A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

{Hu 103} CHAPITRE IV.

        . . . . . . . . . . . . . . . . .
        L'ami de son enfance. . . . . . . . . . . .
        . . . . . . . . . . . Elle la rebute.
        Je pensais la trouver toujours tendre et fidèle,
        Pour l'aimer désormais, elle est trop criminelle.
                (Comédie des deux Amans.)

Je vous vais en deux mots vous dire toute l'affaire;
C'est pour un mariage. Et vous saurez d'abord
Qu'il ne tient plus qu'à vous, et que tout est d'accord.
    (RACINE, dernière scène des Plaideurs.)

JEAN-LOUIS se leva avec le jour, bien résolu d'aller trouver Fanchette. A cinq heures et demie il était à la porte de Plaidanon, regardant d'un air piteux les fenêtres de la chambre de sa belle; mais, hélas! tout dormait: maîtres, valets, portière, clercs même!.... Enfin, après trois quarts {Hu 104} d'heure de faction la porte s'ouvrit, et l'horrible cerbère femelle vint balayer le devant de la maison. Jean Louis allait lier conversation avec elle, lorsqu'il fut abordé par le léger Courottin,qui se rendait à son poste.

« Eh, je ne me trompe pas! c'est M. Jean Louis... qui peut vous amener si matin de nos côtés?..... Je le devine, c'est l'amour?

— Non, c'est le diable.

— C'est ce que je voulais dire.

— Ecoute, Courottin, dit Jean Louis en saisissant brusquement le clerc par la main, tu peux me rendre un grand service. Es-tu honnête homme?.... »

A cette question inattendue, Courottin regarda fixement le charbonnier, pour voir s'il ne se moquait {Hu 105} pas de lui. Cela doit être, se dit-il en lui-même, ou ce jeune homme est fou.... Cependant, rassuré par l'air de franchise de Jean Louis, il se hasarda à répondre d'une manière évasive.

« M. Jean Louis, je ne suis, grâce à Dieu, sous le coup d'aucun jugement.

— Dis-moi quels sont les chemins qui conduisent jusqu'à Fanchette?

— Vous voulez dire jusqu'à mademoiselle Paméla?

— Que maudit soit ce nom!

— Mademoiselle demeure dans une des pièces de l'appartement de madame; or l'appartement de madame donne sur deux escaliers; d'un côté, à droite, le grand escalier; c'est celui qui sert à monsieur, et aux cliens; {Hu 106} et d'un autre côté, à gauche, le petit escalier dérobé; c'est par-là qu'entre toujours M. l'abbé Robustinet, directeur de madame... Quelques clercs y ont bien aussi passé par-ci par-là, mais cela ne me regarde pas....

— Tiens, dit Jean Louis, en tirant de sa poche une poignée de gros écus, voilà pour toi si tu veux me conduire près de Fanchette.

— Pour moi? répéta Courottin, l'œil brillant et la main crochue. Ah, M. Jean Louis! je suis à vous.

— Marche donc...

— Un moment, M. Jean Louis... Diantre, comme vous y allez! croyez-vous, par hasard, que mademoiselle soit visible à cette heure?... songez donc que vous ne pouvez guère lui parler avant midi....

{Hu 107} — Avant midi? morbleu! mais j'ai le temps demourir d'impatience vingt fois d'ici là.

— Je n'y puis rien faire, mon bon monsieur Jean Louis: vous sentez bien qu'il n'est pas en mon pouvoir de faire lever les maîtres de céans avant l'heure fixée par la mode.

— Eh bien donc, s'écria le jeune homme avec dépit, je vais attendre, en allant visiter nos bateaux, que l'heure de midi vienne à sonner. Je reviendrai alors. Prends ces ecus, et songe à ta promesse, ou sinon...

— Soyez tranquille, monsieur Jean Louis, vous verrez mademoiselle Paméla.... Cela ne m'empêchera pas, ajouta le malin clerc quand le charbonnier eut disparu, de faire tout au monde pour complaire à monseigneur {Hu 108} le marquis de Vandeuil... En attendant, mangeons à deux râteliers, mangeons à trois si nous pouvons.... voilà la bonne philosophie....»

