A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

{Hu 154} CHAPITRE VII.

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            ......... Tu dois savoir
            Que toujours à ces grandes journées,
            Les femmes sont mieux attournées
            Qu'aux autres jours, et cela tente!...
            O mon Dieu!... qu'elle était contente!...
        (CL MAROT, Dialogue des deux amoureux.)

    Nos plus chères espérances s'évanouissent souvent
comme les illusions d'un songe d'amour!....
                (AVERROES, de re medicâ.)
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ENFIN Jean Louis est en face le maître-autel de Saint-Germain-l'Auxerrois! Fanchette, dans sa brillante parure, est agenouillée sur un coussin de velours rouge. Les ornemens promis par le curé embellissent la cérémonie; et dans ce moment il arrive {Hu 155} lui-même à la sacristie. Une grande activité règne dans l'église.

Les quatre marchands, le père Granivel et le pyrrhonien entourent les deux époux; une foule immense de peuple contemple les apprêts de cet hymen; le suisse frappe souvent le carreau avec sa canne à pomme d'argent; car, malgré la majesté du lieu, toutes les commères du quartier chuchotent: « Qu'elle est belle!... c'est un beau garçon!.... queu beau couple!... etc. » Madame Paradis et Courottin, que l'on a dépêchés au presbytère pour hâter le curé, arrivent: alors le clerc se place à l'endroit le plus favorable. Midi sonne!...

Le bon curé s'avance gravement; un joli petit enfant-de-chœur agite une sonnette argentine, et le prêtre {Hu 156} monte à l'autel! Au premier pax sit vobiscum, Courottin, voyant le visage un peu rouge de l'officiant, s'écria: « Ouais! il déjeûnait tout-à-l'heure, madame Paradis!... Elle n'a pas l'air de m'entendre!... Alors le clerc malin gagne le côté de l'autel où était le missel, et dit au curé, qui crut voir le diable, tant la figure de Courottin avait un sourire satanique:

— Monsieur le curé, vous oubliez que vous étiez à l'instant inter pocula.

Pocula toi-même, » répondit le joli petit enfant-de-chœur en colère.

La messe s'interrompt avec une espèce de rumeur. Le mot pocula, qui a interloqué le curé, court de bouche en bouche, et il est impossible de décrire le trouble et la confusion de l'église.

{Hu 157} « Cela n'empêche pas le mariage, dit le père Granivel.

— Qu'est-ce?.... demanda Jean Louis.

— On nous avait promis des chantres, dit Courottin au père Granivel... — L'officiant doit faire un discours, ajouta-t-il tout bas à Barnabé »

Tous trois volent à la sacristie; mais ie clerc altéré, profitant du tumulte, but d'un trait la burette au vin, en respectant toutefois l'eau sainte. Nous devons ajouter que c'était par suite d'une habitude contractée quand, à l'âge de quatorze ans, il cumulait la place de petit-clerc avec celle d'enfant-de-chœur. Pendant le cours de ces dernières fonctions, on lui avait appris le latin des frères des écoles chrétiennes d'avant la {Hu 158} révolution, et tout ce qu'ils savaient d'histoire, littérature, etc. Mais aussitôt que Courottin eut vingt ans, il jeta son commencement de froc aux orties, et se voua au dieu de la chicane, après avoir mis à profit toutes les leçons et les préceptes de l'église.....

Ce diable incarné eut encore gagné la sacristieavant les frères Granivel.

— Comment, monsieur le curé, vous avez mis dans votre marché deux chantres, et vous n'en fournissez pas? vous deviez dire la messe? et voilà que pocula vous en empêche! Un curé pocula!...

— Mon cher, nos chantres ont été mandés à Saint-Denis pour l'enterment d'un évêque.

— Ah!...

{Hu 159} — Et moi, j'ai marié quelqu'un hier à minuit; je me suis trouvé ce matin l'estomac fatigué.... Madame Paradis a oublié que je devais dire la messe, et m'a fait déjeûner....

— C'est juste, monsieur le curé; je vous présente mes excuses.... »

Pendant ce temps-là, le pyrrhonien cherchait celui qui s'habillait pour officier. C'était un homme dont la figure indiquait une grande douceur.

« Monsieur, vous faites un discours aux mariés?

— Oui, monsieur.

— Pourriez- vous me le communiquer, s'il vous plaît?...

— Mais, monsieur, puis-je savoir?....

— Oui, monsieur.... c'est pour y {Hu 160} faire une réponse; car vous sentez que lorsqu'on parle seul on a toujours raison... Or, saisissez bien ceci, dit-il en arrêtant le prêtre par sa robe, je vous contredirai, en exposant les argumens contraires, alors les époux resteront dans cette indécision que doit avoir tout homme raisonnable. . . . . . . . . . . . .

