noirs étaient trop grands, et les cils trop longs en amortissaient l'éclat, presque humide... Ces énormes défauts n'étaient rien en comparaison de celui que nous allons signaler: oui, belle Fanchette, nous le dirons, vous vous portiez trop bien, et votre fraîcheur, fille de la pauvreté et de la vertu, vous empêchait de posséder {Hu 16} ce teint blafard apanage des filles de qualité, et décoré par leurs soupirans du nom d'intéressante pâleur, inévitable produit des nuits employées au bal, aux wauxhalls, aux concerts et à mille autres amusemens que vous ne connaissiez pas.

A présent c'est votre faute, aimable lecteur, si vous n'apercevez pas Fanchette travaillant dans son tonneau, l'œil pudiquement baissé, et le relevant avec grâce pour lorgner, involontairement sans doute, chaque beau cavalier qui venait à passer sous le guichet du Louvre. On était en juin, et tous les négocians d'alors avaient daté leurs lettres du 27; trois heures sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois pour {Hu 17} annoncer les vêpres. Très-peu de monde s'y rendait, attendu qu'il avait plu toute la journée, et vous savez les résultats d'une pluie à Paris.

Depuis deux minutes Fanchette, l'œil fixé sur la rue des Prêtres, suivait avec curiosité les mouvemens d'un assez beau jeune homme habillé tout en noir, et qui semblait se diriger vers sa boutique. A voir la précaution avec laquelle il posait, sur chaque pavé saillant, un pied fort proprement chaussé, on eût dit qu'il marchait sur des charbons ardens, à l'instar de je ne sais quel saint. A force de manœuvres savantes, le jeune homme parvint à traverser l'océan de boue qui couvrait la place, et son génie s'exerçait à passer le {Hu 18} ruisseau, lorsqu'une voix criarde l'arrêta au milieu du saut gracieux qu'il méditait. Cette voix partait du gosier d'une créature haute de quatre pieds neuf pouces, à figure de fouine, à jambes de cerf, et à échine crottée! oh mais crottée!... elle portait un sac à procès qui la couvrait presque tout entière... Cette créature avait nom Courottin, et était nègre, c'est-à-dire petit clerc de procureur.

« Monsieur Vaillant!... monsieur Vaillant!... on vous attend au palais!... c'est l'affaire de monseigneur le duc de Parthenay !... voici le dossier!... »

En pronçant ces paroles d'une voix clairette, Courottin agitait le dossier qu'il avait tiré de son énorme sac; ce mouvement fut exécuté avec tout {Hu 19} l'orgueil d'un jeune conscrit portant un vieux drapeau.

A ces cris, le maître-clerc, car c'en était un, se retourne, fait un geste impératif, et saute légèrement le ruisseau pour s'avancer vers le tonneau, qu'il assiégeait de ses regards. A mesure qu'il approche, le teint de Fanchette s'anime, sa respiration est plus vive, son fichu est agité, et cependant elle n'a pas d'amour!... vous voyez qu'elle est coupable de coquetterie, de légèreté, de vanité, d'imprudence et de faiblesse, tous défauts qui se tiennent par la main.

« Bonjour, mademoiselle Fanchette, dit le clerc d'une voix doucereuse et presque tremblante.

— Bonjour, monsieur Vaillant, {Hu 20} répondit-elle, embarrassée par les regards avides du jeune homme.

— Je vous apporte de l'ouvrage.

— Encore !... Ah! vous êtes une bonne pratique...

— Tenez, voici des bas.

— Mais ils sont presque neufs! ce serait dommage!...

— Ah, Fanchette! dit le clerc en cherchant à lui prendre la main, jamais un bas neuf ne m'a été si doux à la jambe que ceux raccommodés par vous.

— Comment cela se fait-il? dit Fanchette en riant.

— Je l'ignore; mais ce que je sais, c'est que vos mains laissent une suavité à tout ce qu'elles ont touché!...

— Ah, monsieur! mes mains!... » Et alors la jeune fille, rouge comme {Hu 21} une cerise, cacha sous son tablier ses jolis petits doigts noircis par la laine qu'elle avait employée.

Le clerc voyant ce mouvement de vanité, crut ses affaires en bon chemin; en conséquence, il allait hasarder un geste familier qui ne manquait pas d'une certaine éloquence, lorsqu'un bonjour, Fanchette, sorti de la profondeur d'une vaste poitrine, le fit rester in statu quo, c'est-à-dire ses dix doigts à un demi-pied du caraco de Fanchette.

