A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME.

{Hu 208} CHAPITRE VII.

            Oncle et neveu se tenant par la main,
            C'est preuve que mariage est certain.
            (Complainte sur la maison de MORVAN.)

        Prends un an situ veux pour essuyer tes larmes;
        Mais ne sois point rebelle à mon commandement,
        Qui te donne un époux aimé si chèrement.
                        (Le Cid, acte V.)

Arrière mon espoir!.... de ce dangier extresme
Rien ne peut me sauluer, si ce n'est celuy que i'ayme!...
Ains parloyt Maguelonne en allant au moustier:
Soubdain l'on entendit le bruyct d'un destrier....
                (MAGUELONNE DE PROVENCE.)

LÉONIE fut pendant quelque temps réellement malade: l'impression que lui fit le dessein de son père lui donna une attaque nerveuse qui dura plusieurs jours.... Si cette attaque de nerfs n'avait pas eu pour cause {Hu 209} son amour pour Jean Louis, nous n'aurions pas manqué de plaindre Léonie de contracter déjà cette maladie des grandes dames!... L'héritière des Parthenay se mit à réfléchir bien sérieusement sur sa destinée, car les paroles de la marquise mourante s'offraient sans cesse à sa mémoire!..... En fidèles historiens du cœur de Léonie, nous devons avouer que parfois, en y pensant, elle attribua la recommandation d'Ernestine à son amour jaloux, et au desir d'emporter dans la tombe l'idée qu'elle n'aurait pas de rivale...... Mais bientôt, rougissant de ses pensées, elle cherchait à se convaincre que cette recommandation n'avait que son bonheur pour cause; puis elle repensait à Jean Louis; et sentant {Hu 210} que ce dernier était le seul qu'elle pût aimer, elle répétait en elle-même: « Plutôt la mort qu'un autre hymen!... » J'avoue que toutes les amantes au désespoir en ont dit autant; mais toutes les amantes au désespoir n'ont pas, comme Léonie, un bouquet à embrasser!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le duc resta long-temps sans aller à la cour, afin de ne pas donner au roi la réponse définitive qu'il avait demandée. Le marquis changea de conduite par degrés, et insensiblement il combla d'attentions sa cousine; il l'appelait sa chère Léonie; chaque jour, malgré la saison, il lui présentait un bouquet de fleurs naturelles; de plus, il lui parlait de leur union en termes couverts; {Hu 211} complimens, flatteries, présens, tout fut mis en usage. A tout cela Léonie ne répondit rien, et garda le silence le plus réservé..... Pour le duc de Parthenay, il était joyeux en voyant que son neveu obéissait à ses désirs.

Au bout d'un mois, chacun fut convaincu de l'amour du marquis pour sa cousine, et de la convenance de cette alliance. En efïet, heureuse proportion d'âge, richesses accumulées, honneurs et biens concentrés dans la famille, bonheur en perspective, enfin rien n'y manquait. Alors le duc pria un matin Léonie de s'habiller somptueusement, et il partit seul avec elle pour Versailles.

« Ma fille, lui dit le bon seigneur, nous allons prendre les ordres du {Hu 212} roi sur ton mariage.... Ne crois pas, Léonie, que ta contenance me soit échappée....

— O mon père! répondit Léonie en pleurant, je vous avoue franchement que je ne veux point me marier; je veux rester avec vous, et vous consoler dans vos vieux jours; mon intention vous est connue depuis long temps; combien de partis n'ai-je pas refusés!.... Je préférerais un cloître.... »

Le duc, tout ému des alarmes de sa fille, lui répondit: « Mon enfant, je t'aime comme ma vie, mais je te fais juge? vois mes cheveux blancs...... veux-tu les déshonorer? faut-il que je me mette à tes genoux, et que je te conjure d'épargner ton père?.... Depuis ma naissance la faveur des {Hu 213} rois m'environne c'est un prodige que deux rois m'aient aimé: iras-tu en un jour me faire perdre le fruit de ma vie tout entière?... car ta désobéissance aux ordres du prince sera le signal de ma disgrâce!... »

Léonie, sans répondre, continua de pleurer... L'image de Jeau Louis, entourée du prestige de leurs amours naïfs, était la seule chose dont son âme s'occupât. Le duc respecta le silence de sa fille. Ils arrivèrent à Versailles sans prononcer une parole.