— Mais, monsieur, un homme raisonnable ne peut avoir aucun doute sur les choses palpables que je. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Comment, monsieur, on ne peut pas douter?... Ah bien! ne pas douter!... Ecoutez?... ou vous êtes prêtre, ou vous ne l'êtes pas Vous n'avez absolument que ces deux manières d'être; l'une exclut l'autre; or vous êtes prêtre; donc vous {Hu 161} n'êtes pas!.... Qu'êtes-vous maintenant? répondez »

Le pauvre ecclésiastique, qui, venu du fond de la Sologne, officiait pour la première fois à Paris, resta la bouche béante à cet argument dont il ne pouvait connaître le vice, puisqu'il est à noter qu'un livre de logique ait paru dans la Sologne 1.

— Comment, je ne suis pas prêtre!... j'ai montré mes lettres et mes pièces probantes, dit-il avec une rare simplicité.

— Qu'est-ce que cela fait?

— Mais on ne peut pas vous marier, je suis le seul ici qui puisse dire la messe!... »

A ces fatales paroles, le père Granivel vint à côté du prêtre, et l'engagea à mettre de la promptitude.

{Hu 162} « Je ne suis pas prêtre!... cependant depuis vingt ans....

— Allons, monsieur l'abbé Vinet, dépêchez-vous? les mariés sont à l'autel et attendent, dit le curé.....

Je ne suis pas prêtre! et depuis vingt ans j'enterre, console, marie, encense, baptise, bénis... car, je n'ai jamais maudit personne!...

— Ah, monsieur! dit le père Granivel, mes enfans!... quel retard!... Le pauvre Solognais, frappé à mort par ce terrible argument, ne répétait que, je ne suis pas prêtre, à toute la sacristie consternée.

— Mais vous m'en avez donc imposé? dit le curé.

— Non, monsieur, j'ai dit la vérité s'écria Vinet effrayé, avec l'accent de l'innocence.

{Hu 163} — Officiez donc!...

Je ne suis pas prêtre! répéta-t-il avec les larmes aux yeux. » Barnabe, et surtout Courottin, jouissaient de ce désordre, lorsque le pyrrhonien averti par son frère, que ce retard faisait languir les fiancés, s'avança gravement, comme un médecin sûr de guérir son malade, et il dit au pauvre abbé:

— De quoi doutez- vous?...

— De moi, car j'ai toujours douté de mes forces....

— Bon.... Eh bien! comme je vous l'observais, ou vous êtes prêtre ou vous ne l'êtes pas.

— Il est vrai.

— Eh bien! n'ayant que ces deux états, l'un excluant l'autre, convenez que vous ne l'êtes pas? La figure {Hu 164} du prêtre indiqua la plus grande terreur. Or vous ne l'êtes pas, répéta le pyrrhonien, donc vous l'êtes.

— Ah!..,. » s'écria le bon Solognais, comme si on lui ôtait un poids de cent livres de dessus l'estomac.... Ainsi rassuré, il mit sa chasuble, et s'en fut à l'autel.

La messe recommença à midi un quart, et l'impatience de Jean Louis cessa. Une espèce de pressentiment l'agitait! aussi cassa-t-il la balustrade d'un coup de poing, lorsqu'au milieu de la messe on fut obligé d'aller chercher une nouvelle burettede vin.

« Contiens-toi, mon ami? qu'avons-nous à redouter? lui dit tout bas la tendre Fanchette.

Enfin le prêtre solognais qui officiait avec une rare dignité et une {Hu 165} persuasion intime que son onction inspirait même aux autres, se retourne avec un visage comme empreint d'une lumière céleste: il descend les marches de l'autel, et s'adressant aux futurs époux, il prononça ces paroles avec l'accent d'un homme inspiré; son organe avait quelque chose de naïf:

« Mes enfans, vous allez être unis... vous le serez toujours! j'en crois et la voix secrète de mon cœur et l'augure que la divinité fait briller dans vos yeux.... Oui, vous le serez!... et l'amour le plus pur et le plus constant sèmera de fleurs la route que vous allez parcourir ensemble même pendant l'hiver de la vie... parce que la vertu vous accompagnera!... Je ne vous détaillerai pas {Hu 166} vos devoirs: aimez-vous!... ce mot les comprend tous. Je remercie le Tout-Puissant de se servir de mes faibles mains pour bénir votre union; regardez-moi donc comme son ministre?... Je le suis!... Homme, dit-il à Jean Louis, jures-tu de respecter cette femme, et de la protéger?...

— Je le jure, répondit la basse-taille. Elle fit trembler les voûtes du temple.

— Femme, continua le bon prêtre, jurez vous d'obéir à votre époux et de lui être fidèle?...

— Je le jure, dit Fanchette avec l'expression de l'amour le plus tendre. »

Le prêtre allait prononcer le conjungo vos!... Un saint recueillement a saisi tous les assistans, à l'exception de Courottin: l'expression du visage {Hu 167} des deux amans inspire une joie pure et un intérêt qui touche l'âme de chaque spectateur. On écoute avec attention, on regarde!...Tout-à coup un bruit de tonnerre se fait entendre à la grille.... des chevaux couverts d'une blanche écume amènent un brillant équipage....

