A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

{Hu [5]} CHAPITRE PREMIER.

Souvent un beau désordre est un efiet de l'art.
        (BOILEAU, Art poétique.)

........ Je viens de la montagne:
Comment vivre sans ma compagne?
Elle est mon âme et mon bonheur.
Mettez un terme à ma douleur,
En me rendant ma douce amie,
        Ma mie.
(Complainte du Mendiant)

NOUS avons laissé Jean Louis courant après sa chère Fanchette; or je vous prie très-humblement de lire l'historique de cette course, si toutefois vous en avez le temps.

{Hu 6} Un bon bourgeois du Marais qui revient de la place Royale voir jouer les petits enfans, fait presque un pas géométrique par seconde, et marche comme le balancier d'une pendule, même lorsqu'il s'agit d'aller manger sa soupe à deux heures. Prenons cette base pour juger du pas de l'homme. Le lecteur sait que Jean Louis a cinq pieds dix pouces; son pas doit donc être double de celui du bourgeois: ce n'est pas tout, les dames ont remarqué que Jean Louis a les muscles saillans et composés de nerfs vigoureux; doublons la vitesse. Jean Louis aime, triplons le tout: alors il s'ensuivra que le charbonnier faisait six pas géométriques par seconde, ce qui produit mille quatre-vingts pieds par minute, et un {Hu 7} peu plus de cinq lieues à l'heure: c'est courir aussi vite que les chevaux d'un prince: quel scandale!...

Quoiqu'il en soit, Jean Louis courait le nez en l'air, regardant toutes les voitures verdâtres; c'était la couleur de celle qui emportait Fanchette. Sur le quai des Tuileries, il aperçoit un fiacre de cette couleur, et le hasard veut que le cocher ait la figure rouge et le nez bourgeonné; Jean plonge un œil jaloux dans la voiture qu'il atteint bien vite, et il voit une jolie fille habillée en moire ou étoffe presque semblable!... c'en est assez, il se glisse derrière le fiacre, monte sur la petite planche, et se promet en lui-même d'assommer le marquis afin de reprendre Fanchette. Jean Louis était devenu {Hu 8} logicien!... Le petit carreau de derrière se trouvant cassé, Jean Louis, en y appliquant son oreille, entendit ces désespérantes paroles:

« Eh bien, Fanchette, es-tu contente?... »

Un bruit funeste fut la seule réponse.... Jean Louis est prêt à défaillir; un coup de poignard l'a frappé au cœur. Tandis qu'il reprend ses sens, la voiture s'est arrêtée à la porte du suisse des Tuileries; le couple qui l'occupe descend lestement, et entre chez le restaurateur. Jean Louis, revenu à lui, se précipite.... mais déjà les deux amans avaient gagné le commode cabinet; le charbonnier se dépite, pleure de rage, donne un louis au garçon, et demande un cabinet. 1

{Hu 9} « Monsieur, ils sont pris.

— Tous?

— Oui, monsieur; le dernier vient de l'être à l'instant.

— Je veux le voir.

— Monsieur, cela ne se peut.

— Comment, mon cher, ma femme y entre avec un marquis!

— Raison de plus pour n'y pas aller, reprit le garçon philosophe. »

Jean Louis insiste, le garçon l'envoie promener; Jean Louis applique un soufflet sur la figure du garçon, le garçon répond par un coup de poing, et Jean Louis en colère le prend, entre dans la cuisine, et le plonge dans un grand baquet d'eau chaude; la cuisine en rumeur s'arme, et jure... En voyant ce bataillon sur {Hu 10} le pied de guerre, les gens qui sortaient forment un groupe, les passans entrent, les officieux pérorent et conseillent d'aller chercher le guet. Au milieu du tumulte, un petit gâte-sauce s'écrie: Je suis mort!... L'attention se porte sur lui, Jean Louis s'esquive, et monte visiter les cabinets; les portes sont fermées, le charbonnier frappe et appelle; on ne répond pas, et pour cause; il enfonce alors une, deux, trois portes, et il voit bien de drôles de choses.... Les dames crient au meurtre; le guet et le commissaire montent les marches quatre à quatre... Mais Jean sautant par une fenêtre, va se mettre en faction à cent pas de là, ses yeux fixés sur la porte du suisse. Il voit emmener quatre hommes... Les dîneurs {Hu 11} troublés vont ailleurs achever leur repas et autre chose.... Un fiacre en emmène deux: Jean Louis croit reconnaître.... il accourt.... il est trop tard, la voiture est partie, et Jean Louis est obligé de se mettre derrière. Bientôt le fiacre s'arrête à la porte d'une autre maison. Sans attendre que le cocher descende, Jean Louis ouvre la portière, laisse débarquer l'homme, mais il se saisit de la femme, la pose sur sa tête comme un pot au lait, et court avec cette rapidité que vous lui connaissez....

