A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

{Hu 34} CHAPITRE II.

............... Quelle douceur extrême
De se voir caressé d'une épouse qu'on aime!
De s'entendre appeler petit cœur ou mon bon!
De voir autour de soi croître dans sa maison,
Sous les paisibles lois d'une agréable mère,
Des petits citoyens dont on se croit le père!
        (BOILEAU, Satire X.)

«AU diable ma dernière pratique, disait Jean Louis en arpentant lestement les quais, le tonneau de Fanchette sur l'épaule, elle est cause que je suis arrivé à huit heures au Louvre... Lasse de m'attendre, Fanchette s'en sera retournée seule à la maison.... Maugrebleu! j'avais tant de choses à lui dire seul à seul!.... d'autant mieux que mon père {Hu 35} barguigne pour nous marier; il dit qu'elle n'a rien et n'est rien... Heureusement l'oncle Barnabe est de notre bord; c'est, comme on dit, un savant, un philosophe, et j'espère... »

Il serait trop long, ami lecteur, de vous raconter tous les châteaux en Espagne que le bon Jean Louis bâtissait tout le long de la rivière, pour peu que vous ayez aimé, vous devez vous en faire une idée assez approximative... Tout en rêvant, Jean Louis est arrivé en vue de la maison paternelle; il aperçoit la petite fenêtre de la petite chambre de Fanchette: Elle est là, se dit-il, occupée à mettre en ordre le travail de la journée ... il me semble la voir assise entre son armoire et sa couchette.... sa couchette! ah! quand {Hu 36} pourrai-je!... » La maison de bois de Fanchette ne pesait pas une plume en ce moment sur le dos de Jean Louis; son pied touche à peine la terre; il court, vole, se précipite, et tombe comme la foudre devant son père et l'oncle Barnabé, qui tous deux, assis près d'une longue table, sablaient, en attendant l'heure du souper, d'excellent vin à douze sous la pinte. La figure extrêmement animée du jeune homme, son œil brillant, sa respiration haletante, firent croire aux deux vieillards qu'un malheur venait d'arriver; ensemble ils eurent la même pensée, ensemble ils s'écrièrent:

« Jean Louis, qu'est devenue Fanchette?...

— Fanchette!... mais elle est ici, je pense!...

{Hu 37} — Nous ne l'avons point encore vue!...

— Quoi! mon père.... quoi! mon oncle....

— Serait-elle perdue?... enlevée?...

— Enlevée! » s'écria Jean Louis, et la jalousie pénétra dans son cœur: rapide comme le feu, elle le parcourt et le brûle; son imagination se reporte en arrière; il voit le clerc près du tonneau de Fanchette, il se rappelle ses regards, il interprète leur langage, et s'écrie: « Malheur à lui!... » puis, bondissant comme un jeune lion furieux, il s'élance... En vain le père Granivel et l'oncle Barnabé jurent, tempêtent ou essaient de parler raison, rien ne peut retenir le bouillant jeune homme; il part l'éclair dans l'œil, la vengeance dans {Hu 38} le cœur.... Tout-à-coup la porte s'ouvre, Fanchette paraît, et sa présence fait plus que les cris et la philosophie des vieillards. Jean Louis a vu sa bien-aimée; il se précipite, la presse dans ses bras, et avant qu'elle ait le temps de se reconnaître, il lui donne un gros baiser bien bruyant, puis va tranquillement reprendre sa place accoutumée.

A la vue du transport de son fils, le père Granivel hocha la tête en signe de mécontentement. « Hum, frère, dit-il en regardant Barnabé, un des plus ardens disciples de Pyrrhon.

— Tout est dans la nature, répondit le philosophe.

— C'est possible, frère; en attendant, cela n'en est pas plus gai. » Se tournant alors vers Fanchette, le {Hu 39} père Granivel lui demanda assez brusquement pourquoi elle rentrait si tard.

« Je sors de chez M. le procureur Plaidanon, où j'ai été reporter un ouvrage extrêmement pressé.

— Il fallait qu'il le fût bien, dit Jean Louis avec curiosité.

— Oh! je t'en réponds, reprit la jeune fille en allant s'asseoir à côté de son amoureux; figure-toi, mon cher Louis, qu'il y a ce soir chez M. Plaidanon bal, concert, que sais-je?... il s'y trouvera une foule de belles dames et de beaux messieurs.... Les clercs de la maison ne veulent le céder à personne, et c'est pour cela que je suis allée porter leurs bas de soie auxquels il y avait quelques points à faire... Mais {Hu 40} ce n'est pas tout, ajouta Fanchette à voix basse, j'ai vu mademoiselle Justine, la femme-de-chambre de madame, et elle m'a invitée à venir voir la fête; si tu pouvais obtenir de ton père la permission de m'y conduire, ah! mon cher Jean Louis, combien je t'aimerais!...

