A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

{Hu 84} CHAPITRE IV.

Il n'est pas impossible qu'un grand soit humain et généreux.
                (LABRUYÈRE.)

Pour l'hymen aussitôt chacun prit ses mesures;
Le monarque en pria tous les rois d'alentour,
Qui, tous brillans de diverses parures,
Quittèrent leurs états pour être à ce grand jour.
                (Ch. PERRAULT, Peau d'âne.)

JEAN LOUIS fut poursuivi par un ou deux valets intrépides, mais il était impossible qu'ils résistassent aux mille quatre-vingts pieds que le charbonnier parcourut par minute. Arrivé sur les boulevards, il déposa Fanchette; et comme les émotions violentes qui s'étaient si rapidement {Hu 85} succédées en elle la rendaient incapable de soutenir une marche aussi précipitée que celle de Jean, il prit une voiture, et s'embarqua pour la rue Thibautodé. Ce qui prouve energiquement sa préoccupation amoureuse, c'est qu'il tenait toujours à la main la jante qu'il avait rompue à la roue par laquelle il arrêta la fatale voiture. La tendre Fanchette, au comble de la joie et du bonheur, prit son fin mouchoir pour essuyer doucement le visage couvert de sueur de son amant; elle ôta la goutte d'eau qui se trouvait à chaque cheveu, et y passa sa blanche et délicate petite main. Mesdames, avouez qu'un homme de cinq pieds dix pouces qui fait mille quatre-vingts pieds à la minute, qui porte neuf cents, {Hu 86} qui arrête une voiture, mérite bien de tels soins.

A ces tendres et naïves caresses, le charbonnier ne disait mot, et Fanchette respectait le silence de son amant, et la voiture roulait toujours vers al rue Thibautodé, où le professeur et le père Granivel étaient fort inquiets du sort de leurs enfans.

Dix heures sonnèrent, et le léger Courottin ayant quitté son étude, porté le souper à sa mère, et l'ayant consolée sur la fluxion de poitrine, arriva chez le père Granivel pour apprendre le résultat des recherches.

« Monsieur Granivel, quittez votre figure chagrine; je vous promets que Fanchette aura été reconquise.

— Dieu le veuille!... et le bon homme leva les yeux au ciel.

{Hu 87} — C'est douteux encore, reprit le pyrrhonien en posant son livre et ses lunettes, mais comme le doute est une pensée, en tant que la pensée existe, et que l'espérance est un composé de pensées, nous pouvons l'espérer.

— Voilà, s'écria Courottin, les plus beaux argumens et les plus philosophiques paroles qui soient sorties de la bouche des hommes!... »

Le professeur manqua perdre la tête!... et pourquoi? .. pourquoi, lecteur?... c'était le premier éloge qui lui était adressé en face....

En ce moment, un roulementde voiture se fit entendre, la porte battit avec une extrême violence; celle de la pièce basse où étaient les Granivel s'ouvrit avec fracas, et Jean {Hu 88} Louis parut, sa fiancée dans ses bras!....

« Je l'avais dit, s'écria Courottin.

— Garçon, tu as donc encore une fois ressaisi ton bonheur?...

— Ce sera la dernière!... » dit le professeur. a

Jean Louis porte en triomphe Fanchette autour de la salle. Si la jeune fille fut étonnée dans le brillant boudoir de Vandeuil, où tout respirait la grandeur et la corruption, elle pleure de joie en revoyant cette salle simple où, pour tout luxe, on voit une horloge en bois de noyer, une table ronde, des chaises grossières et des hommes vertueux, le Courottin excepté cependant; cette figure affichait la joie.

{Hu 89} Enfin le taciturne charbonnier pose Fanchette avec une gravité extraordinaire sur le virginal fauteuil du premier clerc qu'il y eût au parlement de Paris.

Chacun regarde ces singuliers apprêts; Fanchette est étonnée, alors Jean Louis croise ses bras avec force, fronce ses sourcils et son front, en disant à son amante avec l'accent d'un homme très-ému:

« Fanchette, tu viens d'une petite maison!... et tu es sur le fauteuil d'une jeune fille sans tache et sans reproche?... »

Le plus doux sourire vint errer sur les lèvres de ce chef-d'œuvre de grâce et d'ingénuité.