« Au voleur!... à l'assassin!... » et le gros petit homme de s'élancer: chacun vole et le suit; le petit monsieur est égaré, pâle. Je le crois bien, on ne va pas en voiture {Hu 12} impunément avec une jolie femme. Le guet du poste de l'Opéra accourt (ne vous alarmez pas, lecteur, si le guet vient encore; le guet, avant la révolution, et les gendarmes de nos jours, ont toujours été des choses indispensables); bref, le guet prend le petit monsieur pour le voleur. On le ramène en le tarabustant; vingt témoins affirment l'avoir vu courir; le fiacre a disparu; le petit monsieur mis au corps-de-garde, se trouble; le commissaire vient, l'interroge et l'envoie en prison.

Qu'arriva-t-il de tout cela? madame Jacques Lenfant, sa fille et sa servante, attendirent leur maître jusqu'au lendemain huit heures: on s'ingéra que cet extrait d'homme s'était perdu dans l'Opéra. « L'Opéra {Hu 13} est si grand, disait madame Lenfant, que Lenfant s'y sera égaré. Quelquefois, quand nous sommes couchés, j'ai peine à le trouver dans notre grand lit. » Sur ce raisonnement concluant, on alla le réclamer au directeur de l'Opéra, qui répondit qu'il ne se chargeait pas plus de ceux qui entraient chez lui que de leurs oreilles; et lorsque la famille revint de son long voyage rue des Nonandières, avec cette réponse égoïste et désespérante, on trouva une lettre datée de la conciergie:

« MA mignonne (elle était haute de quatre pieds, et avait soixante-douze pouces de tour), va me réclamer à la police; j'ai perdu les cent vingt francs que nous eûmes tant de peine {Hu 14} à amasser, et je n'ai pas vu l'Opéra.

Signé J. LENFANT.

« P. S. Informe-toi de ce qui est arrivé à la petite lingère du coin. »

Laissons l'honnête mercier à la conciergerie, et retournons à Jean Louis, qui court avec la petite lingère du coin sur sa tête: arrivé au Palais-Royal, il la pose à terre, et s'écrie:

« Fanchette! indigne Fanchette! »

Fanchette pleure!... Jean Louis la regarde!... Ce n'est pas elle!... ce n'est pas elle!... et il fuit en laissant la nouvelle Hélène au milieu du Palais-Royal.... Je ne sais pas ce qu'il en advint, mais oncques depuis l'on ne revit la jolie petite fille de boutique de la lingère du coin!... Je faux a!... {Hu 15} car le marquis de L** en fit sa maîtresse; elle eut de l'ordre, et quand la révolution arriva, elle passa à Mirabeau, acheta des biens nationaux; maintenant elle a cinquante mille livres de rentes, est femme d'un dignitaire, va aux sermons, est dévote, parce qu'elle a cinquante-un ans 2, et prêche la vertu....

Jean Louis, du Palais-Royal courut à l'hôtel du duc de Parthenay, rue du Bac. Le gros concierge le laissa passer sans mot dire, et cela par une excellente raison, Jean Louis était le fournisseur de la maison. Il arrive pâle, harassé, mourant de faim, à la cuisine.

« Te voilà, l'ami? s'écria le chef, sans se déranger d'un coulis qu'il méditait; mais notre provision n'est pas encore finie.

{Hu 16} — Ah, mon cher monsieur de Ripainsel! j'ai quitté le charbon, et je viens vous demander de me rendre un service.

— Qu'est-ce? dit le chef avec un air de protection, tout en faisant sauter sa casserole.

— Avouez-moi franchement si le duc est chez lui, le marquis, la marquise!... personne ne sait mieux que vous quand ils sont où ne sont pas ici.