« Ma fille, s'écria le vieux courtisan, sèche tes pleurs: on ne paraît jamais devant les rois le visage triste.... La plainte et les pleurs sont un cortège que les grands n'aiment pas... »

Ils traversèrent les galeries, et le {Hu 2l4} duc entra dans les appartemens du roi sans difficulté, quoique ce ne fût pas jour de réception..... Léonie et son père furent introduits dans un cabinet très-simple, et la jeune fille eut peine à reconnaître le roi: sans sa belle et douce figure, le simple habit gris qu'il portait aurait parfaitement déguisé le souverain.

« Vous voilà, monsieur le duc? dit le prince; j'aime que l'on surprenne ainsi ses amis....

— Sire, je me rends aux ordres de votre majesté....

— Mademoiselle, reprit le roi, j'ai une grande querelle à vous faire? comment vous, le plus bel ornement de la cour, vous y paraissez à peine?...

— Sire, répondit Léonie, si tous {Hu 2l5} les courtisans vous ressemblaient, j'y serais tous les jours.

— Madame, dit le roi en se retournant vers la reine, vous entendez?....

— Comment! répondit- elle, j'en meurs de jalousie pour peu que vous ajoutiez un mot!....

— Mademoiselle, reprit le roi, prenez ce tabouret....

— Ah, sire! dit la reine, que vais-je devenir?....

— Ma belle enfant, je me suis chargé de votre mariage, et je tiendrai parole....

— Sire, interrompit le duc, vous m'avez fait l'honneur de me demander mes projets sur Léonie

— Eh bien, reprit le roi en fronçant un peu le sourcil, est-ce que {Hu 2l6} vous l'auriez promise?... » En adroit courtisan, le duc ne répondit rien. Le roi devinant ce que signifiait ce silence, demanda:

« Mais, monsieur le duc, sur qui se sont fixés vos projets?...

— Sur le marquis de Vandeuil, mon neveu... cette alliance...

— Est celle que je voulais vous proposer, s'écria le roi en frappant ses mains l'une contre l'autre.

— Je veux prouver à ma jolie rivale, dit alors la reine en riant, que je n'ai point de rancune: la place de première dame d'honneur est vacante, je vous la donne, mademoiselle....

— Sa majesté veut donc réduire ma beauté à rien, si elle m'approche d'elle?...

{Hu 217} — Elle entend la flatterie comme un vieux courtisan, dit le roi en donnant à Léonie une petite tape sur sa joue brûlante. Mon ami, continua le roi en s'adressant au duc, je nomme Vandeuil ambassadeur à la cour d'Angleterre, et croyez que ce poste n'est que le marche-pied d'un ministère!... Dans huit jours nous célébrerons le mariage au château.

— Sire, s'écria la jeune fille au désespoir, j'ai une grâce à vous demander?...

— Parlez?...

— Accordez-moi quatre mois de délai pour cette union!... » Ici le duc lança à sa fille un regard foudroyant. « Je suis encore en deuil, ajouta la jeune fille avec beaucoup de présence d'esprit.

{Hu 2l8} — C'est juste, et j'y consens, répondit le roi, étonné de l'accent de Léonie.... mais dans quatre mois, j'espère qu'il n'y aura plus de difficultés?...

— Non, sire!... et se retournant vers la reine, Léonie ajouta: Je remercie vos majestés des bontés dont elles me comblent.

— A demain, » dit le roi au duc, qui sortit avec sa fille....

Le roi et la reine crurent bien sincèrement avoir fait le bonheur de deux de leurs sujets.... voilà comme se trompent les rois.... même dans leurs bienfaits!... Il serait assez inutile d'instruire le lecteur de la manière dont Vandeuil plut au roi.