« Ah, Fanchette! ce sourire d'innocence est la plus belle réponse {Hu 90} que femme ait faite!... » Jean prend son amie dans ses bras, la serre, la couvre de baisers, et dévore chacune de ses beautés. Ce déluge de caresses enflammées fut pour l'âme de Fanchette ce qu'est la rosée du matin pour la jeune plante fatiguée; elle rit et se joue sur le sein de son bien-aimé, comme un jeune cygne sur les eaux, et toute souffrance s'oublie dans cette liesse d'amour.... enfin il la pose sur les genoux du père Granivel:

« Tiens, père, c'est ton tour, voilà ton enfant... »

Le père Granivel l'embrassa sur son front virginal, et la jeune fille casresse son menton de sa main blanche et jolie, en s'écriant: J'étouffe sous tant de bonheur!...

{Hu 91} Ce mot fut le signal pour un nouveau déluge de caresses amoureuses de la part de Jean Louis. Le pyrrhonien se pâmait en disant: voilà la simplicité de la nature!... et de la vertu!... Ce tableau était de l'alkoran pour le muet Courottin.

Le bruit d'un équipage se fait entendre, et le duc de Parthenay, curieux de voir cette Fanchette si tendrement aimée, et qur laquelle sa nièce avait éveillé sa curiosité, arriva au milieu de ce touchant spectacle: l'approche d'un grand fait l'effet de la présence d'un être animé sur la sensitive.... Chacun se tait, la gaîté se retire, on se plie avec respect.

Qui se plia? ce fut Courottin, car les trois Granivel gardèrent l'attitude qui convient à des hommes; la tendre {Hu 92} Fanchette fit une révérence que vous auriez payée mille écus.... je suppose que vous les avez!... et alors vous êtes bien heureux.

Jean Louis prit la main du duc, et le présenta en diant: « Père, c'est monseigneur le duc de Parthenay qui nous fait l'honneur de venir nous voir!... » Par déférence, Fanchette avança le fauteuil du premier conseiller clerc, et le duc s'y assit.

« Monsieur, dit ce dernier au père Granivel, il vous paraîtra très-étonnant de voir une excellence chez vous; mais j'y viens réparer les torts de mon neveu; fasse le ciel que les excuses d'un vieillard encheveux blancs puissent vous suffire pour les outrages!...

— Monseigneur, interrompit le {Hu 93} pyrrhonien, n'en parlons plus: vous faites en ce moment non pas tout ce qu'un grand, mais tout ce qu'un homme doit faire.... Ici votre excellence n'entendra que la vérité simple, autant qu'elle peut exister dans ce monde, car j'avoue que je ne l'ai jamais vue ni chez les Guelfes ni chez les Gibelins, ni au milieu, et...

— Jeune homme, dit le duc en s'adressant à Jean Louis, vous êtes de parole; mes chevaux n'ont pu vous atteindre; je suis arrivé pour être témoin de l'enquête que l'on faisait sur votre lutte, et je l'ai arrêtée.... »

Depuis que le duc se trouvait dans cette salle granivellienne, il ne cessait de regarder Fanchette.

« Voilà donc votre charmante {Hu 94} fiancée?... Ah! sans mes soixante-dix ans, mademoiselle, je ne sais si je n'aurais paas été, je ne dis pas aussi coupable que mon neveu!... mais du moins aussi amoureux..... Avouez-nous ce qui se passe?...

— Monsiegneur, s'écria Jean Louis, c'est inutile!....

