A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu 80} CHAPITRE IV.

Veux-tu, ma Rosinette,
  Faire emplette
 Du roi des maris?...
Je ne suis pas Tircis;
Mais la nuit, dans l'ombre.
Je vaux encor mon prix,
Et quand il fait sombre
Les plus beaux chats sont gris.
    (Le Barbier de Seville.)

« C'EST une fort vilaine rue que la rue de.... j'en conviens; et je vous proteste que s'il avait dépendu de moi de ne pas vous y conduire, je l'aurais certainement fait; mais la vérité historique est là qui me presse, et je dois obéir à sa voix.

« Or donc, figurez-vous l'étroite {Hu 81} et sale rue de..... Il est minuit moins dix minutes; vous prêtez l'oreille, et vous apercevez six hommes marchant à pas de loup qui débouchent par la rue de.... Ces hommes sont le marquis de Vandeuil, Courottin et quatre acolytes, dont deux limiers de police. Cette armée nocturne s'avance en grande hâte. Arrivé à une petite porte bâtarde, l'homme d'avant-garde frappe deux coups, et quelques secondes après, un bruit de clefs et de verroux se fait entendre. Il est hors de doute que le rusé Courottin a su se ménager des intelligences dans la place.

Laissons la porte bâtarde se refermer, et portons nos regards vers le haut de la rue. « Voyez-vous accourir trois hommes?.... — Oui. — {Hu 82} Remarquez-vous comme l'un d'eux a devancé ses compagnons?... — Oui; il semble toucher un sol élastique. — Madame, c'est Jean Louis.... En moins de deux minutes il a fait le tour du couvent, et le voilà arrêté devant l'endroit qu'il a remarqué le matin. Ses amis et lui défont les ceintures de cordes qu'ils ont autour du corps. Ils travaillent, et bientôt une échelle est formée. Jean Louis y attache un crampon, le lance adroitement de l'autre côté du inur, affermit l'extrémité qui pend, en fichant un pieu de fer entre deux pavés, et s'élance.... Minuit sonne, il est dans le jardin du couvent; un de ses compagnons à cheval sur le mur, et l'autre en faction au pied de l'échelle.

Une fois dans l'intérieur du couvent, {Hu 83} Jean Louis s'oriente, et s'achemine vers le lieu où il doit être rejoint par Léonie, conduite par la religieuse qu'il a su mettre dans ses intérêts. Cinq minutes, cinq siècles se passent, et Jean Louis, semblable à ma sœur Anne, ne voit rien paraître; il se dépite, frappe du pied, jure même; soins superflus! aucune autre voix que la sienne ne vient rompre la monotonie du silence de la nuit. Inquiet, désespéré, il forme le projet de s'aventurer dans les bâtimens, dont il ignore les détours; ce projet est peu raisonnable, il le sent; mais amoureux et intrépide, l'incertitude est plus pénible pour lui que le danger. Jean Louis s'avance donc: laissons-le courir....

.... « Monseigneur, disait le {Hu 84} prudent Courottin à l'impatient Vandeuil, procédons par ordre, et surtout avec circonspection... Qui sait?... ce diable incarné de Granivel est peut-être en ces lieux.... Ce n'est pas sans intention qu'il se promenait ce matin à quatre heures et demie sous les murs de ce vieux et vilain bâtiment....

— Que m'importe cet homme, répondit le marquis, ne sommes-nous pas en force?

— Monseigneur, Jean Louis est terrible.... Mais silence, il me semble que j'entends marcher près de nous....

— Poltron!...

— Voilà comme on dénature la prudence!... »

En cet instant de ses jérémiades, {Hu 85} Courottin fut interrompu par un des limiers de la police qui rejoignit la troupe, armé d'une lanterne sourde.

« Monseigneur, dit l'arrivant, des hommes viennent d'être aperçus rôdant autour des murs du couvent, hâtons-nous....