Léonie, de retour à l'hôtel, s'enferma chez elle pour pleurer à son {Hu 219} aise.... Justine fut témoin de ses larmes, et quoiqu'elle dût quitter le service de Léonie pour épouser l'avocat Courottin, elle demeura volontairement quelques jours à consoler Léonie.

« Ah, Justine! tu es plus heureuse que moi?... tu épouses celui que tu aimes; mon père te dote; vous serez joyeux, pendant que je vivrai dans le désespoir!...

— Mademoiselle, espérez encore!...

— Il n'est plus d'espoir.

— Mademoiselle, il faut chercher quelque expédient pour....

— D'abord, répliqua Léonie, je vais écrire au colonel Granivel; » et vite, vite la petite femme tire son papier, brouille ses plumes, et en saisit {Hu 220} une... Elle écrit une, deux, trois, quatre, dix, vingt pages, et jusque-là elle n'a encore rien appris à Jean Louis qu'il ne sache, c'est-à-dire qu'il est toujours aimé de sa chère Léonie.... On sent que ce serait abuser de la patience de ceux qui ont îa charité de me lire, que de transcrire les cinquante pages de la tendre Léonie: Voici le plus important de sa lettre:


Extrait de la lettre de LÉONIE de PARTHENAY à M. J. L. GRANIVEL, colonel au service des Etats-Unis.

Paris, 1.er avril 1789.

« Mon tendre ami, je me console un moment des malheurs qui m'accablent en décrivant...... Hélas! {Hu 221} ton amour est menacé!... laisse la gloire, la guerre et l'indépendance; reviens dans ta patrie, ou notre bonheur s'enfuit comme une onde légère.... Le roi m'a ordonné d'épouser ce Vandeuil, cet homme qui m'enleva déjà une fois à ton amour!... Dieu! si tu n'accours pas, que vais-je devenir?... J'ai demandé quatre mois de répit pour te donner le temps de réclamer ton épouse!... Si tu n'arrives pas le 18 juillet, je suis perdue.... perdue pour toi.... et pour tout le monde, car je meurs fidèle au sortir de la chapelle de Versailles!... Cependant, mon ami, que la mort d'une femme n'empêche pas le bonheur d'une nation: si tu es utile, si ton absence est funeste à {Hu 222} la cause de l'Amérique... reste. Je mourrai!... j'emporterai l'idée de régner toujours dans ton âme.... ces quatre mois seront une longue agonie pour ta petite Fanchette.... Hélas! je frémis quand je pense que ma destinée est soumise au caprice des vents!.. Adieu!... notre adieu ne sera-t-il pas le dernier?... T'aurais-je vu pour la dernière fois?... Amour, je t'invoque; protège ma lettre, guide le vaisseau!... mais si les Anglais le prennent!.... Que de craintes!.... Adieu! »


La lettre fut remise au capitaine de la frégate la Biche. La Biche fut poussée heureusement par le vent pendant huit jours; mais un vent {Hu 223} contraire la retint huit autres jours à je ne sais quelle latitude. Là un vaisseau anglais passa: en voyant le pavillon français, il suivit les ordres du cabinet anglais qui voulait s'assurer si la France ne secourait pas les insurgés. On voulut visiter la frégate: l'équipage de la Biche ne se soumit pas à cette ignominieuse visite; on se battit, mais le vaisseau anglais avait douze canons de plus que la frégate, et elle fut prise par le vaisseau anglais le Commodore..... Heureusement une barque bostonienne, commandée par un enragé partisan maritime, s'empara du Commodore, quand le Commodore vint croiser devant les côtes. Alors la Biche, le Commodore et la chaloupe entrèrent à New-York. La lettre parvint {Hu 224} au colonel Granivel à K***, dont il faisait le siège, le 1.er juin 1789. Cette lettre le mit dans une telle fureur, qu'il rassembla ses troupes, leur parla de gloire, de Fanchette et de butin dans un discours fort énergique qui n'avait ni queue ni tête: cependant il est probable que les tournoiemens du sabre du commandant, et le mot pillage, firent un grand effet, car les troupiers, saisis de la rage qui animait leur chef adoré, montèrent à l'assaut, et emportèrent K*** malgré les batteries et les bastions anglais.