Le clerc, désappointé, se retournant vers l'importune basse-taille, aperçut un grand garçon de cinq pieds dix pouces (vieux style), gros, brun, frais, réjoui, ne doutant de rien; et certes, il avait bien raison, car ses formes athlétiques annonçaient {Hu 22} la puissance de renouveler le plus difficile des douze travaux d'Hercule; or, si vous vous reportez en 1788, temps où les femmes.... sensibles étaient beaucoup dans l'état, vous conviendrez que Jean Louis devait marcher tête levée.

Les forces du fils d'Alcmène ne furent pas le seul don que la nature prodigue versa sur cet être privilégié. Jean Louis y joignait encore une rare perspicacité; aussi devina-t-il de suite tout ce que l'âme cléricale de Vaillant renfermait de désirs a. Un charbonnier n'aime pas plus qu'un duc le rival qui veut lui souffler sa maîtresse, et il s'en venge quand et comme il le peut: c'est pourquoi Jean Louis, frappant de son large pied la boue qui se trouvait {Hu 23} à côté de Fanchette, en couvrit totalement le beau clerc; mais, désarmé par son air piteux, il arrêta le cours de ses vengeances, en raffermissant sur sa tête le sac de charbon qu'il déversait déjà sur le chef de son rival, et, lançant un sourire d'intelligence à sa belle, il s'écria, avec le gros rire du peuple: « A ce soir, Fanchette... » Là-dessus il disparut, et les voûtes du Louvre retentirent long-temps encore des éclats de sa voix.

Le clerc abasourdi n'osait plus regarder la jolie ravaudeuse; il se figurait que la boue qui couvrait son bel habit lui avait enlevé tout son mérite, en le faisant paraître ridicule. Il voulut battre en retraite, sentant que, dans sa position, c'était la seule {Hu 24} chose qu'il eût à faire. Il allait exécuter cette manœuvre, lorsque Fanchette détachant son tablier, le lui présenta d'un air moitié compatissant, moitié railleur.

« Tenez, mon pauvre monsieur Vaillant, essuyez-vous. Je suis bien fâchée de la maladresse de Jean Louis.

— C'est donc Jean Louis que ce brutal se nomme? Comment se fait-il, ajouta le clerc, qu'une fille aimable comme vous connaisse un homme de cette espèce!....

— C'est mon prétendu! le fils de M. Granivel, ce riche charbonnier!...

— Granivel!... un charbonnier!... ah, mademoiselle Fanchette?... »

L'air de dédain du beau clerc fit un tort incroyable à Jean Louis dans l'esprit {Hu 25} de la jeune fille, elle eut la misérable vanité de rougir de son amant, et la seule défense qu'elle pût opposer, fut de dire d'un air embarrassé:

« Il est pourtant bien connu sur le port!....

— Connu!.... reprit le clerc.

— Connu! répéta Courottin, qui composa sa figure sur celle de son chef, en lui présentant l'inévitable dossier... Je ne le connais pas, moi qui connais tout le quartier, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus comme il faut. Par exemple, la riche fruitière qui fournit le dessert de madame, la vieille marchande de papier timbré, l'huissier, les recors et le greffier du commissaire.... même un peu le commissaire!...

— Vous voyez?... dit Vaillant à {Hu 26} Fanchette d'un air de triomphe, vous voyez?.... » Là-dessus le clerc prit un air de dignité, en ajoutant: « Mademoiselle, mes bas pour sept heures.... » Arrachant alors le dossier des mains du respectueux Courottin, il courut au palais.

« Pour sept heures! répéta Fanchette.

— Il le faut bien, dit alors Courottin, devenu plus expansif par la disparition de son chef, il le faut bien, à moins qu'il n'aille à la soirée jambes nues comme les cannibales, car il n'a que trois paires de bas de soie, une sale, une à ses pieds, et l'autre dans vos jolies petites menottes!...

— Et de quelle soirée est-il prié? demanda la curieuse Fanchette...

— Comment! vous ignorez.... {Hu 27} s'écria le clerc malin, lorsque depuis un mois tout le quartier a été mis en rumeur pour fournir à maître Plaidanon les cinquante biscuits, les vingt-cinq glaces et le thé de la Chine que j'ai vu fabriquer ce matin avec du vulnéraire suisse, chez ce gros confiseur du coin.

— Ah!.... c'est chez vous!.... je voudrais bien voir cela, et vous aussi, n'est-ce pas?....