— Monseigneur, reprit Courottin, nous n'avons pas un moment à perdre.... Vite, ma chère dame, ajouta-t-il en se tournant vers la sœur tourière, conduisez-moi à l'appartement de madame l'abbesse, tandis que monseigneur le marquis pénétrera jusqu'à la cellule de mademoiselle de Parthenay.... Allons.... de grâce, veuillez marcher un peu plus lestement. »

La sœur doubla le pas, et la troupe disparut bientôt, s'enfonçant dans {Hu 86} un vaste corridor. Arrivés à la porte de l'appartement de l'abbesse, la religieuse pria le marquis de ne pas s'aventurer dans les couloirs avant d'en avoir obtenu la permission de la supérieure. Le marquis voulut passer outre, mais le défaut de guide et la crainte de faire un éclat, le forcèrent à suivre les avis de la tourière. Abandonnons un moment Vandeuil et Courottin discourant avec l'abbesse, et exhibant les ordres qui ordonnent de remettre mademoiselle de Parthenay ès mains des gens du roi; et occupons-nous de ce pauvre Jean Louis, qui, furieux, désespéré, parcourt le jardin en appelant à voix basse sa chère Fanchette. Il a visité tous les bosquets, parcouru toutes les allées, point de {Hu 87} Fanchette.... il va s'élancer vers le bâtiment, lorsqu'il aperçoit un couvert de tilleul qui a échappé à ses regards; il s'élance... A peine y a-t-il pénétré, qu'une douce voix se fait entendre:

« Mon ami, est-ce toi?...

— Oui, ma bien-aimée.

— O bonheur!... » et deux jolis bras entourent Jean Louis, le pressent, l'attirent sur un sein doucement agité, et deux lèvres amoureuses déposent sur ses lèvres le baiser le plus voluptueux. Le colonel américain est au septième ciel, c'est vous dire que ses yeux se ferment, que sa langue est épaisse, et que son cœur bat comme le tic-tac d'un moulin. O la belle chose que l'amour! c'est le charme, l'espérance, la fleur, la vie de la vie.... Mais continuons....

{Hu 88} La vérité historique commence à devenir gênante. Si je ne m'étais pas imposé la loi de la respecter scrupuleusement, je serais dispensé, à l'heure qu'il est, d'entrer dans le détail de l'aventure de ce funeste bosquetde tilleul, si méchamment planté par Astaroth pour la perdition de la fidélité de Jean Louis. Puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, disons la vérité historique.

Vous devez concevoir, aimables lecteurs (ici les deux sexes sont compris), que lorsqu'un homme comme Jean Louis se trouve monté au septième ciel, il ne tarde pas à grimper au huitième; c'est, hélas! ce qui arriva dans ce bosquet d'odieuse mémoire. Granivel, qui aimait, qui adorait sa Fanchette, et {Hu 89} qui croyait la presser dans ses bras, ne put impunément recevoir et donner les plus doux baisers de l'amour; si ces baisers, tout suaves qu'ils pouvaient être, eussent été les seuls appas tendus par Satan, il aurait peut-être été possible, avec le secours des saints, d'échapper aux embûches du démon; mais outre les baisers les plus dangereux, les soupirs les plus enflammés, les doux serremens de mains, l'attrayante pression des corps, tout devait faire chopper la vertu la mieux aguerrie. Ne vous étonnez donc pas si Jean Louis fut heureux! heureux est ici le mot décent.

Ce n'est pas tout que de savourer la volupté, il faut encore que le remords ou tout autre chose ne vienne {Hu 90} point troubler vos plaisirs. Or, il arriva que la partner de Jean Louis, émerveillée apparemment de la tendresse excessive que lui montrait son amant, laissa échapper une ou plusieurs exclamations (j'ignore le nombre); l'important est que le colonel Granivel entendit très-distinctement prononcer ces mots: O mon cher abbé! que je t'aime!... cette qualification injurieuse pour un Granivel, et surtout l'organe qui la prononça, firent faire à Jean Louis un soubresaut violent; on eût dit qu'il venait de marcher sur un serpent: il s'arrache des bras de la belle, et lui dit d'une voix entrecoupée par la surprise et la confusion:

» Qui êtes-vous?...

— Peux-tu le demander?...

{Hu 91} — Répondez, au nom du ciel ou du diable?

— Ingrat!... Eulalie doit-elle s'attendre à cette conduite?

— Eulalie!... s'écria Jean Louis... loin de moi! femme, loin de moi....

— Mais, mon ami....