— Je voulais seulement, reprit le duc, m'informer par quel motif mon neveu vous remettait en libreté, car le vieux Duroc m'a soutenu que c'était son intention.... Ecoutez, mes enfans, l'expression de ce vieux domestique en me parlant de mademoiselle, avait un je ne sais quoi qui m'a été au cœur habitué qu'il est à ces sortes d'aventures, puisque le marquis, dont je suis fier de rougir devant vous, a cette infâme {Hu 95} maison depuis dix ans, je lui ai trouvé une figure décomposée, une espèce de terreur, uine crainte de me voir... et certes jusqu'à présent jamais une jeune fille ne lui a causé de pareils remords!... du moins son visage les annonçait; ainsi donc, belle Fanchette, expliquez-moi le motif qui vous fit mettre en liberté par Vandeuil.... je sais que vous fûtes respectée; et, certes, il lui a fallu pour cela des raisons bien importantes.... »

Fanchette se souvenant des menaces du marquis, et d'ailleurs craignant que le récit de la manière dont le portrait fut trouvé ne chagrinât Jean Louis, se décida à taire cette circonstance; elle fit le récit de ses deux jours d'infortune avec naïveté, {Hu 96} et soutint au duc, en rougissant cependant, que les larmes et son désespoir avaient seuls ému Vandeuil. A la vue de la rougeur de la jeune fille, le duc, ancien diplomate et ministre habile, jugea qu'on lui cachait quelque chose..... Une pensée lui vint, et cette pensée attira des larmes dans ses yeux!...

« quel âge avez-vous8...

— Dix-huit ans, je crois, monseigneur....

— Ma fille aurait à-peu-près cet âge....

— Monseigneur, écoutez l'histoire de Fanchette, dit le père Granivel; j'ai des terres du côté de la forêt de Sénart. En novembre 1770...

— C'est l'époque de l'incendie de {Hu 97} la ferme où était Léonie, interrompit vivement le duc..... Insensé que je suis! n'est-elle pas morte?.... Le duc parut accablé de douleur, et le pyrrhonien dit tout bas à son neveu:

— C'est un bien digne homme, que ce duc!

— Je passais, reprit le père Granivel, dans la forêt de Sénart; j'entends des cris! des barbares, malgré le froid, avaient exposé cette pauvre petite sans linge ni vêtement. Le cœur me saigne, je me déshabille, et l'enveloppant dans mes habits, je l'apporte à ma pauvre femme, en lui disant: Tiens, prends-en soin? Dieu le veut, car il me l'a fait trouver, c'est pour que j'en sois le père!... Et je le fus; pas vrai, Fanchette? {Hu 98} Fanchette, pour toute réponse, lui sauta au ou.

— Bien, frère, s'écria le pyrrhonien, pour qui le beau ne fut jamais douteux. Le duc était combattu par mille idées contradictoires qui l'assaillaient. L'œil tristement attaché sur Fanchette, une pensée triomphait toujours! Léonie aurait cet âge!...

— Monseigneur, dit Courottin d'une voix mielleuse, demain les deux fiancés se marieront: si vous leur faisiez d'honneur d'assister à leur union! vous l'avez si bien protégée que.....

— Très-volontiers, mes amis, répondit le duc en regardant toujours Fancjette. Cependant, ajouta-t-il, ne faites point de façons pour moi; {Hu 99} je pourrais être retenu auprès du roi; ne m'attendez pas!...

— Si monseigneur le permet, continua le clerc, j'irai l'avertir de l'heure qui doit être prise, afin que son excellence n'attende pas.

— C'est me faire plaisir, mon ami, répliqua le duc.

— Alors votre excellence aura-t-elle l'extrême bonté de dire un mot à son suisse, pour qu'il veuille bien laisser passer désormais Courottin, le nom de votre très humble serviteur?

— Je le dirai....

— Si monseigneur prend intérêt à nous, et daigne faire luie un rayon du pouvoir sur nous!...

— Ah, monseigneur! interrompit le pyrrhonien, c'est un jeune homme rempli de talens!...

{Hu 100} — Et de zèle, » ajouta Courottin.

A ces éloges réitérés, le duc quitta la vue de Fanchette, et regarda le sieur Courottin, qui, par une heureuse tactique, se courba jusqu'à terre, en ne faisant voir sa figure que juste ce qu'il fallait pour être reconnu.

« Monseigneur, dit Courottin, l'état, vous le savez, se trouve en des circonstances critiques; il sera nécessaire d'avoir des hommes adroits, qui soient doués d'un esprit conciliant,... si par hasard,... votre excellence.... Ce qui causa le bégayement de Courottin, ce fut le regard inquisiteur du duc. — Qui êtes-vous, mon cher?...

