A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu [5]} CHAPITRE PREMIER.

Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes;
Quelqu'élevés qu'ils soient, ils sont ce que nous sommes,
Et c'est le même Dieu qui nous jugera tous!...
                        (J.-B. ROUSSEAU.)

        Enfin il arriva tout couvert de poussière,
        Harassé de fatigue, les cheveux épars:
        A ce spectacle affreux il s'écrie, en colère:
        « Je vengerai mon fils!. . . . . . . . . . . .
        (Poëme du MOÏSE sauvé, chant IV.)

LE lecteur remarquera, j'espère, la magnanimité du bon professeur, qui ne voulut jamais céder à son frère la coulpe et le châtiment de cet horrible {Hu 6} complot; il s'arrangea pour en supporter seul les dangers.... Il s'en retourna tranquillement les mains derrière son dos à la rue Thibautodé, comme un négociant qui revient de la bourse, et il se mit à table devant la tranche philosophique d'un jambon dont l'existence était probable, en réfléchissant que son frère et ses charbonniers devaient être actuellement hors de danger, et il se frotta les mains de joie, en pensant au bonheur de Léonie!...

Courottin l'infatigable se trouva à l'hôtel, lorsque le duc de Parthenay et le marquis de Vandeuil revinrent furieux de Versailles.

« Je promets dix mille francs à qui me rendra Léonie, disait le duc.

{Hu 7} — Et moi tout autant à qui se saisira du coupable.

— Messieurs, répondit Courottin, j'ai le malheur d'avoir été l'ami de Barnabé Granivel, et je crois qu'il sera très-difficile de l'arrêter.... Ce crime, inouï dans les fastes des grands seigneurs, mérite une éclatante punition; c'est du ressort du parlement: pour vous prouver à quel point je vous suis dévoué, je me charge d'amener Barnabé de lui-même en prison, pourvu que l'ordre m'en soit donné.

— S'il en est ainsi, répliqua le duc, je convertirai ma récompense en une haute charge judiciaire..... »

L'ordre ne tarda pas; etCourottin, escorté des alguazils et des exempts, s'achemina vers la rue Thibautodé...

{Hu 8} Comme le professeur achevait sa tranche de jambon, trois coups bien distincts se firent entendre à la porte. Une vieille servante introduisit Courottin; car l'escorte se tint prudemment à l'écart.

« Illustre professeur, dit Courottin d'une voix doucereuse, je viens vous engager à vous rendre à l'invitation qui vous est faite par M. M***, savant magistrat et procureur du roi, homme très-intègre, ainsi que par M. le lieutenant de police..... »

Barnabé ôta son bonnet, et répondit: « Le lieutenant de police me fait beaucoup d'honneur; mais attendu que je ne suis ni fiacre, ni fille, ni lanterne, ni boue, je ne vois pas comment je puis être de son ressort. Mon cher ami, comment {Hu 9} me viens-tu proposer une pareille chose?

— Je vous assure, M. Barnabé, qu'il s'agit de la discussion d'un fait qui vous intéresse, et il y a certain problême à résoudre, pour lequel votre présence est nécessaire ainsi que votre opinion.

— Porte ma réponse, c'est: oui et non.

— Il est indubitable, cher docteur, que vos argumens triompheront toujours des miens; il est impossible de lutter contre vous; c'est ce qui me donne l'espoir que le parlement sera convaincu; mais considérez que ce n'est pas avec moi qu'il faut discuter. Votre talent brillera sur le théâtre où veulent vous amener ces savans magistrats signataires du défi....

{Hu 10} — Mon cher, dit Granivel, enivré de la seconde louange qu'il ait reçue en sa vie, ton argument est pitoyable, car si je ne veux pas discuter....

— Mais observez, reprit Courottin, embarrassé pour la première fois, qu'elle est indispensable pour...

— Enfin, mon ami, je rentre dans mon système, interrompit Barnabé: discuter ou ne pas discuter avec ces messieurs m'est indifférent, car il y a autant de raisons d'un côté que de l'autre, et malgré que je n'en aperçoive aucune, j'en suis sûr.....

— Alors venez donc?.... dit Courottin.

— Non, je veux rester..... répliqua Barnabé.

{Hu 11} — Cela ne vous est donc point indifférent?.... s'écria l'avocat.

