A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

{Hu 66} CHAPITRE III.

Jamais un parricide, un calomniateur
N'a dit tranquillement dans le fond de son cœur,
Qu'il est beau, qu'il est doux d'accabler l'innocence.
                (VOLTAIRE.)

Est-ce un prestige? est-ce un songe..... Un cri se fait entendre, et l'espoir renaît.
                (MATHURIN.)

LE premier soin du marquis, en quittant Fanchette, fut de demander après Duroc, l'intendant et le gardien de sa petite maison. Ce vieux confident intime était absent. Ordonnant qu'on le prévînt aussitôt qu'il rentrerait de se rendre auprès de lui, le marquis court se renfermer dans la pièce la plus reculée de son appartement.

{Hu 67} A peine est-il hors de tous les regards, qu'il laisse échapper les passions qui remplissent son âme. Semblable au criminel, il tremble et se rassure, brave tout et craint tout à-la-fois; tantôt morne, abattu, il fixe un œil égaré vers la terre; et tantôt furieux, blasphémateur, il pousse les plus épouvantables imprécations; il passe une heure dans cet état; enfin Duroc paraît....

« Monsieur le marquis m'a demandé?...

— Il est vrai.

— Que veut monsieur le marquis?...

— Ta mort, misérable traître!

— Moi traître! Monsieur de Vandeuil, pouvez-vous, après ce que j'ai {Hu 68} fait pour votre maison, me donner un nom aussi peu mérité?...

— Vil imposteur! tremble! je sais tout!...

— Eh bien! que savez- vous?...

— Léonie respire, misérable!

— La fille de votre oncle?...

— Elle-même.... trouvée dans la forêt de Sénart, elle a été recueillie par d'obscurs paysans; je l'ai vue... je lui ai parlé....

— Ah, monsieur le marquis! ayez pitié de moi, s'écria Duroc en tombant aux genoux de son maître.

— Tu avoues donc ton crime, infâme?...

— J'avoue que je n'ai point eu le courage barbare de vous servir comme vous l'exigiez ou, pour {Hu 69} mieux dire, j'ai cru vous servir en agissant comme je l'ai fait.

— Malheureux! mais tu laissais vivre l'enfant qui renversait mes espérances de fortune et de bonheur...

— Monsieur le marquis, je vous évitais le remords cruel qui suit toujours le sang versé par un crime....

— Fais gloire de ta lâcheté....

— Je ne m'en défends pas, j'ai reculé devant l'effrayante responsabilité qui menaçait ma tête..... J'ai respecté les jours de l'innocence, et cependant je vous ai prouvé un dévouement sans bornes.

— Un dévouement sans bornes, perfide?...

— Faut-il vous rappeler nos crimes?... Qui ordonna la mort de la duchesse?...

{Hu 70} — Ce fut moi, dit le marquis d'un air sombre.

— Qui versa le poison?...

— Tu fus fidèle alors.

— Ah! je fus un barbare!... Non content du meurtre de la mère, vous proscrivez l'enfant..... quel enfant encore!.... la fille de votre oncle, de votre bienfaiteur.... votre cousine enfin!...

— Dis plutôt mon ennemie....

— Pour vous assurer les biens et les titres des Parthenay, je consens à faire disparaître l'héritière légitime de cette noble maison. Trahison, faux actes, incendies, je commets tout pour vous servir n'était-ce pas assez? et fallait-il enfoncer le couteau dans le sein de celle que vous priviez de sa famille et de ses biens?...

{Hu 71} — Il fallait exécuter mes ordres!...

— J'eusse été aussi méchant que vous!...

— Duroc!...

— Monsieur le marquis, le crime nivèle tous les hommes.

— Voudriez- vous me trahir? dit le marquis en pâlissant.

— Moi! monsieur?...

— La trahison suit le regret.

— Quelque coupables qu'ils furent, je ne regrette point mes services. Ce que j'ai fait par attachement pour vous, pour le nourrisson de ma pauvre Marie, je le ferais encore!...

— Dis-tu vrai?....

— Dieu sait si j'en impose.

— Eh bien! mon cher Duroc, puisque tu conserves toujours pour moi {Hu 72} la même fidélité et le même dévouement, tu peux m'en donner de nouvelles preuves?