— Fanchette, ne m'aimerais-tu que pour cela? dit le jeune homme d'un air de reproche.

— Je veux dire, reprit la coquette un peu honteuse, que tu me ferais bien plaisir.

— Il suffit.... Père, j'ai une grâce à te demander....

— Parle, garçon, et s'il dépend de moi....

— Oh! mon Dieu, père, de toi seul.... Fanchette a été invitée par {Hu 41} mademoiselle Justine à voir la fête que donne madame Plaidanon; elle grille d'y aller, et je me jeterais dans le feu pour l'y conduire, père, accorde-m'en la permission.

— Fanchette, et toujours Fanchette, dit le bonhomme à voix basse en se tournant vers Barnabé: cet enfant-là ne pense qu'à elle.... Pourquoi veux-tu aller là, petite? ajouta-t-il en s'adressant à la jeune fille, qui, le cœur tremblant d'émoi, attendait en silence le résultat de la demande de Jean Louis....

— Eh mais, père Granivel, pour voir....

— Voir quoi?...

— Voir danser, donc.

— Au diable la danse; c'est la perte des jeunes filles!

{Hu 42} — Frère, dit alors le pyrrhonien en posant sur la table ses lunettes et le livre qu'il tenait à la main, tu as tort de maudire la danse; il y a du bon dans le plus mauvais, et il y a du mauvais dans le meilleur.

» Songe que si la danse a fait chopper plus d'une âme, elle a servi à redresser plus d'un corps. Les Juifs ont dansé devant le veau d'or, j'en conviens, mais David a dansé pareillement devant l'arche du Seigneur. Frère, il faut s'abstenir de prononcer non liquet.

— Tu peux avoir raison, frère; mais dis-moi, je te prie, ce que Fanchette et mon fils iront faire chez M. Plaidanon?...

— Je l'ignore.

— Quelle figure auront-ils au {Hu 43} milieu de tout ce beau monde avec leurs habits de pauvres diables?...

— O! père! s'écria Jean Louis, je vous jure que Fanchette sera bien partout, surtout avec son joli déshabillé blanc et son tablier noir.

— Je ne les ai encore mis que deux fois, ajouta la jeune fille avec un petit air fier, et tout le monde assure qu'ils ne me vont pas mal.

— Mais enfin, vous gênerez les gens....

— Au contraire, père Granivel, dit Fanchette, mademoiselle Justine m'a répété que je lui rendrais un grand service en venant ce soir.

— Eh! comment cela?...

— Ah, dame! parce qu'elle aura besoin de quelqu'un pour l'aider à {Hu 44} porter des rafraîchissemens aux danseurs.

— Et c'est pour faire le métier de valet que tu veux que Jean Louis aille avec toi?... Fi, Fanchette! je te croyais plus de cœur....

— Mais, père Granivel....

— Non, mamzelle, non, vous dis-je, jamais je ne souffrirai que mon garçon s'abaisse à servir qui que ce soit. Corbleu! un laquais n'est pas un homme.

— Que dis-tu là, frère, s'écria Barnabé à cette proposition mal sonnante pour ses oreilles pyrrhoniennes, un laquais n'est pas homme?... Per sapientiam, je soutiens qu'il possède tout ce qui caractérise cet animal. Il a, comme lui, deux pieds, deux bras, une tête et un nez;.... {Hu 45} comme lui, il mange et boit; comme lui, il pleure, rit, souffre et meurt!... que faut-il de plus?....

— Ce n'est pas tout d'être homme, il faut encore n'être pas méprisable.

— Eh! qu'a donc de méprisable la créature humaine qui se voue à la peine et à la douleur, pour semer de fleurs la vie des heureux de la société?... Quoi! parce qu'un homme me donnera mes gants et mon chapeau quand je sors; une assiette et un verre quand je suis à table; qu'il me brossera, essuiera, habillera, décrottera, ennuiera, actions parfaitement innocentes en elles-mêmes, et que le plus riche et le plus noble a fait cent fois dans sa vie, cet homme sera méprisable? Non, {Hu 46} mon frère, une telle proposition ne peut se soutenir. Je te le répète, non liquet.

— Cependant, frère Barnabé...

