A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

{Hu [5]} CHAPITRE PREMIER.

Il revit dans sa fille, et non pas dans lui-même.
                (Poème de JONAS.)

Je viens en criminel, repentant et confus,
Qui demande sa grâce, et ne l'espère plus.
(Comédie du MAKI LIBERTIN, d'un anonyme.)

« Connaissez-vous Onuphre? -- Il m'est bien inconnu.
-- Onuphre a de l'esprit. -- Il parviendra peut-être!....
-- Il est humble et rampant. -- Il est donc parvenu!
(Comédie des. PROTECTEURS, d'un Anonyme.)

LECTEUR, je crois que dans ce moment des réflexions sur l'inconstance des choses humaines viendraient très à-propos. Avouez que {Hu 6} j'ai le droit d'interrompre cette intéressante histoire par sept ou huit bonnes pages de dialogues sur le haut et le bas des roues du char de la Fortune. Il ne tiendrait qu'à moi de gémir sur le trépas du puissant empereur qui mourut veuf de la victoire, veuf de la France, n'ayant d'autre consolation que le regard anticipé de sa seconde vie dans la mémoire des hommes!... Si Sterne pleurait au seul titre de l'ouvrag: Lamentations du glorieux roi de Kernavan dans sa prison, combien de larmes un vieux soldat ne répandra-t-il pas sur ces mots: Lamentations de Napoléon I, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, etc., etc., gardé par les Anglais sur le rocher de Sainte-Hélène!... {Hu 7} Mais je déclare vous exempter de ces bannales réflexions, pourvu que vous preniez la résolution ferme de songer à l'avenir, et la peine de lire le passage de Sénèque, de fortunâ....

Alors moi, de mon côté, je ressaisis le fil de l'histoire, et je me mets derrière la voiture du duc de Parthenay pour suivre la charmante Léonie.

Pendant la route, le duc accabla sa fille de questions; mais à toutes ses demandes Fanch.... que dis-je? mademoiselle de Parthenay ne répondit que par des monosyllabes, ce qui vous indique assez qu'elle pensait à Jean Louis!...

Elle arrive enfin à cet hôtel désormais sa demeure: dans le vestibule {Hu 8} elle trouve Ernestine de Vandeuil qui venait à sa rencontre.

« Ma nièce, voilà ma fille!.... s'écria le duc, au comble de la joie.

— Ah, mon oncle! je partage bien tout votre bonheur!.... » Là-dessus la marquise embrassa Léonie avec une touchante sensibilité. Quant au duc, je crois qu'il aurait dit à toute la terre qu'il avait retrouvé sa fille chérie.

Mademoiselle de Parthenay fut installée dans les appartemens occupés jadis par sa mère; Ernestine les avait fait ouvrir; on avait nettoyé les beaux meubles, qui étaient découverts, et tout y respirait le luxe et la grandeur.

Le duc ayant déclaré qu'il voulait dîner en famille et sans importuns, {Hu 9} la porte de l'hôtel lut fermée à tout le monde. Le marquis ne tarda pas à rejoindre son oncle et Léonie. Sa figure était calme et riante; et cependant son sein renfermait toutes les haines de l'enfer. « Ma chère cousine, dit-il en s'approchant de Léonie, je n'ai maintenant qu'à me féliciter de vous avoir enlevée, car sans cela mon oncle n'aurait jamais retrouvé une fille chérie, et nous une cousine charmante, et que nous aimerons bien sincèrement.

— Aussi, reprit le duc, je vous pardonne votre étourderie; j'ai bien pardonné à Duroc des forfaits dont je veux ensevelir la mémoire. Et le duc embrassa de nouveau Léonie.

— Mon oncle, je vous promets que dès aujourd'hui ma petite maison {Hu 10} cessera d'en être une; après avoir été habitée deux jours par Léonie, elle ne peut plus l'être par personne; et quant à moi, je me réforme, je renonce à Satan, à ses pompes, à ses œuvres.

— Bien, mon neveu, s'écria le duc. La marquise regarda son mari d'un air de doute.

— Oui, chère Ernestine, reprit le perfide marquis, je ne serai plus volage; cette aventure est la dernière, et je retourne à la femme dont j'ai méconnu l'amour et la beauté!... je le jure!....

— Chère Léonie! dit la marquise avec une espèce de joie mélancolique, je vous devrai donc aussi mon bonheur. Elle semblait, en prononçant ces paroles, ne pas y croire {Hu 11} encore, tant ce retour lui paraissait impossible.