— Bravo! mon ami, répliqua le pyrrhonien, enchanté de cet argument; tu as le plus grand talent, je suis vaincu!... il fera son chemin!... murmura Barnabé tout bas; je te suis!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Que font ces messieurs? demanda le pyrrhonien en voyant les alguazils à sa porte.

— C'est une garde d'honneur que vous envoie le procureur du roi.

— Et sur quoi roule la question à résoudre?....

— C'est un problême sur le droit coërcitif et les grands chemins, repartit Courottin, qui commençait à avoir de l'inquiétude.

{Hu 12} — Diable! et où me mènes-tu donc?....

— A la Conciergerie.

— C'est une prison, je pense!....

— Oui, mon ami, reprit Courottin d'une voix doucereuse; je prends ce parti-là pour vous sauver....

— Pour me sauver! répéta le pyrrhonien stupéfait.

— Oui, répondit Courottin avec audace; une lettre de cachet est décernée contre vous, je l'apprends, je vole au parquet du parlement, je réclame un mandat d'arrêt, je viens vous arrêter, vous mettre en prison; dans deux ou trois jours vous serez jugé d'urgence, acquitté, parce que c'est indubitable, si vous plaidez vous-même votre cause; et j'aurai la consolation d'avoir évité au meilleur {Hu 13} de mes amis le malheur d'aller mourir dans un cul de basse fosse à la terrible Bastille. »

Le professeur, pénétré de reconnaissance, embrassa Courottin, qui continua:

« Quand vous seriez condamné, cela n'est-il pas encore préférable à la mort lente et douloureuse qui vient vous saisir dans une prison sale et infecte? » On était arrivé: le professeur fit la grimace à l'aspect du porche par lequel il entra. Le geôlier le conduisit dans un très-solide cachot, et l'honneur de la philosophie moderne y fut inclus.... Courottin, étonné lui-même d'avoir su se tirer de ce pas difficile, s'en fut annoncer au duc le succès de l'arrestation, et lui fit entrevoir qu'il serait bientôt vengé....

{Hu 14} La pauvre victime du machiavélisme courottinien, c'est-à-dire le grand Barnabé, se résigna. Il jeta un regard moitié triste, moitié gai sur les murs humides de sa prison, sur la paille salie, sur le faible jour qui l'éclairait, et sur les carreaux disjoints qui lui parurent être les victimes du désespoir ou de l'oisiveté d'un prédécesseur: cet inventaire fait, il se dit tranquillement:

« Etre ici ou être dans un palais, c'est assez indifférent: ici, j'aurai froid, j'aurai peu de commodités, pas de matelas, un dîner simple; mais je serai dans un calme parfait, aucun importun ne viendra m'interrompre: j'y suis libre; ma pensée peut errer à son gré; quant à mon corps, il est vrai que si je veux le {Hu 15} mettre à l'air.... néant.... Mais depuis que je suis à Paris je ne suis pas sorti dix fois; ensuite, considérons que d'hommes confinés par la goutte dans un fauteuil!..... Si je voyais trop clair, je perdrais la vue... ce moment de captivité m'évitera des lunettes.... Dans un palais, je serais assommé de flatteurs, de mauvais raisonnemens; bref, je ne crains ici ni les brigands ni les envieux; je ne paie pas d'impositions. Les murs paraissent solides?.... pas de réparations..... je ne croyais pas qu'une prison eût autant d'avantages!..... »

Après ce monologue, que chacun devrait savoir par cœur pour être heureux, le philosophe arrangea sa paille pour se coucher: il hésita long-temps s'il se mettrait en long ou en {Hu 16} rond, en travers ou assis, sur le côté gauche ou droit, sur le ventre ou sur le dos, debout ou sur son séant: il examina les propriétés de la courbe et de la droite, il pesa tous les inconvéniens; et bien convaincu, après trois heures de réflexions, qu'il y avait autant d'argumens pour que contre chaque position, il se mit tout de son long, en attendant patiemment les coups du sort.

Au bout d'un certain laps de temps, une lourde clef tourna dans la serrure, et un homme d'une tournure assez grossière, accompagné d'un chien, apporta une cruche, du pain et de la soupe de cosses de haricots.

« Tenez, mon brave, voilà!... Et le valet de prison mit chacune de ses {Hu 17} mains sur ses hanches, et considéra le flegme de Barnabé.

