A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

{Hu 158} CHAPITRE VI.

        Un homme vint, qui jeta l'épouvante.
                    (ANONYME.)

Mais elle était du monde, où les plus belles choses
            Ont un pire destin.
Et rose elle a vécu, ce que vivent les roses,
            L'espace d'un matin.
                    (MALHERBE.)

        Crois-moi, ton deuil a trop duré,
        Tes plaintes ont trop murmuré;
        Chasse l'ennui qui te possède.
                    (MALHERBE.)

LA correspondance de Léonie vous a instruit de l'état de la marquise de Vandeuil: cette victime de l'ambition, consumée par le poison, mourait chaque jour... A chaque aurore on croit qu'elle va périr: son perfide {Hu 159} époux ne la quitte pas d'une minute, et lui prodigue les soins les plus touchans. Il y avait quelque chose de barbare, une sorte de raffinement de cruauté à lui faire ainsi regretter la vie!...

Le mois de décembre arriva; la marquise ne pouvait plus se lever que bien rarement: Léonie, Vandeuil et le duc de Parthenay entouraient son lit.

« Mon ami, dit-elle en tendant au marquis une main brûlante et décharnée y je ne verrai pas l'année nouvelle: heureuse avant de mourir d'avoir connu le bonheur!...

— Il faut espérer, mon Ernestine...

— Ne m'abusez pas; vous devez savoir que ma fin est prochaine. »

Le marquis tressaillit à ces paroles.

{Hu 160} « Léonie, continua-t-elle, ta douce amitié me fait aussi regretter la vie.....

— Hélas! chère Ernestine, dit Léonie, les malades ne sont pas ceux qui souffrent le plus. Vous ne laissez que des mourans!... et des affligés...

— Chère cousine, interrompit le marquis, c'est moi qui suis le plus à plaindre!...»

Le duc ne disait mot; sa douleur était extrême ... Quel déchirant tableau que celui d'une jeune mort!... Ernestine, semblable à une plante gracieuse qu'un ver ronge dans sa racine, se penchait chaque jour davantage vers la terre: sa contenance accablée, sa défaillance, ses yeux dénués de vie, tout navrait l'âme du spectateur de cette dissolution anticipée.

{Hu 161} Un soir que, réunis dans la chambre de la malade, Léonie, le duc et son neveu lui prodiguaient les plus touchantes marques d'intérêt, Ernestine, plus calme et moins souffrante, se laissa aller au sommeil, dont elle était privée depuis longtemps. On évitait de parler et de faire du bruit; le silence le plus grand régnait dans l'appartement; Léonie se lève, éteint les lumières, et allume une lampe, dont la faible clarté ne peut s'opposer au repos de son amie.... Chacun est debout et prêt à se retirer; Léonie est auprès du lit, et s'assure, en baissant son oreille vers son amie, que le léger souffle qui s'exhale de sa bouche est bien celui du sommeil.... Tout-à-coup des pas se font entendre. .. la {Hu 162} porte s'ouvre.... Tous les yeux se tournent vers l'arrivant....

« Quel est l'importun, le maladroit?... dit le duc.

— Ciel!... s'écrie le marquis en lui-même, l'enfer le vomit-il?...

— Me reconnais-tu?... » Tels furent les mots que prononça d'une voix sourde un vieillard à cheveux blancs, et dont la figure hâve était sillonnée par un affreux sourire.... C'était l'Américain.... Léonie frémit involontairement à l'aspect de l'œil farouche de l'inconnu... et le visage de Maïco s'enflamma de fureur quand il aperçut Léonie: Une femme!... murmura-t-il.... Le marquis trembla de tous ses membres en entendant ce mot; et le duc, étonné qu'un étranger soit parvenu jusque {Hu 163} dans les appartemens sans être annoncé, s'avance pour l'interroger.... mais le marquis se hâte, en surmontant son invincible terreur, de dire au descendant des empereurs du Mexique, d'un ton de voix altéré:

« Que voulez-vous, mon cher?

— Un siège, car je suis fatigué... » Le marquis s'empressa de le conduire vers un fauteuil....

« Venez plutôt dans mon cabinet, reprit Vandeuil interdit.

— Non, je suis bien ici, » et le vieillard en s'asseyant remua son manteau pour en faire tomber la neige.

Le marquis était sur un abîme; il regardait fixement Maïco avec un air scrutateur. Le duc de Parthenay ne revenait pas d'étonnement, en {Hu 164} voyant la docilité de son neveu aux ordres brusques de l'étranger: il allait tirer le cordon de la sonnette pour faire venir les laquais, lorsque son neveu, inspiré par le danger même, arrêta son oncle, en lui disant à l'oreille:... Mon oncle, laissez-nous; cet étranger est un médecin anglais que j'ai demandé, il ne faut pas qu'on en soit instruit...