« Où en est la messe? s'écrie un seigneur décoré du Saint-Esprit, et dans la plus vive agitation.

— Au deussième tinquemann, répond le suisse.

— Monseigneur, reprend Courottin, on finit l'instruction pastorale, on échange les anneaux!...»

A ces mots, le duc de Parthenay se précipite, court à l'autel.

« Au nom du roi, je m'oppose au mariage!... s'écrie- t-il de toute sa force!... »

{Hu 168} Le prêtre étonné s'arrête!... Jean Louis grince des dents avec une rage qui le fait écumer; tous les assistans sont stupéfaits; le duc saisit Fanchette, la presse dans ses bras, et s'écrie avec l'accent d'un père qui retrouve son unique enfant: « Ma fille!... ma Léonie!... c'est toi!... » Et il verse un torrent de larmes, tout duc qu'il est.

Léonie, insensible aux caresses d'un père qu'elle n'a jamais connu, devint pâle comme la mort à l'aspect de la douleur de Jean Louis!...

Au milieu du tumulte le plus grand qu'il y ait eu dans une église, Courottin est auprès du duc, et lui dit:

« Sans moi, monseigneur, tout était perdu....

{Hu 169} — Vous serez toujours mon père!... dit Léonie à voix basse au père Granivel....

— O ma petite Fanchette!... souffre que je t'appelle encore de ce nom r... c'est la dernière fois que je le prononce, car te voilà grande dame!... tu nous oublieras.... Adieu. »

Un regard de Léonie fit venir les larmes aux yeux du bon père Granivel; il eut regret d'avoir dit cela... Léonie s'arrache des bras de son père: elle détourne ses yeux languissans et dénués de cette flamme vive et pure qui naguère y brillait, et les reporte sur le pauvre charbonnier, qui, tout immobile, la considérait d'un air hébété... cependant on voyait une douloureuse avidité sur son visage. L'étonnement de toutes les figures, {Hu 170} la subite stupéfaction de chacun, la présence du prêtre vénérable, la majesté du temple, et cet événement, rendirent ce moment terrible.... on eût dit que la faulx de la mort venait de semer son éternel silence.... Alors Léonie s'avance, jette avec grâce son joli bras autour du cou de Jean Louis, et dépose un baiser sur ses lèvres en y rassemblant toutes les forces de son amour.... Jean Louis la regarde fixement!... une larme tombe de l'œil de Léonie sur le froid visage de son amant.... « Je serai toujours ta Fanchette, » dit-elle à voix basse... Puis elle embrassa le professeur: « Mon enfant, s'écria le pyrrhonien, tu as la logique de l'âme!... »

Le duc est muet, et s'attendrit.... alors, en présence de tout le monde, {Hu 171} Léonie ôte cette couronne nuptiale, ce délicieux et cruel chapeau de fleurs, elle le presse et le met dans son sein, en disant d'une voix entrecoupée: Il ne me quittera jamais!...

Une certaine grâce mélancolique anima ces adieux touchans... Le duc s'approche du père Granivel: « Mon ami, ne m'accusez pas? venez à mon hôtel? le second père de ma Léonie y sera vénéré!... »

A ces mots il s'éloigne à grands pas en soutenant sa fille presque évanouie, qui regardait toujours son amant immobile!...

Attirés par une force magique, les Granivel la suivent, en entendant le roulement de la voiture qui s'avançait... Jean Louis eut un effrayant réveil, qui se manifesta par un soufflet {Hu 172} appliqué sur la joue de Courottin: l'animal souple n'eut que deux dents cassées, attendu qu'il n'offrit aucune résistance; il roula jusqu'à la grille, et se trouva debout sur ses jambes pour soutenir mademoiselle de Parthenay, en lui disant: « Mademoiselle, ayez la bonté de prendre Justine pour femme-de-chambre!... » et en aidant le duc à monter, il lui répéta: « C'est à moi, monseigneur, que vous devez.... »

Le duc, voyant sa figure ensanglantée, lui jeta, dans sa joie, une bourse pleine d'or....

Une fois assise dans la voiture brillante, Léonie, apercevant ses amis et le seul homme qu'elle pût aimer, mit sa main sur son cœur, et la leur tendit en exprimant dans ce {Hu 173} geste tous les sentimens dont elle était accablée. Ce geste mélancolique dépeignit toute sa souffrance et l'état de son cœur.

L'affreux roulement de la voiture retentit dans l'âme de Jean, comme les cris d'un malheureux qu'on ne peut secourir!... il reste immobile!... il suit la voiture des yeux, et lorsqu'elle est disparue, ses regards restent sur le même endroit.

Courottin s'en va en sautillant!... Les deux Granivel essaient de se faire entendre de Jean Louis, mais il semble cloué sous le portail de Saint-Germain-l'Auxerrois, comme un saint de pierre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE VI CHAPITRE VIII


Variantes


Notes

  1. un livre de logique ait paru: on attendrait aucun plutôt qu'un.