— Qu'as-tu, l'ami? lui dit le pyrrhonien.

— Je crois que vous ne souffrirez pas long-temps; le parlement va vous juger, puisque c'est un pair que vous avez attaqué....

— Ah! tu crois, toi?.... répliqua Barnabé: tu serais, je gage, bien embarrassé de prouver que tu crois? mais..... je te remercie de ta nouvelle.... elle est bonne.

— Bonne! répéta le valet.

— Bonne d'un côté, mauvaise de l'autre; il en est de tout ainsi!....

— Elle est, certes, mauvaise, car vous serez pendu bel et bien.

— Et je parierais qu'en examinant bien, on verrait que l'état de pendu {Hu 18} a encore des agrémens, s'écria Barnabé.

— Ils disent tous cela la veille!...

— Mon ami, je le pense!.... il y a mieux, je le prouve!... écoute....

— Ah! je n'ai pas le temps; tenez? Et le valet lui présenta son souper.

— Tu me donnes là du pain un peu sec?....

— C'est très-mauvais!... j'en conviens, dit le valet.

— Au contraire, c'est ce qui peut m'arriver de plus agréable, reprit Barnabé; un bon dîner me tuerait; ce régime va me faire maigrir, et je gagne trente ans d'existence de plus, ce qui, d'un autre côté, est un mal, car vivre c'est souffrir; mais vive la philosophie et Pyrrhon!....

— C'est le chef de votre bande! {Hu 19} dit le valet, espérant une révélation.

— Oui, mon ami; c'est comme tu dis, notre chef, et de plus un grand homme.

— Savez-vous où il est?.... continua le geôlier.

— Oui et non, répondit Barnabé en souriant.

— Comment cela?...

— Oui, car il est mort; non, car j'ignore où sont les substances qui l'ont formé; oui, je sais qu'il n'existe plus; non, j'ignore s'il n'anime pas un autre être. Ici, suis-moi bien, car il y a une question complexe: si l'âme du philosophe anime un autre être, ce dernier et Pyrrhon sont-ils la même chose?. .. ou bien....

— Ce n'est donc pas un voleur?... » dit le geôlier désappointé.

{Hu 20} Ici Barnabé se prit à rire; le valet se retira en grognant, et le chien l'imita. Je passe sous silence les petits événemens qui lui arrivèrent pendant qu'il fut en prison, qu'il suffise de savoir qu'il eut le bonheur d'argumenter avec le valet de prison.... Je saute à pieds joints sur ses interrogatoires, quoiqu'ils soient curieux, parce que ceux qui en auront envie pourront aller les lire au greffe du parlement....

Arriva le jour du jugement: Barnabe comparut devant la première cour du royaume, sans être étonné de la majesté de la justice. Chaque juge prit sa place d'un air assez indifférent, et comme s'il s'agissait de la chose la plus ordinaire. Le public fut introduit, et l'Avocat général {Hu 21} prenant la parole, expliqua les faits et requit la peine de mort sans que Barnabé s'en émût. Courottin brigua l'honneur d'être nommé d'office, afin de persuader à la famille Granivel qu'il était son ami fidèle et dévoué. Les témoins entendus, le pyrrhonien voulut se défendre lui-même.

Persuadés que nos lecteurs seront enchantés de connaître un des discours que l'on a rangé dans la classe des chefs-d'œuvre de cet homme illustre, nous en donnerons l'extrait que l'on va lire.... et si quelqu'un le trouvait long, qu'on se souvienne que nous avons le droit de mettre deux cents pages inutiles.


{Hu 11} Extrait du plaidoyer de BARNABÉ GRANIVEL, docteur en théologie, et professeur de philosophie.


