A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

{Hu 121} CHAPITRE V.

                Adieu, tu peux partir. . . . . . . .
                    (RACINE, Andromaque.)

Par ce prestige heureux se raprochant l'un l'autre,
Ils trompent cet exil, ils charment leurs ennuis;
Et ces écrits tracés dans le calme des nuits,
De leurs cœurs éloignés sont la vivante image.
                        (ANONYME.)

NOUS n'avons jamais su comment Jean Louis fit pour se déterminer si promptement à s'exiler du beau pays de France: nous venons d'exposer cependant que ce fut dans l'espoir de se rendre digne d'épouser sa charmante maîtresse, en faisant disparaître la barrière idéale que la société élevait entre eux. Si vous y voyez {Hu 122} d'autres raisons, cherchez-les.... Je déclare, à la face du ciel et de la terre, que je m'en tiens à celle que j'ai trouvée dans nos manuscrits....

Or, faites tourner bride à votre imagination, et figurez-vous sur un fauteuil, et dans le salon du duc de Parthenay, la pauvre marquise de Vandeuil pâle et fatiguée: elle est à côté de Léonie; le duc observe l'abattement de sa nièce, et d'un regard approuve les soins de son perfide neveu. Le duc de Parthenay est dans l'erreur, car il croit que cette langueur est la suite de l'amour satisfait d'Ernestine... Or, on va se demander comment l'amour produit une intéressante pâleur sur la figure?.. Je répondrai que cela dépend de la nuit: et cependant, il est certain {Hu 123} que cela vient plutôt du jour! Il y a pourtant une grande différence du jour à la nuit?... Donc, se dira-t-on, M. le duc se trompait?..... Non, mesdames, M. de Parthenay ne se trompait pas, car la figure du marquis était pâle!... comment se tirer de là? Hélas! comme on voudra, pourvu que vous sachiez que jamais amant ne fut plus attentif que Vandeuil auprès de sa femme; que jamais femme ne fut plus contente; que la mort dans le sein, sans qu'elle s'en doutât, chacun de ses regards était un regard d'amour adressé à son bourreau; car elle attribuait aussi sa pâleur à la cause imaginée par le duc. Maintenant, mesdames, je vous demanderai s'il fut jamais dans le monde un plus habile et plus {Hu 124} consommé scélérat que ce marquis? Quel malheur qu'il possédât cette valeur brillante qui constitue un bon mari!... Oh! que la nature est capricieuse!...

Au milieu de cette scène, ajoutez Justine qui entre, et dit à Léonie, avec affectation et en s'accompagnant de gestes et de signes: « Mademoiselle, un commissionnaire apporte vos commandes d'hier...

— C'est bon, Justine, recevez-les, répondit Léonie, que les sourires du duc à son neveu, et les yeux baissés et relevés d'Ernestine avaient intriguée.

— Mademoiselle ne veut donc pas les voir? demanda Justine.

— Non.

— Et si ce ne sont pas les mêmes {Hu 125} choses que mademoiselle a demandées?

— Vous étiez avec moi, vous les reconnaîtrez bien.

— Mais, mademoiselle, dit encore la tenace soubrette...

— Allons, Justine, dit la marquise, laissez-nous.

— J'y vais, » reprit Léonie en apercevant un geste d'impatience dans tout l'ensemble de la fidèle Justine.

Elle arrive à sa chambre, où elle voit un manant, grossièrement vêtu, déposer une malle posée sur des crochets.

— Eh bien, que me vouliez-vous donc, Justine?

— Mademoiselle, c'est...

— Ah!... » fut la seule chose que pût dire Léonie.