Tandis que Courottin, ferme dans ses principes, balayait l'étude et allait chercher le fromage qui devait faire manger aux clercs du pain plus que rassis, le pauvre Jean Louis se désespérait en déchargeant un bateau de charbon. « Que l'enfer emporte tous les procureurs, s'écriait-il!.... Ah! mon père avait bien raison, ces maudits bals sont la perte des filles!... sans celui de cette nuit ma Fanchctte serait à moi, et personne au monde ne viendrait me la disputer!... Morbleu! pourquoi ne suis-je qu'un charbonnier?... »

Ce souhait ambitieux fut le {Hu 109} premier que le cœur de Jean Louis forma.... Jusqu'ici il avait vécu heureux et content de sa fortune; maintenant il peste contre le sort; il envie le rang, l'habit et la voiture de chaque passant; enfin il rougit presque de son vieux père...... Qu'on dise encore que l'amour est la source de toutes les vertus!... C'est un appétit féroce et honteux, et de plus une absurdité.

Pendant que Jean Louis a de mauvaises pensées, l'eau coule, et avec elle le temps. Bientôt midi sonne, et le jeune homme s'élance: en moins de dix minutes il est à la porte de Plaidanon. « Courottin!.... Courottin!... »

A la voix sonore qui prononce son nom, le clerc reconnaît le charbonnier: {Hu 110} craignant quelque mésaventure, il descend l'escalier, quatre à quatre et se présente avec l'air du dévouement devant le fougueux Jean Louis. Bien lui en prit, car le fils Granivel était parfois brutal comme un prince.

« Courottin, Fanchette est-elle levée?....

— Mademoiselle est visible, monsieur Jean Louis; je lui ai même annoncé votre visite....

— Eh bien! qu'a-t-elle dit?....

— Elle a paru fort émue; je suppose que c'est de joie!.... En attendant, elle m'a prié de vous conduire par le petit escalier, et avec les plus grandes précautions..... Justine est dans nos intérêts, ne craignez rien.

— La recommandation est inutile, {Hu 111} reprit fièrement le résolu Jean Louis; je suis encore à connaître la peur.

— En ce cas, vous êtes bien heureux!...

— Heureux!....

— Du moins si j'en juge d'après moi.

— Tais-toi, et marche... je te suis.

— Un moment, monsieur Jean Louis; il faut que je vous conduise d'abord à la cuisine.

— Je n'ai pas faim.

— Il ne s'agit pas de manger non plus; est-ce qu'on mange chez nous?... mais il faut y attendre que Justine nous instruise du moment favorable où nous pourrons nous présenter chez mademoiselle Paméla.

— Encore un retard!...

— Il le faut, monsieur Jean Louis, {Hu 112} dans votre intérêt d'abord.... mais surtout dans celui de mademoiselle; qui ne doit point être compromise...

— Je me rends... » Et le charbonnier, doux comme un mouton, se laissa conduire à la cuisine. Il n'y fut pas long-temps sans voir arriver Justine. « Mamzelle, la verrai-je? » s'écria Jean Louis....

— Certainement, monsieur Jean, car vous êtes trop honnête homme pour que ma jeune maîtresse ait rien à craindre de vous.... » En disant ces paroles, la soubrette lorgnait le beau garçon avec un air en-dessous qui semblait dire qu'à la place de sa maîtresse elle eût volontiers affronté les dangers qu'il pouvait y avoir à se trouver seule avec lui. Puis, le prenant par la main, elle le conduisit {Hu 1l3} dans le cabinet de toilette de madame Plaidanon. Paméla s'y trouvait seule, sa mère étant sortie.

« Ah, Fanchette! s'écria l'amoureux charbonnier, je te revois enfin!... » Et il courut vers sa belle, qu'il prit dans ses bras, sans s'inquiéter du froissement inévitable qui allait en résulter pour la toilette.... La jeune fille, tout entière au plaisir que la vue de l'amour de Jean Louis causait à son cœur et à sa vanité, fut quelque temps sans s'apercevoir que sa belle robe était chiffonnée et noircie par les mains du charbonnier. Néanmoins, comme une jolie femme ne peut être cinq minutes, cinq siècles!.... sans consulter des yeux son miroir, elle découvrit bientôt les méfaits de Jean Louis. A cet aspect, {Hu 114} un léger mouvement de dépit s'empara de la coquette, et elle s'écria, en regardant son amant avec un air d'humeur: « Mon Dieu, Louis, que tu as les mains sales!... »

A ce reproche évidemment bien fondé, mais que Jean Louis prit pour la plus noire injustice, il pâlit, rougit, tremble et s'emporte. « Orgueilleuse! s'écrie-t-il, voilà donc le prix réservé à mon amour!... Vous rougissez de l'ami de votre enfance! sa présence vous importune, vous humilie; eh bien, je vous l'épargnerai.... Oui, fuyons, Fanchette n'est plus!...