Ce fut à ce siège que Maïco se distingua le plus. La singularité de ce descendant des Montézume le fit remarquer. En effet, il ne portait jamais ses gants et sa culotte qu'ils ne {Hu 225} fussent de la peau des femmes anglaises, et il changeait très-souvent d'habits....

La prise de la forteresse de K*** passa pour un des plus beaux triomphes des Américains; de plus, les Etats-Unis y gagnèrent d'immenses munitions, des canons et des habits pour leurs soudards.... Jean Louis remit le commandement au major Browning, distribua deux cent mille francs à ses soldats, et principalement à cent cinquante coupe-jarrets braves comme des Césars, unique reste des cinq cents vauriens qu'il avait amenés.... On cria vive le colonel! on but du punch; on procéda à l'accomplissement de l'ordre du seigneur: Crescite et multiplicamini... Ce crescite a toujours exercé {Hu 226} ma science commentatrice.... Il est cependant bien évident que le multiplicamini dépend du crescite!... Bref, la joie fut extrême; les Français chantèrent, les Américains burent; on dansa, on.... se reposa.... on recommença, on devint ivre... on s'abandonna à mille excès, et l'on prit un nouveau courage pour battre les Anglais. Le colonel, plongé dans la douleur, garda cent mille francs, mit son cheval au galop, rejoignit Washington, lui donna ses plans, ses comptes, ses mémoires, lui dit son aventure en deux mots. Ils s'embrassèrent, et Jean Louis fut accompagné par le héros son ami jusqu'à New-Yorck. Là il s'embarqua pour la France, suivi de cinquante de ses soldats qui voulurent revoir leur {Hu [2]27} patrie et y dépenser leurs écus.... Le 10 juin 1789, une assemblée d'officiers, de soldats et d'habitans firent leurs adieux à Granivel, qui partit aux acclamations de reconnaissance de la foule...... Bon voyage. . . . .

Pendant ce temps, Léonie, dans les larmes et le chagrin, comptait les jours, regardait sur la carte le chemin que devait parcourir le vaisseau; elle calculait le temps, elle s'informait de la durée des vents, de leur direction... que ne faisait elle pas!... Pauvre Léonie! que d'anxiétés dans l'amour!... mais aussi que de jouissances! répondrait le pyrrhonien.... Avril, mai, juin se passent; juillet arrive!... chaque nuit, chaque aurore qui se lève sont des coups de poignard pour Léonie....

{Hu 228} Tout cela n'empêche pas le jour fatal d'approcher, et Vandeuil d'être au comble de la joie en parvenant à la réussite de tous ses projets.... En effet, lecteur, pour que vous ayez la vue bonne, ce qui arrive lorsqu'on ne fait pas beaucoup de ces sottises dont Voltaire avouait à quatre-vingts ans n'en avoir que soixante-dix-huit à se reprocher, vous devez apercevoir Léonie à la fenêtre de son appartement; elle y déplore son malheur en voyant entrer trois hommes vêtus de noir qui viennent enterrer ses amours!...

Ces messieurs étaient Courottin et Plaidanon, rédacteurs du contrat, accompagnés de Charles Vaillant, devenu notaire. Ici, lecteur, je pourrais m'éviter cinq ou six pages en {Hu 229} copiant textuellement le contrat de Léonie; mais j'ai de la pudeur, et je le passe: cependant, je dois vous assurer que rien n'y fut omis; il commençait ainsi:

Pardevant les conseillers du roi, notaires soussignés, M.e Ch. Vaillant, etc....

