A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

{Hu 171} CHAPITRE VI.

Par un coursier rapide on la voit emportée!....
Ce coursier, c'est le Dieu qui régit l'univers!
Et, pliant sous Europe, il traverse les mers.
Elle pleure!....
                    (ANONYME.)

Déesse condamnée à trop peu de louanges,
Vuus méritez pour suite et les dieux et les anges.
Ce sont eux qui devraient, embrassant vos genoux,
Partager leur encens entre leur maître et vous.
            (MILTON, Séduction DVE.)

QU'UN jour de noces est une belle chose!... Neuf heures du matin ont sonné; Fanchette saute à bas de son lit virginal, auquel elle fait ses adieux avec une tendre joie.... Courottin a dépêché sa vieille mère, qui se présente pour habiller la mariée; elle lui passe une robe de moire blanche; un coiffeur lui arrange avec grâce ses beaux cheveux; on emprisonne {Hu 172} son joli petit pied dans une élégante chaussure; sa gorge divine est voilée par une mante de Malines, que l'on a vendue au professeur pour de la dentelle d'Angleterre, et à travers cette dentelle, le blanc satiné de la peau de Fanchette brille, ainsi que ses épaules d'albâtre, dont les gracieux contours ont été jusqu'à présent cachés par la siamoise; on lui pose un chapeau de fleurs d'oranger; mais, quelque chose de plus efficace que tout cela, le bonheur fait resplendir son charmant visage d'un fard inconnu aux malheureux.... Néanmoins, on s'aperçoit qu'elle n'a pas dormi la nuit tout entière, et que mainte réflexion lui est venue sur la solennité de l'engagement qu'elle va prendre et tout ce qui s'ensuit; or {Hu 173} {Hu 173} sait combien cette suite-là éveille de pensers dans le cœur d'une jeune fille!...

Jean Louis arrive tout paré; sa mise est simple; instruit par le professeur que l'habit ne fait pas le moine, il avait déjà envoyé chez le fripier les habits dorés dont son père lui fit présent pour éblouir Plaidanon. Il fut hors de lui-même quand il aperçut sa douce et tendre fiancée, embellie par tant d'attraits étrangers.... Car on a beau dire, la toilette ajoute beaucoup à la beauté. Le charme de la vertu répandit un parfum céleste sur cette scène touchante, et le professeur s'écria en achevant une tranche de jambon: « C'est un bien bel argument qu'une femme!..... »

{Hu 174} Le père Granivel entre, gêné dans sa marche par ses habits de cérémonie. « Tiens, mon enfant, dit-il à Fanchette avec bonhomie, je t'apporte tout le bien que ta famille t'a laissé; je te dois compte de ma gestion. » Alors il tira un médaillon tenu par une chaîne d'or; il contenait un portrait de femme.

« Voici ton héritage et ta dot, et il lui passa au cou la chaîne d'or. »

Elle embrassa son père en lui disant: «1De combien ne vous suis-je pas redevable!.... Je vous dois jusqu'à mes vertus. » Elle fut s'asseoir sur un canapé, et Jean Louis enchanté, met cinq louis dans la main de la vieille mère de Courottin, et s'approche du canapé, en rassemblant des forces pour pouvoir résister au torrent de {Hu 175} délices qui l'inonde et fait bouillonner tout son sang.

En cet instant, le léger clerc arrive, et salue avec un air rusé toute la famille, en disant:

« Et les témoins, qui de vous y a pensé? »

Sur-le-champ, invitation fut faite à quatre personnages de la rue Thibautodé, qui, alléchés par l'espérance d'un bon dîner, accoururent aussi vite qu'un ventru; or vous connaissez la célérité d'un ventru en pareil cas.

« Le temps n'est pas certain, dit le clerc, il vous faut deux voitures.

— Certes, mon ami, ma Fanchette ne peut pas aller à pied à l'église.

— Pourquoi donc pas? la nature nous donna les jambes pour marcher.

{Hu 176} — Mon frère, la décence...

— Est de convention.

— Nous serons suivis de tout le monde.

— Tant mieux; il y aura plus de témoins de leur bonheur!.... »

Mais déjà Jean Louis avait pris Courottin dans un coin, et le priait d'aller chercher deux honnêtes fiacres.

Le roulement des voitures se fit entendre, et le cœur des deux époux battit d'une joie toute céleste.