— Parlez?

— Cette fille que je te commandai autrefois d'immoler, cette Léonie à qui ta pitié déplacée laissa la vie....

— Achevez?....

— Elle est ici.

— Et vous voulez?...

— Sa mort.... c'est le seul moyen d'assurer mon repos, d'éviter les vengeances de la justice, et de réparer tes torts envers moi....

— Avez-vous pensé, monsieur le marquis, aux suites?...

— J'ai pensé à tout.

— Mais ne craignez- vous pas?....

— Je crains tout si elle vit, rien si la tombe la reçoit.

{Hu 73} — Le désespoir vous égare...... veuillez donc réfléchir, de grâce, aux obstacles qui s'opposent au trépas de cette jeune infortunée!... vos domestiques l'ont vue entrer ici; plusieurs savent le nom qu'elle porte, plusieurs connaissent sa famille adoptive...... D'un autre coté, cette famille fera des recherches;.... le duc peut être informé de cette aventure... le prince lui-même peut en entendre parler... Que devenir alors?... tout se découvre; vous perdez honneur, réputation, fortune.... la vie même!...

— Grands dieux!.... quel terrible tableau!.... Ah, Duroc! comment échapper à tous les dangers qui me menacent?...

— En suivant mes conseils, reprit l'intendant charmé de voir son maître {Hu 74} faiblir dans des résolutions sanguinaires.

— Que faut-il faire?.... parle?....

— Eloigner ostensiblement Léonie de ces lieux, lui rendre la liberté....

— Lui rendre la liberté!... interrompit le marquis avec un mouvement d'effroi.

— Pour une heure seulement.... la ressaisir alors, et en disposer secrètement.

— Je comprends.... dans un lieu écarté.... désert!...

— Du tout, dans une maison de correction.

— Dont elle pourra sortir?...

— Que vous importe? elle aura été assez de temps en notre pouvoir pour que nous puissions la voir sans crainte au milieu de sa famille et de ses amis......

{Hu 75} — Je devine... un breuvage...

— En respectant ses jours, lui ôtera l'usage de sa raison.

— Mais es-tu bien sûr?...

— Que trop, monsieur le marquis; souvenez-vous de votretante...

— Tais- toi.... Pourquoi me rappeler sans cesse ce qu'il faut oublier?

— Oublier, monsieur le marquis? jamais....

— Pauvre esprit!... âme étroite!...

— C'est pourtant à moi que vous devez....

— Il suffit.... je saurai récompenser ton zèle... En attendant, prépare tout pour le départ de Léonie... Lafleur conduira la voiture qui l'emmènera hors de ces lieux..... Il la mettra en liberté dans la rue des Postes.... entre neuf et dix heures {Hu 76} du soir j'y serai avec toi et alors....

— Parfaitement réglé, monsieur le marquis.

— Cours exécuter mes ordres.... Dans un quart d'heure je quitte la petite maison.

— Comptez sur mon exactitude... »

A ces mots, le marquis et son confident se séparèrent. Duroc fut s'occuper des préparatifs nécessaires à la fuite de Léonie..... Il avertit Lafleur de tenir une voiture prête pour neuf heures précises, et fit en outre atteler deux excellens chevaux à la chaise du marquis. Ce dernier venait de sortir de la petite maison.

Pendant que tout ceci se passe, Fanchette, revenue à peine de la terreur que lui avait causée et les {Hu 77} attaques indécentes du marquis, et ses interrogations prononcées d'une voix sombre et menaçante, Fanchette, dis-je, s'occupait des moyens d'opposer une résistance invincible aux nouvelles manœuvres qui pourraient être dirigées contre elle. La pauvrette se fit un rempart de ses vêtemens; robe, chemise, jupon, tout fut rétréci, fermé; coutures sur coutures, épingles, lacets, rien n'est oublié....