Notre héros se leva, regarda ses juges et rassemblée, se gratta le front, examina le plancher, et parla en ces termes après avoir salué:

« Il est dans les choses probables, messieurs, qu'à tout discours il faille un exorde: souffrez que mon salut en tienne lieu, car, dans cet exorde j'aurais pu vous flatter et vous plaire, mais aussi j'aurais pu vous y dire la vérité, et partant vous choquer; or, comme un salut tient un juste milieu entre ces extrémités, il est le meilleur interprète d'un pyrrhonien: J'entre en matière:

{Hu 23} » Quant aux faits, votre avocat les a parfaitement bien exposés, et je ne les contredirai pas.... cependant, il me serait facile de défendre ma cause, en vous prouvant qu'il se pourrait que ces faits n'aient peut-être jamais existé: j'aurais recours, 1.° aux erreurs que nous font commettre nos sens, et je démontrerais que chaque témoin m'ayant vu selon ses organes, que les organes des témoins étant tous dissemblables, il deviendrait évident qu'aucun d'eux n'a vu la même personne; 2.° la durée, le temps, l'espace, la matière m'auraient fourni des argumens tels que vous en seriez venus à douter de tout ce que vous avez entendu. » (Ici Barnabé se {Hu 24} livra à de grands développemens philosophiques dont nous faisons grâce, en observant qu'ils étaient admirables.)

« Je renonce à ces moyens, qui cependant feraient triompher ma cause.... Vous voulez ma tête?... j'ai peu de temps à vivre; imitons Socrate, et rendons ma dernière minute utile au genre humain. Je puis mourir après, car je me trouve assez heureux d'avoir eu, une seule fois en ma vie, des auditeurs qui m'écouteront jusqu'au bout malheureusement ils y sont forcés!....

» Ma question de droit, dans ce discours pro humanitate, sera bientôt posée: Avez-vous le droit de condamner un homme à mort?...

{Hu 25} » J'établis le droit que j'ai pour la discuter: 1.° Il s'agit d'un trop grand bien pour la société, et d'une amélioration trop évidente, pour ne pas chercher la vérité. 2.° Cette question, quoiqu'examinée par les législateurs, est toujours restée indécise sur le tapis philosophique. 3.° Tout homme que l'on veut condamner peut la traiter. 4.° Chacun peut se trouver dans ce cas. 5.° J'y suis. 6.° Si l'on observe que c'est troubler la société que d'agiter des questions dangereuses, je réponds que l'on ne fut jamais d'accord sur ce qui est dangereux. 7.° Qu'une société que troublent des discours, repose sur des bases bien faibles. 8.° Que lorsqu'elle a des maréchaussées, des juges, des {Hu 26} polices, contre-polices, exempts, troupes, ministres, et qu'elle redoute la pensée, alors elle est prête à crouler, et ne devrait pas faire ainsi l'aveu de son impuissance. 9.° Que l'on peut discuter des théories. Enfin, 10.° qu'en examinant si la peine de mort n'est pas dans la nature, je n'ôte pas à la société que vous représentez le droit d'infliger des châtimens. »

Les juges, en entendant cet argumentateur impitoyable, hochèrent la tête, peut-être parce qu'ils dormaient, et Barnabé prenant ce hochement pour un éloge, continua en ces termes:

« Messieurs, l'on s'est beaucoup occupé des lois et très-peu de la {Hu 27} justice. C'est une des chimères que chaque homme dit à son voisin de chercher, et l'on consume sa vie sans réussir: c'est à un tel point, que l'on n'a jamais pu la définir clairement.

» Cependant, un grand homme, quoiqu'il ne fût pas pyrrhonien, a dit que les lois étaient les rapports nécessaires qui dérivaient de la nature des choses;; alors la justice serait donc la nécessité par excellence. Plus vous réfléchirez, et plus vous verrez que la conséquence que je tire est juste. Si les lois sont des rapports nécessaires, le principe qui meut ces lois, qui fait qu'elles sont; en un mot, qui les dicte et grave sur la pierre, le marbre, l'airain, c'est la nécessité, {Hu 28} c'est cette grande déesse tant adorée des anciens, ce Fatum qui gouvernait leurs dieux. Sublimes idées allégoriques peu saisies!... car dans un état, les lois, telles imparfaites qu'elles sont, guident les souverains; et si l'on peut voir au-dessus d'eux, on aperçoit le Fatum! Cependant si la nécessité est la justice, il n'est pas difficile de prouver que la nécessité est parfois bien injuste... Un arbre qui tombe sur ma tête pendant que je dors, est mu selon les rapports nécessaires qui existent entre un vent impétueux et sa masse vieillie; il m'écrase nécessairement. C'est dans la nature des choses un acte plein de justice. Je n'applique pas ce raisonnement aux scélérats, il {Hu 29} semblerait les justifier, ce qui n'est pas mon fait; il y aurait trop à dire!.... Alors ce principe de Montesquieu, avec ses conséquences, reste-t-il vrai?... il s'ensuit que le crime dont vous m'accusez est rempli de justice: si le principe est faux, que résulte-t-il?... que la nécessité est ou n'est pas le principe caché de la justice: dans le premier cas, vous devez m'absoudre, aussitôt que j'aurai prouvé la nécessité de mon action: dans le second cas, le principe étant une erreur, il faut chercher un principe absolument contraire, alors nous aurons la vérité, puisqu'elle est l'opposé de l'erreur; or, le contraire de la nécessité étant le libre arbitre, il s'ensuivrait {Hu 30} que l'arbitraire social serait le principe de la justice; ce qui implique contradiction. Entre ces deux quantités morales, je n'aperçois aucune moyenne proportionnelle; et si l'on m'objecte que la justice est la vérité? je réponds encore que la vérité et la nécessité sont sœurs que rien n'est vrai sans être nécessaire; alors on se dit: La justice n'existe donc pas?...

