A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

{Hu 138} CHAPITRE V.

Ainsi tourna la pucelle en arrière;
Dessus la langue elle avait la prière,
La larme à l'œil, le souci sur le front,
Dedans l'esprit un pensement profond
Et maint sanglot se crevait en sa bouche.
(RONSARD, Franciade, livre VII.)

  Judas ne vendit le Seigneur que trente deniers!..... Je ne suis pas si dupe...... La perte de l'innocence fut ainsi résolue!....
(MATHURIN, Melmoths.)

CETTE vente judiciaire terminée, Fanchette fut adjugée au plus fort enchérisseur. Ainsi donc M.e Vaillant et M.e Plaidanon, assistés du taciturne notaire, commencèrent la lecture du contrat de mariage. {Hu 139} Comme vous devez connaître les clauses qui le composent, car un contrat de mariage est une selle à tous chevaux; pendant qu'on le lit, transportez-vous, je vous prie, autre part.

A cent pieds au-dessus du niveau du sol boueux de la rue Ogniard, est un pallier tombant en ruines, et couvert par un toit en tuiles qui laissent en vingt endroits la place nécessaire à un astronome pour voir le ciel. On y arrive par une échelle: d'un côté de ce pallier est la demeure de Courottin et de la vieille sibylle qui le porta neuf mois dans son sein. Elle n'est séparée de l'azur atmosphérique que par ce toit d'astrologue. En face est une chambre habitée par une autre vieille. Elle {Hu 140} est couchée sur un grabat, presque nue, étendant ses mains décharnées vers le ciel, qu'elle apercevait par cette planche à bouteilles nommée toit. Ses yeux sont hagards, ses cheveux gris s'échappent de dessous un mauvais bonnet, et le hocquet funéraire lui permet encore de faire entendre ces mots en s'appuyant sur une mauvaise paillasse:

« Encore si j'avais un confesseur!... je meurs comme un chien, sans voir personne!...

— Ouais!... s'écria Courottin, est-ce que notre vieille folle ferait son dernier paquet, le seul où l'on ne peut rien emporter à personne?...

— Holà! quelqu'un, fût-ce le diable!... Ah, grand Dieu! me pardonnerez-vous? miséricorde!...

{Hu 141} — Elle souffre pourtant!... reprit Courottin tranquille.

— Ah!... personne pour me donner de quoi contenter ma soif!... ma bouche est brûlante comme ma conscience.

— Il y a quelque anguille sous roche!... se dit le clerc.

— De la tisane!... du vin!...

— C'est ça, du vin, répéta Courottin en atteignant le dernier bâton de sa cage; la pauvre femme en a joliment pris pendant sa vie! elle veut mourir comme elle a vécu.

— Qu'il est difficile de mourir!...

— Il est bien plus difficile de vivre!... »

A ces mits, le philosophe fit sauter la porte mal jointe du galetas rempli de vermine, de pots cassés, {Hu 142} et d'une odeur de souris et de misère.

« Miséricorde!... ayez compassion, donnez-moi de l'eau!... écoutez ma faute!...

— Oui, parlez; de quoi s'agit-il8...

— Je fus nourrice il y a dix-sept à dix-huit ans.... » A ces mots la vieille eut une crise et retomba sur son lit de douleur. Courottin s'impatienta.

« Mon enfant!... de l'eau, ma langue colle à mon palais. » Le clercl lui présenta un pot ébréché, dont elle but la moitié avec un indicible plaisir.

« Cet enfant est mort, reprit la mourante, il est mort par ma faute!...

— Qu'est-ce que cela me fait?... je {Hu 143} vous abous, ma bonne, mourez tranquille, il n'en sera ni plus ni moins; on ne peut plus vous pendre.

— On en a dressé un acte, et j'ai subi un jugement qui m'a reconnu innocente, mais... je me suis enfuie de mon pays, et jamais la famille n'a su la mort de l'enfant.

— D'où êtes-vous?...

— De l'eau!... je meurs.

— D'où êtes-vous?...

