A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

{Hu 52} CHAPITRE II.

Elle était fille, elle était amoureuse.
        (MALFILATRE.)

  Le doulx fruict d'amourettes veult
estre cueilli furtiuement.
        (RABELAIS.)

Il recule... comme si dans les vastes déserts de l'Afrique un lion à la gueule écumante eût paru soudain, cherchant de la pâture à ses lionceaux.
  (Lord BYRON-CHILDEHAROLD.) 1

NOUS avons laissé le marquis de Vandeuil donnant la main à Fanchette pour la conduire à la salle à manger.... Faites-moi le plaisir de convenir avec moi, lecteur, que jamais courtisan ne conduisit mieux une intrigue que ce Vandeuil.... {Hu 53} Voyez avec quel art il enveloppe sa proie.... Il commence d'abord par énerver le courage de la jeune fille par la vue des tableaux voluptueux qui parent les murs du boudoir et de la chambre à coucher... Une musique d'une suavité italienne vient ensuite ajouter aux prestiges de la peinture; des discours enflammés, parfumés du poison de la louange; la coquetterie éveillée à qui on prodigue tous les trésors du luxe et toutes les occasions de briller; les plaisirs enfin qui se pressent en foule, achèvent l'œuvre de la séduction.

Ce n'est pas tout; non content de tant d'auxiliaires, le marquis veut ajouter une ivresse à l'ivresse morale; pour arriver à ce but, tout le {Hu 54} génie de Koliker, le Véri de ce temps-là, est mis à contribution. Les fourneaux s'allument, les broches tournent, les fours se chauffent, les vins se glacent, les desserts se dressent; et un dîner tel qu'aucun ministre ou directeur général n'en donna de nos jours à d'affamés ventrus, est offert à la sensualité de Fanchette.

Heureusement pour Jean Louis, Fanchette avait le cœur gros; or, quand on a le cœur gros, on mange peu; or, quand on mange peu, on ne boit point; or, quand on ne boit point, on garde sa raison; or, quand on garde sa raison, on ne fait pas de sottises.... on en fait quelquefois assez sans cela. Voilà précisément ce qui sauva Fanchette.

{Hu 55} Le marquis, qui voulait mettre sa jolie captive au niveau des dames de la cour (quoique gentilhomme, il aimait l'égalité), porta force santés. Il but, et il avait ses raisons pour cela, à la beauté de Fanchette, à ses grâces, à son bonheur, voire même à ses vertus.... Si le Vandeuil se fût piqué de franchise, cette dernière santé eût été un de profundis.

Malheureusement pour ses projets, la jeune fille se méfiant des santés, jura de tout faire pour conserver la sienne, et autre chose si c'était possible. Elle fit si bien, que le marquis but seul; il en résulta que le courtisan devint aussi fier qu'un soldat du pape qui escorte une procession.

Nous voici arrivés à l'instant {Hu 56} crtique: le dîner est fini; le marquis est ebriolus, autrement dit gris d'officier, et par conséquent tapageur. Il se lève résolument, s'affermit sur ses jambes, s'approche tant bien que mal de Fanchette, et dissimulant un hocquet, il lui offre galamment la main pour rentrer dans le boudoir, champ de bataille assigné par sa prudence. Ils y sont, la porte se referme, et . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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O vous, lecteurs, ô vous surtout, sensibles lectrices, ne vous effrayez pas de ces trois lignes de points; il n'est encore arrivé rien de funeste à notre jolie Fanchette. Seulement je vous préviens que le combat est engagé.

{Hu 57} Intrépide comme le sultan Misapouf, le marquis s'approche de Fanchette d'une main effrénée; il presse la taille la plus gracieuse; de l'autre, il tient prisonnières deux charmantes mains qu'il couvre de baisers: il veut parler alors, mais en vain; sa langue, épaissie par ses libations à Bacchus, refuse de servir d'instrument à la séduction; il se décide donc à substituer l'éloquence du geste à celle de la parole.... plein d'audace et de désirs, il rend la liberté aux jolies mains de Fanchette, et préludant à ses entreprises plus hardies par un baiser qui souille le front de l'innocence, il enlève le fichu de gaze qui voilait deux demi-globes tels que Xeuxis même n'en aperçut jamais.... O mes yeux! que n'étiez-vous {Hu 58} là!... ô glaces envieuses! que n'avez-vous conservé cette image du beau idéal!...

A l'action téméraire du Vandeuil, à la vue de ses charmes profanés par des regards impies, le rouge de la pudeur et de l'indignation couvre le charmant visage de Fanchette; il colore son teint, et jusques aux formes de lait qui semblent frémir.... La jeune fille se récrie, rassemble ses forces, et s'arrache des bras du courtisan....

