A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu 48} CHAPITRE II.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un glacis teint de sang était inaccessible:
C'est, là que le danger ranime leurs efforts:
Ils comblent les fossés de fascines, de morts,
Sur ces morts entassés ils marchent, ils s'avancent
        (VOLTAIRE, Henriade, chant VI.)

La troupe arrive a ce seuil abhorré;
On l'enfonce à grands coups, et Jean est délivre
                (Pièce du TRtANSILLI.)

« JE serais bien bête de dormir, s'écria le professeur, en se réveillant au milieu de la nuit qui précédait son exécution; si je n'ai plus que douze heures à vivre, vivons-les?... car le sommeil est une mort où l'on rêve!... et feinte ou vraie, la mort arrive assez tôt!... »

{Hu 49} Il se mit donc à composer une ode sur la philosophie, dont nous nous dispensons de faire part à nos lecteurs; s'ils en étaient curieux, elle est gravée sur les murs du cachot n.° 7 de la Conciergerie. Pendant qu'il s'occupait ainsi, l'imprimeur typographiait son arrêt, et les crieurs l'attendaient avec impatience pour le vendre, et gagner quelques sous!...

Dès le point du jour, Jean Louis, instruit de l'état politique de la France, arpentait le faubourg Saint-Antoine avec les cinquante honnêtes gens qu'il ramena d'Amérique.... Les attroupemens se forment, des émissaires y pérorent; leur éloquence ne consiste guère qu'en des peintures de la misère publique et particulière, et en des {Hu 50} éclats de voix entremêlés des mots de esclavage, peuple, oppression, etc.

Depuis long-temps Jean cherchait dans sa tête un moyen d'entraîner cette populace pour servir son unique dessein. Il saisit le moment où, à l'extrémité du faubourg, cinq ou six cents ouvriers sortaient des manufactures pour aller déjeûner.

« Souffrirez-vous, mes amis, s'écria-t-il, que la misère vous accable? un peu de courage, et vous serez les maîtres: n'êtes-vous pas les plus forts?... » Ses cinquante vétérans avaient le mot, et crient: à la Bastille!.. .. courons à la Bastille. Jean entre chez un armurier, achète des fusils; et les ouvriers, entraînés par les cris et le tumulte, suivent, en répétant: A la Bastille!...

{Hu 51} Depuis long-temps, c'est-à-dire depuis la Fronde, la France n'avait pas eu de révolution: c'était une chose nouvelle; et Dieu sait quelle ardeur les peuples, et surtout les Français, ont pour la nouveauté! une révolution a quelque chose d'attrayant pour ceux qui n'ont rien à perdre; et cet endroit de Paris ne contenait que de ces gens-là.... A mesure que le groupe de Jean Louis avance, il se grossit des attroupemens particuliers. Une fois que le peuple est enthousiasmé, son enthousiasme est contagieux comme la peste, et il est difficile de rendre combien ses clameurs furent puissantes et séductrices. Les rues du faubourg ne sont plus assez larges pour contenir le {Hu 52} torrent qui s'écoule... Le nom populaire du compagnon des Washington et des La Fayette augmente l'effervescence; on ne doute plus du triomphe, le délire est au comble.

Ce fut un spectacle magnifique que celui de L'arrivée de cette masse populaire devant la Bastille: chaque visage jaune ou rouge, pâle ou brillant de santé, jeune ou vieux, exprima la haine de l'arbitraire; chaque œil mesura les murs épais qui recelaient les victimes des grands, et jusque dans leurs cachots retentit une clameur prolongée:... Liberté!...

Ce cri redouble les douleurs!..... à ce mot de liberté, le prisonnier se soulève; à celui de plus de Bastille!... il écoute, et l'espoir renaît dans son cœur... Le silence qui suit la décharge {Hu 53} de canon fait encore évanouir l'espérance; mais le bruit d'un horrible trépignement, d'une clameur sourde, signal de la rage d'une multitude, lui rend un peu d'espoir: il secoue ses chaînes: son imagination franchit le cul de basse fosse; il voit le combat, et frappe ses fers contre le mur inexorable, comme pour aider les assaillans qu'il devine.

L'épouvante règne dans la Bastille, à l'aspect de la constance opiniâtre du peuple: les femmes apportent des piques et des fascines faites à la hâte; elles soignent les blessés; plusieurs meurent en criant: Courage!... Je certifie cependant que les morts ne purent rien crier....

Au milieu de cette foule acharnée, on remarqua un homme habillé {Hu 54} d'une manière singulière; c'était un vieillard encore verd; son attitude, sa pose, ses expressions, ses cris, ses discours, le firent regarder comme un être extraordinaire; ses cheveux blancs paraissaient comme une auréole; il donnait des conseils d'une voix retentissante, et animait les combattans de son geste et de son regard perçant: il ne contribue pas peu à l'enthousiasme du peuple étonné. Ce vieillard était Maïco, le descendant des Montézume!... il ressemblait en efïet au démon de la haine et de la vengeance déchaînant tous ses feux, ses poisons et sa rage.

Jean Louis dirige l'attaque en habile général. Enfin, après mille efforts, la Bastille est emportée; la populace {Hu 55} y entre à grands flots: geôliers, commandans, soldats, tout fut sa victime, et sa rage, animée par la résistance, ne connut aucune borne.