{Hu 126} Amour!... que ne peux-tu dicter ce passage! pourquoi Raphaël ne fut-il pas témoin d'un pareil moment? où est la plume de Virgile?... On sent qu'après de telles doléances nous n'essaierons pas de peindre l'émotion de Jean Louis, dont le cri de Léonie fit tressaillir les entrailles les plus reculées... encore une fois, madame, j'aurai recours à votre ardente imagination pour que vous vous représentiez Léonie tombant dans un fauteuil, mais dans le plus près de Jean Louis, qui saisit sa main et la couvre de baisers enflammés... Je l'ai déjà dit, Justine est le type éternel de toutes les soubrettes; je ne veux plus le répéter, et ce serait le répéter que de dire qu'elle s'en allait....

{Hu 127} — Restez, Justine... je le veux!... s'écria Léonie.

— Mademoiselle, dit Jean Louis.

— Appelle-moi toujours Fanchette; n'es-tu plus Jean Louis?... »

A cette réponse naïve une larme d'attendrissement altéra le feu de l'œil de Jean Louis, et son regard revint puiser la vie dans le céleste aspect de sa Fanchette. Léonie, détachant une épingle, lui montra sur son sein le bouquet d'orange!.... Il faut avoir aimé de cet amour pur, sincère et brûlant, qui nous saisit une seule fois dans notre premier âge, pour comprendre toute la beauté muette de ce geste!... Ce doit être une magnifique fête de mélancolie pour le cœur de celui qui fut brûlé des feux de cet amour!.... Ce geste de {Hu 128} Fanchette lui rappellera tout!... oui, tout!....

« Mon ami, reprit-elle de sa douce voix, des obstacles insurmontables nous séparent à jamais!...

— Je le sais.

— Et tu t'y résignes ainsi?...

— Non!... »

Cette syllabe énergique, cette voix forte, et l'attitude de Louis, pénétrèrent le cœur de son amante: elle le remercia par un de ces regards qui, s'ils tombaient sur cent mille hommes à-la-fois, changeraient le destin des empires.

« Que deviendrons-nous? demanda Léonie.

— Dis-moi, Fanchette, qu'as-tu résolu?...

— De te rester à jamais fidèle!.. »

{Hu 129} A ces mots, Granivel saisit dans ses bras nerveux la fille des Parthenay, et la pressant sur son cœur, il lui rendit sur ses deux lèvres de corail le fameux baiser que Fanchette lui donna à la face des autels.... En ce moment l'on entendit les pas et la voix de la marquise; elle accourait, en chantant, pour voir les robes et les commandes de Léonic, car une femme ne peut pas décemment laisser une autre femme seule au milieu des inventions du luxe....

Léonie pâlit; Justine s'écrie: C'est madame de Vandeuil. Jean se baisse, et disparaît par la cheminée... Ainsi, mesdames, cet amant extraordinaire a encore une qualité bien précieuse; la discrétion et la présence d'esprit dans les momens critiques!...

{Hu 130} « O cousine! comme vous êtes pâle!... qu'avez-vous?...

Ce que vous n'avez pas certainement!... » A ces mots innocemment jetés par Léonie interdite, la marquise rougit de cette rougeur qui annonce la pudeur d'une vierge; quant à moi, je n'y comprends rien; car enfin elle était mariée!...

Léonie écoute le frottement imperceptible à entendre, des pieds et des genoux de Jean contre les parois de la cheminée.... elle regarde l'endroit où il était posé; un attendrissement et des larmes involontaires s'emparent d'elle tout entière!... elle pense, et s'égare dans ses pensées!... Ernestine, un peu confuse, se mit à examiner, heureusement pour Léonie, les étoffes dépliées; mais {Hu 131} après quelques minutes, elle prit la main de sa cousine, et lui dit avec une voix attendrie:

« J'imagine, Léonie, que vous n'avez pas eu l'intention de me faire de la peine?... » Je dois instruire le lecteur que Léonie fut à cent lieues de comprendre ce que signifiait le tendre regard et le ton de reproche de sa cousine.

« Que voulez-vous dire? » reprit-elle avec un accent d'ingénuité qui désarma sa cousine. Ernestine l'embrassa.

