A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

{Hu 82} CHAPITRE IV.

Ie connois, tolz nourriz de cresmes;
Ie connois tout, fors moy-mèmes.
  (VILLON, Ballade XXII, recueil des Poëtes français.)

On mènera toujours les hommes avec les mots de gloire et de liberté, mais l'intérêt est une amorce encore plus forte; et la science de l'orateur est de convaincre que ce qu'il propose est dans l'intérêt de ceux qu'il veut entraîner.
                (ANONYME.)

DÉTOURNONS nos regards de cette scène en revenant chez le père Granivel. Ici, lecteur, j'ai un compte à régler avec vous: quoique je n'aie pas tant de mémoire que vous, je me souviens fort bien que j'ai le droit de mettre dans ce susdit ouvrage deux cents et quelques pages {Hu 83} dont la substance équivaille à rien. Or, je déclare que je veux user de ce droit, et faire un chapitre d'ennui, afin que, dans cette mémorable histoire, il y ait quelque chose qui ressemble à la législation du chaos, par M. Tohu-Bo...hu. On verra comme je m'en tire!... Ah, madame! que je vous plains!... mais si vous vous occupez de budjet, de lois, de.... eh parbleu, si vous avez des enfans, cette lecture ne vous sera pas inutile, car je veux y mettre un mot de bon sens, et j'intitule ce mémorable chapitre. . . . . . . . . . . . . . . . . .

De l'Instruction publique et particulière.

En engageant messieurs du conseil à en faire leur profit, je les avertis {Hu 84} cependant qu'il n'y sera parlé, en aucune manière, des frères ignorantins, mais il ne sera pas non plus question de l'enseignement mutuel! ainsi qu'ils se rassurent, je n'en veux aucunement à leurs places....

Nous avons laissé Jean Louis dormant sur le lit virginal de celle qui n'est plus Fanchette... son sommeil fut agité; mais il dura deux jours, et c'est à ce sommeil qu'il dut sa guérison.

Le troisième jour après qu'ils eurent dîné tous les trois, Jean Louis ne disant mot, le père Granivel en regardant son fils désolé, et le professeur en réfléchissant si profondément, que les rides de son os frontal en étaient redoublées; ce dernier, au sortir de table, se mit en face de son {Hu 85} passif neveu, et lui tint ce discours, que nous rapporterons en entier:

Discours de BARNABÉ GRANIVEL, professeur.

« JEAN, ne nous attristons pas!... défendons nos organes de ce saisissement noir et mélancolique qui les envahit; le chagrin ne dit rien, ne fait rien, ne prouve rien, et n'avance à rien, comme je te le démontrerai a tout-à-1'heure, autant qu'il est permis à l'homme de prouver quelque chose, c'est-à-dire presque pas, n'importe!... Continuons? Tu as perdu ta maîtresse?... (à ce mot, Jean Louis fit un soupir); elle est placée dans une sphère que tu désespères d'atteindre.... Je vais {Hu 86} t'y faire monter!... (Jean Louis regarda le professeur avec étonnement). Mon enfant, il faut continuer ton éducation et la finir: lorsque tu l'auras achevée, tu deviendras un héros, non pas ici, car il n'y a aucune occasion de te distinguer, mais en Amérique. Reviens en France après avoir délivré les Etats Unis, et le général Granivel épousera bien mademoiselle de Parthenay. Nous resterons ici pour la maintenir dans son amour, et veiller sur elle.... Au surplus, voici mes conseils pour ton éducation; écoute le plan que j'en ai médité pendant ces trois jours.

» Je t'engage à manger beaucoup de pain et autres substances {Hu 87} semblables qui contribuent à entretenir le génie quand on en a, et qui sont reconnues pour développer l'esprit. En effet, à mesure que l'on s'éloigne des climats qui ont un beau ciel, et dont les habitans sont panophages, on trouve des hommes rudes et grossiers.