Le galant Jean Louis donne le bras à sa mariée: l'empressé Courottin a beau vouloir détacher le marche-pied du fiacre, il ne peut y parvenir: le cocher portait une figure enluminée, et des ornemens rouges sur son nez, qui prirent une tournure {Hu 177} énergique, lorsqu'en sacrant et jurant, il s'écria: Ce n'est pas de ce côté-là; dépêchez-vous, sacrebleu, mes chevaux sont méchans!... Jean Louis impatienté, tire Courottin à lui, le colle contre la borne, saisit sa fiancée par sa jolie taille, et la pose sur le fatal coussin du fond; il se retourne pour attendre son père; la portière se referme d'elle-même, et les chevaux prennent le mors aux dents; ils s'échappent par la rue des Bourdonnais, et ils ont déjà tourné la rue Saint-Honoré, quand le charbonnier stupéfait regarde la place où fut la voiture!....

« Grand Dieu!.... s'écrie Courottin, dont la figure annonçait l'effroi le plus grand, nous sommes trompés!.... on vous l'enlève.

{Hu 178} — Qui? demanda Jean Louis.

— L'infâme cocher.

— Parbleu! je le sais; mais qui?...

— Il s'est offert avec tant d'empressement!

— Qui le fait agir?....

— Je l'ignore, mais!.....

— Eh bien, qu'y a-t-il, mon neveu? montons, s'écria le pyrrhonien.

— Montons, répète le père Granivel.

— Fanchette est enlevée!...... répond Jean Louis; je jure, reprit-il en fermant ses poings et les yeux en fureur, de tuer son ravisseur!.... Parleras-tu, magot de plâtre? s'écria-t-il, en saisissant le pâle Courottin à la gorge.

— C'est le marquis de Vandeuil. Il avait dit, le jour du thé, à son {Hu 179} grand coquin de laquais de l'enlever pour sa petite maison. Le laquais, je me le rappelle, rôde depuis trois jours dans le quartier; mais comme il y a une cousine, j'ai cru que c'était chez elle qu'il allait.

— Tiens, mon ami, et Jean Louis donna une poignée de louis à Courottin, dis-moi où demeure ce Vandeuil.

— Chez le duc de Parthenay!...»

Jean Louis n'en entend pas plus; il court, il vole. Laissons-le courir. Les quatre témoins et les deux frères se regardent mélancoliquement.

« Frère, quel malheur! dit Granivel.

— Ce n'est pas un malheur.

— C'est un bonheur?

— Non.

— Qu'est-ce donc?

{Hu 180} — Un fait encore sans qualité; attendons pour discuter. » Et le philosophe, sans remonter avec eux, resta auprès de la porte, occupé à chercher si ouvrir ou fermer cette porte n'était pas une même opération déguisée par les termes..... Il eut la constance de l'ouvrir et de la fermer pendant une demi-heure, en argumentant à lui tout seul.... Mais il appliquait cette opération à la vie et à la mort, et il pensa des choses sublimes. . . . . . . . . . . .

La voiture emportait Fanchette avec une effrayante rapidité; son bruit étouffa les cris de la jeune fille, qui ne put baisser les glaces; elles étaient arrêtées par un secret. Elle prit le parti de se taire, mais le diable n'y perdit rien, car des pleurs {Hu 181} de rage sillonnèrent sa jolie figure. Cette voiture d'enfer parcourut tout Paris, et après cinq heures de tours, de détours et de courses, elle se dirige vers les boulevards du Pont-aux-Choux, entre dans une rue déserte et roule sur le sable; enfin elle s'arrête auprès d'une maison sans apparence, dont la porte s'ouvre et se referme après avoir reçu la voiture. On tient les chevaux, le faux cocher ôte son masque et sa perruque; Lafleur ouvre la portière, deux hommes saisissent, malgré ses cris, la pauvre Fanchette, et elle est transportée, comme par enchantement, dans une petite pièce où elle resta seule. La beauté de ce boudoir la surprit; l'odeur des parfums les plus suaves calme son agitation; elle {Hu 182} s'assied sur un meuble soyeux; elle lève les yeux, et se croit sous le ciel; des oiseaux voltigent sur un plafond chef-d'œuvre de l'art; les dorures, les recherches l'éblouissent; les murs même sont déguisés sous les étoffes les plus précieuses, drapées avec une rare élégance. Sa pose sur le canapé où elle est, devient insensiblement moins roide, elle s'y étend avec complaisance..... alors une voluptueuse musique fait entendre les accords les plus tendres, et une voix délicieuse invite au plaisir par des sons filés avec un art admirable...... Tous les sens de la jeune lîlle sont trop occupés pour qu'elle pense à son malheur!...