— Je conviens, reprit l'infatigable discoureur, qu'un homme qui sacrifie sa liberté pour quelques pièces d'un métal jaunâtre, métal vil et inutile en lui-même, quoique cependant fort nécessaire à cause de sa valeur représentative; je conviens, dis-je, qu'un pareil homme dégrade en quelque sorte ce qu'il y a de divin dans sa nature; de là je conclus, et je dis....

— Tu conclus, et tu dis, frère?...

— Qu'il y a du pour et du contre dans ceci, comme dans tout; et que le plus sage est de s'abstenir de prononcer non liquet.

{Hu 47} — Ainsi, frère, tu es d'avis de laisser aller ces jeunes gens?

— Il y a du pour!...

— Oublies-tu qu'ils sont amoureux? reprit le père Granivel à voix basse....

— Il y a du contre! mais leur amour ne change rien à l'affaire.

— Non, mais il peut diablement l'embrouiller; songe donc que deux jeunes gens qui courent la nuit les bals et qui s'aiment, peuvent fort bien....

— Certainement; cela est dans la nature.

— Mais alors comment remédier à ce malheur?... comment me débarrasser des inquiétudes que cette petite Fanchette me cause?....

— En la mariant à Jean Louis....

{Hu 48} — Mais, frère, elle n'a rien.

— Ils s'aiment.

— C'est une fille trouvée.

— Aimerais-tu mieux que ce fût une fille perdue?...

— Dieu m'est témoin....

— Allons, frère, rends ces jeunes gens heureux.

— J'y penserai... »

Toute cette conversation entre les deux frères s'était tenue à voix basse. Cependant, comme les amoureux ont l'oreille fine. Jean Louis et Fanchette n'en perdirent pas un mot. Or, Jean Louis, se voyant soutenu par son oncle, résolut de profiter de l'occasion pour donner gain de cause à son amour. Il s'empressa donc de relever le j'y penserai de son père.

{Hu 49} « Cher père, s'écria-t-il en serrant sa main dans les siennes, il ne t'en coûtera pas davantage pour y penser de suite; vois, Fanchette et moi nous nous aimons, et ne pouvons vivre l'un sans l'autre. Si tu nous sépares, le désespoir me prend; j'abandonne le charbon; je m'engage dans un régiment, et je me fais tuer à la première bataille.... Si, au contraire, tu nous maries, j'aurai si bon cœur à l'ouvrage, que je te promets de devenir avant dix ans d'ici un des premiers charbonniers de Paris.... Allons, père, rends-nous heureux?

— Oui, bon petit père, ajouta la jeune fille en caressant le menton du vieillard de sa jolie main potelée.

— Petite futée! dit le bon homme à moitié vaincu... quoi! Jean Louis, {Hu 50} tu veux absolument épouser?... songe donc, garçon, que le mariage....

— Est la plus agréable cérémonie... n'est-il pas vrai, Fanchette?... »

Fanchette ne répondit rien: sa charmante figure, couverte en ce moment d'un léger et brillant incarnat, parlait pour elle.

« N'est-il pas vrai, mon oncle? » répéta Jean Louis en s'adressant au philosophe Barnabé, dont il espérait que la logique allait se déployer en sa faveur.

— Je conviens, mon neveu, dit le pyrrhonien, déposant encore son livre, et en se hâtant de prendre la parole, chose qu'il ne manquait jamais de faire aussitôt qu'il en trouvait l'occasion, je conviens que le mariage est un état fort désirable. {Hu 51} En effet, rien n'est plus charmant que de trouver, quand on rentre chez soi, un visage qui vous sourit, au lieu de visage de bois, ce qui arrive lorsque l'on est garçon. On cause, on folâtre avec une femme aimable, puis l'on s'endort sur le coussin le plus doux que nous ait fait la nature.... On se voit renaître dans les fruits de ses amours; enfin, l'on est deux à partager la peine et la douleur. Ergo, je crois que le mariage est une institution délicieuse et consolante.

— Vous croyez bien, mon oncle, s'écria Jean Louis, et jamais je ne vous vis si éloquent.

— Cependant, reprit le digne élève de Pyrrhon, quand je viens à penser que la nature n'a rien fait de pareil; {Hu 52} que par conséquent les caractères sont tous discordans; qu'en général les femmes sont capricieuses et d'une imagination très-mobile; qu'en outre elles ont un principe irritant, irritable et irrité d'une espèce extraordinaire qui les domine, entraîne, subjugue; et qu'alors elles nous tourmentent, se chagrinent et nous trompent (ce n'est pas leur faute, mais enfin nous sommes.... trompés); alors, dis-je, le bonheur en ménage devient une pierre philosophale très-rare à trouver; c'est pourquoi je ne conseillerai à personne de se marier; non pas tout-à-fait à cause des suites plus ou moins fâcheuses de l'hymen, mais parce que les raisons étant égales pour ou {Hu 53} contre..... non liquet; il faut s'abstenir, comme l'âne de Buridan.