» Ainsi préparé, et ne t'occupant pas des sciences que je t'ai apprises, principalement de la vertu et de l'art d'être heureux et bienfaisant, enseignement qui n'entre dans aucune éducation, car il faudrait payer trop cher les professeurs, a bon compte dans ce siècle, tu commenceras par t'assurer si tout ce que tu vois existe? C'est une matière fort ardue et très-pyrrhonique que tu éclairciras, si faire {Hu 88} se peut: en apprenant ce que c'est que la durée, l'espace, le mouvement, le plein, le vide, le mou et le sec; ce qui, d'argumens en argumens, te conduit à examiner l'homme, ce perpétuel phénomène!... et comment il se fait qu'il ait des idées qui ne soient ni pleines ni vides, sans espace, sans durée, sans mouvemens, ni autres qualités matérielles... or, ceci se complique, et devient inintelligible... Suis- moi bien!.... tu tâcheras de le comprendre!..... et voilà, mon garçon, ce qui constitue la philosophie des écoles. Il y en a diversité: on compte:
    La stoïque, de Zenon;
    La platonique, de Socrate;
    L'épicurienne, d'Épicure.
    {Hu 89} La cynique, de Diogène;
    La péripatéticienne, d'Aristote;
    Enfin, la sceptique de Pyrrhon,
qui est la mienne, et qui bat toutes les autres.... Néanmoins ces diverses enseignes se sont rangées en deux armées modernes: le spiritualisme, et le matérialisme. Mais le pyrrhonisme est resté!... preuve que c'est la bonne secte. Sois donc pyrrhonien, et doute de tout!...»

Ici, le père Granivel interrompit son frère par un ronflement bien décidé. .. Barnabé gémit!.... Mais voyant que son neveu avait encore l'œil ouvert, il continua ainsi:

« De la philosophie tu passeras à toutes les sciences qui en dérivent, et qui sont: la précieuse logique (ici le professeur ôta son {Hu 90} bonnet de velours noir, s'inclina, et le remit), la grammaire, toutes les langues de l'Europe et les langues anciennes, les sciences naturelles, la physique, la médecine, la chirurgie. Alors tu pourras te saigner, purger, ouvrir ton corps, guérir tes rhumes séculiers et ecclésiastiques!.. Pour complément de ces sciences, tu ajouteras b l'histoire naturelle et la botanique, avec un examen scrupuleux des systêmes; et tu sauras les noms de tes bouquets à Chloris dans les terminaisons as, us, ex et is. Si l'on prononce le nom gracieux de Narcisse, dis que c'est un liliacée? Tu apprendras la chimie et l'alchimie, qui t'offrent les moyens de dépenser cent mille francs pour {Hu 91} avoir une once d'or: la métallurgie, avec laquelle tu pourras te faire pendre en faux-monnayant. De là, tu passeras à l'agriculture, en y joignant toutes les sciences qui s'y rapportent: le commerce, la banque, etc. Tu ferais même bien d'apprendre tous les métiers? on ne sait pas ce qui peut arriver!.. Ensuite, tu passeras aux mathématiques, que tu étudieras depuis la géométrie jusqu'au calcul des variations, afin de connaître comment Saturne approche de quinze sixièmes de plus qu'on ne le croyait, de je ne sais quel astre très-influent pour notre bonheur; et, tu n'oublieras pas la mecanique, afin de savoir faire un tourne-broche, une montre, une cage à poulet.

{Hu 92} » De ces sciences exactes tu t'avanceras dans l'architecture, l'artilleiie, la construction des places fortes, et la guerre... art admirable, qui consiste dans un peu de plomb qu'il s'agit d'insérer le plus promptement possible dans la tête de ceux qui se trouvent devant nous pour le recevoir.... Mais il faut que cela s'opère par poids et par mesure.