L'active soubrette monta chez elle, et cria par la cheminée à l'amoureux Jean Louis de redescendre par la sienne; Granivel l'entendit, et s'y trouva bientôt seul avec Justine.

« Mon enfant, lui dit-il, ce n'est {Hu 132} pas tout, je veux revoir ta maîtresse?.. car je pars pour long-temps, et un adieu d'une minute ne me suffit pas!...

— Comment la voir? voilà le difficile!...» Et Justine se mit à réfléchir... « Retournez-vous-en, dit elle, et fiez-vous à moi!... » Jean Louis sauta au cou de la soubrette sans pouvoir la remercier autrement.

Justine resta un moment à considérer le beau Jean Louis, elle rougit de ses pensées. Alors Granivel sortit de chez elle. Ils furent rencontrés par Victoire sur le même escalier où jadis.... Et Victoire s'imagina les choses les plus extraordinaires!... elle regarda en riant Justine, dont l'air interdit prêtait aux conjectures, et l'air malin de Victoire sembla {Hu 133} dire: Et moi aussi j'ai été à Corinthe!.....

L'ex-charbonnier revint tout triste à cette rue Thibautodé où l'attendaient avec impatience son père et le pyrrhonien.

« Eh bien, mon neveu, tu lui as fait tes adieux?

— Hélas non,... mon oncle!

— Comment cela, garçon?... demanda le père Granivel.

— On nous a interrompus; je ne l'ai vue qu'une minute!... »

Trois jours se passèrent pendant lesquels Jean Louis eut à subir toutes les recommandations de Barnabé. C'était le quatrième jour au matin qu'il devait partir.... Le soir, Louis pleurant de rage, s'en fut vers l'hôtel de Parthenay: il marchait avec {Hu 134} cette rapidité que vous lui connaissez, et qui, sur le quai des Théatins, lui fit heurter un jeune homme habillé en noir. Le fier jeune homme se retourne: c'était l'inévitable Courottin....

« Ah, mon ami! dit Jean Louis, tu sais que je dois partir pour l'Angleterre et l'Amérique, et je ne lui ai pas fait mes adieux! »

Un homme comme Courottin avait assez d'intelligence pour comprendre ce langage, aussi lui répondit- il: « Voulez-vous lui écrire un mot? je puis le lui faire parvenir, car je vais à l'hôtel du duc pour m'entretenir d'affaires sérieuses. »

Jean Louis prit le crayon de Courottin, et déchirant une page de {Hu 135} l'agenda de l'avocat, il composa la lettre suivante:

« Fanchette, demain je pars!... »

J'abandonne les commentaires à l'esprit de chacun, tout en observant que ces mots étaient dignes et de celui qui les traça, et de celle qui devait les lire. Il la plia, la remit à Courottin tout étonné. Courottin entra chez le duc, rencontra Justine, à qui il remit le griffonnage de Jean, et Léonie le lut à son retour de Versailles, où il y avait eu une fête.

Que l'on ne croie pas que Courottin venait pour rien à l'hôtel du duc! Sachant que le gouvernement protégeait en dessous main les Américains, il eut une conférence avec le duc, pour se faire un mérite auprès de lui, d'avoir délivré la France de {Hu 136} deux cents vauriens, et de servir la cause de l'indépendance. Ainsi Courottin cherchait à se glisser parmi les hommes d'état.

Jean Louis s'en était revenu dans son manoir, dont il ne pouvait souffrir la vue depuis que sa Fanchette ne l'habitait plus. Il espéra que le lendemain Léonie aurait trouvé moyen de le voir, sinon il se promit d'entrer à l'hôtel, et d'arriver jusqu'à elle par tel moyen que ce fût.

Il était dix heures du soir, et le pyrrhonien, le nez affublé de ses lunettes, écrivait à Jean Louis les auteurs qu'il devait lire et consulter; il lui indiquait le collège d'Oxford comme celui où il lui fallait rester trois mois, etc. etc.... Le père Granivel embrassait son cher fils, et lui {Hu 137} faisait ses adieux; tout-à-coup on entend le bruit d'un brillant équipage, on frappe à la porte, elle s'ouvre, et Léonie paraît!...