— Suffit, mon neveu, répliqua le duc, qui prit le change... Léonie, sortons. » Et ils laissèrent le marquis seul avec l'Américain. Vandeuil s'assura que sa femme dormait toujours.

« Qui peut vous amener ici, monsieur, dit-il alors en se tournant vers le vieillard, je ne croyais pas être connu de vous?...

— Certes, tu as pris assez de {Hu 165} précautions pour dérober ton nom, répliqua l'Américain; il ne fallait donc pas laisser sur ma table cette carte.... »

A ces mots, le vieillard tira de sa poche de côté une carte de visite, et la rendit au marquis, stupéfait.

« J'apprends, continua Maïco, que l'Amérique arme contre ses tyrans; je brûle de quitter une terre abhorrée, et d'aller me venger de mes chagrins en nie livrant à ma fureur dans les combats: Ne m'interromps pas, dit-il au marquis prêt à parler... puisque le hasard veut que tu sois le dernier qui ait fait usage de ma science, et le premier assez imbécille pour me laisser son nom, sers-moi... à dater de ce jour, tu es mon esclave!...

{Hu 166} — Vil magicien! sors d'ici, s'écria Je marquis, oubliant, dans son indignation, que Maïco possédait ses secrets.

— Enfant, dit le vieillard, obéis-moi, ou je te brise comme un verre.... »

Il y avait à la cheminée un magnifique poignard turc, dont Sa Hautesse fit présent à un ambassadeur de la famille du marquis; le saisir et s'élancer sur Maïco fut l'affaire d'une seconde.

Le vieillard s'avance, tend la poitrine: « Frappe, enfant, je suis invulnérable!... » Et il lance un sourire ironique à Vandeuil.

Le marquis plonge son poignard... il se cassa sur le sein de Maïco, dont le rire sardonique avait quelque {Hu 167} chose d'infernal.... Le marquis était un esprit fort, cependant à ce moment l'idée d'un pouvoir surnaturel erra dans son esprit, et la peur lui fit couler sa glace dans toutes les veines; une sueur froide se répandit sur son corps.... La lueur sombre, le silence, la méchanceté de l'œil de Maïco, tout contribuait à l'effrayer.

« Obéis, reprit l'Américain d'une voix sourde.

— Que veux-tu?... parle, envoyé de l'enfer!... que desires- tu?

— Un passe-port pour demain; je le veux tel que je puisse aller où bon me semblera sans que l'on m'inquiète!...

— Je ne peux l'avoir pour demain....

— Tu ne peux?... dit Maïco; je le {Hu 168} veux ce soir.... et j'attends ici!...» L'œil fixe de l 'Américain, et son attitude effrayante, abasoudirent tellement le marquis, qu'il sortit à pas lents, sans doute dans l'intention d'aller chercher le passe-port chez le ministre....

« Ne me fais pas attendre long-temps! » lui cria Maïco.

Le vieillard, se croyantseul, s'assit, et se mit à réfléchir sur sa destinée. ..

Une fois le marquis sorti, son imagination n'étant plus frappée, il rougit en lui-même de l'idée qui lui était venue, et pensant combien Maïco pouvait lui nuire, il chercha les moyens de le prendre sur-le-champ, et d'assurer son propre repos, soit en le faisant passer pour fou, soit en obtenant une lettre de {Hu 169} cachet pour le mettre dans un cul de basse fosse en le bâillonnant.

Il recommanda à Lafleur de ne pas laisser sortir l'étranger de la chambre de la marquise, et il lui ordonna en même temps de s'entourer de tous les laquais pour exécuter cet ordre, attendu que l'inconnu était un homme d'une haute importance pour l'état. Le duc et Léonie étant couchés, le marquis monta en voiture, espérant que ses desseins n'éprouveraient aucune entrave....

Maïco fut interrompu dans sa profonde méditation par un léger soupir; l'Américain se retourne, et cherche d'où peut venir ce bruit.... Enfin il aperçoit les beaux yeux noirs qu'Ernestine souffrante levait vers le ciel.

{Hu 170} — Grand Dieu! quelle douleur!... Léonie!... En entendant ces mots le vieillard s'avança vers le lit.

— Mon ami, dit Ernestine, prenant Maïco pour le marquis, ma langue est brûlante, donne-moi donc un peu d'eau?...

— Une femme!... s'écria l'Américain; qu'elle meure!...