— Ton ami!... ah! périsse le jour où je mériterai ce nom!... Fuis, malheureuse, éloigne-toi.... »

Comme Jean Louis joignait des gestes tant soit peu cavaliers à ses pressantes exhortations, la sœur Eulalie qui, je suppose, avait usé de beaucoup de complaisance pour ne pas s'apercevoir de la substitution d'un colonel à un abbé, la sœur Eulalie, dis-je, prit le parti d'obéir. Elle se leva donc, en pleurant toutefois, et se disposa à s'éloigner du {Hu 92} turc qui avait la barbarie de maltraiter le plus bel ouvrage de la création. Cependant, comme elle était femme et religieuse, elle forma le projet de se venger de l'incivil, qui osait se plaindre du plus heureux quiproquo; en conséquence, s'échappant rapidement du bosquet, elle courut vers le bâtiment en murmurant les desseins qui l'agitaient. Jean Louis, qui ne manquait pas d'une certaine pénétration en matière féminine, comprit, à l'action et aux mots échappés à la religieuse, que l'amour-propre blessé, l'emportant sur la prudence, allait occasioner une esclandre dont les suites ne pourraient se calculer; il se mit donc à la poursuite de la fugitive, et arriva avant elle devant les bâtimens du couvent. {Hu 93} A l'instant où il allait la saisir pour l'éloigner de ce voisinage dangereux, un bruit sourd se fait entendre; Jean Louis prête l'oreille, et bientôt des cris et des menaces parviennent jusqu'à lui..... Arrêtez..... au nom du roi.... punition!... vengeance!... tels sont les mots qu'il distingue.

« Je suis perdue!. . dit alors la religieuse on tombant aux pieds de Jean Louis; c'est moi qu'on cherche... »

Envisageant tous les embarras de sa position, Jean Louis, rapide comme la pensée, charge la religieuse sur ses épaules, et court la poser sous ce berceau où peu de momens auparavant il la serrait par les plus douces étreintes.

« Restez ici, lui dit-il d'une voix ferme, ou vous êtes déshonorée.... {Hu 94} les religieuses sont sur pied, car j'aperçois des lumières à toutes les fenêtres.... Attendez que le tumulte vous permette de rentrer sans être vue.... Adieu.... »

A peine a-t-il prononcé ces mots, que notre héros disparaît; il court d'abord au mur du jardin, à l'endroit où un de ses compagnons est en sentinelle.

« Qu'y a-t-il, colonel?...

— Tout le couvent est en rumeur, et j'ignore d'où elle provient.... As-tu vu quelqu'un?....

— Non, colonel; personne ne s'est encore approché de cet endroit; mais en revanche, Jacques qui est de l'autre côté, m'a dit tout-à-L'heure qu'il avait aperçu des gens à l'entrée de la petite porte du couvent.

{Hu 95} — Attention!... dis à Jacques de veiller attentivement, et au premier danger sérieux, de nous avertir par un coup de feu.... Est-il instruit?....

— Oui, colonel.

— De la prudence et du courage.

— Soyez tranquille, je n'ai bu qu'une demi-bouteille d'eau-de-vie. »

Accompagé d'un intrépide soldat, Jean Louis résolut de pénétrer jusque dans l'intérieur des bâtimens, et de parvenir jusqu'à sa Fanchette. Ne le perdons pas de vue; voyons-le franchir le jardin, les cours, les premiers escaliers même. mais occupons-nous, en même temps, du marquis de Vandeuil, de Courottin et de leur escorte, que nous avons laissés discourant, disputant dans l'appartement de l'abbesse.

{Hu 96} « Madame, s'écriait l'éloquent Courottin, les ministres de la religion, tout respectable qu'est leur saint caractère, doivent baisser la tête devant l'autorité royale appuyée sur la loi. Un père, madame, a le droit de réclamer son enfant partout, même dans le tabernacle. Songez d'ailleurs que monseigneur le marquis de Vandeuil, ici présent, est le fondé de pouvoirs de monseigneur le duc de Parthenay, ministre d'état, chevalier des ordres du roi, gouverneur, pour sa majesté, des provinces de Poitou et d'Angoumois, lieutenant-général des armées, etc. etc. Tout ce que je me fais l'honneur de vous dire doit vous convaincre de la nécessité de céder de bonne grâce à nos demandes. »

{Hu 97} C'était par des discours semblables que l'avocat rusé déterminait la vieille abbesse à envoyer chercher, par deux de ses religieuses, la fille du duc de Parthenay. Les deux religieuses revinrent seules, déclarant, d'un air consterné, que la sœur Marie avait abandonné sa cellule.