— Jean Louis.... mon ami.... reviens!.... » En vain Paméla laisse échapper les marques du plus vif repentir, le charbonnier a disparu {Hu 1l5} avec la rapidité de la foudre. Des cris se font entendre sur l'escalier... Ah! s'écrie la jeune fille alarmée, c'est lui.... il est blessé.... Elle court, s'empresse, arrive, et aperçoit Courottin étendu les deux griffes et les deux fers en l'air.... On s'approche, on le relève, on l'interroge, et l'on apprend, c'est-à-dire quand il eut miaulé pendant un quart d'heure, qu'un voleur l'a renversé. Le prudent Courottin aima mieux mentir selon sa louable habitude, que de déclarer la vérité; savoir, qu'il avait été renversé par Jean Louis, comme il avait l'oreille appliquée à la porte de la pièce où ce dernier entretenait mademoiselle Plaidanon.

A ce mot de voleur, maîtres et valets de miauler à leur tour, et clercs de rire.

{Hu 116} « Qu'on visite toute la maison, s'écrie Plaidanon effrayé, la cave, le grenier, mon cabinet....

— Epargnez-nous cette peine, monsieur, dit un clerc égrillard; je vous jure qu'elle serait absolument inutile.

— Et pourquoi cela, monsieur l'Entendu?...

— Parce qu'il est impossible qu'un voleur vienne jamais voler chez un procureur.

— La raison, s'il vous plaît?

— Il y en a mille.... d'abord la crainte de la justice doit les arrêter; ensuite....

— Ensuite?...


Corsaires à corsaires
Ne font pas leurs affaires,

dit le clerc en rentrant dans l'étude.

{Hu 117} — Il s'agit bien, vraiment, de plaisanter, reprit Plaidanon en regardant du coin de l'œil ses clercs qui souriaient... Allons, messieurs, rentrez à l'étude; et vous, Courottin, accompagnez-moi dans la visite que je vais faire.... »

Laissons le prudent procureur s'assurer qu'il n'y a pas un fripon de plus dans sa maison, et retournons à Jean Louis. Le voyez-vous courir le long des quais?.... il coudoie un grave magistrat, fait pirouetter une petite-maîtresse, et renverse dans la boue un solliciteur: ce dernier y était déjà. Arrivé chez son père, il entre brusquement, se précipite sur la chaise qu'occupait Fanchette, et y reste accroupi pendant vingt-quatre heures en gardant un {Hu 118} silence stupide et farouche. Le père Granivel et l'oncle Barnabé s'empressent en vain autour de lui; en vain le pyrrhonien lui adresse les argumens les plus pressans, et le père les questions les plus tendres, rien ne peut le tirer de sa léthargique stupeur. Que faire?... que devenir?... comment sauver Jean Louis?... Les deux vieillards y perdent, l'un son latin, et l'autre sa peine. Le jour, la nuit se passent, et Jean Louis ne va ni mieux ni pis, malgré les trois médecins qui l'entourent. Sur ces entrefaites, le curieux Courottin se présente à la demeure de l'amant de Fanchette; il voit la frénésie du charbonnier et en devine la cause: aussitôt, homme habile, il saisit l'occasion qui se présente d'attraper {Hu 119} quelques écus. Il s'avance vers Jean Louis, et lui dit:

« Monsieur Jean Louis, je viens de la part de mademoiselle Fanchette, vous dire qu'elle vous aime toujours, et ne cessera de vous aimer. »

Au nom de Fanchette, Jean Louis paraît sortir de sa léthargie; il s'anime, prête l'oreille, et entend ces doux sermens que le rusé Courottin prononce en qualité d'ambassadeur. Il n'en faut pas davantage pour le rendre à la vie; il sourit, se lève et regarde autour de lui. Il reconnaît son oncle, son père, et se précipite dans les bras de ce dernier.