— De Quiney, près de la forêt de Senart!... Si vous pouviez dire à la famille Plaidanon....

— Plaidanon!... s'écria Courottin; et où sont vos actes?

— Dessous ma paillasse!... attendez que je sois morte.

— Il s'agit bien de cela! dit le clerc en soulevant cet infect matelas.

{Hu 144} — Ah!... je meurs; par pitié, de l'eau!... »

Le clerc fouillait avec une ardeur inhumaine; il renversa l'agonisante contre la croisée; elle poussa un lamentable soupir que Courottin n'entendit pas, car il tenait les papiers.

« Allons, la vieille, du courage pour mourir. Eh bien! où est-elle donc? le diable l'a-t-il emportée? »

Il reconnut son erreur, et s'empressant de la relever, il cassa le pot ébréché, la liqueur coula, et la mourante altérée lappa cette tisane sur le carreau sale et fétide. Elle mourut dans les bras de Courottin, qui la jeta comme une masse, et s'enfuit en dégringolant les marches, quatre à quatre.

Il arriva chez M.e Plaidanon, où le {Hu 145} père de Charles venait de signer le contrat. Fanchette, en proie à de cuisants remords, sentait renaître son amour pour Jean Louis dédaigne, en songeant qu'elle serait sans doute malheureuse avec un homme qui la marchanda comme un sac de blé: son heureux naturel agissait dans toute sa force.

Si j'avais à peindre la figure de la méchanceté, je prendrais celle de Courottin, qui entre effrontément dans ce cabinet, et jette sur la table, avec une joie maligne, les pièces dérobées à la vieille.

« Comment, drôle, tu viens m'interrompre? s'écria Plaidanon.

— Lisez, monsieur.

— Grand Dieu!... s'écria l'avare procureur, qu'allais-je faire! Paméla est morte!... cette ravaudeuse est une scélérate; elle trempe dans un complot pour hériter de mes biens. Affaire civile et criminelle!...

— Fi, quelle horreur! dit madame Plaidanon, charmée de pouvoir humilier les attraits de sa rivale: qu'on appelle Justine, qu'on la déshabille; rendez-lui ses hardes.

— Madame et monsieur, dit l'ex-Paméla à Plaidanon et à sa femme, je vous remercie de vos bontés, et j'en conserverai le souvenir comme si elles partaient du cœur.

— Oh, qu'allais-je faire!... O Courottin, mon ami, reprit Plaidanon, viens que je te récompense; tu m'évites une ruine complète...

— Oui, certes, interrompit le {Hu 147} notaire, car il ne s'agissait rien moins que d'un stellionat.

— Et vous alliez aux galères, dit courottin pour se faire valoir; mais ce mot produisit un effet tout contraire.

— Tiens, Courottin, » et le visage jaune du procureur se rembrunit en donnant un écu au petit clerc.

Fanchette lui lança un coup-d'œil de remercîment qui étonna Courottin; le vieux notaire lui donna deux louis; et Vaillant un coup de pied dans le derrière. Se voyant, comme Basile, remercié par tout le monde, il ne dit mot.

« Sortirez-vousn, fille de rien qui avez usurpé ma tendresse?... s'écria madame Plaidanon.

— Un instant, reprit le procureur, {Hu 148} et sautant pour ainsi dire sur les mains de la jeune fille, il lui arracha les bagues qu'elle avait au doigt, et cela sans honte.

— Fanchette, dit le clerc, vous avez une paire de bas à moi... »

Une autre aurait pleuré, mais Fanchette ne se possédait pas de bonheur en pensant qu'elle échappait au sacrifice. Justine vint la chercher pour la déshabiller.

— Eh bien, ma chère enfant, vous voilà cassée aux gages!... C'est un e beau rêve.

— Mon songe a été plus pénible qu'agréable, et je me retrouve avec plaisir ce que je dois être.

