A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

{Hu 134} CHAPITRE VI.

Un premier crime en attire une foule d'autres.
                (OXCUSTIERN.)

Rendez-la-moi cette fille chérie,
Que chaque jour appellent nos soupirs
Vous qui voulez calmer nos déplaisirs,
Et que mon cœur se rattache à la vie,
Rendez-la-moi. . . . . . . . . . . . . .
                (COMPICNY.)

APEINE peine libre, le marquis courut à sa petite maison: ce n'était rien d'avoir dissipé momentanément les soupçons du duc, d'en avoir imposé au cœur et à l'esprit d'Ernestine, il fallait encore, le danger présent éloigné, s'occuper du danger à venir. Vandeuil n'avait pas le choix des moyens; quelque terribles qu'ils {Hu 135} pussent être, les plus prompts étaient les meilleurs. Mais comment agir?... quelle route suivre?... que faire enfin pour sortir d'embarras?...

Ce fut l'esprit agité de mille idées diverses et contradictoires, le cœur tremblant et la conscience bourrelée, que le marquis parvint à la maison de Folie-Méricourt. Son premier mot fut: Duroc?... c'était effectivement le seul homme auquel il pût se fier entièrement, le seul qui lui eût jusqu'alors donné des preuves d'un attachement invariable et sans bornes.

« Monsieur le marquis, Duroc est malade, répondit un valet.

— Malade, dis-tu?...

— Très-malade, monsieur le marquis: le médecin qui l'a déjà visité {Hu 136} a déclaré que le vieillard avait une fièvre chaude.

— Comment se fait-il que subitement?...

— Ah, mon Dieu, monsieur le marquis, ça lui a pris comme un coup de foudre; justement le soir que cette jeune fille est sortie d'ici: Duroc fut alors dans un état.... Oh! dam, fallait voir! il avait déjà le délire; mais c'est principalement après l'arrivée de monseigneur le duc, que ses grandes crises se sont déclarées.

— Après l'arrivée de mon oncle?...

— Oui, monsieur le marquis.

— Il suffit; guide-moi à la chambre de Duroc.

— C'est impossible, monsieur le marquis, on n'en peut approcher; {Hu 137} figurez-vous que dans un de ses accès, et il lui en prend souvent de ce genre-là, il pourrait vous donner un coup de couteau.

— Allons, tu exagères....

— Oh non! monsieur le marquis, je vous jure que nous avons été obligés de lui ôter tout ce qui pouvait devenir une arme dans ses mains. Figurez-vous qu'il a porté plusieurs fois la rage jusqu'à vouloir se détruire lui-même. » En entendant ces dernières paroles, le marquis parut réfléchir profondément: une idée maîtrisait son âme, et le sourire qui vint animer sa physionomie prouvait qu'il s'y arrêtait avec une joie cruelle.

« Tu dis donc, répeta-t-il en s'adressant à son valet, que Duroc a {Hu 138} déjà tenté plusieurs fois de se détruire lui-même?...

— Oui, monsieur le marquis.

— Cours t'informer de l'état du malade, et reviens m'en informer de suite..... Je t'attendrai dans mon cabinet. »

Débarrassé de la présence importune de son valet, le marquis laissa paraître alors sur sa physionomie les plus sinistres augures. Il eut néanmoins un moment l'air de douter de lui-même; mais faisant un effort violent, il surmonta promptement ce qu'il regardait sans doute comme une faiblesse, et il s'élança pour gagner son appartement: il y était à peine enfermé, laissant éclater les infernales passions qui l'agitaient, lorsque son valet vint l'y trouver pour {Hu 139} lui annoncer que Duroc était toujours dans le délire le plus complet. Le marquis, après avoir gémi sur le sort de celui qu'il nomme un fidèle et dévoué serviteur, renvoya le domestique, et lit ses préparatifs. La nuit vint enfin au gré de son impatience; huit heures!... neuf heures!... dix heures.... il compte ces heures avec angoisse, semblable au criminel qui attend la mort. Au coup de onze heures, il se saisit d'un couteau, le cache dans son sein, et se dirige vers la chambre de Duroc; il s'était assuré que l'intendant n'avait alors personne auprès de lui.

Le marquis, à l'aide d'un escalier secret et de son passe-partout, pénètre chez Duroc sans que personne puisse l'apercevoir. Il s'avance vers {Hu 140} le lit du vieillard, qui, plus calme alors, ouvre les yeux et reconnaît son maître.

« Ah! c'est vous, monsieur?...

— Oui, mon cher Duroc, répond le marquis d'une voix tremblante; je venais pour m'informer moi-même de l'état de votre santé.