— Mon cher, répliqua Ripainsel en mettant chacune de ses mains sur ses hanches, et en balançant sa tête, son excellence depuis ce matin est à Versailles, le roi l'a mandée; voyez-vous? la politique s'embrouille, il devient tous les jours plus difficile de gouverner, comme de faire la cuisine; le peuple veut de nouvelles {Hu 17} choses, comme le palais de nouveaux ragoûts; voilà pourquoi je crois que monseigneur ne reviendra que demain, car demain j'ai un grand dîner.

— Et le marquis?...

— Ah! depuis une heure il est parti avec sa voiture d'expédition.

— Qu'est-ce? dit Jean Louis...

— Une voiture sans armes, simple, et telle qu'il en faut pour courir la prétantaine.

— Le scélérat! que le tonnerre l'écrase!... »

A ce blasphème, les marmitons restèrent la bouche béante, et le chef s'écria:

« Mais, mon cher, vous n'êtes pas dans votre assiette ordinaire; vous avez la figure rouge comme une {Hu 18} tomate, vous vous emportez comme une soupe au lait.

— Ah, mon cher monsieur de Ripainsel, sauvez-moi la vie!

— Je ne demande pas mieux; j'en fus toujours le soutien.

— Faites-moi donc parler à madame la marquise?

— Impossible! elle dîne!... et le dîner est une affaire trop importante pour qu'on se dérange en y procédant.

— Monsieur de Ripainsel!...

— Impossible! vous dis-je, » et le chef retourne à son coulis.

Sur ces entrefaites, arrive une jolie femme-de-chambre qui agaçait toujours Jean Louis quand elle le voyait... Avouons la chose, Victoire en était folle!...

{Hu 19} — Vous voilà, joli garçon!... que faites-vous à cette heure?...

— Mademoiselle, lui dit le pâle charbonnier, rendez-moi le plus grand service qu'un être puisse rendre à un autre.

— Lequel?

— Faites-moi voir votre maîtresse, ou je meurs!...

— Ah, monsieur Granivel! cela ne se peut....

— Qu'est-ce que je vous disais? s'écria le chef.

— Ah, mademoiselle! reprit Jean Louis, et il saisit la main de Victoire. Ce geste produisit quelque effet.

— Ce serait oublier mes ordres!... et la soubrette s'esquiva doucement par un long corridor.

Jean Louis avait trop d'intelligence {Hu 20} pour ne pas la suivre, et lorsque aperçut les yeux brillans de Victoire, il conçut quelque espérance.

— Ah, mademoiselle! s'écria-t-il en la saisissant par la taille, seriez-vous assez cruelle....

— Oui! » et la fine soubrette gagnait un petit escalier.

L'intrépide Jean voyant qu'au bout de trois marches montées on ne le renvoyait pas, espéra davantage; et comme il était un maître homme, il risqua quelque chose de positif en embrassant Victoire.

« Allons!... J'espère, petite femme, que vous ne me refuserez pas?

— Laissez-moi, dit-elle en lui donnant une chiquenaude sur les doigts.

— Victoire!... Et Jean Louis insista.

— Ah, monsieur Granivel! vous {Hu 21} êtes trop bon pour me faire renvoyer.... » et elle montait avec une vitesse singulière.

Arrivée à la porte d'une petite chambre en mansarde, elle entra, en répétant: « C'est impossible!...»

La porte restant ouverte, l'amoureux charbonnier comprit tout d'un coup l'étendue du sacrifice qu'il fallait faire. « Allons, se dit-il, c'est pour avoir Fanchette. »

Jean Louis entra. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Eh bien!... dit la soubrette étonnée, je me résigne à me faire gronder pour vous; voyez comme je suis bonne!...

— Bonne! répéta Jean Louis en la suivant: corbleu! vous n'êtes que reconnaissante!... »

{Hu 22} C'était si vrai, que la respectueuse soubrette descendit l'escalier en admirant le charbonnier; cette admiration se manifesta par un: Incroyable!... qu'elle répéta trois fois, et qui prouvait combien son esprit était frappé de la valeur intrinsèque de Jean. Ce dernier, marchant tête levée, n'y répondit que par un sourire de fierté qui semblait dire à la soubrette vaincue: « On ne vous a pas vendu chat en poche!... »

Victoire était tellement préoccupée, qu'elle entra chez la marquise, en s'écriant: « O madame! quel homme!.. Je veux dire, reprit-elle, rougissant jusque dans le blanc des yeux, que ce bel homme est le charbonnier de la maison, et qu'il désire vous parler. »

{Hu 23} La jeune et jolie marquise s'amusait à faire manger un petit singe; elle ne se dérangea pas, car elle était triste; elle pensait à la conduite de son mari!...