» Enfin, mon neveu, tu apprendras la marine, le pilotage, les longitudes, etc. Car aux Etats-Unis tu peux devenir amiral ou général, et il ne faut pas être au-dessous de sa place, comme tous ceux qui sont ignorans et présomptueux. »

{Hu 93} Ici Barnabé fit une pause.... mais il reprit avec un nouveau courage:

« Après ces simples et préliminaires connaissances, tu t'occuperas de l'histoire, car il faut apprendre ce qui fut et ce qui est.... Enfin, pour mettre en usage ces connaissances diverses pour ton bonheur et celui de l'humanité, tu iras prendre une idée de la manière dont les hommes se gouvernent: Tu voyageras, en un mot.... car il ne faut pas avoir l'air d'un nigaud qui n'est pas sorti de sa rue. Tu sais que l'on envoie tous les fils de famille dépenser leur argent sur les grandes routes, pour savoir comment on danse à Naples, à Rome, en Suisse; que le Panthéon a tant de pieds de {Hu 94} haut; que la statue d'Apollon est belle; que l'on brûle du charbon de terre à Londres; que, etc.... alors tu seras obligé d'avoir de bons souliers si tu vas à pied, ou bien un livre de poste et de l'argent... A l'aide du fouet et des juremens réitérés d'un postillon, tu apprendras la politique de tous les pays, ainsi que le droit des gens, le droit public, le droit romain, et tous les droits du monde, afin de pouvoir défendre tes culottes si on te les dispute....

» Cependant, mon neveu, jamais science ne fut si pyrrhonique, car M. de Harlay, chef d'un parlement, disait que si on l'accusait d'avoir pris Notre-Dame dans sa simarre, il commencerait par {Hu 95} fuir. Tu auras besoin, pour approfondir tout l'art législatif, de lire cent mille volumes, ce qui prouve que la vérité est une, et n'a pas besoin d'explication.

» De là, mon ami, tu passeras à l'économie politique, à la science de l'administration, qui consiste à avoir un cœur droit et du bon sens. Alors, mon neveu, tu étonneras, comme moi, tout le monde par ta mâle éloquence; tu raisonneras à tort et à travers sur les impôts et les gouvernemens, et à force de pousser tes dilemmes, tu deviendras un grand ministre, ou tu iras à la Bastille.

» Mais.... je t'avertis que la connaissance profonde de toutes ces sciences, comme de celles qui vont {Hu 96} suivre, ne te serviront de rien, si tu n'as pas du génie!... c'est-à-dire si tu n'es pas, sur trente millions d'hommes, parmi les dix que la nature capricieuse constitue d'une manière si parfaite, que tes idées soient claires, justes, neuves, et rendues par toi avec des expressions originales qui peignent d'un mot.

» Enfin, ton génie ne te servira encore de rien, si... tu n'as pas la patience, et si à la patience tu ne joins l'art d'intriguer....

» Mon ami, tout ceci bien compris, admettant que tu as du génie, de la patience, et le don de l'intrigue, tu pourras devenir célèbre! Mais, cette célébrité sera un poison mortel fécond en chagrins!.. {Hu 97} cependant si tu veux occuper tes loisirs et te consoler, il te reste une foule de sciences qui sont les ornemens du bel édifice que je viens de construire: tu as la poésie lyrique, comique, épique, tragique; la musique vocale, instrumentale, et la composition; la peinture, la sculpture, et toute la littérature, depuis l'acrostiche jusqu'aux œuvres inédites.

» Tu vois, mon ami, l'utilité de mes conseils, et si tu veux les suivre, je t'abandonne cent mille francs, qui sont le produit de mes économies depuis vingt ans. Ils te serviront à tes nobles entreprises; deviens l'honneur des Granivel! tu seras un grand homme, je l'espère!... car la jonction de ton orteil {Hu 98} avec ton index gauche, et la protubérance de ton os frontal, me l'indiquent.... Va, mon enfant, achève ce que j'ai commencé.... parcours l'Europe en discutant, et prouve aux Anglais que tu es digne des Turennes.... »