« Père! elle m'aime encore!.... » A ces mots, l'idée de Fanchette et de son amour fidèle, attendrissent {Hu 120} tellement le jeune homme, qu'il inonde le sein paternel de larmes de joie et de bonheur.

« Il est sauvé! s'écrie Barnabé.

— Grâce à nous, disent les médecins.

— Grâce à moi, répète Courottin en tendant la main.

— Grâce à la nature, reprit Barnabé.

— Et à Fanchette, ajouta Jean Louis. »

Quoi qu'il en fût, tout le monde sortit content. Le père Granivel, enchanté de voir son fils hors de danger, convint avec les médecins que c'était à leur science qu'il le devait, et les paya généreusement, dit à Courottin qu'il n'oublierait jamais le service qu'il venait de lui rendre, {Hu 121} glissa deux louis dans son chapeau, et embrassa son frère en remerciant la nature. Barnabé fut le mieux payé.

« Que fait Fanchette? demanda Jean Louis à Courottin....

— Elle pense à vous, pleure, gémit et soupire.

— Eh, pourquoi donc? dit le père Granivel....

— Parce que M. Plaidanon veut la marier au jeune Charles Vaillant, son premier clerc, dont le père est un riche notaire.»

Cette nouvelle fut un coup terrible pour le pauvre Jean Louis; il se laissa tomber par terre, puis, se relevant comme un furieux, il jura d'exterminer Plaidanon, Charles Vaillant et le notaire.

{Hu 122} Barnabé allait prendre la parole pour argumenter contre cette proposition tant soit peu brutale, lorsque son frère l'en empêcha en disant:

« Garçon, avant de tuer les gens, il faut voir s'il n'y a pas moyen de s'entendre avec eux: laisse-moi aller chez ce M. Plaidanon; je lui parlerai, et morbleu, nous verrons!

— Ah, mon bon monsieur Granivel! dit alors le vindicatif Courottin qui aurait désiré voir Plaidanon assommé par Jean Louis, je vous proteste que vous vous donnerez une peine inutile: le patron est un cœur de caillou, et rien ne pourra l'attendrir.

— Comment, rien!... pas même l'argent?...

{Hu 123} — C'est le seul moyen.

— Eh bien! nous l'emploierons.

— Mais songez donc, estimable Granivel, qu'il en faudrait beaucoup plus que tous les charbonniers de Paris n'en possèdent ensemble.

— Mais encore?... combien à-peu-près?...

— Que sais-je? vingt mille francs peut-être....

— N'est ce que cela?... Allons, Jean Louis, gai, mon garçon, tu auras ta Fanchette.

— Quoi! père, il se pourrait?...

— Prends courage, te dis je, et laisse-moi ruminer jusqu'à ce soir avec le frère Barnabé... demain nous nous expliquerons.... »

On a raison de dire qu'il n'existe pas de meilleur oreiller que l'espérance, {Hu 124} Jean Louis l'éprouva, car il dormit sur l'une et l'autre oreille douze heures de suite. Courottin, au contraire, ne ferma pas l'œil sur son grabat. Il cherchait à deviner d'où pouvaient provenir l'assurance du père Granivel. « Cet homme serait-il assez riche pour marier son fils à la fille du riche Plaidanon?... allons donc!... un charbonnier aisé à la vérité, mais portant le sac lui-même.... Cependant l'on a vu parfois... la brouette du vinaigrier, par exemple..... Courottin!.... Courottin!... il faut te mettre au courant et faire ton profit de tout.... »

Tandis que Courottin forme des projets, que Jean Louis dort, et que Fanchette regrette sa petite chambre de la rue Thibautodé, et surtout le {Hu 125} voisin qui demeurait près d'elle, le père Granivel et Barnabé son frère ayant arrêté dans leur sagesse le plan de conduite qu'ils devaient suivre, agissaient déjà en conséquence. Qu'on se représente la surprise de Jean Louis, lorsqu'en se réveillant il aperçoit, étalés devant lui, les habits les plus élégans et les bijoux les plus précieux: il ouvre les yeux, regarde, se frotte les yeux, et regarde encore. Que signifie ce qui frappe sa vue?..... à qui sont destinées ces brillantes parures?... Comme il s'adressait mille questions auxquelles il ne pouvait répondre d'une manière satisfaisante, le père Granivel et l'oncle Barnabé entrèrent dans sa chambre.