Il n'y a que certaines âmes qui ont le don infus avec la vie, de connaî-tre une foule de petites choses qui décorent les actions d'une magie de sentiment inconnue à beaucoup d'autres. Cette réflexion me vient, parce que la fille du duc de Parthenay était vêtue avec une petite robe de siamoise pareille à celle qu'elle portait dans son petit tonneau; elle n'avait rien qui décelât sa grandeur... A cet aspect, Jean Louis, hors de lui, la prit par sa taille svelte, et la posa dans le fauteuil du premier conseiller clerc, en lui disant: « Je t'y place pour la dernière fois!... hélas!...

{Hu 138} — Louis, qu'as-tu donc?... pour la première fois tu pleures!...

— Ah, Fanchette! je veux te mériter: ne m'as-tu pas juré d'être fidèle?

— Je tiendrai mon serment.

— Fanchette.... tu me rassures... écoute: Je m'exile pour long-temps. Je cours à la gloire, et je vais la chercher dans un autre hémisphère... J'y cours parce que je ne puis te posséder qu'au moyen de l'illustration et de la plus grande célébrité.... Mon cœur me dit que j'y atteindrai.... mais pendant tout ce temps, pendant cette longue absence, je ne te verrai point?... » Fanchette, étonnée au dernier point, répondit:

« Louis, n'as-tu plus d'imagination?.... moi je te verrai toujours!....

— Malheur aux Anglais!... Je {Hu 139} réponds du triomphe des Etats-Unis!... s'écria Jean Louis, fanatisé par la réponse de son amante.

— Là.... là... mon neveu, tu n'es pas assez fort, pour dompter le destin, et s'il est écrit que les Anglais...

— Ils périront!... Fanchette, je remets tous mes droits à mon père et au bon oncle Barnabé: tu me promets de les instruire de tous tes chagrins?

— Mon ami, nous nous écrirons!..

— Ah, Fanchette! nous avons été bien près du bonheur?.....

— Hélas! mon ami, ne sommes-nous pas heureux? ta Fanchette t'adore; tu es certain d'être toujours son seul ami, sa consolation... Crois-moi, Jean Louis, nous serons unis?... Souviens-toi des paroles du prêtre, et de sa conviction!...

{Hu 140} — O Fanchette! pourquoi rappeler tout ce qui peut ajouter à la tristesse dont je suis saisi, en songeant que je te quitte?... Hélas! ce fugitif moment peut être le dernier....

— Je songe que tu reviendras glorieux et alors cette douce mélancolie a des charmes enivrans.

— Si je péris!... Fanchette!...

— Louis.... je n'aurai point a d'autre époux que toi!... »

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Il y eut un moment de silence: le pyrrhonien essuyait son œil, et le père Granivel le sien, pendant que Léonie et Louis, se tenant par la main, se regardaient avec cet air que le pinceau seul peut rendre, car en amour les trois quarts de ce qui se {Hu 141} dit s'exprime au moyen de l'admirable éloquence de l'œil. Il semble que la nature y ait placé un feu pénétrant qui se coule jusqu'au cœur.... Alors quand j'emploierais tout le génie de l'auteur du Solitaire, ou de Pradon, il serait impossible de vous rendre ce tableau vraiment enchanteur. Un aveugle comparait l'écarlate au son d'une trompette; je comparerais ce moment à cette couleur grise dont le terne a quelque chose de brillant et de voluptueux pour l'œil....

Pour cent critiques de ma comparaison, j'aurai peut-être trois personnes qui m'entendront.... cela me suffit,... j'en suis content....

« Allons!... allons, enfans, interrompit brusquement le père Granivel, du courage, et ne nous ôtez pas {Hu 142} le nôtre... Morguienne, si Jean périt, je ne vivrai plus.