« Que peut-il me vouloir?... et elle jeta une noisette au petit singe.

— Mais, madame, il paraît avoir bien du chagrin.

— Du chagrin!.. qu'il entre alors!..

— Madame!.. » dit Jean Louis avec sa voix retentissante, et en s'asseyant sans attendre qu'on l'en priât, selon les principes d'égalité de bon pyrrhonien. La marquise choquée continua de jouer avec son singe, sans même remarquer Jean Louis: Car femme qui aime n'a jamais d'œil en réserve pour les hommes.

Cette contenance, loin d'intimider {Hu 24} Jean Louis, le fît ressouvenir d'un précepte de son oncle, qui prétendait que les grands sont entourés d'illusions, et qu'en les étonnant par la vérité et la justice, on les force à nous écouter.

« Madame!.... reprit donc Jean Louis en haussant la voix, c'est un malheur! je sais qu'en quittant votre singe vous n'allez vous occuper que d'un homme, et d'un homme au désespoir, mais encore faut-il le quitter pour m'entendre?... »

La marquise, abasourdie par un tel langage, regarda le charbonnier.

« Ah, madame! reprit-il en profitant de son étonnement, je souhaite que vous ne connaissiez jamais le trouble affreux où jette la privation de ce que l'on adore, surtout {Hu 25} lorsqu'on nous ôte, de force, tout ce qui nous fait supporter la vie: c'est ce qui m'arrive. J'aimais Fanchette, et j'en étais aimé; votre mari, qui pourtant a une assez belle femme pour n'avoir rien à envier aux autres, votre mari a vu Fanchette, et il me l'a enlevée ce matin, »

Le ton de ces paroles naïves allait à l'âme, et le début avait déjà fait pleurer la'pauvre marquise délaissée.

« Vous accusez le marquis à tort! il est incapable d'une pareille action!

— Madame, je ne viens pas l'accuser; qu'il se comporte comme il l'entend, cela ne me regarde pas; mais je veux savoir où est sa petite maison, car en ce moment il y est avec ma Fanchette!...

— Mon mari avoir une petite maison!... » {Hu 26} et la pauvre marquise pâlit, en regardant de nouveau le charoonnier: « En êtes-vous bien sûr? » dit-elle d'une voix entrecoupée.

— Madame, je ne sais qu'une chose, c'est qu'il m'a enlevé ma Fanchette, et il en avait formé le projet au thé de maître Plaidanon. Là on lui a entendu dire à un certain Lafleur, que le tonnerre écrase..... sous votre respect, de la réserver pour sa petite maison. »

La marquise pensive pâlissait et rougissait tour-à-tour. « Je n'en puis plus douter!., il m'abandonne et me délaisse!... quelle récompense pour tant d'amour!...

— Aucune, madame: je suis honnête homme, et ne veux que ma Fanchette, reprit le charbonnier prenant le change.

{Hu 27} — Mon ami, dit Ernestine de Vandeuil, tu chéris donc bien Fanchette?

— Ah, madame! c'est mon second dieu!...

— Et elle t'aime?

— Si elle m'aime? répéta le charbonnier la larme à l'œil, et tordant son chapeau..... si elle m'aime?....

Ils s'aiment!... s'écria douloureusement la marquise. — Mon ami, continua-t-elle, il nous est impossible d'approfondir ce mystère d'iniquité; car aucun de mes gens ne me dira où est la petite maison de monsieur.... s'il en a une!.. » et le dépit perça dans ces derniers mots... Mais le duc doit être demain ici à sept du soir. Revenez, et je réponds sur mon âme que votre Fanchette vous sera rendue.

{Hu 28} — Ah, madame! et Jean Louis se jeta à ses pieds, et couvrit sa main de baisers.... j'avais juré la mort du ravisseur de Fanchette: c'est déjà m'acquitter envers vous que d'être parjure.... Ah, madame! vous méritez d'être heureuse je reviendrai demain.... »

A ces mots, Jean Louis disparut, et quoiqu'il n'eût rien mangé de la journée, qu'il fût huit heures du soir, qu'il eût beaucoup couru, qu'il fût très-fatigué, il ne s'en alla pas moins le jarret tendu comme un maître d'armes faisant le salut; ce que Victoire remarqua très-bien.