— Qui est là?... Si c'était mon mari, je serais déjà satisfaite!...» et la marquise se levant sur son séant, tira violemment ses rideaux

« C'est un prêtre, sans doute? dit-elle; oui, ma fin est prochaine!... et je dois me résigner!... »

Maïco s'approcha de nouveau, et prit la lampe pour regarder la malade....

{Hu 171} « Mon père, je n'ai rien à me reprocher, dit la marquise.

— Ciel!... s'écria Maïco, en reconnaissant les symptômes du poison qu'il avait donné au marquis.... Eh quoi! madame, vous ne vous plaignez pas?...

— Je souffre en silence; pourquoi désoler ses amis?... »

Cette réponse émut le cœur de l'Américain, qui depuis long-temps était fermé à la voix de la pitié: ce qui le frappa, ce fut la résignation de la marquise en des souffrances qu'il savait être excessivement aiguës.

« Femme, reprit-il, vous avez mérité votre sort.

— Je jure, mon père, que je n'ai a jamais blessé personne; autant que {Hu 172} je l'ai pu, je fus bonne, charitable et vertueuse.

— Tous les mourans parlent ainsi!... Réponds-moi, femme?... Ici le vieillard fronça le sourcil, et la pauvre Ernestine eut peur. Réponds sincèrement? n'as-tu pas outragé ton mari?...

— Moi, grand Dieu! s'écria la marquise en se tordant les bras, moi!... je n'ai jamais eu d'autre amour.... et quel amour!... il a peut-être offensé la Divinité par trop d'ardeur. »

Le visage d'Ernestine s'anima, et la b sublime expression de l'innocence se défendant d'une injuste accusation, parut dans sa contenance, et persuada le farouche Américain, dont la haine pour les femmes parut {Hu 173} s'assoupir un moment: il est vrai qu'Ernestine était aux portes de la mort. Cependant il reprit, en manifestant une espèce de répugnance de parler à une femme:

« Néanmoins, tu meurs victime de la haine....

— C'est impossible!... s'écria la marquise.

— Femme, je te le dis, et de plus, moi seul pouvais te sauver!....

— Sauvez-moi pour mon époux!... et toute sa fortune est à vous pour prix de ce bienfait.... il m'aime assez pour faire ce sacrifice!...

— Femme, il n'est plus temps. Le poison est arrivé au dernier degré d'intensité... rien ne peut vous ravir à la tombe....

— Je suis empoisonnée?... dit la {Hu 174} marquise avec un mouvement d'horreur.

— Tu l'as dit....

— Mais qui?... murmura la pauvre Ernestine.

— Depuis quand as-tu ressenti de l'affaiblissement?....

— Depuis la fin d'août, » répondit la marquise effrayée.

Le vieillard réfléchit un moment, regarda Ernestine en approchant la lampe, et lui dit: « N'es-tu pas la femme de Vandeuil?

— Oui.

— Eh bien?... 1

— C'est ton mari qui t'a empoisonnée!....

— Imposteur!... lui, grand Dieu!... lui qui m'aime!...

— C'est lui!.... répéta fortement l'Américain, j'en suis sûr!,..

{Hu 175} — D'où le savez-vous?.... Et la figure haletante d'Ernestine marquait une effroyable angoisse.

— C'est moi qui lui ai vendu le poison... » répondit Maïco avec calme.

La marquise abattue retomba sur son oreiller à moitié évanouie....

ce Maintenant, dis-moi, quel tort as-tu fait à ton mari?

— Je n'ai à me reprocher que trop d'amour, » répondit-elle faiblement.

Malgré son horreur pour les femmes, Maïco fut ému.... Cette épouse prête à périr, le son de sa voix, sa pâleur, son bel œil brillant d'indignation, en se voyant désabusée..... tout contribuait à rendre cette scène éloquente.... Il le fallait bien pour que l'Américain poussât un soupir.

Il fit un mouvement machinal pour {Hu 176} sortir, et entr'ouvrit la porte... mais les valets rangés lui rendaient la retraite impossible..... Ce rassemblement de laquais fut pour lui un trait de lumière; nul doute que le marquis n'en voulût à ses jours. Il revint vers la marquise, dont la respiration entrecoupée annonçait la fin prochaine.

« Hélas! pourquoi êtes-vous venu me désabuser?.... je serais morte heureuse!...

— Et la vengeance!...... s'écria Maïco.

— Je ne la connais pas!... »

Maïco, tout étonné, recula trois pas. — Comment ne pas se venger d'un traître, d'un assassin? le voulez-vous? je vais vous en donner les moyens.

{Hu 177} — Je vous remercie!... je l'aime!...

— Grand Dieu! interrompit Maïco, vous n'avez pas deux heures à vivre.