— C'est de la philosophie: j'ai une justice à vous rendre, vous étiez une {Hu 149} bonne maîtresse, malgré vos petits momens de fierté. »

Fanchette avait repris sa petite robe, son tablier noir et son bonnet, et lorsqu'elle sortit, tous les clercs lui dirent un adieu Fanchette assez amical.

Depuis que Courottin se voyait à la tête de cent vingt-trois francs reçus pour avoir commis le mal, et de cent louis en espérance pour le commettre, son intelligence s'était accrue; il négligeait l'étude en s'occupant du projet dont la nécessité devait lui assurer la protection du marquis, et le faire parvenir.

En conséquence, il prit un air de compassion en offrant son bras à l'ex-fille du procureur, afin de pouvoir la suivre, et accomplir ses desseins.

{Hu l50} « Tenez, mademoiselle Fanchette, prenez mon bras, je vais vous conduire.

— O mon ami! tu n'es pas ingrat, toi!... je ne le serai pas pour le service que tu viens de me rendre!.... Et elle avait les larmes aux yeux.

— Ouais!.... dit en lui-même cet extrait de Satan, je suis né sous une heureuse étoile, et je fais bien de me coucher de manière à ce qu'elle m'éclaire toujours. »

Fanchette était très-pensive, et marchait lentement.

« C'est un bien bel homme que M. Jean Louis Granivel; il est noble et généreux.

— Oh oui!... mais je l'ai méconnu, renié.

— Ah, mademoiselle! saint Pierre {Hu 151} a été pardonné, et il avait renié trois fois.

— Courottin, je suis bien coupable!...»

Le clerc ne comprenait rien à cette délicatesse de sentiment, et il se contenta de penser que ces deux jeunes gens prenaient la vie et le monde à rebours de ce qu'ils sont.

Laissons-les marcher, et voyez, je vous prie, ce pauvre Jean Louis triste, abattu, assis sur le fauteuil du premier conseiller clerc, son siège favori, puisqu'il avait été celui de Fanchette. Ce malheureux est dans la salle basse de la petite baraque de bois que son père a construite contre sa belle maison de la rue Thibautodé; le père Granivel est en face de lui; une table les sépare, et il {Hu 152} regarde ce fils idolâtré avec une douleur égale à celle que Jean Louis ressent. Le professeur, depuis deux heures, n'a pas cessé de parler. Sa langue lui refuse le service; et son neveu, regardant une horloge de bois, dit avec une profonde tristesse:

« Voilà neuf heures! elle est mariée!....

Barnabé rassembla ses forces pour répondre: — Est-ce prouvé?....

— Ah, mon oncle!.... il faut que je quitte Paris.

— Sur quel dilemme appuies-tu ta proposition?...

— L'air m'est mortel.

— C'est une proposition simple; conclus donc? »

Jean Louis, accablé de douleur, ne répondit rien. Il mit son coude {Hu 153} droit sur la table, appuya sa tête sur sa paume nerveuse; à ce spectacle, les deux frères chantèrent le psaume suivant:

« Mon pauvre enfant! dit le père la larme à l'œil.

— Quel malheur! dit Barnabé.

— Sans remède!.... j'aurais beau donner ma fortune.

— On ne guérit pas les maux de l'âme.

— Peste de la coquine!...

— Mon frère, pourquoi l'injurier?...

— C'est une ingrate!...

— Non!

— Comment, non?

— Certainement: quand tu l'as obligée tu as eu du plaisir, et partant tu t'es payé par tes mains; un {Hu 154} bienfait est un devoir; la reconnaissance est un trop grand prix; c'est payer un fétu de sa vie.

— Tu as raison. 1

— Je n'ai donc pas tort de l'appeler ingrate?

— Si; ce n'est pas à toi à le dire, c'est à elle de le penser.

— Elle est adorable!.... murmura Jean Louis avec le ton d'un homme qui s'éteint....

— Mon fils, mon amour, ma joie, mon petit Jean!... quelle figure décomposée!....

— C'est un fait; mais les espérances trompent; cependant comment faire? dit le professeur.

— Le plaindre, mon frère.

— Cela n'avance à rien.