— Qu'as-tu, ma Léonie? reprit le duc; tu ne dis mot? ta jolie figure est presque triste!...

— Mon père... » Léonie disait ce mot pour la première fois, et les entrailles paternelles du bon seigneur frémirent de plaisir: «Mon père, continua-t-elle en rougissant et presque interdite, comment serais- je gaie? je viens d'être enlevée à des bienfaiteurs qui ont pris soin de mon enfance; ils ont eu mes premières caresses, le premier sourire de mon visage et de mon âme; je ne vous connais que depuis un instant, et depuis dix-huit ans mon père adoptif m'a comblée des marques d'une tendresse véritable; il a tout mon {Hu 12} amour..... Mon père! ces liens ne se brisent pas sans affecter douloureusement..... Dès ce jour, croyez que je m'efforcerai de vous aimer ainsi!.... je sens que cela me sera facile!...

— Ma fille!.... cet aveu naïf redouble ma tendresse pour toi. » Et il lui serra les mains en lui lançant un regard vraiment paternel.

On voit que Léonie se garda bien de parler de Jean Louis et de son amour; ceux qui ont aimé sentiront pourquoi; j'aurais honte de l'expliquer aux insensibles.

Dès ce moment la plus douce amitié s'établit entre Ernestine et Léonie; elles se sentirent dignes d'être amies: aux premières paroles, à la première vue, il semble que ceux {Hu 13} qui ont dans l'âme une cause secrète de mélancolie s'attirent l'un l'autre par une mutuelle sympathie.

Au dîner, la marquise fut tout étonnée des attentions presque amoureuses de son mari; et la pâleur habituelle de sa belle figure se nuança d'un léger incarnat. Elle répondit à ces avances conjugales avec cette affabilité touchante qui ne manque jamais d'animer celui qui reçoit des marques de bienveillance d'un être dont il eut toujours à souffrir.

On s'amusa beaucoup de l'étonnement de Léonie à l'aspect de toutes les petites cérémonies dont les grands s'entourent. Enfant de la nature, elle ne s'était jamais amusée en mangeant à faire autre chose que manger; elle ne concevait pas que l'on {Hu 14} ne se servît pas soi-même; accoutumée à voir le père Granivel et le pyrrhonien s'attacher au cou de blanches serviettes, elle se mit à rire en voyant son père et son cousin s'appliquer à ne pas avoir besoin des leurs, demander à boire à des valets moitié respectueux et moitié insolens, enfin ne pas savoir le nom des plats qu'ils mangeaient: sa surprise fut au comble en apercevant les fruits remplacés au dessert par des surtouts et des peintures, etc., etc. On convint pendant le dîner qu'il fallait une voiture et un cocher pour Léonie, un valet-de-chambre pour ses appartemens, et des femmes; on causa long-temps des emplettes à faire, chacun dit son mot; la soirée se passa aussi gaiement qu'il était {Hu 15} possible, et le marquis fut toujours d'une rare amabilité avec sa femme, qui goûtait le charme d'être aimée, en tremblant que ce ne fût une illusion, un songe....

Léonie retirée chez elle, n'admira pas cette fois, comme chez Plaidanon, l'éclat, le luxe et la richesse somptueuse de sa chambre à coucher.... Non, elle s'assit sur un fauteuil, et la tête dans ses mains, elle se mit à réfléchir sur la barrière immense et les obstacles insurmontables qui la séparaient de son bien-aimé.... Elle tira ce bouquet de fleurs d'oranges naturelles qui parfumait son sein, et le baisa en répandant des larmes sincères... puis, saisissant la plume, elle traça cette lettre dont on connaît le commencement; mais {Hu 16} réfléchissant combien il serait difficile de correspondre avec Jean Louis, elle s'arrêta, et se déshabillant elle-même avec sa promptitude accoutumée, elle se mit au lit en maudissant les événemens qui toujours l'avaient séparée de Jean Louis!...

A peine fut-elle au lit, que la femme-de-chambre de la marquise accourut. « Que me voulez-vous? dit Léonie.

— Mademoiselle, je venais pour votre toilette du soir!...

— Je vous remercie, je n'ai besoin de personne....

— Mademoiselle, excusez-moi d'être venue trop tard; madame m'a gardée plus long-temps qu'à son ordinaire, car monsieur couche aujourd'hui dans les appartemens de {Hu 17} madame.... Il y a bien trois ans, murmura Victoire, que cela n'est arrivé....... » Nous ne rapporterons pas, et pour cause, tous les commentaires que cette jolie femme-de-chambre fit sur les infidélités du marquis, et nous tirerons un pudique rideau sur l'hôtel de Parthenay. Le mariage est chose trop grave pour qu'on le plaisante.... Qui sait ce qui nous est réservé? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici, lecteur, il faut nous occuper d'un personnage peu important à la vérité, mais que vous verrez toujours lorsqu'il y aura une place à obtenir, un sou à gagner et des courbettes à faire; Courottin donc ne dormit pas plus que Léonie, et que madame de Vandeuil et celle-ci, pour cause!...