— J'avoue, reprit-elle, que j'aurais de la peine à quitter ce monde sans me convaincre!..... car je ne puis croire ce que vous dites!...

— Je puis retarder votre mort de quelques heures.

— Ah, monsieur! si je puis vous inspirer quelque pitié.... faites-le!...

— J'y consens, si vous voulez m'être utile.

— Que peut une mourante?... »

Le vieillard traça à la hâte quelques lignes, car il entendit le bruit d'une voiture qui rentrait....

« Voici l'ordonnance d'une potion qui prolongera votre existence..... elle vous prouvera que je connais le {Hu 178} poison; que si je le connais, c'est que je l'ai vendu, et c'est votre mari qui vint me l'acheter.

— Donnez-la!.... Et la marquise tendait ses faibles mains.

— Oui. Mais, à votre tour, montrez-moi un chemin pour sortir d'ici sans être vu.

— Au pied de mon lit, il y a un bouton de cuivre presque invisible, poussez-le?..... vous trouverez une petite place.....

— J'y suis, dit Maïco.

— Ouvrez une porte qui donne sur un escalier; cet escalier vous mène à l'appartement de mon mari; ses appartemens sont au rez-de-chaussée, et les jardins..... »

Maïco n'en voulut pas entendre davantage. Il jeta à la marquise son {Hu 179} ordonnance, et au bruit de la voix de Vandeuil, il s'évada en emportant la lampe. . . . . . . . . . . . .

« Qu'on s'en empare! c'est un insensé!.... il est en démence! ne le croyez pas.... Saisissez-le.... » Tels étaient les ordres que le marquis donnait aux archers et à ses gens.

Ces fatales paroles convainquirent la marquise....... Un affreux battement de cœur la saisit, et elle s'évanouit à la voix du perfide Vandeuil... mais l'ordonnance était en lieu de sûreté 2.

Le marquis, en voyant sa femme évanouie, sans lumière, et Maïco disparu, se livra à une affreuse colère.... Les alguasils qu'il avait amenés eurent l'ordre de fouiller tout l'hôtel... Deux heures du matin sonnèrent.

{Hu 180} Le bruit infernal qui eut lieu réveilla le duc et Léonie.... Effrayés par un cruel soupçon, ils crurent Ernestine à sa dernière heure, et se précipitèrent vers la chambre de la marquise.... Elle était seule!....

« Ernestine! s'écria Léonie, qu'as-tu?.... comment! tu n'as personne à tes côtés?....

— Que signifie ce tumulte? dit le duc.

— Ah, mon oncle!... un homme s'est introduit ici!... il est échappé!

— Dans quel désordre êtes-vous, mon neveu 3!.... d'où vient votre ef- froi?.... j'espère que vous m'expli- querez tout ceci!....

— Il est échappé!... répéta le marquis comme en délire.

— Oui, mon ami, dit Ernestine; {Hu 181} il est inutile de le chercher, c'est moi qui lui ai indiqué le chemin.

— Mon amour, tu as mal fait; c'est un criminel d'état.

— J'ai la tête fendue de tout ce bruit, répondit la marquise, Vandeuil, fais-le cesser... » Le marquis sortit pour ordonner à tout le monde de se coucher, et il renvoya les exempts et la maréchaussée. L'inquiétude la plus violente l'agitait, et l'on s'en aperçut à la manière dont il donnait ses ordres. En effet, un ambitieux, au moment de tout perdre et de voir ses crimes découverts, doit avoir de l'effroi. Le marquis ne doutait pas que sa femme ne fût instruite; le ton qui accompagna ses paroles le lui indiqua.

{Hu 182} « Léonie, dit la mourante Ernestine, êtes-vous sûre de Justine?

— Oui, ma cousine.

— Eh bien! prenez sous mon chevet un papier, qu'elle aille sur-le-champ chercher ce que l'ordonnance contient, et qu'elle mette à cela la plus grande célérité.... »

Le duc fut lui-même éveiller Justine, et les chevaux étant encore à la voiture du marquis, elle y monta.

— Eh bien, Ernestine, comment te trouves-tu? demanda le marquis, revenu près du lit de sa femme.

— Bien, mon ami!....

— Et qu'a dit le médecin anglais? dit le duc de Parthenay.

— Quel médecin, mon oncle?.... demanda la malade.

{Hu 183} — Ce vieillard,.... cet inconnu, répondit le duc

— O mon oncle! il m'a guérie d'un mal incurable!.... » En prononçant ces mots elle pressa la main de Parthenay; une larme roula sur sa joue décolorée; et un coup-d'œil foudroyant ajouta à la terreur qui avait saisi Vandeuil à toutes ces questions.