« Garçon, dit le premier, nous ne {Hu 126} sommes plus charbonniers, nous sommes maintenant propriétaires et rentiers sur l'état, et comme tels nous pouvons prétendre à la main d'une fille de procureur et même d'un conseiller.... Dans deux heures nous nous rendrons, à l'aide d'une bonne voiture, chez Plaidanon, et, morbleu, nous verrons s'il nous refusera Fanchette.

— Il ne le pourra, dit alors Barnabe, car j'ai préparé plusieurs argumens auxquels il lui sera impossible de répondre.

— Quoi, mon père!... quoi, mon oncle!... vous pensez que j'épouserai Fanchette?

— Nous en sommes sûrs, garçon.

— C'est-à-dire que nous l'espérons, ajouta le pyrrhonien; car qui {Hu 127} peut se vanter d'être sûr de quelque chose?... »

Jean Louis transporté s'était jeté en bas du lit, et dansait comme un perdu dans sa chambre. Pour calmer l'effervescence de ses sens, et surtout pour décrasser l'ex-charbonnier, Barnabé prononça qu'il était indispensable de lui faire prendre un bain. Jean Louis se rendit sans résistance, et la baignoire fut apportée. Vous me permettrez, lecteur, de taire le nombre de fois que l'eau du bain fut changée; qu'il vous suffise de savoir que Jean Louis lavé, décrassé, blanchi, frotté, pommadé, coiffé, endossa les riches habits qui lui étaient destinés, lesquels ne lui allèrent pas plus mal que la couronne ducale à nos parvenus. Que {Hu 128} dis-je? ils lui allaient cent fois mieux, car Jean Louis n'était ni bossu, ni boiteux, ni borgne, ni même louche; au contraire, il avait, comme nous vous l'avons déjà dit, cinq pieds dix pouces; de plus (et nous ne vous l'avons pas encore appris), il possédait une jambe parfaitement faite, de beaux grands yeux noirs, de belles dents et vingt deux printemps; avec cela on peut se présenter hardiment partout.

La toilette faite et le déjeûner mangé, une bonne voiture s'approcha, et notre héros, son père et l'oncle Barnabé, s'embarquèrent pour la rue Saint-Denis. On arriva bientôt à cette demeure objet de toutes les pensées de Jean Louis; et le bruit inusité d'un équipage produisit sur {Hu 129} le procureur et ses gens autant d'effet que le père Granivel pouvait le désirer.

« Quoi, monsieur de Jean Louis! c'est vous, s'écria Courottin en extase devant le brillant costume du charbonnier.

— Oui, mon garçon, c'est lui-même, répondit le père Granivel, enchanté de la stupéfaction du clerc.... n'est-il pas vrai qu'on voit peu de seigneurs mieux nippés?... »

Courottin confondu s'inclina....

— Mon ami, faites-nous annoncer, dit alors l'oncle Barnabé.

— Oui, fais-nous annoncer, » répéta le père Granivel avec emphase; et en même temps il laissa tomber une poignée d'écus devant Courottin et la cuisinière.

{Hu l30} A la vue du métal tentateur, Courottin se précipite, en ramasse les trois quarts à lui seul, et, prompt comme l'éclair, il entre dans le cabinet du patron, en criant de toutes les forces de ses poumons: « Messieurs de Granivel! »

A cette annonce, et surtout au ton dont elle était prononcée, Plaidanon se leva précipitamment, et courut au-devant des nobles personnages, qui, probablement, venaient lui confier trois ou quatre procès.

« Messieurs, dit-il, je suis confus de l'honneur... Courottin, des sièges... Messieurs, veuillez...

— Monsieur, dit l'oncle Barnabé, nous venons pour une affaire extrêmement importante.

{Hu 13l} — Monsieur, j'y mettrai tous mes soins....

— Vous êtes père, monsieur?....

— Oui, monsieur, j'ai cet honneur.

— Votre fille est charmante?