M.e Courottin, prévenu par sa femme, l'adroite Justine, fît naître quelques difficultés, autant pour se venger de Vaillant et de Plaidanon, auxquels il prouva devant le duc qu'ils étaient des imbécilles, que pour donner quelques jours de répit à Léonie, qui l'en remercia d'un gracieux coup-d'œil. Le malin avocat s'en fut chez le père Granivel l'instruire de la détresse de Léonie... {Hu 230} On voit combien ce fin renard savait ménager la chèvre et le chou!...

Il trouva les deux Granivel, suivant, sur la carte d'Amérique, les pas du fils chéri.

« Bonjour, messieurs, dit l'avocat.

— Ah! te voilà, l'ami? s'écria le pyrrhonien; que dis-tu, ou ne dis-tu pas?...

— Hélas! je vous apporte de mauvaises nouvelles!...

— C'est une affirmation!... s'écria le pyrrhonien.

— Léonie se marie dans quatre jours à la chapelle de Versailles.... et elle est au désespoir.... elle m'a confié sa douleur.... elle m'a dit avoir écrit au colonel....

— Il est inconcevable qu'il {Hu 231} n'arrive pas, interrompit le père Granivel consterné.

— C'est, au contraire, très-concevable, frère.

— Il faudra que le colonel prenne son parti, reprit Courottin.

— Il aimera mieux Fanchette morte que dans les bras d'un autre, s'écria le père Granivel.

— Ça manque de logique, dit le professeur: il pourrait faire son rival c... ce serait plus conséquent.

— Il l'aimera mieux morte que déshonorée, répondit Granivel.

— Tu changes la question, frère!...

— Messieurs, s'écria l'avocat avec l'air du profond dévoûment, disposez de moi, je suis tout à vous!... »

Le professeur se grattait la tête en {Hu 232} pensant, et il s'ensuivit une demi-heure de silence....

« Mon ami, tu reverras Fanchette? demanda le professeur.

— Oui, répondit Courottin....... maintenant, j'entre dans le salon, et je suis reçu à l'hôtel de Parthenay à toute heure.....

— Eh bien! dis-lui qu'elle nous apprenne le jour fixé pour son mariage, et l'heure à laquelle.....

— Il n'y a pas besoin d'elle pour cela, interrompit l'avocat: c'est dans trois jours, à dix heures du matin, à la chapelle royale de Versailles 1... J'y suis invité!.... ajouta Courottin avec un mouvement d'orgueil.

— Va lui dire qu'elle ne craigne rien; je veille sur elle. Cette {Hu 233} pyrrhonique réponse lui fut portée sur l'heure par le dévoué Courottin.

— Frère, dit Barnabé lorsqu'ils furent seuls, il faut du courage et de la résolution, et mieux que tout cela, une précision et une présence d'esprit admirables.... Viens avec moi, que nous prenions nos mesures.... » Ils sortirent à cet effet.

La réponse du professeur ne rassura point Léonie, et c'était bien fait pour cela. En effet, le fatal troisième jour arriva sans qu'elle eût aperçu l'ombre d'un secours quelconque. La nuit précédente elle avait repassé dans sa tête toute sa vie et ses amours, et elle se retraça le bel œil brun de Jean Louis; son flatteur organe, qui chatouillait si bien le plus profond de son âme; la scène du {Hu 234} soir où elle arriva de chez Plaidanon, l'évanouissement de Jean Louis, sa constance, sa gloire, ses victoires, etc. Alors elle pleura de rage, car elle était sujette à pleurer et elle eut raison, si l'on songe à la bassesse, à la traîtrise de son futur époux. Le résultat de cette tempête morale fut que Léonie exaltée s'arma d'un joli petit couteau pour s'en percer le cœur en sortant de l'autel....

Elle se lève, se laisse habiller tristement sans dire une seule parole; elle retient ses larmes, et compare cette matinée à celle du jour où elle devait épouser Jean; elle baise le bouquet consolateur sur lequel expira la marquise....