» Messieurs, si l'aveu coûte trop à l'humanité, qu'elle me donne procuration pour le faire. Je le confesserai: il y a mieux, je le prouve!... »

Ici Barnabé regarda si les yeux des conseillers étaient encore ouverts.... il eut le chagrin d'en voir quelques-uns fermés....

{Hu 31} Il n'en continua pas moins:

« En effet, messieurs, laissant de côté les généralités méthaphysiques, examinons de bonne-foi sur quelles bases reposent la Justice, cette belle femme qui se laisse a si souvent violer!... Remarquez, messieurs, que je ne mets pas en doute votre pouvoir; car, par la seule raison que la société se constitue, elle a le droit de laisser un corps qui agisse en son nom: je n'applique mon attention qu'à la peine de mort: et je continue, en posant en fait que la justice ne peut avoir pour bases que le droit naturel ou le droit positif; et certes il serait difficile de lui trouver d'autres fondemens.

» Ici nous trouvons les mêmes {Hu 32} incertitudes quant à ce mot droit.... mais je passe même par là-dessus, et j'accorde que ces idées premières qui forment l'assise de l'édifice, soient comprises, dans le même sens, par toute la terre, ce qui est impossible, néanmoins je l'accorde!... alors je prétends que la justice ne peut pas se fonder sur le droit positif, par dix grandes raisons.

» 1.° Le droit positif, étant celui que chaque nation se crée à elle-même, la justice qui en dérive n'est appuyée que sur une base fausse, puisqu'elle consiste dans une volonté chancelante, en des argumens plus ou moins concluans, que l'on fit à une époque très-éloignée qui n'existe plus: et {Hu 33} il est de plus constant que les principes de la logique antique ne ressemblaient pas aux nôtres; que les idées humaines ont eu leur croissance; qu'enfin ce droit ne fut établi que d'après l'opinion momentanée et fugitive qu'a eue le corps populaire d'alors.... J'abandonne le reste des développemens.

» 2.° La preuve s'en trouve dans cette deuxième raison: l'on ne saurait disconvenir que ce droit change chez chaque peuple, et varie selon les habitudes, le climat, les impressions locales, le degré de sensibilité, le caractère, et les élémens qui influent sur cette nation; le droit et les lois sont donc accommodées à toutes ces désinences, et forment une justice {Hu 34} qui ne ressemble en rien à celles des autres états, qui diffèrent entr'eux tout autant. Il résulte de cela, qu'une action qui, si la justice, fondée sur le droit positif, était une, serait jugée bonne ou mauvaise; aura autant de caractères divers, que de justices nationales qui l'envisageront. Or est-ce dans cette bigarrure, dans cet habit d'Arlequin qui ceint la terre entière, que vous reconnaîtrez la justice? Je crois que s'il fallait expliquer pourquoi vous portez une robe noire, on pourrait dire que c'est pour cacher ces diverses couleurs. » (Nous passons à chaque proposition de Barnabé, les savans développemens et les preuves qu'il {Hu 35} en apporta, preuves toujours puisées dans des exemples connus).