A cette nouvelle inattendue, la bonne abbesse se signa trois fois, et le marquis laissa échapper, sans respect pour les saintes mères devant lesquelles il se trouvait, la locution la plus hérétique dont un catholique pût se servir: « Visitons nous-mêmes le couvent, s'écria Vandeuil; venez, mes amis. »

Cette profanation était ce qui avait causé les cris et la rumeur que Jean Louis avait entendus. Au moment {Hu 98} où il revint avec son compagnon, le tapage était à son comble, et cela par deux bonnes raisons: la première, parce que l'avide Courottin, en s'acquittant du devoir de sa charge, avait laissé égarer ses mains sur.... rassurez-vous, mesdames, l'ex-clerc, fidèle à ses anciennes habitudes, en voulait beaucoup plus aux croix d'or des nones qu'aux autres bijoux; la seconde raison du tapage étaient les jurons et les gestes qui échappaient à l'escorte du marquis.

Maintenant que vous savez ce que fait Vandeuil et ce que veut faire Jean Louis, occupons-nous un peu, si vous le permettez, de notre charmante Léonie, que chacun cherche et par monts et par vaux.

{Hu 99} La pauvrette, à la réception de la lettre de son amant, s'était entendue avec la religieuse que Jean Louis avait mis dans ses intérêts, et toutes deux, crainte de manquer au rendez-vous donné au jardin, attendaient depuis deux heures dans la chapelle du couvent que minuit vînt à sonner. Par malheur, notre jolie Fanchette ayant négligé, en entrant dans l'église, de tirer la porte à elle, cette porte entre-baillée avait été aperçue par la tourière, qui conduisait, à onze heures trois quarts, Vandeuil, Courottin et leur suite, et aussitôt fermée à clef par cette dernière; de manière que tandis que Jean Louis se dépitait et faisait même autre chose, que Courottin pérorait, que Vandeuil jurait, et que les limiers de la police {Hu 100} blasphémaient, Léonie et sa compagne s'efforçaient, depuis près d'une heure, de forcer cette maudite porte qui les empêchait d'aller rejoindre Jean Louis. Enfin la serrure cède, et Léonie est libre... les cris qui partent de l'intérieur l'arrêtent un moment, mais l'amour l'emporte, elle se recommande à Dieu, et légère comme une sylphide, elle franchit les cours et pénètre dans le jardin; elle vole au mur de clôture, personne ne se présente à ses regards; effrayée de la solitude où elle se trouve, et plus encore du bruit qui parvient jusqu'à elle, Léonie cherche un abri: le cou-vert de tilleul est le premier qui s'offre à sa vue, elle y court. Un cri d'effroi parti du feuillage la fait tressaillir; néanmoins elle ose approcher, {Hu 101} et se trouve bientôt près de la sœur Eulalie en larmes. Léonie s'informe de la cause des larmes de la religieuse; elle la plaint, la console, la presse même dans ses bras; elle l'y étoufferait peut-être si elle savait!...

Tandis que tout ceci se passe, Jean Louis et son compagnon se sont introduits dans le cloître. Ils se glissent légèrement, et parviennent aux cellules des novices. Comme ils traversaient un étroit corridor, le bruit des pas de plusieurs personnes parviennent à leurs oreilles; une porte est devant eux; sans réfléchir ils l'ouvrent, entrent, et la referment doucement. C'était la chambre de Léonie.... Le bruit des pas augmente; on s'approche, et plusieurs hommes s'arrêtent devant la chambre {Hu 102} où Jean Louis et son compagnon sont enfermés.

« Poursuivez a vos recherches, dit une voix douce (le timbre n'était pas inconnu à Granivel); je resterai seul ici; et, dans le cas où mademoiselle de Parthenay rentrerait, je serai à même....

— Il suffit.... mes amis, laissons monsieur, répondit une autre voix. »

Aussitôt on se remet en marche, et le corridor a bientôt repris son calme accoutumé. L'homme resté en faction, après s'être s'être promené quelque temps de long en large, s'ennuya apparemment de cet exercice, car il s'approcha de la porte de la cellule, mit la main sur la clef, et pénétra dans l'intérieur.

A peine y est-il, que Jean Louis {Hu 103} s'élance sur lui, le terrasse, et lui mettant un pistolet sur la gorge, il le menace de lui faire sauter la cervelle au premier cri.

« Grâce! grâce! dit le patient d'une voix que la peur rend tremblante; au nom du ciel, ne me tuez pas! hélas! messieurs, quel bénéfice retirerez-vous de la mort de l'infortuné Courottin?