« Léonie, reprit-elle, ma tendre amie! helas!... viens, que je t'embrasse!... maintenant allez vous reposer? demain j'existerai encore.... vous pourrez me voir!...

— Nous ne voulons pas t'abandonner, ma fille, dit le duc; je veux passer le reste de la nuit à ton chevet.

— Et moi aussi, s'écria Léonie.

— Charmante enfant! » Et Ernestine {Hu 184} l'embrassa de nouveau, bien qu'elle devinât quelle était la cause de son malheur, « Mais, reprit-elle, mes bons amis, laissez-moi? je desire causer seule avec M. de Vandeuil.... Et elle ajouta, en affectant un sourire: C'est bien le moins qu'avant de mourir une femme tourmente encore un peu son mari!... »

La plaisanterie d'un agonisant attire les larmes de force; aussi le duc et sa fille pleurèrent-ils à ces mots!... Le marquis, pâle et tremblant, les cheveux presque droits de stupeur, tressaillit à cette parole, et ne s'aperçut pas de la sortie de son oncle et de Léonie.

Il y eut un moment de silence, que la marquise rompit en disant:

« Sommes-nous seuls, monsieur?

{Hu 185} — Oui, ma chère Ernestine!....

— Pourquoi m'appeler chère?.... m'avez-vous jamais aimée?... Monsieur, je sais que vous m'avez empoisonnée.... A ce moment le marquis se jeta à genoux contre le lit, en s'écriant:

— Ernestine!... je suis perdu!...:»

Alors entra Justine; elle apportait le contre-poison, que la marquise avala rapidement. L'attitude du marquis, son exclamation, l'altération de sa voix, convainquirent la soubrette que Vandeuil était fou de sa femme, et au désespoir de la perdre: quand elle dit à Léonie ce dont elle avait été témoin, les soupçons de Léonie disparurent, il en fut de même du duc, à qui sa fille le redit; car, ne vous imaginez pas que la {Hu 186} maison d'un duc soit exempte de caquets!... Justine sortie, et le contre-poison pris, la marquise repoussant la main dont son mari la pressait, lui dit:

« Malheureux! ... si mon existence vous était à charge, vous pouviez m'en instruire; au moins j'aurais eu le mérite du sacrifice, et je vous aurais évité un crime.... Et moi qui me vantais de votre amour!... moi qui vous chérissais!...... Ah! l'excès de mon attachement méritait-il une telle récompense? Il ne vous a pas arrêté!... Quelle âme avez-vous?... Mais à quoi servent mes reproches?.... Si votre conscience vous en fait, ils sont plus cruels que les miens; si elle ne vous en fait aucun, pourquoi vous en adresserais-je?... » {Hu 187} Elle s'arrêta un instant, à cause de la violente émotion qu'elle éprouvait. La contenance humiliante du marquis semblait dire: Me perdrez-vous?....

Ernestine le comprit.... « J'aurais droit, reprit-elle, de me venger, et le contre-poison que je viens de prendre m'en donne le temps.... » A ces mots, le marquis jeta un regard furtif sur la pointe empoisonnée du poignard cassé 4.... comme pour s'en servir!...

« Ingrat! reprit la mourante.... je n'oublie point que jamais je n'ai pu te haïr.... Je te pardonne, et j'irai prier l'Éternel qu'il ne te rejette pas de son sein.... repens-toi, mon ami, je t'en supplie?... je conserve ta réputation ici-bas, donne-moi l'espoir {Hu 188} que, réunis dans un monde meilleur, ton âme épurée aimera la pauvre Emestine!... »

Le reste d'amour qui présidait à ces paroles, l'attitude touchante, l'espèce d'extase de la marquise, rendaient ce moment sublime. Faire le bien est un degré de vertu, faire le bien malgré les hommes, en est un second; l'exemple du troisième et dernier nous est offert par Ernestine.

Le marquis voyant la bonté de cette âme divine, crut pouvoir l'abuser encore.

« Ma chère, dit-il en embrassant les mains de la marquise, sur quel fondement accuses- tu ton époux d'un si lâche complot?...

— Arrêtez, monsieur le marquis.... je suis désabusée.... on m'a {Hu 189} marqué le jour, et quand je n'aurais pas l'aveu de l'homme qui vous vendit le poison, ce que j'ai vu naguère, et le mieux que j'éprouve par l'effet du remède qui prolonge mes jours d'un fugitif instant, me le prouvent!... et si je voulais consulter les raisons qui vous firent agir, je les aurais bientôt trouvées... mais je crains cette recherche même!...

— Ernestine, Ernestine! et le marquis trouva des larmes....