— Mais, mon oncle, s'il m'est impossible de m'abstenir?...

— Est-ce prouvé?...

— Mon Dieu! tout autant qu'il est vrai que vous avez besoin de manger quand vous sentez la faim.

— Bravo! Jean Louis, s'écria le pyrrhonien, voilà un argument. Toutefois rien ne me serait plus facile que de le détruire par un autre.... Mais non, je veux te laisser la gloire de la discussion, et je me rends.... Allons, frère, imite-moi, et joins les mains de ces enfans. »

La menace de Barnabé avait effrayé Jean Louis; mais l'embarras de l'honnête philosophe, autant que l'amitié qu'il portait à son neveu, {Hu 54} arrêtèrent le torrent de son éloquence. A peine eut-il fini l'exhortation fraternelle, que Jean Louis et Fanchette furent aux genoux du père Granivel. Il y avait tant d'amour et de bonheur dans leurs regards, tant de respect filial et de recueillement dans leur maintien, que le bon homme ne put s'empêcher de leur donner sa bénédiction paternelle.

« Elle est donc à moi! s'écria Jean Louis avec un transport de joie difficile à décrire; ah, père! tu me donnes une seconde fois la vie!... » En parlant ainsi, le jeune homme se mit à sauter et à courir par la chambre, en tenant dans ses bras sa jolie fiancée. En vain le père Granivel criait-il à son fils de se calmer; en vain le pyrrhonien soutenait-il que la {Hu 55} modération a est la vertu des sages, l'infatigable Jean Louis aurait dansé jusqu'au lendemain matin, si Fanchette ne se fût avisée de lui dire avec sa douce voix flûtée: « Mon ami, tu m'étouffes!... » A ces mots, le délire du jeune homme cesse comme par enchantement; il s'arrête, et va poser doucement sa future sur les genoux du père Granivel. La curieuse Fanchette, qui ne perdait pas la tête, profita du calme survenu pour glisser ces mots à l'oreille de Jean Louis: « Mon ami, et le bal?... »

La permission si ardemment désirée fut demandée et obtenue, et nos amans coururent s'habiller.

Pendant que Fanchette pensant au bal, aux belles dames et aux beaux messieurs, et Jean Louis à certaines {Hu 56} choses qui valaient bien cela pour le moins, passaient, l'un son caraco blanc, et l'autre sa belle veste, les deux frères s'entretenaient de la nécessité de conclure promptement le mariage des jeunes gens, afin de ramener la tranquilité dans la maison. L'oncle Barnabé ouvrit un avis qui fut goûté. Ce fut d'aller de suite trouver le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, pour aviser avec lui au moyens prompts et décens de mettre une jolie fille dans les bras d'un homme, et cela par devant la sainte église catholique, apostolique et romaine; témoin qui rajuste à juste prix l'honneur et la vertu des femmes et des filles.

Comme cette résolution venait d'être arrêtée à l'unanimité, {Hu 57} Fanchette et Jean Louis parurent dans leurs atours. Le père Granivel, en apercevant le charmant minois de Fanchette, fut de l'avis de son fils, c'est-à-dire autant que ses soixante-neuf ans le permettaient. Quant à l'oncle Barnabé, il ne fut de l'avis de personne, attendu qu'il y avait autant d'arguement pour que contre. Quoi qu'il en soit, chacun est de la meilleure humeur du monde. On sort, on ferme la porte, et l'on chemine, les amans en sautillant, et les papas en bavardant; chaque âge a ses plaisirs..... Arrivés à laporte du curé, on souhaite tout haut beaucoup de plaisir et de biscuits à Fanchette; tout bas quelques baisers à Jean Louis, et l'on entre chez le ministre du seigneur.

{Hu 58} L'honnête curé soupait, eet sa gouvernante et lui étaient alors entre la poire et le fromage... « C'est le bon moment, se dit Barnabé; entrons en matière....

— Monsieur le curé, nous venons, mon frère et moi, pour un mariage...

— Fait? interrompit brusquement le curé.

— Non, monsieur, à faire.

— Donnez-vous la peine de vous asseoir.

— Monsieur le curé, mon frère, que voilà, est un riche charbonnier qui ne regarde pas à quelques écus...