Mais, hélas! où fuir?... où trouver un abri? le tour du boudoir est bientôt fait, et le loup dévorant est toujours d'ailleurs à six pas de nous.... il avance.... que résoudre?... que faire?... inexorable, il se jouera de mes prières et de mes larmes.... que {Hu 59} dis-je? mes larmes peut-être seront un attrait de plus pour lui.... Ah! si le désespoir pouvait!... faible, femme et timide, il pourra me donner la mort, et non me soustraire à l'infamie!...

Tandis que notre pauvre Fanchette faisait rapidement ces tristes réflexions, le marquis, remis de la surprise que lui avait causé la défense de la jeune fille, s'avançait avec un cœur où les désirs avaient éteint la pitié: Bel amour, dit-il, il faut être à moi!...

— Jamais!... jamais, s'écria Fanchette.... »

Aussitôt le combat recommence avec plus d'ardeur qu'auparavant, et.... Il me prend fantaisie de mettre encore quelques lignes de points; {Hu 60} non, non, cela n'est pas nécessaire, car Fanchette se défend comme un lion, ou, pour mieux dire, comme une femme qui hait; et le marquis, dont les forces sont paralysées par le vin, attaque d'une manière à me rassurer. Bientôt je le vois rendu, couvert de sueur, se jeter sur un canapé pour y recouvrer sa vigueur épuisée.

L'heureux succès de la défense a exalté le courage de Fanchette; ce n'est plus cette vierge timide qu'un regard fait trembler; c'est la femme forte de Salomon accablant de reproches et d'injures l'audacieux qui l'ose outrager.

Piqué au vif par les sarcasmes dont on l'accable, le Vandeuil jure tout haut et jure distinctement de {Hu 61} triompher de la rebelle. Il rassemble son énergie, et s'avance dans l'intention d'enlever du cou de Fanchette le portrait qu'il y aperçoit, portrait qu'il soupçonne être celui de Jean Louis, et qu'il regarde comme le palladium de sa vertu.

En vain Fanchette résiste, en vain elle croise ses jolies mains sur l'ivoire de son sein; la chaîne est brisée et le médaillon au pouvoir du marquis. Fier de cet avantage, ce dernier insulte à son trophée; il l'injurie, et va le briser, lorsque son œil tombant sur la peinture, y découvre un portrait de femme; il regarde...

A cette vue, une pâleur livide couvre son visage; ses mains tremblent, ses genoux fléchissent, se dérobent sous lui, et il s'écrie:

{Hu 62} « Grands dieux!... »

Fanchette immobile, frémit en apercevant le bouleversement des traits de Vandeuil. Ce n'est plus l'amour, ce ne sont plus les feux du désir et du vin, c'est une sombre expression qui brille dans sa paupière gonflée par veines... l'amant a disparu, et des passions terribles ont chassé la volupté.

Le marquis est debout; son regard fixe tour-à-tour Fanchette et le portrait; il semble les comparer avec une terreur invincible; enfin, il rompt le silence par ces mots entrecoupés: « Elle a pu m' échapper!... ce déguisement.... mais comment peut-il se faire?.... Puis, s'approchant de Fanchette, il lui dit:

{Hu 63} « Sais-tu qui tu es?...

— Je suis une pauvre orpheline. a

— Tes parens?...

— Je ne les connus jamais.

— Tu me trompes.

— Quel intérêt puis-je avoir à le faire?

— Serpent!... quel est ton nom?...

— Fanchette.

— Celui de ton père?...

— Je l'ignore.

— Tu l'ignores, dis-tu?...

— Je le jure.

— Ou es-tu née?...

— Je l'ignore encore.

— Qui t'a élevée?...

— De bons et probes charbonniers.

— Les Granivel?

— Eux-mêmes; ils m'ont trouvée {Hu 64} au pied d'un arbre de la forêt de Sénart.... Je leur dois tout.

— Connaissent-ils tes parens?

— Ils ne me l'ont jamais dit.

— Comment ce portrait est-il en ta puissance?...

— Il fut trouvé sur moi dans la forêt.

— Sais-tu qui il représente?...

— Je crois que c'est ma mère.

— Ta mère!..... garde-toi de prononcer jamais ce nom!... »

A ces mots, le marquis laisse paraître sur son visage les marques de la plus violente agitation. Il fut quelque temps comme absorbé en lui-même; puis, sortant de cette sombre rêverie, il regarda Fanchette de l'air de la haine la plus violente, et la {Hu 65} rejetant brutalement loin de lui, il s'élança hors du boudoir, en s'écriant d'une voix formidable: « Malheur à toi!.... »

CHAPITRE PREMIER CHAPITRE III


Variantes

  1. Nous rajoutons le point qui manque dans {Hu}.

Notes

  1. On peut se demander si le typographe a cru que Byron-Childeharold était le nom de l'auteur. Il s'agit évidemment de Childe Harold de Lord Byron.