Une porte s'ouvre, un jeune seigneur paraît, vêtu avec toute la {Hu 183} magnificence possible; tous les ordres de la France le décorent, et Fanchette frémit en reconnaissant la figure noble et chevaleresque du marquis de Vandeuil. Une timide rougeur colore son visage.

« Fanchette, dit-il dune voix tremblante et douce, me pardonnerez-vous?.... Dieu!... que vous êtes belle!... Oui, j'ai vu la reine et les plus jolies femmes d'Europe, elles vous céderaient toutes d'elles-mêmes le prix de la beauté.... » Le marquis n'approche point de Fanchette, mais il déploie toutes les grâces de son corps, et elle ne peut se dispenser de les voir. Le séducteur continue: « Je suis bien coupable!... hélas! l'amour le plus violent est mon excuse, et je n'ai pu résister à la {Hu 184} tentation de vous admirer un instant sans que mon bonheur fût partagé par d'insolens rivaux: vous êtes vous-même la cause de ce crime.... vous n'avez qu'à parler.... je vais obéir.... »

Avouous que l'esprit de Fanchette, de même que ses sens l'étaient, fut séduit par ce discours, débité avec l'accent d'une passion véritable.... mais l'image de Jean Louis lui apparaissait, ainsi que la scène de la veille. Aussi répondit-elle:

« Monseigneur, je suis simple, et j'avoue que vos éloges me flattent; n'espérez cependant pas arriver à mon cœur, un autre y règne pour toujours.

— Ma chère Fanchette, je ne veux que vous voir et vous adorer, même sans espérance!....

{Hu 185} — J'en conserve une, monseigneur, c'est que vous me rendrez à l'instant à ma famille et à mon fiancé.

— Eh! le puis-je, cruelle Fanchette? s'écria le marquis en se glissant sur le canapé où était sa victime.... Fanchette!... déesse de mon âme, me refuseras-tu le triste plaisir de savourer ta vue pendant quelques instans?

— Ah! fuyez-moi plutôt, monseigneur, car si vous m'aimez, ma vue augmentera un amour indigne de vous et de moi.

— Eh! le puis-je, belle Fanchette?... répondit galamment le rusé marquis; il est impossible de vous fuir après vous avoir vue.... » En enivrant ainsi Fanchette d'éloges, le {Hu 186} courtisan portait à ses lèvres la jolie main de la jeune fille. Effrayée de l'action du marquis, et plus encore des regards enflammés qu'il lançait sur elle, Fanchette se leva précipitamment, et fut se réfugier à l'extrémité la plus éloignée du boudoir. L'effréné Vandeuil contempla un moment avec délices la charmante colombe qui voulait en vain se soustraire à sa destinée; puis, se levant transporté de désirs, il s'avança vers Fanchette, l'âme pleine de voluptés coupables.

Aux éclairs qui sortent des yeux du marquis, à l'expression de sa figure, Fanchette aperçoit toute l'étendue du danger; elle se précipite à genoux, et là, les bras tendus vers son persécuteur, elle s'écrie:

{Hu 187} « Monseigneur, au nom de votre mère, prenez pitié de moi!... »

Quelque cruel et vif que fût le cœur du courtisan, l'air, l'accent et les paroles de Fanchette l'émurent involontairement. Il fixa le chef-d'œuvre de grâces et d'innocence prosterné à ses pieds, et eut honte de lui-même. Ce remords inaccoutumé sauva la jeune fille pour l'instant; peut-être aussi le désespoir et l'énergie empreints sur son visage servirent-ils à arrêter les odieuses entreprises du marquis.

« Votre place est-elle à mes genoux? s'écria le Vandeuil en s'approchant respectueusement de sa captive. « Ah, belle Fanchette! pouvez-vous croire que vous ayez quelque {Hu 188} chose à redouter près de l'amant le plus tendre et le plus soumis?

— Monseigneur....

— Rassurez- vous; dans ces lieux vous êtes souveraine, et tout doit obéir à vos ordres.

— Alors permettez donc, monseigneur, que je quitte une demeure si riche et si peu faite pour moi.

— Cruelle Fanchette! pourquoi me demandez-vous la seule chose que je ne puisse vous accorder?... excepté votre liberté, de laquelle mon bonheur et ma vie dépendent, il n'est pas un vœu que vous puissiez former qui ne soit accompli à l'instant.... parlez, et les bijoux les plus précieux, les parures les plus brillantes viendront embellir vos charmes.... {Hu 189} je mettrai ma gloire à les déposer à vos pieds.

— Monseigneur, tant d'honneurs me déshonoreraient; pauvre, orpheline obscure, je dois rester dans la classe où le ciel m'a placée.... Dieu m'est témoin que je n'ambitionne pas d'en sortir....