— Un riche charbonnier!.... s'écria le curé... Madame Paradis, offrez à ces messieurs un verre de mon vin de Roussillon... Messieurs, faites-moi l'honneur....

{Hu 59} — Avec plaisir, monsieur le curé. Excellent, sur ma parole.

— Excellent, frère!...

— Un riche charbonnier qui ne regardera pas à quelques écus de plus ou de moins. S'il est possible d'avancer le mariage de son fils unique, charmant garçon, qui sait déjà ce que c'est qu'un argument!...

— Et qui porte neuf cents 1 sur ses épaules, ajouta le père Granivel d'un air tant soit peu orgueilleux.

— Or donc, monsieur le curé, reprit Barnabé, mon neveu est amoureux de la plus jolie fille qui soit à {Hu 60} cent lieues à la ronde, et nous voulons la lui donner le plus tôt possible....

— Rien n'est plus aisé, messieurs... Le père et la mère sont d'accord avec vous?....

— Je vous promets que nous avons eu aucune difficulté avec eux... 2

— Je l'aurais parié....

— Attendu que la future de mon neveu n'a ni père ni mère.

— Elle est donc orpheline?....

— Nous l'ignorons.

— Serait-elle illégitime?... Et la figure du prêtre se rembrunit.

— Je n'en sais pas davantage.

— Qu'est-elle donc?...

— Un enfant trouvé.... Combien de jours et d'argent nous demandez-vous pour la marier à mon neveu?...

{Hu 61} — C'est selon... Voulez-vous qu'on les marie décemment? 3...

— Certes.

— Achetez-vous des bans?...

— Nous acheterons tout ce qu'il faudra.

— Alors il vous en coûtera cent vingt francs.

— Cent ving francs! s'écria le père Granivel; je n'en ai payé que vingt-cinq pour mon mariage.

— C'est possible!.... mais alors c'était un mariage comme on en voit tant.

— Dites comme on en voit peu; car je puis me vanter....

— Vous avez beau dire, on ne vous a fourni ni poële, ni coussin, ni cierges, ni grand-autel, ni chantre, ni serpent 4, ni sacristain, ni {Hu 62} bedeau, ni enfans de chœur, ni curé, enfin.... vous avez été marié par un prêtre du commun des martyres; et à quelle paroisse encore?....

— Saint-Jean de Latran.

— C'est cela même, un saint apocryphe 5, une paroisse borgne..... tandis que celle de Saint-Germain-l'Auxerrois.... —

Le curé avait mis tant de chaleur dans l'énumération des pompes de sa paroisse, et tant d'énergie dan sles louanges de Saint-Germain, que le père Granivel abasourdi crut qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à exhiber les quarante écus demandés. Il allait les offrir à la gouvernante, lorsque l'oncle Barnabé entama un discours si beau, si éloquent, que le curé et la gouvernante n'en comprirent {Hu 63} que la conclusion, qui, rédigée en termes fort clairs, fut à-peu-près ainsi conçue:

« Ou b vous marierez mon neveu pour soixante francs, ou il ira se marier ailleurs. »

De tous les argumens entassés par le pyrrhonien, aucun ne produisit plus d'effet que ce dernier. Le curé baissa la tête; le père Granivel ouvrit sa bourse, et les bans de Jean Louis et de Fanchette furent affichés. Mais, hélas!....

CHAPITRE PREMIER CHAPITRE III


Variantes

  1. moderation {Hu} (nous corrigeons)
  2. {Hu} (nous corrigeons)

Notes

  1. Et qui porte neuf cents: entendez neuf cents livre, une livre valant un peu moins d'un demi-kilogramme (489,50 grammes). Jean Louis porte plus de quatre cents quarante kilos, il est de constitution prodigieuse.
  2. On a ici un bel exemple de restriction de pensée: ils n'ont eux aucune difficulté avec les parents car Fanchette est un enfant trouvé.
  3. décemment, à prendre au premier sens: conformément à l'honnêteté extérieure, à la bienséance. Le prêtre – comme fera celui de l'enterrement de Chloé dans l'Écume des jours, de Boris Vian – pense à l'argent avant toute chose.
  4. serpent: instrument de musique utilisé dans les églises pour acompagner les chants. Il a depuis été remplacé par l'ophicléide.
  5. un saint apocryphe: la basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome est consacrée sous le patronnat de Saint Jean-Baptiste et de Saint Jean l'Évangéliste. Et le Latran est un lieu dit de Rome. Ainsi, strico sensu une paroisse d'un tel nom hors de Rome est d'un saint apocryphe, puisque ce nom cache deux saints.