Cependant il faut convenir que la nature commençait à souffrir. Avouons-le, Jean Louis était homme...... Lecteurs, ce préambule est {Hu 29} pour vous instruire qu'il avait faim et soif. Alors, entrant chez un marchand de vin, il jette un louis sur le comptoir, y voit un broc, le prend, l'enlève, le boit, et disparaît.... De même que la soubrette, le cabaretier répéta: Quel homme!..... Je vous laisse à penser quelle fut la stupéfaction de tous les buveurs, et surtout des buveurs au canon!...

Devançons un peu Jean Louis, et voyons ce qui se passa chez le père Granivel. « Courottin b n'abandonna pas cette maison. C'est une maison d'or, avait-il dit à sa mère... aussi la vieille sibylle et son fils prévoyant la profusion du repas s'étaient-ils munis des poches de fer-blanc qui servaient au rusé petit clerc à emporter le dîner de sa mère, qu'il {Hu 30} nourrissait de la cuisine de l'avare Plaidanon. Courottin, ce délégué de l'enfer, jouit pendant quelque temps de la douleur d'un chacun, et il y compatit en feignant une bonne foi qui séduisit le pyrrhonien. Les quatre témoins prirent une figure qui annonçait le ferme désir de coopérer au repas de noces. Pendant que sa vieille mère mettait le couvert, Courottin furetait: ses doigts crochus s'insinuaient partout avec une rare activité: parvenu dans une pièce obscure qui donnait sur la rue, il aperçut une sacoche abandonnée: il lui prit une tendresse de père pour ce sac, qu'il le recueillit charitablement; et voyant en même temps une espèce de coffret, il lui porta promptement secours en y fourrant sa {Hu 31} main rapace; c'était un piège pour les souris; sa main ainsi capturée, et l'autre embarrassée de la sacoche, il se trouva dans une position très-perplexe.

Parut alors Barnabé Granivel. « Que fais- tu donc là, drôle?...

— Je range, monsieur de Granivel, dit-il tout penaud.

— Je comprends bien; mais comment ta main s'est-elle trouvée prise dans le piége?... »

A cette interrogation, l'humble Courottin lâcha un Je ne sais y avec l'air d'une dévote qui fait un acte de contrition.

« Bravo!... admirable!... belle réponse! » Le clerc crut que le docteur raillait; mais celui-ci s'approchant de Courottin, lui dit avec la {Hu 32} joie d'un compatriote qui en retrouve un autre: « Serais-tu pyrrhonien?...

— Parbleu! répondit Courottin, je le crois bien!... nous le sommes de père en fils.

— Prouve!... prouve!...

— Je suis prêt; mais bien qu'il soit impossible d'affirmer que ma main soit prise, ôtez-moi, je vous prie, ce trébuchet. »

Le pyrrhonien, enchanté de ce langage philosophique, débarrassa le Courottin, qui reprit:

« Ce n'est pas tout; êtes-vous sûr de voir ce petit sac?

— Certes, non....

— Etes-vous sûr de ne plus le voir? dit Courottin en le mettant dans sa poche.

{Hu 33} — Certes, non.

— Bien, continua le clerc, laissons le sac où il est; maintenant à qui croyez-vous qu'il soit?...

— Je n'entends rien à cela, s'écria le père Granivel, qui entrait alors pour chercher de l'argenterie: mon sac?...

— Est à vous, monsieur de Granivel: il y a quelques probabilités en votre faveur, j'en conviens; prenez-le donc: Ce que j'en faisais, continua le clerc en trouant le sac avec son ongle, n'était que pour discuter sur la réalité des choses... On croit qu'une chose existe, tandis qu'elle n'a que des formes: on se trompe, même sur les quantités, le contenant et le contenu.... et voilà.... Le clerc rendit le sac allégé....

{Hu 34} — Ce jeune homme ira loin, frère!... » dit le pyrrhonien surpris....

Le couvert dressé, chacun se mit à table: le père Granivel ne mangea pas, tant il était affligé. Courottin trouva le moyen de dévorer comme quatre, de discuter sur le mouvement avec l'oncle Barnabé, de plaindre le père Granivel, de remplir ses deux poches de fer-blanc, et de s'insinuer dans l'esprit des quatre convives, qui le regardèrent comme un profond génie. Il parla commerce, et le loua, car ils n'y avait à table que des commerçans.