— Pouvez-vous demeurer insensible à tout ce que l'amour, les grandeurs et les plaisirs ont de séduisant?...

— Monseigneur, je suis plus sensible à la honte....

— Y en a-t-il, belle Fanchette, à obéir aux plus doux penchans de la nature?... regardez-vous, de grâce, ajouta le marquis en plaçant la jeune fille devant une glace, voyez ces traits fins et délicats, cette bouche {Hu 190} de roses ornée des perles les plus brillantes, ces yeux dont le doux éclat commande l'admiration et l'amour!... vous devez plaire, séduire, subjuguer: je dois vous aimer, belle Fanchette, il nous faut subir cette destinée.... »

Ce n'était pas en vain que l'adroit courtisan comblait cette jolie fille d'éloges flatteurs; digne enfant de notre mère Eve, la vertu de Fanchette s'amollissait aux accens de la louange: le Vandeuil s'en aperçut; mais trop consommé dans l'art de la séduction pour risquer de détruire, par une conduite téméraire les dispositions b moins craintives de la jeune fille, il résolut au contraire d'accroître sa confiance, et pour cela, se mettant à ses genoux, il lui adressa ces paroles captieuses:

{Hu 191} « Adorable Fanchette, il n'est que trop vrai que je ne puis vivre sans vous; mon bonheur serait de ne vous point quitter; de vous entourer sans cesse de mes soins et de mon amour.... Cependant, si cette perspective délicieuse pour moi coûte un soupir à votre cœur, je suis prêt à sacrifier ma félicité, mes vœux, mes espérances au moindre de vos désirs.

» Oui, charmante fille, ces désirs seront des lois pour le malheureux marquis de Vandeuil; parlez, et dussé-je payer ma soumission de ma vie, les portes de cette demeure vont s'ouvrir devant vous.... mais avant de fuir à jamais, accordez à l'homme qui vous idolâtre une faveur bien légère et dont votre rigide vertu n'aura point à rougir....

{Hu 192} — Que me demandez-vous, monseigneur? dit Fanchette en baissant les yeux....

— L'unique grâce que je sollicite, c'est que vous consentiez à rester encore un jour en ces lieux; ce délai expiré, si vous persistez à vouloir abandonner l'amant le plus tendre et le plus sincère, je jure sur l'honneur, de vous rendre à vos amis à votre famille, et peut-être à un rival préféré..... J'ose espérer que vous ne me refuserez pas la seule faveur qui peut me garantir du désespoir...... »

Toute naïve qu'était Fanchette, elle comprit qu'il fallait accorder au marquis ce qu'il n'était pas en son pouvoir de refuser. Elle soupira, garda le silence, et parut se résigner à son sort.

{Hu 193} Le Vandeuil, plein d'espoir et d'ardeur, se mit alors à dresser son plan de campagne; par ses ordres, toutes les délices des arts furent rassemblées pour subjuguer l'imagination et les sens de Fanchette; jamais conquête de grande dame n'avait coûté tant de soins!.... De son côté, la jolie captive, formait des vœux, pensait à Jean Louis, et jurait de se conserver pour lui.

Pendant que chacun formait des projets, l'heure coulait, et la nuit arriva. Le Vandeuil vint alors retrouver Fanchette. La jeune fille, assise devant une croisée ouverte, fixait mélancoliquement l'étoile de Vénus, dont elle avait si souvent admiré l'éclat avec Jean Louis. Hélas! se dit-elle, s'il regarde maintenant le ciel, {Hu 194} il pense à moi..... Le marquis, au soupir sorti du sein de la jeune fille, devina l'espèce de pensée qui l'agitait.

« Belle Fanchette, pourquoi fixer le ciel d'un air d'envie?... Les diamans de la voûte céleste sont hors de ma puissance; je ne puis les mettre à vos pieds....»

A ce compliment, prononcé d'une voix douce et tendre, Fanchette se retourne vivement; elle tressaille, et veut en vain réprimer le trouble involontaire qui la domine.

« Eh quoi! charmante fille, ma présence vous cause encore de l'effroi?....

— Monseigneur, ce n'est pas vous... mais la fin du jour.... l'heure noire... que vous dirai-je?...

{Hu 195} — Puisque l'obscurité vous déplaît, il faut lui ordonner de disparaître... Génies et fées de ces lieux, s'écria le marquis en élevant la voix, comblez les désirs de votre souveraine....»