— On le dit.

— Sage?

— Cela ne me regarde pas.

— Riche?

— Voilà l'important.

— Nous venons, monsieur, vous la demander en mariage, pour notre fils et neveu que voici, jeune homme d'un excellent naturel, qui l'aime depuis long-temps.

— Monsieur....

— Qui en est aimé?...

— Monsieur....

— Et qui aura deux cent mille {Hu l32} francs en mariage, sans compter les espérances.

— Causons, messieurs... »

Comme la conversation allait s'engager, la porte du cabinet s'ouvrit, et madame Plaidanon, Fanchette, Charles, Vaillant et son père parurent. A la vue de sa bien-aimée, Jean Louis put à peine se contenir, et il aurait sans doute donné lieu à quelque nouvelle algarade, si Barnabe ne lui eût lancé un coup-d'œil qui recommandait la prudence.

« Qu'ai-je entendu? s'écria le notaire; viendrait-on sur les brisées de mon fils? Monsieur Plaidanon, je vous déclare que je ne le souffrirai pas.

— Mais, mon ami, répliqua, le procureur avide, je ne puis contraindre {Hu 133} ma Paméla à épouser votre fils... Ce jeune homme que vous voyez l'aime depuis long-temps; il en est aimé, et de plus il possède deux cent mille francs de dot, et votre fils n'en a que cent cinquante mille.

— Deux cent mille francs, dit Charles Vaillant, et le fils d'un charbonnier, n'ont jamais été ensemble.

— Corbleu! s'écria Jean Louis!...

— Paix! garçon, reprit le père Granivel, laisse-moi parler?... Monsieur Plaidanon, j'ai dit que je donnais à Jean Louis deux cent mille francs: les voici, en bonnes traites sur les premières maisons de Paris.

— Le compte y est, dit Plaidanon après avoir vérifié les billets... Vous voyez, cher notaire, que je ne puis m'empêcher....

{Hu l34} — Mais songez donc que c'est un charbonnier dit le notaire?

— Il a deux cent mille francs.

— Un homme du peuple?

— Il a deux cent mille francs.

— Eh bien! j'en donne deux cent cinq mille à mon fils.

— Ha, ha! s'écria Plaidanon.

— Le bonheur de mon garçon ne tiendra pas à si peu de chose, dit le père Granivel, j'en donnerai deux cent dix mille.

— Vous entendez, notaire? s'écria le procureur, deux cent dix mille francs! »

A cette apostrophe, le notaire, piqué jusqu'au vif, se laissa aller dans une énorme bergère, puis, rassemblant toutes ses forces, il entama {Hu 135} le combat par ces mots prononcés d'un ton bref:

« Cinq mille!...

— En sus? dit Plaidanon, qui comprit de suite la manœuvre de son ami.

— En sus, répondit le notaire.

— En sus, répéta Plaidanon en se tournant vers les Granivel.

— Deux cent vingt mille francs, dit alors le père Granivel.

— Cinq mille, reprit l'imperturbable notaire.

— En sus?....

— En sus, procureur.

— En sus, monsieur Granivel.

— Frère, c'est ici un marché, dit le pyrrhonien, sortons.

— Ah, père! s'écria Jean Louis en regardant le vieillard, qui, indigné, {Hu l36} allait suivre l'invitation de Barnabé.

— Deux cent trente mille francs! c'est tout ce dont je puis disposer, dit le bon homme, touché du chagrin de son fils.

— Cinq mille, reprit encore le notaire.

— En sus, notaire?

— En sus, procureur.

— Eh bien! monsieur Granivel, poussez-vous l'enchère?...

— Allez au diable!...

— Une fois.... deux fois.... trois fois... personne ne dit mot?... adjugé à M. Vaillant. » En parlant ainsi, Plaidanon mit la main de sa fille dans celles de Charles Vaillant....

En vain le pyrrhonien voulut mettre {Hu 137} en avant un argument; en vain Fanchette pleura; en vain Jean Louis s'emporta, cria, menaça.... tout fut inutile. Adjugé, répétait Plaidanon 1, adjugé....

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes


Notes

  1. On peut se demande pourquoi Plaidanon est mis en italiques, et s'il ne faudrait pas lire: “Adjugé répétait Plaidanon”