« Messieurs, s'écria-t-il, c'est le commerce qui vivifie un état; sans le commerce on n'a rien, absolument rien!... ni vin (là-dessus il en avala un grand verre), ni liqueurs, {Hu 35} (il arracha la bouteille de kirsch de la main du philosophe et s'en versa), ni fourrures, ni cuirs, ni marroquins, (et il regardait le marchand peaussier), ni sucre, ni indigo, ni café, ni chocolat, (et il fit un sourire à l'épicier!) ah, messieurs! le commerce... » Ici il les regarda d'un air goguenard, et reprit: Le commerce est la base de la prospérité publique et particulière quand il va bien; c'est la branche la plus utile; les autres sont oiseuses; la médecine, la chirurgie, la pharmacie, le militaire, le barreau, la justice même, ne sont rien auprès. Vous êtes, bons commerçans, la sève de l'arbre, et pour le prouver, prenons l'état de charbonnier; non que je ne respecte les vôtres, messieurs, mais parce qu'il {Hu 36} faut choisir. Or, quoi de plus utile que le charbon? D'abord il fait vivre en cuisant le dîner: et n'est-ce pas le dîner qui procure les honneurs, séduit une belle dame et un magistrat? De plus, il procure les richesses et des indigestions; les indigestions, la mort: or, quoi de plus utile que la mort? C'est la vie de la médecine, des procureurs, des notaires, des huissiers et de l'église militante, qui ne meurt jamais!... aussi le métier de charbonnier est extrêmement honorable!...

— Voilà qui est philosophique, dit Barnabé.

— Et juste, s'écria le père Granivel.

— Fort juste, répétèrent les quatre marchands.»

{Hu 37} C'est la première preuve que Courottin ait donnée de cette éloquence qui le rendit si fameux par la suite.

« Et la philosophie? reprit Barnabé....

— Monsieur, dit Courottin la voix presque éteinte, c'est la plus belle occupation de l'homme!...

— Que pensez-vous du mouvement?

— Qu'il n'est ni dans l'objet mu, ni dans celui qui le fait mouvoir, ni entre eux.

— Où est-il? demanda le carrossier....

Partout, et nulle part. »

A cette réponse, chacun resta ébahi; le philosophe embrassa Courottin.

« Viens me voir souvent, mon {Hu 38} ami, lui dit-il; je te prédis que tu seras un grand homme!...

— Je suis pauvre, monsieur le professeur; c'est là où le bât me blesse. »

Ces mots valurent quelques écus à la mère de Courottin, et le professeur lui dit: « Vous êtes une heureuse mère!... Diable! sans avoir fait d'études pousser de tels argumens! » Huit heures et demie sonnèrent à l'horloge de bois de noyer; et, au milieu du rire que les plaisanteries de Courottin avaient excité, la porte de la chambre s'ouvrit alors avec fracas, et Jean Louis parut.

» Eh bien, monsieur Jean Louis, quel est le résultat de vos démarches?...» demanda le clerc.

Jean Louis, la figure décomposée, {Hu 39} lâcha le plus gros juron qu'un homme puisse dire.... cherchez-le....

« Cela va donc mal, garçon?...

— Ah, père! ça ne va pas du tout. Hélas!... ma pauvre Fanchette!...

— Monsieur, interrompit Courottin, voulez-vous suivre mes conseils? Jean ne répondit rien. Je parie, continua le clerc, que vous n'avez pas été à la police?... il faut y aller.

— Il dit vrai, reprit Barnabé; mon neveu, nous irons demain ensemble; je leur préparerai des argumens....

— Allons, monsieur Jean Louis, dit un des marchands, prenez un peu de repos, dormez, et demain vos recherches ne seront pas infructueuses: je suis sûr que vous retrouverez mademoiselle Fanchette.

{Hu 40} — J'en suis sûr aussi, reprit l'épicier: on retrouve tout à la police; on m'y a rendu un parapluie que j'avais oublié dans un iiacre le jour de la Saint-Médard!... Ah! c'est une aventure fameuse!...

— Garçon, mange et couche-toi, dit alors le père Granivel.

— Ma Fanchette, père!...

— Demain tu l'auras.

— Dieu vous entende, père; » et là-dessus Jean Louis fut se coucher avec un peu d'espérance.