— Un ami de la maison, et j'aspire à l'honneur de servir monseigneur.... {Hu 101} En ce moment, je suis un des membres du Châtelet.

— Suffit... » Alors le duc se leva, prit la main calleuse du père Granivel, et lui dit: « Songez, monsieur Granivel, que vous avez en moi un zélé protecteur. » Il salua Fanchette avec cette grâce et cette galanterie des hommes de l'ancienne cour, s'inclina légèrement pour le reste, et partit. L'infatigable Courottin s'était saisi de la lampette, et présenta son bras pour que le duc montât dans sa voiture.

« Ah! si tous les seigneurs lui ressemblaient! s'écria le père Granivel, mais, pour un ministre, je le trouve faible sur le raisonnement et la logique. Cependant il a conquis {Hu 102} mon estime.... Là-dessus Barnabé remit ses lunettes, et reprit son Locke.

— Pour moi, Fanchette, je lui dois tout, car s'il ne m'avait pas enseigné la petite maison, du diable s'il arrivait assez à temps pour te sauver!...

— Tout cela est juste, dit alors Courottin; mais convenez que ce duc ne tient pas son rang!.... venir chez vous!.... »

A ce mot imprudemment lâché, Jean Louis et le père Granivel regardèrent le chat judiciaire avec un air qu'il comprit fort bien, car il se hâta d'ajouter:

« Mes amis!... comment pouvez-vous croire que je veuille vous abaisser?... cette visite ne m'a-t-elle pas été utile? et je serais un ingrat..... {Hu 103} Mais remarquez une chose; tout le quartier est en émoi, et douze personnes sont à votre porte et s'entretiennent de cette visite d'une Excellence. Or, vous savez à quel point en est l'esprit public; une révolution se prépare; les nuages politiques sont gros d'une tempête; prenez garde que cette visite ne fasse croire que les grands vous ont distingué!... croyez-moi....

— Il a raison, dit le pyrrhonien... et parle comme un ange.... »

Là-dessus le clerc trouva prudent de s'en aller. Monté dans son galetas, il réfléchit à cet événement, et sur-le-champ il écrivit un mot au marquis de Vandeuil pour l'instruire de ce qu'il savait de Fanchette; et avec un courage admirable, il s'en {Hu 104} fut le porter au suisse, qui le combla de joie, en disant:

« Moi afoir l'orte de te laissair entrir... »

Courottin se coucha bercé des plus douces espérances....

Pour la troisième fois, le père Granivel courut à Saint-Germain-l'Auxerrois se disputer avec le sacristain et le prêtre de service; néanmoins il obtint de ne rien donner en plus, et le mariage de Fanchette et de Jean Louis fut commandé pour le lendemain.

Ce lendemain si désiré arriva; Fanchette se leva pâle, fatiguée et souffrante.

« Mon ami, dit-elle à Jean Louis, il m'est impossible d'aller à l'église.

—, Ah, Fanchette! ce retard me fait peur.

{Hu 105} — J'irai, Louis, si cela t'alarme; mais je suis sûre b....

— Allons, garçon, ne risquons pas sa santé. »

Courottin, pendant qu'on l'avait envoyé chercher le déjeûner de l'étude, était accouru; on le chargea d'aller à Saint-Germain-l'Auxerrois, et le mariage fut remis au jour suivant..... Le petit clerc profita d'une course dans le faubourg Saint-Marceau pour se rendre à l'hôtel du duc, rue du Bac, et il l'instruisit de ce retard par une lettre, car il n'était pas visible. On va voir comment....

La journée parut un siècle à Jean Louis; mais il eut le plaisir de voir la lièvre de Fanchette cesser, et le médecin déclarer que cela ne serait rien.

{Hu 106} Laissons ces deux amans livrés à l'espoir le plus tendre, à la joie la plus complète, se croyant à la porte du paradis, et suivons le duc.

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes

  1. le professeur.... » {Hu} (nous remplaçons cette ponctuation redondante par un point.)
  2. je suis sùre {Hu} nous corrigeons

Notes