— Ne pas le plaindre.

{Hu 155} — C'est mal.

— Quel est le milieu?

— Je ne sais.

— Que faire donc?...

— Se taire, et respecter son malheur!....

— Mille tonnerres! que Dieu confonde l'amour, l'âme et les femmes!... »

Et ils se turent. Le silence régna et la douleur la plus profonde habita cette salle granivellienne. Ce culte du malheur est à mon gré le plus délicat, surtout pour une infortune que ni la raison ni le tourbillon de la vie ne peuvent adoucir. Bref, le silence s'était coulé dans les angles, dans l'air, dans tout; la lampe même éclairait faiblement. Le professeur s'est retourné au bruit d'une souris qui {Hu 156} joue exempte des maux de la raison!... Jean laisse tomber sa main, et pâlit en regardant son père, dont les yeux humides annoncent la tendresse......... A ce moment, la clef gronde tout doucettement dans la serrure, chacun se retourne, et Fanchette resplendissante a de grâce leur apparaît... Une larme prête à quitter le bas de chacune de ses joues, indique, par le chemin brillant qu'elle a tracé, le combat qui s'est fait en elle avant d'entrer chez son père adoptif... Jean s'élance par-dessus la table, renverse son oncle, et baise les pieds de Fanchette..... Au bout de cinq.... est-ce cinq?.... non, six minutes d'attendrissement général, le charbonnier s'écrie d'une voix tremblante: « O ma Fanchette! quel sacrifice {Hu 157} tu me fais!.... j'expire de joie; tu abandonnes tout pour revenir à moi!...

Per philosophiam, un dévouement pareil n'est presque pas douteux!... »

Quant au père Granivel, muet et attendri, son œil disait tout par son expression paternelle.

Chaque trait de ce tableau était un coup de poignard pour le cœur de la coupable Fanchette; mais cette angoisse se passait à l'intérieur, car sa douce figure souriait à Jean Louis; ce sourire avait quelque chose de pénible; elle prend la posture respectueuse qu'ont les Prières en suivant Jupiter, et dit au pèreGranivel:

« Il ne restait plus, pour combler mon malheur, que de jouir du }158} touchant spectacle de votre amitié lorsque j'en suis indigne...... j'aurai le courage d'avouer ma honte..... j'aimerais mieux vos reproches que vos témoignages de tendresse..... Je ne suis point fille de Plaidanon!... »

Il se fit un certain mouvement chez les auditeurs, et la tendre amie de Jean Louis s'en aperçut bien.

« Je ne viens pas vous implorer.... Ah! mes torts sont trop grands pour être pardonnés; mais avant de fuir j'ai voulu revoir l'ami de mon enfance, celui que j'ai mortifié par orgueil, crainte, petitesse d'esprit..... Sache-le donc, Jean Louis, je t'aime et t'aimerai toujours!.... dès ce moment mon cœur ne variera jamais!... Adieu! »

Le front sévère de Granivel s'était {Hu 159} déridé; il allait parler, mais l'inévitable pyrrhonien s'écria:

« Mon enfant! ton petit discours n'a pas trop de logique; mais pour être sans argumns ni sorite, il ne m'en a pas moins touché; je te pardonne de bon cœur, et je te dote de six mille livres de rente, dont je n'ai que faire. »

A ces mots, Courottin entendant parler de six mille francs, montra sa maligne figure.

« Quel est ce chat? dit le professeur.

— C'est celui qui m'a rendue à vous; cinq minutes de retard j'étais madame Vaillant. »

Le professeur tira une longue bourse de cuir, et la lui donna.

Mais que faisait Jean Louis?dira {Hu 160} plus d'un lecteur...... Il n'entendait plus, une pâleur sinistre étalée sur son visage indiquait qu'il succombait à son plaisir!... Que les romanciers de nos jours frémissent devant la sainte vérité de cette histoire!.... Les pauvres gens, qui jusqu'ici n'ont fait évanouir que des femmes!