Voilà donc notre héroïne métamorphosée en une citadelle imprenable.... Imprenable n'est pas français, dit- on; n'importe..... les minutes, les heures se succèdent et se passent dans des transes inimaginables; la nuit qui approche redouble l'effroi de Fanchette: elle prête {Hu 78} l'oreille; le moindre bruit la fait frissonner; elle.fixe d'un œil hagard les portes verrouillées, et surtout les murs de la chambre... Elle croit voir à chaque instant s'ouvrir une issue secrète.... Enfin neuf heures sonnent. Comme le dernier coup frappait les airs, des pas se font entendre; plusieurs personnes montent l'escalier, s'arrêtent à sa porte, y frappent, et l'appellent à haute voix.

ce Que me voulez- vous?... qu'êtes-vous?....

— Je suis Duroc, l'intendant de M. le marquis, et je viens, par ses ordres, vous mettre en liberté... Dépêchez, la voiture attend....

— Ne me trompez-vous pas, monsieur?....

— Je vous jure, au nom de Dieu, {Hu 79} que c'est la vérité.... Venez, ne craignez rien; ma femme est avec nous. »

A cette assurance, donnée au nom du créateur, Fanchette, qui avait de la foi, ouvrit sa porte, et se trouva devant Duroc, qui lui offrit la main pour gagner la voiture. Comme la jeune fille descendait l'escalier, elle s'aperçut que la main de l'intendant tremblait; elle jeta un regard sur le vieillard, et fut effrayée de l'agitation extraordinaire qui se peignait sur sa figure.

« Monsieur, lui dit-elle avec fermeté, vous répondrez devant Dieu de votre conduite envers moi.

— Je le sais, reprit Duroc d'un air sombre; mais je sais aussi que le seigneur est miséricordieux.

— Et qu'il protège l'innocence, {Hu 80} ajouta Fanchette en s'avançant courageusement: je mets donc mon espoir en lui. »

Comme elle achevait ces paroles, elle se trouva dans la cour et devant une voiture attelée de deux chevaux.

« Où me conduisez-vous?...

— Près de vos amis..... C'est-à-dire on vous descendra sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois...... vous gagnerez seule votre demeure....

— Vous avez raison d'en agir ainsi; car il serait dangereux pour vous de paraître devant Jean Louis....

— Allons, mademoiselle, montez.... »

Fanchette se place dans la voiture; la porte s'ouvre, et les chevaux s'élancent... Mais tout- à-coup, comme s'ils rencontraient un obstacle invincible, {Hu 81} ils s'arrêtent et restent immobiles... En vain le cocher jure, sacre et fouette; en vain les coursiers frappent du pied, hennissent et blanchissent leurs mors d'écume; il n'en résulte qu'un craquement terrible; la voiture penche; elle va verser sans doute, et un cri part de l'intérieur. Une voix formidable répond à ce cri: « Fanchetteî... Fanchette!... » La jeune fille éperdue reconnaît son amant; elle brise la glace, le nomme et invoque son secours... Jean Louis se précipite, arrache une portière, et reçoit son amie dans ses bras... Mais Lafleur, Picard, Jasmin et les palefreniers crient au voleur! et entourent Jean Louis... Le peuple sort en foule des huttes qu'il habite de temps immémorial, et comme il donne {Hu 82} toujours raison à celui qui crie le plus fort, il se range du côté des valets qui jappent.... alors une nuée de pelles, de pioches, de fourches, de broches et de sots entourent Granivel.

« Frappez! renversez! tuez le voleur! s'écrie-t-on de toutes parts.... Le peuple a toujours été pour les moyens expédîtifs....

— Mais, répond Jean Louis, c'est ma maîtresse... ma femme, que j'arrache à d'infâmes coquins.

— Coquin toi-même, disent les valets.

— Coquin toi-même, reprit le bon peuple.... A mort!... à mort!...

— Sacrebleu!... s'écria Jean Louis, il n'en sera rien, ânes que vous êtes. »

Ayant ainsi prononcé cette {Hu 83} protestation énergique, le neveu du pyrrhonien se jette sur la masse qui l'entoure; il frappe à droite, à gauche, au centre (on a bonne envie d'en faire autant aujourd'hui); il écarte, écrase, éreinte, assomme et se fraie un large passage. Alors il s'élance, et, rapide comme le trait qui siffle en volant, il disparaît, en laissant échinés, rossés, crottés, jurant, beuglant le peuple, et surtout les valets du marquis de Vandeuil

CHAPITRE II CHAPITRE IV


Variantes


Notes