— Courottin! s'écria Jean Louis. Et il approcha une lanterne sourde de la pâle figure de l'avocat.

— Me connaîtriez-vous? reprit ce dernier en reprenant quelque assurance. Ah! s'il en est ainsi, charitable et honnête personne, vous ne voudrez pas causer la ruine d'une intéressante famille, dont le sort dépend de ma vie.

{Hu 104} — Coquin! comment te trouves-tu ici?....

— Pardon! estimable connaissance; mais veuillez me dire auparavant à qui j'ai l'honneur de parler en ce moment?

— A Jean Louis Granivel.

— Ah, valeureux colonel! que je suis aise de vous voir! pardon si je ne vous ai pas reconnu de suite; mais la surprise..... l'effroi..... la nuit.... tout cela fait.... vous voyez, monsieur le colonel, le plus dévoué de vos serviteurs, un homme qui, chargé par le duc de Parthenay de l'ordre d'emmener sa fille hors de ces lieux, a tant fait, par des avis indiscrets et par le bruit excité à dessein, que la jeune fille a eu le temps de se soustraire au sort affreux qui la menaçait.... {Hu 105} et cela en dépit du marquis de Vandeuil qui est ici.

— Il est ici, ce misérable?...

— Oui, monsieur le colonel, il vient pour enlever mademoiselle Léonie.

— Malheur à lui!.... Mais parle, dis-moi ce qu'est devenue Fanchette?

— Je l'ignore en ce moment.

— Crois-tu qu'elle ait pu fuir ces lieux?....

— Non, colonel; les issues du couvent sont toutes gardées par les gensdu marquis.

— Où peut-elle être?...

— Dans un coin de la chapelle ou du jardin, que sais-je?...

— Ecoute, Courottin, dit Jean Louis en saisissant la main de l'avocat, qu'il pressa fortement dans les {Hu 106} siennes; tu me connais? tu dois savoir que je suis ami aussi généreux qu'ennemi terrible; jure d'exécuter ce que je vais te prescrire, et je paierai généreusement tes services.

— Je le jure, répondit le tremblant Courottin.

— Pense bien, reprit Jean Louis que la moindre supercherie serait punie cruellement; cinquante louis, ou la corde.

— Je n'ai pas de choix....

— Que veux-tu dire, drôle?. ..

— Je m'explique clairement, je pense; je n'ai pas le choix, ergò, j'accepte les cinquante louis.

— Retiens bien mes ordres: dix minutes après que je serai descendu, tu appelleras au secours, et tu feras en sorte de retenir le marquis et ses {Hu 107} gens le plus long-temps possible; pendant ce temps j'aurai visité la chapelle... Tu pourras dire alors que tu m'as vu; que je t'ai attaché à ce lit; et que tu m'as entendu parler de la chapelle; on y courra; j'espère alors n'avoir plus rien à faire dans ce couvent. Courottin, m'as-tu compris?....

— Parfaitement, intrépide colonel, parfaitement, et ma conduite vous le prouvera. Attachez-moi donc à ce lit, et fiez-vous-en à moi pour amuser le marquis et son escorte.

— Pense à mes promesses..... je tiendrai l'une ou l'autre.

— Vous ne tiendrez que la bonne.

— Cela dépend de toi.

— Aussi est-ce pour cela que je vous l'affirme. Allons, laissez-moi, {Hu 108} et partez.... colonel? Dieu vous protège!... Adieu....

— Courottin, prie le diable de ne pas t'en voyer de mauvaises pensées ... Adieu.... »

Tout en causant, Jean Louis avait attaché Courottin au pied du lit de Fanchette, et ce ne fut pas sans avoir envié vingt fois le bonheur de l'avocat, bonheur que le matériel Courottin prisait fort peu. Cette besogne faite, Granivel et son compagnon sortent de la cellule et descendent les escaliers qui conduisent aux cours. Ils sont en face de la chapelle; ils y entrent. Jean Louis qui a l'œil à tour, s'aperçoit que la serrure de l'église a été forcée; rapide comme l'éclair, un trait de lumière vient le guider. Il devine que Léonie a pu être enfermée {Hu 109} en ce lieu, et qu'enfin libre, elle a dû courir au lieu du rendez-vous. Aussitôt il vole, et arrive au jardin. Fanchette n'y est pas; elle n'a peut-être point osé y rester à cette heure où la lune brille d'un vif éclat; où peut-elle être?.... Le bosquet de tilleul est un refuge..... oui; mais c'est là que sœur Eulalie..... Jean Louis hésite; il ne sait s'il doit pénétrer une seconde fois dans un lieu témoin d'une erreur bien cruelle, quoique assez douce. Un léger bruit le décide; il s'avance avec précaution, et entre dans le bosquet, au moment où Léonie prodiguait les consolations les plus délicates à la sœur Eulalie. Jean Louis s'écrie: « Fanchette!... » Léonie se retourne, reconnaît son amant à la voix et à la taille, et se précipite {Hy 110} dans ses bras. Cette fois, lecteur, je vous jure qu'il n'y eut pas de quiproquos.