Elle s'arrêta cependant... devant le malheur... à l'aspect des espèces de cadavres que l'on exhume, en voyant des vieillards dont le front chauve a quelque chose de pétrifié, d'insensible comme le mur dont on les sépare... Le peuple se tait, les piques s'abaissent, et le silence respectueux de la foule laisse les prisonniers tout entiers à leur extase.... Ils aperçoivent ce ciel pur, ils respirent l'air... Liberté!... s'écrie le peuple, et ce mot les rappelle à la vie. Quelques-uns jettent un coup d'œil d'adieu à leurs fers: un vieillard s'y était tellement habitué, qu'il les regretta; il {Hu 56} n'avait plus ni parens, ni amis, ni fortune!...

Des souterrains tortueux dévoilèrent les crimes du pouvoir: on y vit des ossemens dont la présence parlait assez!...

Au milieu de ces diverses scènes, Jean Louis, saisissant le moment où le peuple est ému fortement, s'écrie de sa voix de tonnerre: Allons aux prisons!.. Les compagnons de Granivel répètent ce mot.... Aux prisons!... est un cri de guerre que la foule lance dans les airs. La nuit arrive; des torches s'allument comme par enchantement; Jean Louis marche à la Conciergerie.

Il est inutile d'avertir le lecteur que le père Granivel ne quitta pas les côtés de son cher fils.... Le nom {Hu 57} du père Granivel était populaire: chacun se souvint du riche charbonnier, et n'en eut que plus d'ardeur à courir délivrer son frère, victime d'un grand seigneur.

La marche de cette multitude empressée, ses cris enroués, ses vociférations, présentent un tableau curieux. Le peuple respecte les passans, après toutefois leur avoir fait dire: Vive la liberté!... mais il s'avance, ne se dérange pas de son but, et persévère.... il arrive à la Conciergerie.

Barnabé finissait son ode, et s'inquiétait déjà de ce qu'on ne venait pas le conduire à la mort, « Rien est-il certain, se disait-il?... et que Pyrrhon a bien raison! je croyais être pendu, et probablement quelqu'argument contre l'empêche!..... {Hu 58} encore si on me le communiquait, je pourrais le réfuter! c'est fort désagréable; on ne doit compter sur rien en ce bas monde. » A ces mots, il entendit plusieurs décharges de mousqueterie.

«Ho, ho!.... on se bat!.... voilà bien l'homme!... » Mais comme il finissait ces mots, la foule le nomme, et les cris parvinrent à son oreille.

« On me demande!... par quel hasard!... »

Des pas précipités retentissent dans le corridor; on enfonce les portes, et notamment la sienne.

« Mon oncle, sortons d'ici, s'écria Jean Louis.

— Frère, allons vite!... »

Aussitôt les trois Granivel traversèrent la foule, qui demandait: Est-il {Hu 59} délivré?... Qu'est-ce?... Elle resta long-temps assemblée!...

Pendant ce temps, on délibérait à la cour, au lieu d'agir.... Telle fut l'aurore de la révolution.... Ici, que l'on nous permette de faire parler le pyrrhonien.

« Les excès sont blâmables, disait-il; mais aussi le moyen qu'un peuple se remue sans écraser? fait-on des changemens sans crise? une crise n'est-elle pas douloureuse? etc.... »

Le lecteur apprendra que Courottin fut un des principaux auteurs de cette mémorable journée: il se signala d'une manière qui fit penser à Jean Louis qu'il lui était tout dévoué; ses discours et ses cris énergiques encourageaient la multitude, car le prudent avocat ne se hasarda {Hu 60} pas beaucoup. Le soir, il fut sur-le-champ trouver le duc de Parthenay, et lui rendit compte de cette journée, en disant qu'il avait observé de près les intentions du peuple, afin que monseigneur le duc pût éclairer le roi sur ce qu'il fallait faire dans cette conjoncture. Il donna de fort bons avis, qui, s'ils avaient été suivis, eussent peut-être empêché bien des malheurs....

Les trois Granivel abandonnèrent la rue Thibautodé, furent se loger en face les Ursulines, et se remirent de leurs fatigues en dormant du sommeil des justes!... Je faux, car Jean Louis ne ferma pas l'œil, et regarda toute la nuit le portail du couvent qui contenait sa bien-aimée, et {Hu 61} il forma cent... cent?... mille projets pour s'y introduire et la voir!...

Pour elle, renfermée dans sa cellule, elle est loin de penser que Jean Louis est à cent pas de son amie.... Léonie cependant songeait à Jean Louis, car elle s'est réveillée en sursaut à la fin d'un rêve affreux.

Elle s'était vue au milieu d'un champ de bataille; la marquise lui apparaissait, en disant: Je suis morte empoisonnée!... et elle lui montrait l'intérieur de son corps dévoré par le poison.... Vandeuil saisissait Léonie, et la forçait de boire une coupe envenimée avant que Jean Louis pût arriver assez à temps pour l'en empêcher.... Granivel était couvert de sang et de sueur et il brandissait son sabre nu; et un combat à {Hu 62} mort s'engageait entre le marquis et lui; elle s'éveilla au moment où Jean Louis recevait un coup mortel.

Ses yeux regardent alors le bouquet de fleurs d'oranges qu'elle a posé contre un crucifix; elle se rappelle son amour, elle reprend ses sens, et se rendort avec l'idée consolante que ce n'est qu'un rêve, et un secret pressentiment lui dit que son bien-aimé est en France.

Le charme des amours n'aurait-il pas un fluide invisible qui se répand autour de la personne aimée, et qui traverse les obstacles humains, les grilles, les verroux?...

CHAPITRE PREMIER CHAPITRE III


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Notes