— Adieu les Granivels!... » A ce mot du pyrrhonien chacun éclata de rire, et conçut le plus heureux présage.

Le corps de Léonie effleura celui de Jean Louis, car elle se posa doucement sur son bien-aimé, et ce toucher délicieux leur causa quelque chose de plus que du plaisir. Cette douce expression allait au cœur cet assemblement chaste et momentané avait un charme céleste qui répandait sur ces adieux une certaine grâce mélancolique. Les cheveux bouclés de Léonie jouèrent sur le visage de Louis: cette dernière caresse, ce hasard d'amour le pénétra; il n'aurait pas donné ce tact fugitif pour un empire.

{Hu 143} Léonie fit un mouvement pour s'en aller, en entendant sonner onze heures à l'horloge de bois.

« Ah, Fanchette! encore un moment.... et Léonie se rassit.

— Quelque séparé que je puisse être de toi, je serai comme la plante d'Apollon, toujours tourné vers l'astre qui donne la vie.... Tu es à jamais le mien. »

Certes, lecteur, les Céladons de l'Artamène n'ont rien dit de plus galant que cela; mais j'ai remarqué que ceux qui ne sont pas encore englobés par la civilisation en font de pareils. Je me souviendrai toujours d'un jeune Américain qui, voyant au Jardin des Plantes une fleur qui venait de son île, me la montra, en disant: Voilà mon pays!...

{Hu 144} Enfin, Léonie se lève, et les trois Granivels la suivent; Louis la conduit à sa voiture, et lui donne son dernier baiser!.... Fanchette resta long-temps sur le cœur de son bien-aimé.

« Adieu, Fanchette!...

— Adieu, Louis!...

— Adieu!

— Adieu!... » Léonie s'évanouit, et Jean posa son amante, pâle et tremblante, à côté de Justine; il l'embrasse encore; elle se réveille à ce baiser!... lui tend les bras; le cocher fouette, elle part!.... et Louis reste à la même place, regardant la voiture, entendant ce son, et lorsqu'il ne voit ni n'entend plus rien, il y reste encore!.. et doute de son existence!...

{Hu 145} Le lendemain matin, Justine arriva tout effarée au moment où Louis montait dans sa chaise de poste... Elle apportait à Granivel une belle ceinture rouge, et venait lui dire de lui adresser ses lettres..... Jean Louis baisa la ceinture, et partit au milieu des bénédictions de son père, qui pleura lorsque les chevaux emportèrent tout son espoir.... Le professeur lui cria: « Discute et discute bien la logique est tout!.... »

Je vous dispenserai, lecteur, de l'historique de la traversée: qu'il vous suffise de savoir que personne n'a à réclamer les frais de poste de Jean Louis, car il les paya bien et dûment ès mains des postillons; que le paquebot lady Marlborough le transporta à Douvres, où il prit la {Hu 146} poste pour Londres, de Londres et à Oxford, où il étudia au collège.

Ici nous n'avons pas d'autres événemens que ceux de sa correspondance avec sa maîtresse. Ce fut la seule distraction qu'il se permit: nous allons en extraire ce qu'elle renferme d'intéressant.


Lettre de JEAN LOUIS à LÉONIE.

Oxford, septembre 1788.

« O ma chère Fanchette! ton image m'est sans cesse présente pendant tous mes travaux; elle m'encourage, et j'ai bientôt vaincu les difficultés. J'ai appris la tactique, et je vais partir pour l'Amérique; afin de contribuer à la délivrance d'une nation asservie et en {Hu 147} chasser les oppresseurs. Pardonne moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt; je travaille à notre bonheur, et je ne veux pas perdre une minute.