{Hu 18} Le rusé petit clerc savait par expérience qu'il ne faut jamais perdre une minute avec les grands. Or, dès le matin, après toutefois avoir soigné sa mère, il courut chez madame Plaidanon, et, grimpant l'escalier tortueux, il arriva chez Justine encore au lit.

« Qui va là?.... s'écria la femme-de-chambre.

— C'est moi, Justine; ouvre-moi; habille-toi vite!.... »

La soubrette saute à bas du lit et vient ouvrir. Le clerc avait trop d'afïaires dans la tête pour batifoler, et Justine fut toute surprise de ce que Courottin, sans l'embrasser ni la tourmenter, lui dit:

ce Ma chère Justine, notre fortune {Hu 19} est faite; mets sur-le-champ tes plus beaux atours, et viens avec moi.

— Et le lever de madame? répondit-elle.

— Laisse-la, et dépêche- toi. Le sérieux du clerc convainquit Justine.

— Eh bien! Courottin, va-t-en!... ne faut-il pas que je m'habille? dit-elle avec un malin regard.

— Tiens, laisse donc; je m'en vais plutôt t'aider, repartit le clerc en riant.

— Ah, Courottin! la décence?....

— Justine, et la fortune?.... elle passe avant tout..... Du reste, ne sommes-nous pas à moitié mariés?..

— Petit scélérat!.... » Ce mot fut prononcé à l'occasion d'un baiser que le clerc appliqua fort amoureusement sur le joli sein de Justine..... {Hu 20} Enfin,... non, ce n'est pas enfin, c'est après.... Courottin aida la charmante soubrette à faire une toilette souvent interrompue, et ils se mirent en route pour l'hôtel de Parthenay, conduits par l'Espérance et l'Ambition.

— Ecoute, Justine, dit le clerc en cheminant; si nous réussissons à avoir la place de femme-de-chambre de Fanchette....

— De Fanchette! s'écria Justine étonnée.

— Oui, ma chère; Fanchette est maintenant mademoiselle de Parthenay. Comment cela s'est-il fait? c'est ce qui ne nous regarde pas. Ce qui nous touche, c'est le soin qu'il faut avoir de monter le plus possible; et comme nous sommes encore dans la {Hu 21} crotte où se pose l'échelle des grandeurs par un bout, il convient de grimper au plus vite sur quelque honnête échelon... c'est là toute notre affaire.... Or, ma chère Justine, tu auras bien des choses à observer. D'abord aie soin de t'insinuer dans la confiance de Léonie et de partager ses secrets 5 de te rendre utile, nécessaire, indispensable; car cette protection sera pour nous les mines du Potose. » A l'idée d'être la femme-de-chambre de la fille du duc, l'imagination de Justine conçut les plus belles espérances, et le couple doubla le pas....

— Ecoute donc, Justine, je crois que mademoiselle de Parthenay aime son charbonnier: libre à elle!... mais je ne pense pas qu'il faille servir ces {Hu 22} amours-là, parce que jamais ils ne réussiront. Tu devras rassembler toute ta science pour les approuver avec la fille, et les blâmer avec le père; au surplus, dans chaque occasion a délicate consulte- moi...»

En parlant ainsi, ils arrivèrent à l'hôtel; mais le suisse, laissant passer Courottin, arrêta Justine.

« Sti cheune et cholie temoiselle ne pas entraire.

— Excusez, monsieur le suisse, c'est la femme-de-chambre que mademoiselle de Parthenay a demandée. »

A ces mots le suisse ne dit plus rien, et l'audacieux Courottin parvint jusqu'à l'antichambre de mademoiselle de Parthenay à l'aide de ces mots magiques: C'est la {Hu 23} femme-de-chambre que mademoiselle de Parthenay a demandée. Il était beaucoup trop matin pour que tous les valets fussent éveillés; aussi Courottin ne fut arrêté que par deux laquais et le suisse... Cependant Léonie, déjà levée et habillée, se consultait pour savoir comment elle allait employer son temps: la lettre de Jean Louis, à peine commencée, s'offrait à ses regards, lorsque deux petits coups frappés doucement à sa porte la firent lever précipitamment... Dès qu'elle se fut retournée, elle aperçut, dans le faibJe entrebâillement de sa porte, la figure maligne du clerc. Courottin se glissa comme un chat dans la chambre, en voyant que Léonie ne l'en empêchait pas.