La charmante Fanchette alarmée tient cette tête chérie sur son sein; elle la regarde avec amour, et la constance des rayons de sa douce et langoureuse vue fit revenir Jean Louis par degrés, comme la fleur qui renaît aux rayons du soleil. En soulevant sa paupière, sa rétine fut immédiatement frappée de l'expression amoureuse empreinte sur toute son amante, et il savoura ce plaisir pendant que le père Granivel buvait {Hu 161} un petit verre d'eau-de-vie, devant lui depuis trois heures, et que le professeur cherchait, en se grattant le menton, à se bien convaincre de la réalité de ce qu'il voyait. Courottin comptait ses louis.

Le père Granivel, sans mot dire, s'en fut chez le curé de Saint-Germain-1'Auxerrois, afin d'arranger le mariage de Fanchette pour le lendemain. Courottin le suivit, et fut témoin que l'on exigea vingt écus pour cette nouvelle cérémonie.

« Mais, mille tonnerres! j'ai payé pour un mariage, je puis le faire quand je veux.

— Non, monsieur, vous l'avez décommandé; celui-ci est un nouveau.

— Peut-il être fait demain? dit Courottin.

{Hu 162} — Certainement, en payant les vingt écus.

— Vous l'entendez, monsieur Granivel? »

Le bon homme lâcha vingt écus, et il fut convenu qu'à midi on marierait Fanchette au grand autel; qu'on dirait une grand'messe, et que l'on déploierait tout le luxe des grandes fêtes.

« Tu viendras à la noce, mon petit chafouin? dit le père Granivel en se séparant de Courottin au sortir de l'église; tu nous as rendu service; sois notre ami.

Je vous en rendrai bien d'autres, répondit le malin clerc.

— Adieu; je vais faire sauter de joie ces pauvres enfans; et cette fois-ci il n'y aura pas d'anicroche.

{Hu 163} — Faut l'espérer. »

Là-dessus Courottin, s'inquiétant peu de ses devoirs de petit clerc, galoppa comme le cheval d'un postillon ivre, vers l'hôtel du marquis de Vandeuil. En chemin, il fit les réflexions les plus ambitieuses; elles étaient causées par les douze cents francs qu'il venait de recevoir du professeur. Ses treize cent vingt-trois francs, et le marquis de Vandeuil à exploiter, lui causèrent un mouvement d'orgueil; il se crut capitaliste, et jura de parvenir, aux plus hautes dignités.

Il arrive au somptueux hôtel, il entre, et s'incline d'abord devant une porte sur laquelle on lisait: Parlez au suisse. Un gros homme habillé en rouge était assis en dehors sur un fauteuil.

{Hu 164} « Monsieur, dit Courottin en le saluant jusqu'à terre, monseigneur le marquis de Vandeuil y est-il?... » Le suisse ne lui répondit même pas. Le respectueux clerc attendit. Il réitéra, à trois intervalles égaux, sa demande. Voyant le flegme du fonctionnaire subalterne, il fit la démonstration de passer dans la cour. Le suisse se leva, et lui dit: « Les mauvaises fisaches sont consigner; sort ici, fouti huissiair.

— Je n'ai pas l'honneur d'être un...

— Qui es-tu?....

— Monsieur Courottin, premier saute-ruisseau du royaume.

— Moi pas connaître sté charche. »

Le clerc, profitant de l'étonnement du suisse, passa entre ses jambes, celui-ci les serrant le retint par {Hu 165} le milieu du corps. « Je vous dis que c'est pour une affaire, » cria le clerc en glissant comme une anguille.

Ce premier pas fait, il s'avança dans la cour de l'hôtel, et fut arrêté par un laquais, qui lui demanda où il allait.

— Chez le marquis; où est son appartement?

— Au rez-de-chaussée, » répondit le laquais, intimidé de l'air insolent et familier du clerc.

Il sonne à l'appartement; un grand flandrin de laquais vient ouvrir.

« Que désirez-vous?

— Le marquis est-il visible?

— Non. » Et la porte se referme. Courottin resonne.