Lecteur, à ce discours, qui fut débité avec une volubilité extraordinaire, vous devez vous apercevoir que Barnabé se trouvait dans un des plus beaux paroxismes de sa passion favorite, qui consistait à parler sans cesse, et à montrer la vaste étendue de ses connaissances. En repassant en revue les divers dadas qu'enfourchent les hommes, le bon pyrrhonien se délectait en faisant caracoler le sien. Hélas! ... on a bien raison {Hu 99} d'affirmer que les passions ou les dadas, comme on voudra, aveuglent les hommes.... Barnabé en est une grande preuve, et les gens qui voudront confondre les incrédules pourront la citer.... Le pauvre docteur était si bien aveuglé, que non-seulement il ne voyait pas un déluge de salive qui, s'écoulant de chaque côté de sa bouche, produisait un fleuve sur son habit; mais encore qu'il n'avait entre son pouce et son index droit que le bouton de la veste par lequel il avait saisi son neveu, qui depuis long-temps s'était couché, de même que le père Granivel!... De temps en temps le docteur, selon ses vues grandioses, tirait ou repoussait le bouton, croyant tenir son neveu... Il poussa un long soupir en voyant {Hu 100} le peu de philosophie du siècle, et réfléchit, en se couchant, à la fatalité qui n'avait permis à personne d'écouler un de ses discours tout entier.... Cette idée l'attrista d'abord; mais en y pensant, il y vit du pour et du contre, et cette bonne âme s'endormit!... O digne et estimable professeur! puisse ton ombre se consoler par l'idée que quelque Breton tenace, quelque lecteur enragé lira jusqu'au bout ce chapitre.

O toi qui as eu le courage de l'achever, comme moi de le copier dans l'ouvrage de Barnabé, intitulé Embrouillamenta granivelliana, sache que ce professeur était un des hommes les plus savans de l'époque. Il inventa les mitaines à quatre pouces, le corset à la paresseuse, les lits élastiques.... {Hu 101} les parapluies à cannes, le sucre indigène, le jeu du solitaire; il a fait des commentaires sur la guerre et les anguilles à la tartare; on lui doit le parfait Procureur, ouvrage éminemment utile, dans lequel il compte cent soixante-douze manières honnêtes de s'approprier le bien d'autrui; mais malheureusement il s'est arrêté au vol avec effraction... Il a découvert dix-huit planètes nouvelles, dont il oublia les noms et la position. Si la cruelle mort ne l'eût pas interrompu dans ses travaux, il aurait inventé les constitutions de l'Europe, l'enseignement mutuel, le calcul des variations que lui a volé Lagrange, les télégraphes, les draisiennes, l'imprimerie stéréotype, l'autoclave, le {Hu 102} kaléidoscope, les fosses inodores; la cafetière Morize, l'huile de Macassar, la loi sur les communes, et les machines à vapeur... et les autres machines... Monsieur l'intrépide lecteur, ce grand Barnabé est grand en tout, car il dédaigna d'indiquer le fruit que l'on doit tirer de ce grand et sublime discours: il résulte si bien de l'épigraphe et de ce chapitre, qu'il ne le mit pas par écrit, de même que Phidias n'inscrivit pas au-dessous de sa statue: Jupiter!

Je ne vous ferai pas l'injure de vous l'expliquer; vous avez trop de bon sens et d'instruction pour cela!... Grand Dieu! quel lèse-lecteur je commettrais!

Le lendemain matin, au déjeûner, le pauvre docteur demanda, d'un air {Hu 103} très-humble, à son neveu ce qu'il avait entendu de son discours.

« Mon bon oncle, j'en ai entendu assez pour savoir que vous êtes extrêmement savant, et que vous êtes la bonté même: je suivrai vos instructions.

— Et tu vas partir secouer ton chagrin? répondit Barnabé.

— Non pas sur-le-champ... Fanchette... mes adieux?. .

— Ah! j'oubliais!.. c'est juste, mon neveu. Cependant réfléchis que si tu vas voir Fanchette, tes maux augmenteront... d'un autre côté, tu regretteras de ne pas l'avoir vue: voilà les deux côtés de la chose... maintenant fais comme tu voudras...

— Garçon, il te faudra de l'argent? dit le père Granivel.

{Hu 104} — Frère, c'est mon affaire, répondit l'oncle.

— Je veux que cela me regarde seul, répondit le père.

— C'est pour son instruction: je m'en suis chargé; je suis son maître... tu n'as rien à y voir...