» Oh! quel sera mon courage en pensant que chaque fait d'armes te sera raconté, et fera palpiter ton cœur! A leur multiplicité tu reconnaîtras mon amour... Je n'ai qu'une crainte: si, pendant mon absence, ton père allait te présenter des époux, et te forcer d'en choisir? ah, Fanchette! écris-moi vite, bien vite, et plus vite encore j'accourrai sur les ailes de l'amour et du désespoir. Ton écharpe rouge est toujours avec moi; elle brûle; elle me rappelle sans cesse et le besoin de m'illustrer, et nos amours... Fanchette, lorsque cette {Hu 148} lettre, tracée à la hâte, te parviendra, daigne la lire seule, à l'heure où le jour baisse peu à peu; tâche de te représenter le pauvre Jean Louis exilé volontairement à mille lieues de toi, par amour pour toi? Puissent ces caractères qu'il a formés te le rappeler tout entier: hélas!... je leur ai confié toute mon âme. Si l'amour répand une vie, une odeur, un nuage, un je ne sais quoi sur ce qu'il touche, presse ce papier froid, je l'ai animé!... pense, en le touchant, que je me suis occupé de toi, qu'en ce moment où tes yeux le parcourent, je l'ai parcouru; qu'une heure entière j'y ai déposé tous mes soupirs; que la lettre finie, je lui ai parlé comme à un messager {Hu 149} fidèle; qu'il est chargé d'une foule d'idées amoureuses; qu'il doit te dire enfin beaucoup plus qu'il ne contient, parce que telle chose qu'il contienne, j'en ai pensé davantage..... L'espoir me soutient, confirme-le..... Je ne sais, mais parfois je doute de toi, quand je me figure combien de séductions t'entourent!... Hélas! je ne t'offre qu'un cœur brûlant..... d'autres peuvent t'offrir le pouvoir et tous les oripeaux de la vie humaine... Ah! j'ai besoin de savoir de nouveau que tu m'aimes!.... Adieu, Fanchette.... souviens-toi de notre adieu! .. Adieu. »


En fille bien élevée, la modeste et tendre Fanchette répondit à son {Hu 150} amant. Nous transcrivons ici la lettre, afin que vous puissiez juger du mérite de son style épistolaire.

Lettre de LÉONIE à JEAN LOUIS.

Paris,....

« O mon ami! ta lettre a procuré à mon cœur une de ses plus douces fêtes!... Oui, je me suis recueillie pour la lire, et je la lis sans cesse. Elle est sur mon sein avec mon bouquet de mariée, et cette lettre me tient lieu d'un portrait.... Hélas! la résolution et l'entreprise que tu as formées, auraient augmenté mon amour, si mon amour n'avait pas atteint une force à laquelle on ne peut plus rien ajouter. Ta lettre m'a fait voir que tu persévères: {Hu 151} que je l'ai bénie de fois, cette chère lettre!....

» La joie qu'elle m'a causée, a pour un moment adouci mes peines; je dis mes peines, car celle que je ressens de ton absence, toute cruelle qu'elle est, ne balance pas celle que j'éprouve. Ma cousine, cette aimable Ernestine, est dangereusement malade; c'est une amie que je perdrai, et si elle meurt, je serai inconsolable... Il est impossible de quitter la vie avec plus de sujet de la regretter; mon cousin Vandeuil comble sa jolie femme d'attentions et de prévenances. Ernestine est aimée avec une ardeur et une bonté qui doublent ses souffrances; mon père est au désespoir, et le marquis ne {Hu 152} quitte pas son chevet. Elle se lève, mais une secrète langueur la domine..... Elle est pâle, ses beaux yeux sont ternis, et ne s'animent que quand elle regarde son mari, dont l'amour est extrême..... Elle m'a dû son bonheur, dit-elle, et elle ajoute qu'elle meurt étouffée sous un tas de roses!.... On prétend que cette situation vient de trop d'amour!... Hélas! je ne comprends pas que l'amour puisse faire mal.... Jusqu'ici il fut pour moi le baume le plus enivrant! et, quand je pense à toi, mon bien-aimé, une douceur secrète me pénètre, et mon sang ne rencontre pas d'obstacles, tant il est prompt à se diriger vers mon cœur!...