» 3.° Si, continua-t-il, le droit positif avait la vérité pour base, il serait, comme elle, unique, indivisible, partout semblable, ayant les mêmes symptômes en tout temps, en tout lieu. Or, je le demande, le droit positif a-t-il ces diagnostiques? dure-t-il? se ressemble-t-il? La justice peut être, mais jusqu'ici elle n'a pas été. Chaque empire au tombeau sommeille avec la sienne: le despotisme, la liberté, l'aristocratie, toutes ces formes de gouvernement ont une justice particulière, compagne douce et fidèle. Allez à Babylone, à Palmyre, et voyez que de débris de justices et d'empires {Hu 36} en poussière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

» 4.° Mais cette variation existe non-seulement dans le bien, mais aussi dans le mal, alors il arrive que l'on asseoit faussement la justice par rapporta ce qui est juste, comme par rapport à l'injuste, c'est-à-dire, que dans tel pays, une chose sera crime, qui chez nous est vertu.

» 5.° On m'accordera, j'espère, que chaque homme est sujet à l'erreur, et que là où sont beaucoup d'hommes, là sont beaucoup d'erreurs, à Athènes un trait d'esprit a pu déterminer une loi: voyez les académies, ces réunions de talens n'ont jamais rien produit: il semble qu'aussitôt que l'homme {Hu 37} s'agglomère, les génies particuliers se fondent dans une masse inerte, que je comparerais volontiers à un bloc de stalactites où brillent de beaux effets partiels, dans un tout informe!.... Eh quoi! c'est l'homme, et l'homme assemblé, qui détermina cette ligne délicate qui sépare le juste de l'injuste!... Qui de vous osera dire: On ne s'est pas trompé: sur cent grandes idées morales, il n'y a rien eu de faux?..... En sortant de l'assemblée, personne de la majorité n'aura douté de soi?... Mais comment me ferez-vous croire que le dernier point qui se trouve contre cette ligne de démarcation du côté du juste, ne soit pas un peu injuste; et que, vice versâ, l'autre {Hu 38} ne soit pas juste? Et c'est cette terre partagée en ces deux hémisphères que l'on nomme droit positif?... le nom seul en est la plus sanglante épigramme, et cependant, c'est appuyés sur ce sable mouvant que l'on condamne à mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

» 6.° Que d'espèces pareilles ont été jugées en divers sens, non-seulement sur toute la terre, mais encore dans un même pays! Et quand je pense qu'unhoinme de plus ou de moins aurait fait pencher la balance!... Ici, messieurs, il faut avouer qu'un des deux arrêts est une sottise: or, qu'est-ce qu'un droit positif dont la moitié des effets sont absurdes?... Enfin, sur les mille {Hu 39} criminels que l'on juge, par an, sur la terre judiciaire, je pose en fait qu'il y en aurait à peine un seul de privé de la vie, s'ils eussent passé par les justices de chaque pays..... cette idée seule doit exciter en nous des réflexions profondes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

» 7.° Ajoutez à chacune de ces six raisons péremptoires, les subtilités qui servent à éluder les lois: et lorsqu'on s'aperçoit que le droit prétendu positif reçoit autant d'interprétations qu'il y a d'hommes qui l'expliquent et l'appliquent, que doit-on en penser?...

» 8.° Jusqu'ici je n'ai attaqué le droit positif que comme existant: que sera-ce, si je veux examiner {Hu 40} par quels moyens on l'assied? Je crois que tous les hommes étant égaux, il a fallu, pour établir un droit positif, que tous le discutassent, y consentissent, et que cette convention fût religieusement gardée: or, quelle nuée de questions s'élèvent dans celle-ci!... Questions qui toutes peuvent être controversées et résolues en sens contraire!.. je les abandonne à votre sagacité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

» 9.° Remarquez que, dans l'état de ce droit, le plus ou le moins de savoir et d'éloquence d'un défenseur, peut faire absoudre ou condamner un homme?... alors quelle infirmité morale! Je n'insiste pas sur cette raison; elle est palpable!..

» 10.° Enfin, messieurs, depuis {Hu 41} 440 notre droit positif a subi plus de cent changemens: qui vous dit que dans celui qui surviendra je serais condamné?... »

En fidèle historien, je dois dire que la langue de Barnabé était sèche; il n'en continua pas moins:

« J'ai plutôt énoncé que discuté ces dix propositions, dont chacune est mortelle pour le droit positif. Enfin, plus vous les examinerez, plus vous verrez que le droit positif n'est pas et ne peut pas être la justice.