— C'est mon enfant.

— C'est mon neveu; je suis vieux, et n'ai que faire de mon argent.

— Ni moi non plus!... répondit l'obstiné père Granivel.

— Tirons à la courte paille!... s'écria le pyrrhonien; il n'y a rien à dire contre le hasard. Les chances sont égales: c'est la seule chose qu'un pyrrhonien puisse admettre.

— Tope, s'écria Granivel. »

Jean Louis avait les larmes aux yeux d'attendrissement. Le professeur {Hu 105} gagna; mais le père Granivel déclara qu'il ne céderait jamais le droit de payer l'équipement, le sabre de son fils et les fournitures à faire à deux où trois cents vauriens déterminés que Jean Louis annonça vouloir emmener aux Etats-Unis, après toutefois avoir achevé son éducation à l'université d'Oxford.

Comme Jean Louis finissait d'expliquer qu'une centaine de chenapans, qui n'auraient rien à perdre et tout à gagner, seraient d'excellens défenseurs pour les Etats-Unis, et qu'ils formeraient un bataillon sacré, une troupe d'enfans perdus dont il serait le capitaine, et qu'il convenait de les chercher dans Paris, réceptacle d'une foule de malheureux braves comme des Césars, parce qu'ils {Hu 106} n'ont pas le sou; Courottin entra: il était vêtu d'une manière très- élégante et le visage riant, car il venait de toucher de magnifiques honoraires pour avoir gagné la cause de M. le duc de Parthenay; et ce qui le rendait plus joyeux encore, c'est que le procès n'était pas encore terminé, l'adversaire en ayant appelé au grand conseil.

« Je viens de voir mademoiselle Léonie de Parthenay, dit-il à Jean Louis; elle pense toujours à vous... Je m'étonne, monsieur Granivel, que vous ayez manqué à l'aller voir.

— Et comment, dit Jean Louis, puis-je le faire?...

— Eh quoi! s'écria l'avocat en levant les mains, c'est un amant qui {Hu 107} demande par quel moyen il verra sa maîtresse?...

— Dès demain je la verrai, dit Jean Louis. Cependant elle est placée plus haut que moi, et ce serait à elle à venir!....

— Ha ça, que fais-tu maintenant? demanda le pyrrhonien à Courottin.

— Ce que je fais? reprit l'avocat, je suis votre exemple. J'expose à la justice le pour et le contre, afin qu'elle doute le plus long-temps possible de quel côté est le bon droit. Tantôt je plaide le pour, et tantôt le contre; et depuis quinze jours que je suis au barreau, sur dix causes je n'en ai perdu qu'une, et c'était la meilleure; aussi maintenant je ne prendrai plus que les mauvaises.

{Hu 108} — Et t'écoute-t-on? demanda Barnabé d'un ton piteux.

— Quelquefois, répondit Courottin.

— C'est beaucoup, observa le pyrrhonien.

— Allons, mon oncle, s'écria Jean Louis, nous n'avons pas de temps à perdre; sortons, et prenons l'argent nécessaire.

— Et pourquoi faire? demanda Courottin; puis-je vous être utile à quelque chose?

— Il s'agit, dit le père Granivel, de recruter des gens sans le sou, de bonne santé, et qui cherchent la fortune.

— Oh! j'en connais beaucoup, s'écria le malin avocat, et je vous {Hu 109} prierai d'enrégimenter mes connaissances; vous délivrerez la patrie d'un assez bon nombre de gens redoutables dans les circonstances où nous nous trouvons; car, depuis que j'ai quelque chose à conserver, j'ai pris le parti des riches. »

Le pyrrhonien saisit un rouleau de douze cents francs en or, et il sortit suivi de Jean Louis et de Courottin, auquel on expliqua, tout en cheminant, les desseins de Jean Louis.

A peine avaient-ils atteint le Pont-Neuf, que Courottin se trouva face à face avec un grand escogriffe au teint hâlé, ayant des moustaches épaisses, et un air assez patibulaire.