— Je ne suis plus Ernestine, je ne suis plus votre femme; je suis.... je vais être la proie de la mort.... Sortez, monsieur le marquis, laissez-moi seule, je veux vivre encore.... Je vous jure d'emporter votre secret dans la tombe.... sortez....

— Ame céleste! non, je ne t'abandonne {Hu 190} pas; je veux mourir devant toi!... s'écria le marquis.

— Point de comédie, monsieur: si vous restez, c'est peut-être pour vous assurer de ma promesse?...

— Ernestine, quelle injure!... »

Ce mot la rappela au système de douceur qu'elle avait eu pendant toute sa vie; alors elle lui répondit:

« Je t'en demande pardon, mon ami; mais ne feras-tu pas quelque chose pour madame de Vandeuil?... elle n'a pas long-temps à l'être. »

Il sortit... En quittant la chambre, il lui sembla qu'un poids de cent livres s'enlevait de dessus sa poitrine.

« Enfin, se dit-il, il n'y a plus long-temps à craindre!... »

Ernestine mit le verrou à sa porte, et rassemblant toutes ses forces, elle {Hu 191} s'habille à la hâte, sort par son issue secrète, et se rend chez Léonie.

La marquise ayant deviné l'objet des crimes de Vandeuil, voulait consacrer ses derniers momens à préserver Léonie du malheur d'épouser son cousin, et il se glissait dans ce dessein une lueur de jalousie!...

Il était cinq heures du matin.... Léonie agitée se trouvait dans cet état incertain, le milieu entre la veille et le sommeil.... sa lampe de nuit éclairait faiblement, et elle jeta un cri affreux en voyant un fantôme blanc se glisser dans sa chambre.... Elle reconnaît sa cousine.... la peur la glace.... Ernestine s'approche!... elle court assez rapidement, et d'un vol si léger, ses mouvemens sont tellement aériens et soyeux, que l'imagination de Léonie {Hu 192} en fut frappée et bouleversée; elle crut que sa cousine venait d'expirer, et que son esprit voltigeait.... La froide sueur de l'épouvante coula sur son front, et elle retenait son haleine en tâchant de ne faire aucun mouvement.

Le fantôme arrive près de son lit, et s'arrête: Léonie reconnaît à peine les yeux brillans de son amie.

« Léonie, » s'écrie-t-elle d'une voix rendue lugubre par le silence de la nuit.

Léonie resta immobile, ne pouvant croire que ce fût sa cousine.

« Léonie, continua la marquise; Léonie, c'est moi écoute. N'épouse jamais Vandeuil!... Léonie, promets-le- moi!... jure-le à une mourante, heureuse d'emporter cette idée.

{Hu 193} — Je te le promets!... je le jure!... dit Léonie d'une voix faible.

— Songe que c'est une promesse faite sur l'autel de la mort... elle est sacrée. Je te le répète, n'épouse jamais Vandeuil!... Tu ne sais pas!... tu ne peux savoir!... » A ces mots, elle laisse Léonie étonnée, se retire, rentre dans son lit, et dormit deux ou trois heures beaucoup plus tranquillement qu'on ne croirait!...

Pendant son sommeil, le duc, Léonie et Vandeuil se glissèrent dans sa chambre, et entourèrent son lit, de manière qu'à son réveil ses yeux retrouvèrent sa famille....

« Mes amis, je n'ai plus qu'un instant à vivre... Léonie, fais-moi donc sentir une fleur?... » A ces mots, elle prit la main de son oncle et de {Hu 194} Léonie... lança un dernier coup-d'œil de pardon à son mari!... Léonie n'ayant pas de fleurs, sortit de son sein le bouquet de fleurs d'oranges naturelles qu'elle portait toujours.

« Elle sent encore y mais elle est fanée!... dit la mourante. » Et la tendre Ernestine expira sans secousses, sans convulsions, comme une plante qui tombe. A ce moment, un éclair de joie brilla dans l'œil du marquis; mais, son oncle se tournant vers lui, il pleura aussitôt.

Le silence le plus profond régna... Léonie accablée se retira chez elle, et s'y livra à de grandes réflexions sur la nature de la recommandation qu'Ernestine lui avait faite!...

La marquise fut enterrée avec {Hu 196} précipitation... Cette mort ne servit qu'à rendre Vandeuil célèbre par ses regrets et son amour conjugal.