Courottin et sa mère, chargés de provisions, rentrèrent à leur grenier de la rue Ogniard: la pauvre sibylle y gagna une fluxion de poitrine, tant elle avait eu de mal à laver, récurer, servir, etc. Le malin clerc, après avoir couché sa mère, fait de la {Hu 41} tisane et mis ses habits sur son lit pour qu'elle transpirât, écrivit une lettre au marquis de Vandeuil afin de l'insItruire des efforts de Jean Louis pour retrouver Fanchette, et il courut à l'hôtel la remettre au gros suisse.

Quoiqu'il ne se couchât qu'à minuit, il n'en fut pas moins le lendemain lundi à cinq heures du matin à la porte de Plaidanon. Voilà le modèle de ceux qui voudront avancer!... O vous qui courez cette carrière épineuse, si vous voulez une instruction plus ample, vous la trouverez dans un ouvrage anonyme de Courottin, intitulé l'Art de parvenir; je vous recommande le chapitre des tarifs, vous y verrez ce qu'on peut vendre décemment sa patrie; ce que vaut une loi, un article, un paragraphe, {Hu 42} un amendement, un homme éloquent et un homme ennuyeux, un parvenu ou un seigneur, une place de guerre avec ou sans capitulation, un traité, un emploi, enfin ce que coûte une conspiration faite ou à faire, un député à la nationale ou à la constituante, ou à la convention, ou au corps législatif... ces derniers ne valaient pas grand'chose....

Revenons à Barnabé et au triste Jean Louis, qui partent pour la lieutenance de police.

Ils se trouvèrent dans l'antichambre du chef de bureau des réclamations avec une espèce de petite boule couverte d'un morceau de soie, et surmontée d'un pouf; il en sortit une voix criarde.

{Hu 43} « J'espère que ces messieurs ne comptent pas passer avant moi?

— Non, madame, dit Jean Louis.

— Vous venez réclamer quelque chose?

— Je ne sais, répondit le professeur.

— Je le sais, reprit Jean Louis.

— Lequel croire?...

— Ni l'un ni l'autre, dit Barnabé; restez dans le doute!... »

A ces mots le chef sortit. « Monsieur, s'écria la petite dame, je venais réclamer mon mari M. Jacques Lenfant, mercier de la rue des Nonandières.

— Madame, dit le chef, votre mari doit être maintenant chez lui, on l'a relâché au premier mot: son extrême naïveté est la cause de son {Hu 44} arrestation. Il a dîné chez le suisse aux Tuileries avec une certaine Fanchette....

— Fanchette! dit Jean Louis, je l'ai vue.... ce n'était pas elle....

— O le scélérat! le parjure! je l'aimais, monsieur le chef. Sa voix criarde cassa le tympan du chef, qui lui répondit:

— Ne l'aimez donc plus!... Qu'allait-il faire à l'Opéra?...

— L'Opéra!.... Fanchette!..... le suisse: c'est mon homme! dit Jean...

Votre homme! reprit dédaigneusement madame Lenfant; il est bien à moi, je l'ai acheté assez cher; et elle descendit, ou plutôt roula par les escaliers, en méditant une terrible scène de reproches à ce pauvre M. Lenfant.

{Hu 45} — Monsieur, dit gravement Barnabe au chef, qu'il prit par son bouton, les passions des hommes sont...

— Monsieur, interrompit Jean Louis, qui jugea que son oncle allait entamer un discours, nous venons vous demander en quel endroit de Paris est la petite maison du marquis de Vandeuil.

— Monsieur, je l'ignore.

— Vous avez raison, monsieur, reprit le pyrrhonien Cependant c'est philosophiquement parlant; mais admettons la présence des choses, où est située la forme de cette maison?

— C'est un renseignement qu'il m'est défendu de donner.

— Par quelle raison?

— Par la raison qu'on le défend.

{Hu 46}Cercle vicieux, dit Granivel; monsieur, vous ignore2 donc la logique? »

Jean Louis avait déjà abandonné son oncle, qui se fit mettre à la porte par le chef, après une vive altercation philosophique très-comique, dont nous ne ferons pas mention par une raison que le lecteur doit sentir.

L'amoureux charbonnier courait vers l'hôtel du duc, quoiqu'il ne fût que quatre heures; il eut la constance de se promener trois heures en long et en large, sans s'ennuyer une minute, car il pensait à Fanchette!... « Fanchette î... pauvre Fanchette!... en quel péril es-tu? »

A sept heures, un pompeux équipage éclaboussa Jean Louis de la tête aux pieds: il entre, et le suisse lui {Hu 47} dit de prendre tel escalier qui le conduirait chez mademoiselle Victoire, et tel autre qui le ferait arriver chez madame la marquise. Ernestine n'avait rien oublié pour que son protégé pût parvenir, et certes la soubrette était payée pour avoir de la mémoire; l'on doit s'en apercevoir par la première recommandation qu'elle avait donnée au suisse.