« Tiens! s'écria l'avocat, te voila encore?.... » Et la surprise de {Hu 110} Courottin faisait voir qu'il s'étonnait de ce que le survenant n'était pas déjà pendu.

Ce dernier le comprit fort bien, car il répondit: « O mon Dieu! depuis ce matin je suis revenu de mes erreurs.

— Messieurs, dit Courottin au pyrrhonien et à Jean Louis, voici déjà un de vos soldats: il a toutes les qualités requises, et je le garantis sur-le champ. On lui donna rendez-vous à la Grenouillère, au cabaret des Quatre fils Aymon: alors l'avocat prenant son ami par la main, lui dit:

— Ha ça, pas de plaisanteries, tu m'entends?....

— Sois tranquille, je me suis repenti!.... » répondit l'escogriffe en {Hu 111} serrant Ja main de l'ex petit clerc.

Courottin prit l'heure du rendez-vous, et se chargea de venir accompagné d'une centaine de recrues.

De leur côté, le pyrrhonien et Jean Louis parcoururent tout Paris en cherchant ce qu'ils n'eurent pas de peine à trouver, car les vagabonds y fourmillent!....

L'oncle et le neveu s'avançaient vers le Gros-Caillou, satisfaits de leurs recherches, lorsqu'ils rencontrèrent Courottin qui était en pourparler avec un mendiant couvert de haillons.

« Veux-tu être un héros? lui disait l'avocat.

— Qu'est-ce qu'un héros? demanda le mendiant; que gagne-t-il par jour?....

{Hu 112} — Cinq sous de paye, répondit Courottin.

— J'en gagne douze à mendier.

— Mais, observa Jean Louis, on acquiert de la gloire.

— En mourrais-je plus tard? continua le besacier.

— Oui et non, dit le pyrrhonien; non, parce que nous mourons tous; oui, parce que la postérité parlera toujours de toi, et que c'est une ombre d'existence.

— La postérité!... répéta le mendiant, ne sommes-nous pas la postérité des temps passés?

— Oui, dit Barnabé.

— Eh bien! reprit le pauvre, l'homme est trop vil pour que je veuille lui plaire....

— Mais, l'ami, interrompit {Hu 113} Courottin, tu es malheureux? et tu peux atteindre aux grandeurs en prenant parti avec nous.

— Tout gît dans l'opinion que l'on se fait des choses, répliqua le pauvre en regardant ses guenilles: je suis le premier de ma tribu, et je m'y trouve heureux. Je me suis fait une place très-commode dans ma boue, et j'ai encore des envieux!.... »

Le pyrrhonien admirait le bon sens de cet homme, qui, voyant passer un grand seigneur et une jolie femme, alla en sautillant leur tendre la main en disant son protocole accoutumé.

« Nous n'en ferons rien, » s'écria Courottin. Et ils s'avancèrent vers l'auberge des Quatre fils Aymon, où {Hu 114} déjà deux cents personnes les attendaient en chuchotant.

Jean Louis, Courottin et Barnabé, comme s'ils eussent été chefs d'une conspiration, saluèrent chacun, dirent des mots obligeans, et prévinrent qu'après le dîner ils feraient les ouvertures d'une entreprise noble et généreuse, qui rendrait les coopérateurs célèbres et riches.

On envahit les salons de trois cents couverts, et les deux cent dix convives eurent bien de la peine à y tenir. Barnabé avait eu une conférence avec le traiteur, et la bonne chère et les matelotes furent servies à profusion. Le vin ne manqua à personne; il était à discrétion.

On aurait volontiers payé sa place pour jouir du spectacle de toutes {Hu 115} ces figures empreintes du cachet de la misère, et néanmoins joyeuses de cette joie du peuple, la seule vraie; il semblait que l'Espérance éclairait cette scène de son flambeau qui dure toute notre vie, et s'éteint à peine à la mort.

L'agitation, les gros rires, les éclats de voix, les refrains des chansons, les cris et les louanges de Jean Louis, retentissaient au-dehors, et plusieurs personnes, étonnées de ce rassemblement, écoutaient ce bruit joyeux.»