Son deuil fastueux, ses larmes feintes, trompèrent tout le monde.... Deux mois se passèrent, et la conduite du marquis ne se démentit pas. Solitaire, et affectant cette espèce d'amabilité de la douleur, et une résignation admirable, il réussit à convaincre son oncle de la réalité de ses regrets et de la bonté de son cœur. Léonie, sans afficher ce luxe de douleur, pleura son amie, et fut inconsolable de cette perte, non pas pour un moment, mais pour toujours. Ernestine sembla associée à toutes ses pensées; cette affliction sincère était celle de la nature; Léonie, en élève de Barnabé, n'en assistait pas moins {Hu 196} aux fêtes; elle ne cessa pas d'aller dans le monde, mais elle y porta sa douleur muette. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un incident vint jeter dans son âme une espèce de joie.

Ce fut à cette époque que la renommée de Jean Louis s'étendit jusque dans la capitale de la France. Ses hauts faits d'armes, sa valeur brillante, le récit, plein d'intérêt et de cette éloquence des grandes âmes, qu'il envoya des campagnes de 1788 à 1789 à Barnabé, qui n'oublia pas de le publier avec des savans commentaires, rendirent le colonel Granivel le héros par excellence. Tous les salons retentissaient de ses louanges, {Hu 197} et chacun se félicita de voir la France coopérer à l'émancipation du Nouveau-Monde.... Les louanges de Jean Louis étaient confirmées par les injures des journaux anglais. On doit se figurer combien Léonie était satisfaite de ces éloges: elle eut cependant la sagesse de se taire, tout en respirant le flatteur encens que son amant lui adressait, mais, son cœur n'en perdait rien...

Déjà le duc de Parthenay, accablé d'une foule de prétendans à la main de Léonie, dont la beauté et les richesses étaient célèbres, avait proposé plusieurs partis à sa fille..... Léonie les rejetant les uns après les autres, le duc se trouva fort embarrassé de l'ordre que le roi lui intima.

Il n'y a pas de doute que le lecteur {Hu 198} veut connaître cet ordre; pour cela, nous n'avons qu'à transcrire fidèlement une conversation entre Léonie et son père, deux mois et demi après la mort de la marquise.

« Mon enfant, disait le vieux duc en prenant une prise de tabac, tu dois t'apercevoir combien je t'aime d'un amour vraiment paternel?...

— O mon père! vous avez aussi tout mon amour!...

— Laisse-moi parler, Léonie: je ne veux pas te causer le moindre chagrin, et c'est le desir de faire ton bonheur qui me porte à te demander si depuis que tu es à la cour et chez moi, aucun homme n'a fait impression sur ton cœur? »

En examinant bien cette demande, Léonie crut pouvoir répondre sans {Hu 199} mentir: « Personne,... mon père, je vous assure!...

— J'en suis joyeux, mon enfant: apprends donc qu'il est un malheur particulier aux filles des grandes maisons de France.... c'est le souverain qui dispose d'elles.... pour enrichir ses favoris!...

— Voilà pourquoi M. le comte de R*** disait hier que le sang des grandes familles s'abâtardissait, puisque nous étions toujours mariées à des hommes que nous n'aimons pas!.... »

Le duc sourit, et ne s'aperçut pas que cette plaisanterie cachait un embarras que la rougeur de sa fille dévoilait assez.

« Hier donc, le roi m'a pris à part, pour me dire que si je n'avais {Hu 200} pas de vues sur toi, il faisait son affaire de ton mariage. .. »

L'effroi le plus grand se peignit dans les regards de la tendre amante de Jean Louis.

« Ma fille, nul doute que le roi ne veuille faire la fortune de quelque favori, et cela aux dépens de la nôtre: mais j'y puis mettre ordre, et puisque ton cœur est vierge de sentimens, j'ai conçu un projet qui conciliera nos intérêts avec la volonté du monarque; je suis persuadé qu'il ne s'opposera pas à mes vues.

— Qu'est-ce, mon père?...

— Ecoute, Léonie: mon neveu est, je crois, le seul parti qui te convienne; il est riche en substitutions, il est mon héritier pour les fiefs masculins et pour mon titre de {Hu 201} duc... Il est aimable et digne de toi; tu as eu l'exemple que c'est un excellent mari....

— Mon père, je me trouve indisposée: permettez-moi de me retirer? s'écria Léonie, pensant aux paroles de sa cousine mourante.

« Ma fille, tu m'effraies! ta pâleur.... le médecin....

— Sa présence est inutile; ce n'est qu'un mal passager.

— Va, mon enfant!... je vais songer à ton alliance!... »

Ce bon père suivit de l'œil sa fille chérie: dès le soir même, il résolut de faire part à son neveu des projets qu'il avait conçus.

Il entre chez le marquis de Vandeuil, qui, en entendant annoncer son oncle, prit une attitude pleine de {Hu 202} mélancolie, et lorsque le duc parvint à la chambre où était son neveu, il le trouva les yeux fixés sur le portrait de sa femme, et une larme sur la joue.