Aussitôt les bosquets du jardin sont illuminés comme par enchantement; des gerbes, des feux variés s'élancent dans les airs, et le chiffre de Fanchette, entouré de devises amoureuses et de sermens, y paraît sous mille formes différentes. Mais bientôt tout rentre dans l'ordre accoutumé; les arbres reprennent leur verd 1 feuillage, et la nuit ses voiles sombres et son calme paisible.

« Belle Fanchette, dit alors le marquis à la jeune fille émue, ainsi ne finira point mon amour; aussi vif que {Hu 196} ces feux, il sera durable comme la fixité des nuits....

— Ah, monseigneur! répondit l'amante de Jean Louis, pourquoi adressez-vous les attentions empressées d'un amour si délicat à une pauvre fille qui ne peut y répondre?... mon cœur n'est plus à moi....

— Allons, reprit Vandeuii, je vois que votre mélancolie revient avec l'heure noire. Il faut chasser l'ennemi.... »

A ces mots, le marquis pose le doigt sur un bouton; il appuie, et une nouvelle merveille vient frapper les regards de Fanchette. Le plafond du boudoir s'entr'ouvre, et un magnifique lustre de cristal surchargé de bougies odorantes, descend doucement. L'éclat des lumières est répété {Hu 197} dans les glaces, et Fanchette, en y jetant les yeux, peut jouir de la vue enivrante de sa beauté; alors des voix mélodieuses se font entendre; une musique aérienne les accompagne, et prête un charme invincible aux chants voluptueux qu'elles soupirent.

Vous conviendrez, aimables lectrices, que la galanterie du marquis était assez bien entendue; il couronna le chef-d'œuvre de la séduction en prenant congé de Fanchette avec des paroles aussi tendres que respectueuses..... Laissons des femmes-de-chambres attentive et adroites déshabiller notre héroïne; laissons cette dernière s'étendre sur le duvet le plus moelleux, après toutefois avoir visité et barricadé toutes les {Hu 198} portes de sa chambres, et adressé au ciel, qui s'inquiétait fort peu probablement alors de l'innocence en danger, une prière ardente pour qu'il la conservât digne de Jean Louis...... Et là-dessus dormons comme Fanchette.....

Le lendemain à huit heures, Fanchette ouvrit les yeux, fraîche comme Hébé, belle comme Vénus, et pure comme Minerve.... chose qui n'était encore arrivée qu'à elle dans la maison du marquis de Vandeuil... Quelle est sa surprise et son effroi!.... Malgré ses précautions on a pénétré jusqu'à elle... Les étoffes les plus riches sont étendues sur les meubles; sur la toilette, un riche écrin composé de girandoles d'une eau admirable, d'un collier de perles rares, de bagues et {Hu 199} de bracelets, est placé avec art. Près du lit un peignoir élégant garni de dentelles magnifiques; de tous côtés enfin les merveilles de la parure et des arts rappellent l'amour et la retenue adroite du marquis.

Fanchette étonnée se récrie: à sa voix des femmes-de-chambre entrent dans l'appartement, et offrent leurs soins empressés. Avant qu'elle ait le temps de faire un choix, la jeune fille est habillée avec une simplicité recherchée et un goût exquis. Elle semble être servie par des fées: c'est du moins ce qu'elle se dit tout bas, n'osant s'avouer le plaisir que la vue de sa beauté lui cause.

Enfin, d'enchantemens en enchantemens, la moitié de la journée se passe. Fanchette, environnée de tout {Hu 200} ce qui tente le plus la vanité des femmes, voit cependant arriver avec plaisir le moment qui doit la rendre à la liberté et à Jean Louis. Elle pense au fidèle ami de son enfance, à la douleur qu'il a dû ressentir de sa perte, et à la joie que va causer son retour... Sur ces entrefaites, Vandeuil, paré de manière à mettre dans le jour le plus favorable les avantages qu'il a reçus de la nature, entre dans le boudoir. Il y est à peine, qu'un maître-d'hôtel vient annoncer que le dîner est servi... Le marquis se lève, donne la main à Fanchette, et la conduit à la salle du festin... O pauvre Fanchette! tiens-toi bien....







FIN DU PREMIER VOLUME.

CHAPITRE V TOME II
CHAPITRE PREMIER


Variantes

  1. Nous ajoutons le guillemet qui fait défaut dans {Hu}.
  2. par une conduite, téméraire les dispositions; telle est la leçon de {Hu}, nous déplaçons la virgule conformément au sens: par une conduite téméraire, les dispositions

Notes

  1. verd feuillage: la sixième édition du Dictionaire de l'Académie Française, en 1835, admettra encore l'ortographe verd ; Littré renvoie à vert.