Jean Louis monta droit chez la marquise, car il n'était pas homme à faire gratuitement une infidélité.

« Mon ami, mon oncle vient de rentrer, lui dit Ernestine, allons le trouver. Votre Fanchette n'est pas revenue?...

— Non, madame; mais rien n'est plus certain que M. le marquis a une petite maison; car le lieutenant de {Hu 48} police a dit qu'il lui était défendu de l'indiquer. »

La marquise se trouva mal, et s'appuyant sur Jean Louis, elle se dirigea vers l'appartement du duc de Parthenay.

« Mon oncle, dit- elle, je vous présente un brave homme qui sait d'étranges choses, et qui a bien à se plaindre de Ferdinand.

— Parlez, mon ami.

— Monsieur, je n'accuse personne; il ne s'agit que d'une seule chose, le marquis de Vandeuil m'a enlevé Fanchette; elle est dans sa petite maison, je vous prie de me dire où elle est située......

— Mon neveu une petite maison!... quelle indignité!...

— Mon oncle, cet homme aime sa {Hu 49} Fanchette!... il faut la lui rendre!...

— Comment, la lui rendre?/.. sur-le-champ. Et il sonna.

— C'est parlé, cela!... s'écrie Jean Louis joyeux; je m'en souviendrai, monseigneur, et toujours!..... Son accent émut le duc. Un laquais arrive. Cherchez Lafleur. — Il n'y est pas, monseigneur.

— En ce cas, je ne puis rien; mon cher Lafleur est le seul valet qui connaisse les secrets de mon neveu.

— Monseigneur, il est des rangs où vouloir, c'est pouvoir.... et il dépend de vous....

— O mon oncle!.... interrompit Ernestine en pleurant, cherchez quelque moyen; je ne vivrais pas si je restais dans l'incertitude; je n'ai pas dormi de cette nuit.

{Hu 50} — Monseigneur, dit Jean Louis, envoyez un ordre au lieutenant de police, et vous le saurez sur-le-champ. »

Le duc écrivit deux mots, et sonna, « Que mon intendant prenne mes chevaux et brûle le pavé; il ira à la police, et me rapportera réponse.»

Pendant la demi-heure qui s'écoula, on fit parler Jean Louis; le duc et la marquise furent étonnés du sens, de la philosophie, de l'âme qu'il mettait dans ses discours. En un instant ils surent toute sa vie et ses amours. Les larmes vinrent plusieurs fois dans les yeux d'Ernestine.

Jean Louis avait une naïveté et une chaleur si attendrissantes, que le duc s'intéressa singulièrement à son {Hu 51} récit. Le peu qu'il dit de l'enfance de Fanchette, éveilla l'attention de ce père infortuné...

Neuf heures moins un quart sonnaient quand le gros intendant arriva, et remit la réponse.

« Faites changer de chevaux sur-le-champ, dit le duc en lisant la lettre.

— L'adresse, monseigneur?...... l'adresse?... demanda Jean.

— Rue de la Folie-Méricourt, n.° 9.

— J'y serai avant vous!... » Et le charbonnier s'élance, au grand étonnement de la marquise et du duc.

Pendant c que Jean Louis brûle les distances, transportons-nous à cette infernale petite maison. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

TOME I
CHAPITRE VI
CHAPITRE II


Variantes

  1. {Hu} imprime Jefaux. Nous corrigeons.
  2. chez le père Granivel. « Courottin {Hu} Nous supprimons le guillemet qui n'a rien à faire là.
  3. et du duc. / « Pendant {Hu} Nous supprimons ce quillement inutile.

Notes

  1. Le paragraphe se termine en bas de page et est suivi d'un filet dans {Hu}. Nous ne reproduisons pas ce filet qui ne paraît pas justifié et est d'ailleurs hors-page à proprement parler.
  2. Le récit se déroulant en 1788 et le livre étant publié en 1822, la dite Fanchette est donc née en 1771 et a, au moment de cet enlèvement burlesque, environ dix-sept ans. L'honnête mercier fait bon marché de la vertu de sa lingère!