— Hélas! mon cher maître, je sens que je ne vais pas tarder à paraître devant mon souverain juge.... Pourquoi faut-il que ma conscienee soit chargée d'un poids si lourd?... il me semble voir votre tante devant moi.... elle est là, regardez? ses yeux brillent comme au jour de sa mort... elle me reproche mon crime.... elle appelle sur ma tête toutes les malédictions de l'enfer... Grâce, grâce?... Elle est inexorable.... il faut.... Ah! {Hu 141} s'il était possible de racheter mon forfait?... si le repentir le plus sincère... Sauvez-vous, mon cher maître, voilà la duchesse!.... Qne me voulez-vous, madame?... Il faut, dites-vous, que je répare mon crime?.. Ah! prenez tout mon sang? versez-le jusqu'à la dernière goutte? mais sauvez mon âme!.... sauvez-la des supplices éternels réservés aux assassins.... vous le pouvez?... Parlez, que faut-il entreprendre?.. Me repentir?... Dieu voit mon cœur.... Rendre à Léonie son nom, ses biens et le cœur d'un père?... C'est impossible; je perdrais l'enfant qui a sucé le lait de ma femme.... Il faut qu'il meure, dites-vous?.... Oui, c'est justice. Mais, au nom du Dieu des miséricordes, n'exigez pas que je le livre {Hu 142} moi-même au bourreau.... je ne le pourrais, cet effort est au-dessus de mon courage.... Eh bien, damnation!... Grand Dieu, ayez pitié de moi?... »

A ces mots, Duroc parut prêt à rendre l'âme... Le marquis, en voyant le délire de son complice, avait tremblé vingt fois pour sa vie, et vingt fois il avait saisi le couteau caché sous ses vêtemens... les remords du vieillard pouvaient le perdre.... le repentir n'avait qu'à l'emporter sur le dévouement. Il attendit donc avec une impatience difficile à exprimer le résulat de la crise: contre son espoir, Duroc parut se ranimer.

« Le misérable ne mourra pas! s'écria l'impitoyable Vandeuil... Duroc, Duroc?...

{Hu 143} — Qui m'appelle?...

— Duroc? répéta le marquis, en s'approchant du lit de l'agonisant.

— Ah! c'est vous, reprit le vieillard.... et il ajouta: Vous ne m'avez donc point abandonné?...

— Vieux fou!... ne peux- tu commander à tes absurdes remords?...

— Ah, monsieur le marquis! que dites-vous-là? le repentir est la seule vertu qui puisse parler pour moi lorsque je paraîtrai devant Dieu.

— Imbécille!... voilà donc cet attachement si vanté pour moi!... dans une heure peut-être tu vas trahir ton bienfaiteur, et le conduire sur l'échafàud.

— Ah! j'aurais plutôt....

— Tais-toi!... chacune de tes paroles m'accuse.

{Hu 144} — Vous avez raison, dit le vieillard d'un air pénétré, il faut me taire. . me taire pour toujours! Mais, hélas! que deviendra cette jeune et innocente Léonie?

— Crois-tu la rendre heureuse en l'arrachant à l'homme qu'elle aime?

— Oui, mais son père?.... l'époux de l'infortunée que j'ai précipitée dans la tombe....

— Tes regrets lui rendraient- ils la vie?...

— Non. Je fus un méchant!..... et je pourrais encore faire le mal?... Je pourrais, dans un moment de terreur, vous sacrifier pour sauver mon avenir.... Ainsi donc enfermez-moi?.... empêchez que personne ne m'approche, car la fièvre me brûle et le remords m'accable...

{Hu 145} — Infâme! dit le marquis avec l'accent de la rage, tu pourrais....

— Volontairement, jamais.... s'il dépendait de moi, j'emporterais votre secret dans la tombe....

— Qu'il y soit donc enseveli »

A ces mots, murmurés si bas que Duroc ne les entendit point, Vandeuil s'approche du vieillard: ce dernier prend la main de son maître, la baise et la mouille de ses larmes, il va jurer de garder un éternel silence.... Inutile dévouement!... un feu cruel déchire son sein, des flots de sang s'échappent, et Duroc regarde son maître, le barbare vient de l'assassiner....

« Il est mort, dit froidement le marquis en voyant sa victime exhaler un soupir qu'il prit pour le dernier. {Hu 146} Fuyons ces lieux?... personne n'a pu me voir... tout est sauvé!... »

Il descend alors en s'applaudissant du succès de son crime, monte tranquillement en voiture, et recommande à ses gens de veiller sur le bon vieux serviteur, qu'il confie à leurs soins... Arrivé à l'hôtel, il entre dans l'appartement d'Ernestine avec le sourire sur les lèvres. La marquise regarde tendrement son époux, et le duc, charmé de cette visite, tend la main à son neveu.