» Tu crains des rivaux? tu n'es {Hu 143} pas fait pour en redouter. Ne suis-je pas Fanchette? cette jeune fille élevée par Barnabé, qui nous apprit à ne connaître qu'une seule chose de solide et de prisable, la vertu?... Tu veux que je te fasse de nouveaux sermens! ils sont inutiles, et si tu peux me trouver un mot plus énergique que: Je t'aime, apprends-le-moi, je te l'écrirai!....

» Ne crois pas que j'abandonne nos deux amis. Il y a trois jours j'étais seule à l'hôtel avec Ernestine; j'ai invité ton père et l'oncle à venir dîner; nous avons passé une délicieuse soirée.... Barnabé a réussi, par ses dilemnes 1, à faire sourire ma pauvre cousine; car il lui a prouvé que la mort valait {Hu 154} mieux que la vie. Les boutades et les expressions originales du professeur ont égayé Ernestine.... Ce léger sourire qui vint errer sur ses lèvres m'a fait l'effet d'une rose que l'on trouve dans la campagne au mois de novembre!..... il m'a touché l'âme.... O mon ami! sois bien persuadé que ta Fanchette t'aimera toujours, et que toi seul seras son époux.

» Adieu!... et regarde cet adieu comme un baiser!... »

Jean Louis devint presque fou en lisant l'épitre de Fanchette.... Ce fut la consolation de sa traversée. Arrivé en Amérique, il traça l'épître suivante:


{Hu 155} Deuxième Lettre de JEAN LOUIS à LÉONIE DE PARTHENAY.

Des monts Alligani 2.....

« FANCHETTE!... ô mon amie! je suis sur la terre de la liberté, et le troisième jour j'ai vaincu! Mes trois cents camarades et deux cents hommes que nous avons ramassés en route, ont emporté une batterie de canon: cette charge a décidé la victoire..... Washington m'a nommé colonel sur le champ de bataille; car en arrivant j'avais été promu par mes compatriotes au rang de capitaine.... L'illustre défenseur de l'Amérique m'a donné un commandement très-important, et avant huit jours, ou tu {Hu 156} seras veuve, ou l'Europe retentira des exploits du compagnon de Washington..... Ce grand homme prétend que je dois parvenir à tout. Reporte ces louanges à mon oncle qui m'a formé, et le reste à toi; car tu es une déesse à qui je dois tout! Mon amour pour toi est la cause première de toutes mes actions. J'ai dû ma promotion au manque d'officiers. Nous n'avons ni argent, ni munitions, ni vivres; le courage et l'amour de la liberté font des miracles; mais ta ceinture rouge en fait encore plus..... Si tu veux m'écrire, un corps de Français nous est annoncé, donne-leur ta douce lettre... Washington témoigne beaucoup de plaisir à s'entretenir avec {Hu 157} moi. Les journaux anglais t'en diront davantage sur mes exploits. J'ai fait prisonnier le général Wallis. Adieu, Fanchette!... adieu!... Le théâtre bruyant où je suis ne laisse pas le loisir de soupirer: le bruit du canon et les cris de mort me font avoir honte de penser à des amours, quand des milliers d'hommes expirent. Je t'écris au milieu du tumulte et en courant. Mon amour sera aussi durable que ma vie présente l'est peu!...... Je me réjouis, et les batailles ne me semblent rien, en songeant que tu penses à moi!... je m'imagine que tu me vois. Adieu!...

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. je naurai point {Hu} (nous corrigeons)

Notes

  1. dilemne: est une faute assez fréquente pour dilemme; on la trouve par exemple chez Condorcet, Benjamin Constant, Alexandre Dumas père, Marmontel.
  2. monts Alligani: on trouve cette orthographe dans le Journal historique et littéraire de 1792 (tome second, page 593).