Tout-à-coup Barnabé se leva, et lit un signe de main qui produisit un profond silence. Le pyrrhonien jugea que l'occasion était belle pour prononcer un discours que la reconnaissance forcerait au moins d'écouter; il toussa, cracha, et s'exprima en ces termes:

{Hu 116} « La guerre est un grand fléau, mais aussi ce peut être un bien: apprenez donc qu'il n'y à ni mal ni bien à se battre; qu'il est indifférent de prendre l'un ou l'autre parti; qu'ainsi vous pouvez combattre pour les Etats-Unis sans craindre de vous tromper. Cela étant, et l'Amérique ayant besoin de vous, et vice versâ, vous, besoin d'elle; je pense que, nemine contradicente, rien ne s'oppose à l'effet de mon raisonnement, ad hominem, car cela vous regarde. Or, vous n'avez pas d'argent, or nous en avons, car je déclare que nous vous en donnerons; or embarquez-vous, car l'argent et les Etats-Unis, avec la liberté, per philosophiam, et la digne logique, {Hu 117} vous forcent de tomber dans mon sens, car..... »

Ici Barnabé s'empétrant dans des raisonnemens que les fréquentes rasades qu'il avait bues ne lui permettaient pas d'entasser avec sa profondeur ordinaire, perdit la tramontane, et tomba par terre, en répétant: Car, car. Aussitôt que Barnabé fut renversé, Courottin, voyant l'impression défavorable produite par la chute de l'orateur, se leva, et reprit le discours du pyrrhonien:

« Ce grand philosophe a voulu vous dire, s'écria l'avocat, que vous êtes de fort honnêtes gens; de plus, braves comme les Français le sont tous, et que la liberté fondait sur vous ses plus chères espérances; que vous serez récompensés {Hu 118} de vos hauts faits d'armes, par le pillage de tout ce que les Anglais possèdent en Amérique; que vous reviendrez glorieux, riches, et que vous serez invulnérables!... Allez donc représenter dignement la France dans les combats qui se livrent sur le Nouveau-Monde.... Vous en rapporterez de l'or, des grades, de la gloire. Vive la liberté!.... »

L'on répéta avec enthousiasme: Vive la liberté!.... et l'on but à la santé de cette bonne déesse, qui alors ne savait auquel entendre.

« Mes amis, dit Jean Louis, qui avait observé toutes les figures de ses soldats pendant le discours de Courottin, « allez vous faire inscrire chez Granivel, le charbonnier. On {Hu 119} vous donnera des armes, un uniforme, l'argent nécessaire à votre route, le lieu du rendez-vous, et l'époque du départ.... J'aime ma Fanchette, mes amis, vous avez tous des Fanchettes?... il faut leur plaire: vivent l'amour, la gloire, la liberté! et buvons à nos maîtresses. »

L'on but et l'on rebut tant et tant, que chacun en devint ivre. Ce fut au milieu de cette ivresse que Jean Louis et Courottin achevèrent de séduire tous ces dignes soldats en leur distribuant de l'or. Alors l'enthousiasme fut à son comble; on cria vive le roi!.... vive la liberté! vivent les Etats-Unis! vive Jean Louis!....

En ce moment les trois amphytrions se retirèrent, après toutefois {Hu 120} avoir payé le traiteur assez largement pour qu'il donnât encore du vin aux plus altérés.

On prétend, mais nous n'osons pas l'assurer, que Jean Louis fut suivi d'un espion de police; s'il l'avait su, il l'aurait assommé. Quoi qu'il en soit, il rentra dans sa rue Thibautodé en soutenant le pyrrhonien, qui trouvait la terre très-douteuse, ne pouvant pas y tenir pied.

Jean Louis, ayant donné avec ardeur dans les moyens d'illustration proposés par son oncle, se coucha, en jurant de partir au plus tôt, après avoir employé toutefois ses derniers momens à faire ses adieux à Léonie.

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes

  1. démon trerai {Hu} (nous corrigeons cette coquille)
  2. tu ajouteras. {Hu} (nous enlevons ce point mal venu)

Notes