Le lendemain matin au déjeûner, le marquis s'empresse auprès d'Ernestine, il badine, jamais il ne fut plus aimable, jamais plus de saillies heureuses ne sortirent de sa bouche; on admire sa gaîté, la grâce et l'à-propos de ses réparties... {Hu 147} Tout-à-coup un domestique entre effaré, et annonce au duc que le vieux Duroc, dans le délire de la fièvre, s'est frappé d'un coup de couteau.

« L'infortuné! s'écrie le marquis, il s'est tué?...

— Non, monsieur le marquis, il respire encore, et demande instamment à voir monseigneur; il a, dit-il, des choses de la plus haute importance à révéler. »

A ces terribles paroles, le marquis, pâle comme la mort, sent ses genoux prêts à se dérober sous lui. Le trouble inséparable d'une pareille nouvelle empêche le duc de s'apercevoir du désordre de son neveu; la marquise seule s'écrie:... « Mon ami, vous vous trouvez mal?...

— En effet, je ne me sens pas {Hu 148} bien.... j'étais si attaché à ce domestique... que....

— Partons, interrompit le duc... Vandeuil, suivez-moi?

— Mais, mon oncle, dit Ernestine, mon mari souffre.

— Ce ne sera rien. Venez, mon neveu? »

Tout en parlant ainsi, le duc entraîne le marquis, descend l'escalier, et monte avec lui en voiture. Les chevaux brûlent le pavé, et l'on arriva bientôt, Vandeuil bourrelé de craintes, et le duc en proie à la plus vive inquiétude.

« Est-il mort? s'écria le marquis.

— A-t-il recouvré sa raison? ajouta le duc...

— Il vit, et a sa connaissance, répondit un valet....

{Hu 149} — Montons, mon neveu? » Et le duc, appuyé sur le bras de Vandeuil, pénétra dans la chambre de Duroc.

En apercevant son maître, l'intendant parut se ranimer.

« Vous avez désiré me parler, Duroc? dit le duc en s'approchant avec bienveillance et pitié du vieillard; que me voulez-vous?...

— Monseigneur..... Le marquis trembla.

— Avez-vous quelque faveur à me demander pour votre famille?...

— Non, monseigneur; grâce à la générosité de M. le marquis, mes enfans n'auront besoin d'aucun secours.

— Expliquez-vous? qu'avez-vous à me dire?...

— Monseigneur, on croit que je {Hu 150} me suis donné la mort dans un accès de délire, on se trompe. (Ici la figure du marquis fut couverte d'une sueur froide...) On se trompe, monseigneur, continua Duroc, je me suis frappé volontairement et cela, pour me soustraire aux remords que me cause le crime affreux que je commis, jadis, par un attachement aveugle pour mon maître.... Madame la duchesse est morte empoisonnée....

— Monstre! s'écria le duc...

— Laissez- moi parler?... monseigneur.... ce n'est pas tout. Votre fille.... cette Léonie....

— Fut assassinée pareillement par toi?...

— Non, monseigneur, elle respire.

— Elle respire, grand Dieu!.... Monsieur, ajouta le vieux seigneur {Hu 151} en se tournant vers son neveu, qu'apprends-je ici?...

— Mon oncle!...

— Mon maître ignorait mon crime, dit l'intendant en prenant la main du marquis, il ne l'aurait pas permis...

— Où est ma fille?...

— Monseigneur, de braves gens l'ont recueillie: les Granivel...

— Quoi! Fanchette?...

— N'est autre que Léonie!...

— O mon Dieu! s'écria le duc. Et il tomba à genoux pour rendre grâce à la Providence.

— Monseigneur, dit l'intendant, priez aussi pour moi?... Je suis bien coupable! mais je viens de racheter mon crime.... Monsieur le marquis, mon cher maître, priez aussi pour {Hu 152} moi.... Monseigneur,.... mon cher maître, je sens mon âme qui se révolte, grâce!... » Le vieillard expira. Et le marquis, accablé sous le fardeau du crime, releva sa tête coupable....

« Quelle fin! dit-il d'un air hypocrite.... et à quels excès ce malheureux s'est-il porté par dévouement pour moi!... Ah, mon oncle! croyez que je maudis son zèle, et que je bénis son repentir... Courons, votre Léonie....»

En ce moment, midi sonna...

« Midi! s'écria le duc, c'est aujourd'hui à cette heure que Fanchette épouse le fils du charbonnier!..... » Le vieillard s'élance malgré son âge, monte en voiture, promet cent louis au cocher s'il arrive à temps; {Hu 153} la voiture part comme un trait.... et le marquis rentre pensif à l'hôtel.... Le duc arrivera-t-il à temps?... c'est ce que nous allons voir. . . . . .

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes


Notes