« Mon neveu, dit Parthenay en s'asseyant à côté du marquis, je viens vous entretenir d'une affaire de grande importance, et qui concerne notre famille. . . . . . . . . . . . . . »

A ce début le marquis tressaillit, et regarda le duc avec un air tellement inquiet, qu'un juge y aurait découvert la trace d'un forfait: il crut que Maïco avait déclaré au duc le crime que voilait la tombe.

« Votre femme, continua le duc de Parthenay. A ce mot, le marquis fut dans une agitation encore plus violente. Le duc s'en aperçut.

{Hu 203} — Je sais, dit-il, que l'on ne peut toucher à cette corde sans vous émouvoir profondément; mais l'intérêt de notre maison exige que vous vous occupiez sérieusement de cette affaire.

— Quelle est-elle, monsieur? demanda le marquis en tremblant.

— Il s'agit, marquis, de vous remarier.

— Y pensez-vous, mon oncle? quelle autre femme oserait remplacer Ernestine? pourrais-je l'aimer? En prononçant ces paroles avec le ton de la douleur, le marquis était au comble de la joie en lui-même; car il ne douta point, d'après les bruits de la cour, que le duc ne voulût lui proposer Léonie....

— Monsieur, reprit le duc, il n'est {Hu 204} pas question d'amour, il est question d'empêcher que nos biens ne passent à une autre famille ennoblie d'hier, qui peut être n'a que la faveur du monarque pour tout bien.... Le roi veut disposer de Léonie, et vous sentez que je ne puis parer ce coup qu'en disant qu'elle vous est promise.

— Certes, mon oncle, rien n'est plus nécessaire que cette union; elle est commandée par la politique; mais comment voulez-vous qu'après trois mois de deuil j'aille épouser ma cousine? ce serait faire servir la tombe d'Ernestine d'autel pour ce mariage; que ne dirait-on pas?....

— On ne dirait rien; le roi nous y autorisera.

— Le roi, mon oncle, sera {Hu 205} mécontent de ne pouvoir disposer de Léonie, et ne voudra pas s'y prêter.

— Si, si, mon neveu, car il a pour nous une affection toute particulière.

— Mais, mon oncle, j'aime Ernestine; je la pleure tous les jours. Qu'apporterais-je à Léonie? un cœur mort au plaisir, un cœur sans cesse en deuil... qui ne peut plus aimer enfin!

— Allons, mon neveu, Ernestine était une femme charmante, adorable, j'en conviens; je la pleure comme vous; mais ces pleurs, cette affliction ne la rendront pas à nos vœux; quittez donc votre air dolent; faites votre cour à Léonie, et les charmes de ma fille sont bien de nature à dissiper votre chagrin, et à vous faire oublier votre malheur!...

— Hélas!....

{Hu 206} — J'espère, Vandeuil, que vous réfléchirez à ceci, et que vous consentirez à ce projet.

— Hélas! mon oncle, puisqu'il le faut!.... je me soumets à la nécessité!... Hélas!...

— Je puis compter sur vous? et en conséquence....

— Hélas!.... »

Là-dessus, le duc de Parthenay quitta son neveu en le laissant plongé dans la tristesse en apparence, mais au comble de la joie, de ce que son oncle eût proposé de lui-même ce qu'il desirait tant, ce qu'il redoutait de demander, et même de faire entrevoir par sa conduite, qui alors aurait demandé beaucoup d'adresse.

De son côté, le duc de Parthenay fut très-content de pouvoir s'excuser {Hu 207} auprès du roi d'une manière plausible.

La seule Léonie était triste; et songeant à la convenance du mariage dont son père lui paria, elle ne voyait aucun moyen de s'y soustraire..... Pauvre Léonie!...... pauvre Jean Louis!... pendant que tu gagnes des batailles en Amérique, on veut en France t'enlever ta douce amie!..... Qui le lui dira?.... hélas!....

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes

  1. je n'a {Hu} (nous corrigeons cette faute du typographe)
  2. etla (nous corrigeons)

Notes

  1. — Oui. / — Eh bien?... Les deux répliques sont dites par Ernestine; le tiret marque une pause.
  2. l'ordonnance était en lieu de sûreté: on verra plus bas qu'elle est sous le chevet de la marquise.
  3. On a ici un curieux oubli: le duc et Léonie sont réveillés et accourent chez la marquise qu'ils trouvent seule... et cependant le marquis est là : au côté de sa femme? Venu avec le duc et Léonie?
  4. poignard cassé: Vandeuil, au début du chapitre, a cassé son poignard « sur le sein de Maïco ».