— Madame y est-elle?

« Ce n'est pas son appartement.

{Hu 166} — Mon ami, ouvrez-moi; votre maître vous récompensera. » Pas de réponse. Le clerc sonne encore. La porte s'ouvre, et il mit son doigt entre un des battans. Le domestique impatienté, la frappe en voyant la même figure, et retourne à sa place. Courottin, malgré la douleur, entre derrière lui.

« Mon ami, je vous promets la moitié de ce que le marquis va m'accorder; laissez-moi parler à votre maître.

— En ce cas, adressez-vous à Lafleur, et passez. »

Le clerc arriva au cabinet du marquis; Lafleur en sortait.

« Mon cher monsieur Lafleur, me reconnaissez vous?

— Non. » Et il passe en emportant une lettre pressée.

{Hu 167} Alors Courottin tourne la clef; il se trouve face à face avec le marquis, et s'annonce lui-même, en lui disant, après s'être toutefois plié en deux:

« Monseigneur, je suis un de vos plus dévoués serviteurs.

— Après?

— Je me suis donné mille peines.

— Au fait?

— Mais je suis parvenu. » Le comte 2 fit un mouvement pour sonner. Courottin comprit une fois pour toutes, qu'avec les grands il faut être bref. Alors il dit:

« Monseigneur, vous aimez Fanchette; elle n'est plus la fille de Plaidanon, c'était une erreur; si votre amour dure encore, demain elle est à vous.

— Que ne t'expliquais-tu, mon {Hu 168} cher! comment! si je l'aime? j'en suis fou.

— Monseigneur, une centaine de louis serait assez nécessaire.

— Prends-les sur la cheminée. » Le clerc prit sans compter.

« Quel est ton projet? Voyons, dit le marquis.

— Monseigneur, ayez la complaisance de faire mettre un numéro de fiacre à l'une de vos voitures; que votre valet-de-chambre la conduise, et soit à onze heures et demie dans la rue des Bourdonnais; qu'il ait l'ordre de m'obéir, et je réponds du succès.

— Sais-tu que si tu me trompes, un cul de basse fosse t'attend.

— Et si je réussis?

— Ma protection.

{Hu 169} — Monseigneur, je l'obtiendrai; où faudra-t-il conduire Fanchette?

— A ma petite maison, rue de la Folie-Méricourt; Lafieur sera à tes ordres, et la voiture sera prête.

— Monseigneur, je n'ai plus qu'une grâce a vous demander.

— Laquelle? dit le marquis impatienté.

— Faites-moi l'honneur de m'accorder cent coups de bâton. Je n'ai pu parvenir à vous voir qu'en promettant la moitié de ce que vous me donneriez à l'un de vos laquais. »

Le marquis rit beaucoup, et lui dit: « Par ma foi, tu es rusé, et je te protégerai de bon cœur.

— Monseigneur, je me rendrai digne de vos bontés. » Il se courba jusqu'à terre, et comme le marquis {Hu 170} l'accompagna par distraction jusqu'à l'antichambre, Courottin reçut des respects d'un chacun.

« Je suis en bon chemin, s'écria-t-il, allons; Courottin, mon ami, de l'égoïsme, de l'esprit de l'impudence, et tu seras bientôt dans les grandeurs!... A demain les affaires sérieuses. » Et il monta les bâtons de sa cage avec l'assurance d'un ministre qui monte au Louvre.

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. {Hu} imprime resplandissante. La 5e édition du Dictionnaire de l'Académie Françoise (1799) ne connait que resplendissant. La 6e édition du Dictionnaire de l'Académie Française (1835) de même. Nous corrigeons cette coquille.

Notes

  1. Qui dit cette réplique? ce n'est pas Barnabé, et ce ne semble pas être le père Granivel qui va prononcer la suivante. Ce serait donc Jean Louis? À moins qu'il ne faille supposer une pause entre cette réplique et la suivante et les placer toutes deux dans la bouche du père de Jean Louis.
  2. Le comte est un lapsus pour marquis.