— Quant à moi, je suis invité.... je puis aller partout, au salon même Il est vrai qu'il faut qu'on m'appelle; mais j'ai fait élection de domicile à la cuisine....

— Vous devez être bien heureux de voir tout ce monde-là!...

— Il ne tient qu'à vous de partager {Hu 28} ce bonheur!... Je vous offre ma protection.... je n'ai qu'à dire un mot à Justine, et vous entrerez....

— C'est bien vous, vraiment, qui me rendriez un bon office? N'avez-vous pas dit tout-à-1'heure que mon père n'était pas connu dans le quartier? Fi! que c'est vilain de renier un homme qui nous oblige!... Va-t-on harceler votre vieille mère pour la voie de charbon qu'elle doit?....

— Comment se fait-il que vous qui avez tant d'esprit, mademoiselle Fanchette, vous soyez encore à comprendre que je suis obligé, par état et par prudence, d'être l'écho de mon chef?... Il avait cent fois tort... je devais lui donner raison..... Cela n'empêche pas que je ne respecte infiniment M. Granivel, dont les deux {Hu 29} rives de la Seine connaissent les bateaux et la probité.

— Vous nagez donc toujours entre deux eaux?

— Ecoutez donc, mademoiselle Fanchette, le poisson ne peut vivre que comme ça... Au surplus, il s'agit de M. Vaillant; ne perdez pas votre temps; vous l'avez entendu, il lui faut ses bas pour sept heures; n'oubliez pas de les apporter, si vous avez pitié de mes jambes; elles ont arpenté tout Paris.... Adieu, mademoiselle.

— Eh bien! ce thé que vous deviez me faire voir?...

— Un Courottin n'a que sa parole, dit noblement le clerc; présentez-vous à Justine, et vous entrerez; {Hu 30} je m'en vais lui en glisser deux mots... Adieu, mignonne.... »

Là-dessus le chat judiciaire reprit sa course, sans s'inquiéter des ruisseaux, et en trois minutes il fut chez maître Plaidanon.

Fanchette se mit à l'ouvrage, et comme M. Vaillant ne lui avait pas donné beaucoup d'occupation, elle eut bientôt terminé; alors elle s'achemina vers la demeure de maître Plaidanon.

Comme elle montait l'escalier, un furet dont les naturalistes ont oublié le nom dans leur nomenclature, Courottin, en un mot, s'y trouva; en un clin d'œil il lui sourit, la guide, la présente à Justine, et la recommande avec un ton et des manières qui prouvaient que la femme-de-chambre {Hu 31} n'avait rien à lui refuser. O bienheureux Courottin! .... car Justine était la perle des soubrettes; elle avait l'œil fripon (ne vous y trompez pas, lecteur, fripon est ici le mot honnête), la mutinerie peinte sur la figure, l'oreille fine, le pied léger, le cœur idem.... bonne fille du reste!... Néanmoins, nous devons dire que depuis quinze jours qu'elle avait distingué Courottin, elle lui était fidèle; cette fidélité datait du moment où elle reconnut en ce dernier une grande dose de philosophie, beaucoup d'adresse, d'ordre et d'ambition) qualités dont la réunion produit le phénix des maris.... Aussi Justine pensait-elle au sacrement tant de fois oublié!...

Par toutes ces raisons que nous {Hu 32} venons de vous détailler, la recommandation du petit clerc fît obtenir sans peine à Fanchette la permission de voir le beau monde qui devait se rendre le soir même chez le procureur. La prudente Justine eut en outre un motif particulier d'intérêt à combler les désirs de la curieuse Fanchette. Elle allait se trouver surchargée d'une foule de soins qu'elle imagina de faire partager à la ravaudeuse.

Pendant que cette dernière cause et promet tout ce que l'on veut, le temps se passe, et le robuste Jean Louis arrive au guichet du Louvre, pour enlever, selon son habitude, la maison portative de sa belle. Il cherche en vain celle-ci; la place est déserte, et le tonneau vide. Le {Hu 33} brave jeune homme, loin d'accuser Fanchette, s'adresse des reproches sur l'heure avancée à laquelle il arrive. Il est juste de convenir qu'il ne fut pas verbeux; deux ou trois sacrebleus firent les principaux frais de son discours.

Ayant dit, Jean Louis s'empare de la maison de Fanchette, et prend en toute hâte le chemin du logis paternel. Lecteurs, si vous le permettez, nous courrons avec lui.

  CHAPITRE II


Variantes

  1. desirs {Hu} (nous corrigeons)

Notes

  1. courtisanes, coquille, il faut lire courtisans.