» Sera-ce le droit naturel?... » s'écria Barnabé d'une voix forte qui réveilla les dormeurs. « Mais, messieurs, ce droit n'étant autre chose que le penchant et le vouloir que la nature a posés en nos cœurs, {Hu 42} ce droit nous offre alors la Nécessité dans tout son jour, ainsi que la Vérité; assez de philosophes l'ont prouvé, sans que j'aille les répéter. Ce droit est le règne du bon plaisir de l'homme, et certes ce ne peut être là le fondement de la justice. Dans ce droit, une voix secrète nous guide: c'est notre conscience!... vos gibets sont moins forts qu'elle, car ils sont inutiles sitôt qu'elle est méconnue. Or, feuilletez les archives de ce droit, et voyez si je mérite la mort!...

» Qu'allez-vous prononcer?.. peu m'importe?. .. Seulement apprenez que l'homme n'arrive à mon âge qu'après avoir essuyé bien des maux et des tempêtes, et que si je vis la nature le veut!...

{Hu 43} » Enfin, je suppose qu'il y ait autant d'argumens contre mon opinion, que je viens de vous en débiter pour l'appuyer; alors vous devez douter, et dans le doute on s'abstient... Non liquet, a dit Pyrrhon » (à ce mot le professeur ôta son bonnet): « Du reste, ne croyez pas que je parle pour ma tête; depuis long-temps je sais souffrir: la philosophie n'est-elle pas, d'ailleurs, la contemplation de la mort? mais je parle pour les habitans de l'univers qui regardent la dissolution comme le plus grand des malheurs.

» Ils ont raison!... et ils ont tort... aussi la mort m'est-elle indifférente..... Il y a beaucoup d'argumens {Hu 44} pour que mon sentiment soit grand et généreux!... J'ai dit! »

Un long silence d'étonnement régna. D'abord le professeur avait parlé avec une volubilité et une force qui saisirent tout l'auditoire; mais ces dernières paroles, prononcées avec éloquence, inspirèrent la conviction. Alors Barnabé s'écria: « Demain, si l'on veut, je prouve que la justice existe, et je ferai!... » Sans l'écouter, le parlement se retira pour délibérer.

A cet instant un grand bruit rompit le silence; des pas précipités annoncent l'arrivée de plusieurs personnes; chacun se retourne, et l'on voit entrer un grand homme de vingt-quatre ans, pâle et hâve de fatigue; ses bottes sont blanches d'éclaboussures, ses habits en {Hu 45} désordre; il tient à sa main; une cravache usée une vaste ceinture rouge soutient un sabre large et long comme celui d'un Saint-George; ses yeux sont animés par une fureur sombre; sa barbe croît depuis six semaines; les muscles de sa figure sont saillans, et il défend d'une voix sévère à cinquante grands gaillards vêtus d'une façon assez singulière, de passer le seuil de la porte....

Courottin a reconnu Jean Louis; il s'avance: « Colonel, votre oncle est dans le plus grand danger; je l'ai sauvé d'un plus grand.... mais.... comptez sur moi!... » et il s'inclina devant un des libérateurs de l'Amérique.

— Il suffit!... » dit Jean Louis, et il traverse la salle, vole à son oncle, {Hu 46} et l'embrasse, en lui disant: Je te revois?....

En ce moment le parlement rentre, et prononce la condamnation à mort: en l'entendant, Barnabé ne fit paraître aucune émotion; seulement il détacha une de ses mains, pour chasser une mouche qui piquait l'extrémité de son nez, et il dit avec sang- froid: « Heureuse mouche! elle ne meurt que comme le veut la nature!... »

Jean Louis, en revenant de son étonnement, se retourna vers les juges, effrayés de sa figure et de son expression, et il s'écria: «A demain donc!...» le peuple applaudit....

Barnabé fut reconduit à sa geôle: en chemin, le libérateur de l'Amérique lui dit: « Oncle, tu t'es sacrifié {Hu 47} pour mon bonheur; c'est à mon tour!... à demain!...»

Le père Granivel ne prononça qu'un mot: « Frère!... » mais il est impossible de rendre l'accent qui l'accompagnait.

TOME III
CHAPITRE VII
CHAPITRE II


Variantes

  1. qui selaisse {Hu} (nous corrigeons)

Notes