« Et moi aussi je vais me faner, » s'écria-t-elle en se souvenant des {Hu 235} paroles d'Ernestine. Elle entre au salon; Vandeuil la dévore des yeux. On entend le hennissement des chevaux; les cris et les juremens des palefreniers; on déjeûne en silence, on part!... Léonie est sur la route de Versailles, et pendant que la voiture l'entraîne avec une effrayante rapidité, son âme erre dans l'immense espace des mers; elle cherche par quel accident le vaisseau qui doit porter le colonel Granivel n'a pu aborder la plage française.

« Eh bien, Léonie! tu ne parais pas joyeuse? dit le duc. Un sourire mélancolique tint lieu de réponse à Léonie.

— Si ma chère Léonie est inquiète sur son avenir, qu'elle reprenne sa {Hu 236} tranquillité, j'ai bien assez souvent juré son bonheur. »

Elle ne répondit rien.

« Mais, Léonie, reprit le duc, il y a quelque chose d'extraordinaire qui se passe en toi?.... »

Une larme roula dans son œil, sur sa joue, et tomba sur la main de son père... Cette larme était brûlante!... Pour le coup, le duc fut agité jusque dans le fond de son cœur, et tellement, que, plein de trouble, il n'aperçut pas que la calèche était arrêtée par huit hommes masqués...

« Au secours!... s'écria Vandeuil.

— Tais-toi!... Et un homme saisit le marquis à la gorge. Un homme non masqué se présente à la portière.

— Monsieur le duc, il y a divers {Hu 237} points indécis, comme tout ce qui est ici bas; cependant il faut les éclaircir..... dit Barnabé le pyrrhonien.

— Au secours!....

— Monsieur le duc, si vous criez vous avez tort..... Ecoutez-moi. »

Léonie immobile ne savait quelle était l'intention du pyrrhonien, qui lui lança un coup-d'œil d'intelligence. « Monsieur le duc, reprit Barnabé, voici..... » A ces mots un homme se saisit de Léonie, et disparut à travers un bois, en emportant l'héritière des Parthenay. Aux mouvemens vigoureux du ravisseur, elle reconnut son père adoptif. On ne pouvait opposer aucune défense, car le marquis remarqua dix cavaliers a cinq cents pas derrière eux sur la {Hu 238} route, et le même nombre à la même distance en avant; ils disparurent aussitôt que Léonie fut enlevée. Le duc et son neveu criaient toujours!...

« Voici donc ces questions, continua l'imperturbable Barnabé.

— Au secours!....

— N'ayez aucune peur, je suis honnête homme, et pyrrhonien. Examinons:

1.° Ou vous êtes père, ou vous ne l'êtes pas?....

2.° Ou les pères ont le droit de marier leurs enfans, ou ils ne l'ont pas?....

3.° Fanchette veut se marier, ou elle ne le veut pas?...

4.° Ou son futur lui convient, ou il ne lui convient pas?...

5.° Ou le roi a le droit de forcer {Hu 239} ses sujets à se marier, ou il ne l'a pas?....

6.° Ou le bonheur existe, ou il n'existe pas?...

7.° Ou elle sera heureuse avec monsieur, ou elle ne le sera pas?....

8.° Ou le mariage est à faire ou non?....

9.° Ou nous devons l'empêcher, ou ne nous le devons pas?...

10.° Ou nous avons qualité pour intervenir ou non, et remarquez que nous intervenons.

11.° Mais.... Barnabé voyant arriver la maréchaussée, ajouta: « Or, il n'est pas séant de débattre ces propositions sur la route: du reste nous les avons examinées pour vous; le résultat est qu'il ne faut pas marier votre fille avec un scélérat.... Adieu; {Hu 240} un jour vous reconnaîtrez, je l'espère, le service que je vous rends!... »

Barnabé et ses huit hommes s'enfuirent au grandissime galop.... Le duc avait reconnu le pyrrhonien; il donna l'ordre à la maréchaussée de le poursuivre, et il arriva de son côté à Versailles!.... Dieu sait quel tumulte, et quel scandale cette aventure y répandit!... le roi fut très en colère, et certes il y avait de quoi... L'étonnement fut grand..... Sur-le-champ ordre fut envoyé au lieutenant de police, aux autorités, aux gens du roi, à tout le monde, d'arrêter Barnabé Granivel, etc. etc.....