{Hu 24} « Ah, mon ami!... c'est vous? » dit-elle...

A ces paroles flatteuses, les idées que Courottin s'était formées sur les grands, et l'insolence que l'on devait prendre en parvenant, furent renversées.

« Son ami! se dit-il, elle a perdu la tête... »

Oui, mademoiselle, répondit tout haut le clerc en s'inclinant.

— Vous venez sans doute de la part de Jean Louis?...

— Oui, mademoiselle, reprit l'audacieux solliciteur sans hésiter.

— Que t'a-t-il dit?... parle. »

Sans s'interdire, Courottin répliqua:

— Ah, mademoiselle! monsieur de Granivel est fou de vous!...

{Hu 25} — Qu'a-t-il fait hier?... Il doit être bien affligé! que devient-il?...

— Mademoiselle, il vous en instruira lui-même. Dans ce moment je viens vous rappeler votre promesse... vous savez combien je vous suis attaché?...

— Oui, mon ami, je n'oublierai jamais tout ce que je te dois... Jean Louis...

— Justine? dit alors le clerc, et Justine parut. — Mademoiselle, reprit Courottin, c'est votre intérêt qui m'amène, car il vous faut une demoiselle de compagnie qui vous aime, et puisse vous rendre des services.... Le clerc s'arrêta sur ce mot en y donnant une expression suffisante... Or prenez ma future, ajouta-t-il; vous la connaissez déjà, elle vous chérit, {Hu 26} vous pourrez vous confier à elle: c'est une perle, ma Justine! Elle vous sera dévouée!...

— Et si mademoiselle veut correspondre avec M. de Granivel, je lui servirai...

Courottin tira Justine par sa robe, et elle se tut.

— Tu as raison, Justine, interrompit l'amoureuse Léonie.

— Mademoiselle, dit Courottin, à Dieu ne plaise que je vous demande une récompense pour mes services! mon cœur, dit l'hypocrite en frappant sa poitrine, fut toujours à vous... Cependant, si nous avions besoin de protection pour notre petite fortune, souffrez, mademoiselle, que je prenne la liberté... de me présenter...

{Hu 27} — Tout ce que tu voudras, mon ami, tu peux le demander, et s'il est en mon pouvoir, je me ferai un véritable plaisir de solliciter pour toi...

— Ah, mademoiselle! ... » et Courottin se retira en mouillant de ses larmes la main de Léonie.

Justine voulut alors s'en retourner chez madame Plaidanon pour lui dire qu'elle n'était plus à son service; mais le rusé clerc s'y opposa, en observant très-judicieusement qu'il ne fallait jamais abandonner une place nouvellement emportée d'assaut. (Avis aux solliciteurs!...)

Courottin, en s'en allant, regarda la soubrette fixement, et lui dit d'un ton sévère:

« Ha ça, Justine?....

{Hu 28} — Je te comprends, Courottin, ne crains rien!

— Je ne te demande, reprit le clerc, que de m'être fidèle de cœur,... car, la fortune avant tout. » Il l'embrassa, et quitta l'hôtel...

Le même jour Justine fut installée, et Victoire en fut seule mécontente; elle devait perdre beaucoup aux yeux des laquais depuis l'arrivée de la fiancée de Courottin .

Pour celui-ci, ne se possédant plus, il se promena toute la journée en dédaignant son étude, et réfléchissant à ce qu'il devait faire. Le résultat de ses méditations fut qu'il lui fallait sortir à tout prix de la fange où le hasard l'avait placé, et il résolut de partir à pied pour Reims, ville où en vingt-quatre heures et {Hu 29} avec deux louis on devenait autrefois avocat, et pour Courottin l'état d'avocat équivalait à une savonnette à vilain.....

Le soir il rentra chez lui. Ici l'on doit se rappeler comment la vieille mère de Courottin mourut, et com- ment son respectueux fils arriva au milieu de cette scène où Jean Louis jouait un grand rôle.... C'est à ce moment qu'il nous faut revenir; car, emportés par le récit de la folie du fils des Granivel, nous n'avons pu suivre la chronologie.. A cet égard nous avons imité tous les historiens.