Pendant que Jean Louis et sa maîtresse, tout entiers aux plaisirs de se retrouver, se prodiguent les plus tendres caresses, M.e Courottin a si bien miaulé, que son aigre organe a fait accourir le marquis et ses estaffiers. Alléché par l'espoir du gain, et retenu par la crainte de la corde, le subtil avocat débite imperturbablement et avec un front égal à celui du grec Sinon, l'histoire dont il est convenu avec Jean Louis. Au récit de l'avocat, le marquis furieux se répand en invectives contre les Granivel; il descend escorté de sa troupe, et fond sur la chapelle avec la rapacité d'un vautour qui se jette sur sa proie.

{Hu 111} Tandis qu'il ordonne dans l'église les plus exactes perquisitions, Jean Louis, averti, par les cris de Courottin, des manœuvres de l'ennemi, entraîne sa Fanchette vers le mur où son échelle de cordes est placée. Sœur Eulalie tremblante s'attache au bras du compagnon de Jean Louis, et conjure Léonie de ne pas l'abandonner à la fureur des nones. Jean Louis fait la sourde oreille; mais Léonie, dont l'âme est le sanctuaire de toutes les pitiés, parle pour la religieuse. « Mon cher Louis, sauvons-la! » dit-elle à son amant. Le colonel n'ose refuser, et il s'avance toujours. Arrivé au pied du mur, il appelle à voix basse l'homme qu'il a placé en sentinelle. Jacques reconnaît la voix de son chef, et léger {Hu 112} comme un chat, il paraît sur la crête du mur.

« Vite l'échelle, » s'écrie Jean Louis.

L'échelle est placée; notre héros fait passer devant son compagnon; puis, prenant Léonie dans ses bras, il la présente au robuste Jacques, qui l'aide à gravir le cordage. Parvenue sur le haut du mur, Léonie est descendue avec les mêmes précautions du côté de la rue. Elle a touché la terre; elle est libre..... Il était temps, car le marquis et ses gens, après avoir visité l'église, se répandent, en vociférant, dans les jardins. Ils approchent, et aperçoivent Jean Louis et la pauvre sœur Eulalie, qui seuls restaient encore au bas de l'échelle.

{Hu 113} Plein de rage et d'amour, le marquis s'élance sur Granivel, et fait feu d'un de ses pistolets. Jean Louis ne daigne pas recourir à des armes; d'un bras terrible il renverse son ennemi à moitié étourdi, et il allait probablement traiter de la même manière l'honnête escorte de son rival, lorsqu'un cri douloureux l'avertit de l'inquiétude de Léonie. Ce cri est le signal de la retraite; et le nerveux Jean Louis, sans attendre que l'échelle de corde lui soit rejetée, s'élance, et gravit le mur qui le sépare de sa bien-aimée. Les limiers de la police restent ébahis; et Courottin crie au meurtre, en relevant le marquis, qui, prenant Eulalie pour sa cousine, ne pense point à se plaindre de sa chute.... La pauvre {Hu 114} religieuse est entourée, mise en voiture, et conduite à l'hôtel de Parthenay.

Laissons le marquis de Vandeuil s'applaudir de sa prétendue victoire; laissons la sœur Eulalie arriver à l'hôtel de Parthenay, sans avoir adressé un seul mot à son prétendu cousin; laissons Jean Louis conduire sa bien-aimée chez son père; laissons le père Granivel et l'oncle Barnabé accabler de caresses leur petite Fanchette; laissons enfin Jean Louis et Léonie faire un doux rêve, et bâtissons, en attendant la suite de cette histoire, deux ou trois châteaux en Espagne,... C'est le moment.

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes

  1. Poursiuivez (nous corrigeons)

Notes