Le duc revint à Paris très-affligé, le marquis encore plus. Enfin la maréchaussée ne découvrit aucune trace ni de chevaux, ni d'enlèvement, ni {Hu 241} d'hommes; les villageois des environs déclarèrent n'avoir vu personne; les fers des chevaux étaient retournés, leurs traces presque effacées... On sent combien un pareil événement fit de bruit: on en commenta toutes les circonstances merveilleuses; bourgeois, filles, femmes, enfans, grands seigneurs, tout Paris en parla, en glosa, et si vous avez bonne mémoire, vous devez vous souvenir de tout ce que les journaux du temps en dirent... Mais ce tumulte ne dura que deux jours; le surlendemain on n'en parla plus, parce que l'on enleva un ballon!.... O Parisiens!... comment, après cela, peut-on espérer de faire parler long-temps de soi! Ceux qui recherchent vos suffrages sont bien fous. Je devine maintenant comment {Hu 242} Voltaire a pu être jaloux d'un pendu, qui vous occupa trois jours, par le mot qu'il dit en mourant.

Revenons à Léonie. Le père Granivel la prit en croupe sur un cheval qui les mena au P*** par des chemins détournés.

Ils entrèrent dans la cabane d'un bûcheron; Léonie y trouva des habillemens très-simples qu'elle revêtit; et le père Granivel, après avoir remercié le bûcheron et sa femme, monta dans une petite cariole d'osier, à laquelle le bûcheron avait attelé le cheval de Granivel. Léonie, au comble de la joie d'échapper au supplice de son mariage avec Vandeuil, monta dans la petite cariole, que son père adoptif dirigea par des {Hu 243} chemins détournés vers les villages qui environnent Paris.

Ce fut pendant la route que Léonie réfléchit à tout le danger que cet enlèvement faisait courir à ses auteurs.

« Mais, père, dit-elle, vous vous êtes beaucoup exposé?

— C'est vrai, Fanchette; nous serons victimes de cette entreprise; mais le garçon sera heureux, et tu l'épouseras. »

Léonie admira le dévouement de ses amis.

ce Où me conduisez-vous? demanda-t-elle.

— Mon enfant, répondit le père Granivel, j'ai compté sur ta discrétion et ta sagesse; nous allons rentrer par la barrière d'Enfer; je te {Hu 244} conduirai au couvent des Ursulines, où j'ai annoncé que je t'amènerais; songe à ne jamais parler de ta famille, et à garder le silence sur ton nom. Tu es désormais la sœur Marie, fille naturelle de M. le théologal de L***, que son intendant va remettre ce soir entre les mains de l'abbesse: nier je l'ai prévenue que monsieur le théologal ne voulait jamais entendre parler de toi, qu'il nierait dans le inonde tout ce qu'on pourrait lui dire sur ton compte, et je dois remettre, au nom du théologal, la somme nécessaire pour entrer au couvent.

— Mais, père, je ne prononcerai pas de vœux?...

— Non, non, mon enfant: il est dit que tu dois en prononcer, mais nous veillerons sur toi!.... »

{Hu 245} En effet, la charmante Léonie fut mise aux Ursulines; et le père Granivel, après l'avoir confiée aux soins de l'abbesse, se réfugia dans sa forêt, où il défia le pouvoir et ses alguazils de le trouver. . . . . . . .







FIN DU TROISIÈME VOLUME.

CHAPITRE VI TOME IV
CHAPITRE PREMIER


Variantes


Notes

  1. Courottin avait déjà précisé le moment du mariage un peu auparavant; mais ici ce n'est plus « dans quatre jours » mais « dans trois jours ».