Courottin donna des larmes sincères à la mémoire de sa mère; c'est même sa douleur qui fit décamper Jean Louis. Aussitôt que ce dernier fut parti, et que les premières larmes {Hu 26} furent écoulées, Courottin récapitula ses richesses: 1.° se dit-il, après avoir compté les louis d'or contenus dans le vieux fauteuil, voici bien dix-sept mille francs. 2.° J'ai pris cent louis sur la cheminée du marquis, heureusement ils étaient doubles, cela fait vingt-un mille huit cent livres; 3.° mille livres d'économies et de grapillages, dons, pourboires, etc. 4.° Deux cents francs b donnés par le pyrrhonien!... tout cela fait un total de vingt-trois mille francs dont je suis légitimement propriétaire, ou à-peu-près, cela est indifférent, la possession suffit en fait de meubles... Allons, Courottin, tu seras tout ce que tu voudras être!.... Là-dessus il se mit à sauter de joie... Mais apercevant le corps froid de sa mère, il {Hu 27} se jeta à genoux, en s'écriant: « O ma pauvre mère! c'est à toi, à ton économie, que je devrai ma grandeur!.... » Sur cette oraison funèbre, Courottin se coucha moitié chagrin, moitié content: il pleurait sa mère, souriait à l'idée de sa fortune future.... «Enfin, dit-il, mes pleurs ne ressusciteront pas ma mère!.... » Et il s'endormit.

Le lendemain, madame Courottin fut enterrée avec une espèce de pompe, et le clerc suivit le convoi en pleurant. Il n'en fut pas moins à midi à son étude, où le plus grand désordre régnait depuis la disparition de Justine.

« Monsieur le drôle, s'écria Charles Vaillant en voyant le petit-clerc, {Hu 28} pourriez-vous bien m'apprendre ce que vous êtes devenu?....

— Monsieur le clerc, reprit Courottin avec une fierté encore plus grande que sa précédente humilité, je suis devenu quelque chose de mieux que M. Charles Vaillant; car, Dieu merci, j'ai de l'esprit, assez pour faire mon chemin tout seul... » A ces mots le clerc se lève et s'élance sur Courottin; Courottin passe entre ses jambes, et lui saute sur le dos en poussant le petit cri par lequel on encourage un cheval. Le premier clerc furieux veut se débarrasser, et gesticule; plus il court, plus Courottin redouble ses insultans kic, ki, ki, kic; tous les clercs de rire. Vaillant renverse les tables, les papiers, l'encre, les plumes; les moyens de {Hu 29} M. de V*** tombent sur les moyens de madame de C***; tout est en confusion. Le premier clerc, en colère, pousse des cris en cherchant à se débarrasser de sa charge; les clercs augmentent avec plaisir le tapage. Au milieu de cette scène, Plaidanon inquiet accourt, croyant que l'on veut le voler....

« Quel est ce bruit, messieurs? A sa voix l'on s'arrête. Courottin!... s'écrie le procureur en colère, que signifie?... que faites- vous?...

— Je me venge, monsieur, répondit-il; et, dégringolant de dessus le dos du clerc, il s'adresse à Plaidanon: Monsieur, je ne suis plus à votre service; j'ai vingt-deux ans, je suis un homme, et demain je serai avocat. Si vous avez des causes, {Hu 30} ajouta-t-il avec un sourire sardonique, qui demandent de l'éloquence, de l'adresse, je suis à vous!... Quant à mademoiselle Justine, elle est demoiselle de compagnie de mademoiselle Léonie de Parthenay, auparavant Fanchette, et que vous avez eu l'inhumanité de mettre hors de chez vous sans procédés; prenez garde à vous!.... J'ai la promesse de mon seigneur qu'il ne négligera rien pour moi, et, je vous le répète, dans trois jours je plaiderai sa cause au parlement. Adieu; je vais à Reims en poste.... nous nous reverrons?.... »

Courottin les quitta en ayant jeté les spectateurs dans le plus grand étonnement. Il s'en fut effectivement à Reims; devint avocat; paya son diplôme; revint à Paris; le troisième {Hu 31} jour était inscrit avocat stagiaire au parlement; et, le quatrième, il plaidait la cause de M. de Parthenay, que le duc lui confia sur la recommandation de Léonie. Le piquant, le mordant, le feu, le talent épigrammatique que le nouvel avocat déploya, lui donnèrent une grande célébrité. Laissons-le! nous y reviendrons....

TOME II
CHAPITRE VIII
CHAPITRE II


Variantes

  1. chaque oc-sion {Hu} (nous corrigeons cet oubli lors du passage à la ligne)
  2. Deux cent sfrancs {Hu} (nous corrigeons cette coquille)

Notes