A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu 115} CHAPITRE V.

    Que votre sort est différent du nôtre,
 Petits oiseaux qui me chaîniez!...
        Voulez-vous aimer, vous aimez;
Un lieu vous deplait-il, vous passez dans un autre.
Vous paraissez toujours sous le même plumage;
Et jamais dans les bois l'on n'a vu les corbeaux
        Des rossignols emprunter le langage.
        Il n'est de liberté que chex les animaux.
                (Madame DESHOULIÈRES.)

JE pense qu'il est inutile de parler au lecteur de la surprise que doit causer au duc et au marquis la vue de la sœur Eulalie prise si maladroitement, et cela par plus d'un, pour notre belle Léonie. Cette surprise se conçoit; elle fut grande, rien de plus naturel.... L'affaire importante {Hu 116} pour nous, est de suivre mademoiselle de Parthenay réinstallée dans la famille Granivel.

Il est huit heures du matin. Le père Granivel, l'oncle Barnabé et Jean Louis sont réunis depuis deux heures, et causent ensemble de la jolie Fanchette, qui, devenue grande dame, n'a ouvert les yeux qu'à sept heures et demie. Jean Louis parle de ses projets, le père Granivel sourit, et le pyrrhonien pense. Tout annonce en lui la fièvre de la composition; ses yeux brillent, ses lèvres s'agitent involontairement, et ses bras, portés souvent par la passion au-dessus de la tête, ne font pas un trop vilain efïet. Lekain prétend que la passion seule peut excuser cette pose défectueuse. Quant à moi, je {Hu 117} m'en rapporte à vous!... mais ce n'est pas de cela dont il est ici question: qu'il vous suffise de savoir que Barnabe médite un des plus beaux discours qu'il ait jamais prononcés. Enfin, après une heure d'attente, Léonie, belle, jolie et fraîche, apparaît comme le soleil au mois de janvier, c'est-à dire en vivifiant tout ce qui la regarde. Jean Louis oublie son humeur; le père Granivel rit plus fort; et le pyrrhonien doute si jamais créature plus belle a embelli la surface de la terre. Un baiser déposé sur ses cheveux blanchis par l'âge et les méditations, achève de lui faire tourner la tête. Adieu le fil du discours, jamais il ne sera retrouvé. Lecteur, vous avez beau vous frotter les mains? c'est une perte!...

{Hu 118} Quoi qu'il en soit, le pyrrhonien prend la parole, et, s'adressant à son neveu et à Léonie, il commence en ces termes le nouveau morceau que la situation lui suggère:

« Depuis la création du monde, j'ignore quand et comment elle s'est opérée, n'importe, ce ne sont pas là mes affaires, et j'y pense le moins possible; depuis, dis-je, la création du monde, l'homme, matière brute et méprisable, et dans ce nom générique je vous prie de croire que la femme est comprise, l'homme a toujours été léger, inconstant, cruel, perfide, menteur, inconséquent, fourbe, traître, médisant, calomniateur, voleur, menteur et impie..... d'un autre côté.... »

{Hu 119} — Où veux-tu en venir, frère?....

— Frère, à cette conséquence, qu'il y a partout du pour et du contre; ainsi donc, l'homme, en même temps qu'il a été ce que je viens de vous dire, fut et sera toujours un modèle de persévérance, de constance, de douceur, de franchise, de véracité, de prudence, de droiture, de bonne foi, de charité, de désintéressement, de vertu et de piété. Ainsi donc...

— Ainsi donc, tu prétends....

— Que Léonie ne peut décemment rester ici; que Jean Louis ne peut décemment l'y retenir, parce que nous ne pouvons décemment priver un père de sa fille. Or, mon avis est qu'il faut reconduire notre chère petite Fanchette à l'hôtel de Parthenay.

{Hu 120} — Ne l'ai-je donc sauvée, s'écria l'impétueux Jean Louis, que pour la placer moi-même dans les bras de l'indigne marquis? Mon oncle, ce serait faire notre malheur à tous deux.

— Frère, Jean a raison.

— C'est possible; mais je crois n'avoir pas tort; et je crois encore, malgré le proverbe latin, non est sapiens qui dicit credebam, que vous êtes tous deux de mon avis au fond du cœur. Allons, frère? allons, neveu? imitons la conduite des anciens preux, et prenons pour règle de ces actions cette maxime: Fais que dois, advienne que pourra.... »

Barnabé avait touché la corde de l'honneur; elle vibrait toujours au cœur de sa famille, et personne ne combattit plus son projet. Chacun {Hu 121} triste, mais convaincu, se prépara au sacrifice héroïque auquel le pyrrhonien se faisait gloire de présider comme grand pontife Summus pontifex.

Laissons les Granivel s'acheminer tristement vers l'hôtel du duc, et transportons-nous d'avance dans cette demeure somptueuse. Sœur Eulalie a été reconnue pour une étrangère; le duc est désespéré; le marquis furieux; et Courottin, qui avait servi Vandeuil, pour être témoin d'une réunion qu'il ne concevait pas, se frotte les mains (en idée, lecteur); car notre avocat rusé était trop prudent pour laisser échapper le moindre geste qui pût déceler les sentimens qui l'agitaient intérieurement. Cependant, malgré toute la {Hu 122} prudence dont il était doué, Courottin commençait à trouver sa position embarrassante. D'un côté le duc de Parthenay, avec un nom illustre, du pouvoir, une immense fortune; de l'autre, Jean Louis, avec un caractère décidé, entreprenant, terrible. Le duc est grand seigneur; mais les grands seigneurs commencent à n'être plus en odeur de sainteté. Jean Louis est vilain, mais les vilains lèvent la tête; ils sont cent contre un, et ils ont en conséquence des bras, des jambes et des têtes à perdre cent fois plus que la noblesse. Chaque gentilhomme veut conserver; mais chaque roturier veut acquérir. La lutte ne peut être douteuse.

Ces réflexions mélancoliques que {Hu 123} Courottin faisait in petto, refroidirent considérablement le zèle dont il se disait brûler pour l'illustre maison de Parthenay. Il jugea que ses affaires allaient s'embrouiller, et il se promit bien de nager entre deux eaux, jusqu'à ce qu'un parti eût écrasé l'autre. Beaucoup d'hommes en place de nos jours ont pensé et pensent encore comme Courottin; ils ont peut-être raison; du moins le pyrrhonien l'a dit, car il y a autant d'argumens pour que contre.

Pour en revenir au pyrrhonien, le voilà arrivé avec son frère, son neveu et Léonie dans cette rue du Bac, où est située la demeure du duc de Parthenay. Jean Louis ne peut se faire à l'idée de frayer lui-même à Fanchette l'entrée de l'hôtel {Hu 124} qu'habite le marquis; il ouvre la portière de la voiture avant qu'elle ne soit arrivée près de la fatale façade, et s'élance dans la rue après avoir déposé sur les lèvres de Léonie un muet serment d'amour. Le bon père Granivel, à la vue de la douleur et de l'égarement de son fils, laisse couler d'abondantes larmes; il ne se sent pas le courage de regarder plus long-temps la jolie et pâle figure de Léonie presque mourante. Il serre la main de la jeune fille, et s'éloigne en silence.

La disparition de Jean Louis avait semblé a à Léonie l'arrêt d'une séparation éternelle: immobile, glacée, l'excès de sa douleur lui fit garder un morne silence. Le pyrrhonien, tout entier à la composition du {Hu 125} discours qu'il se proposait de prononcer au duc et au marquis, ne faisait, ne pouvait faire aucune attention à la jeune fille. C'est une chose fâcheuse, mais la philosophie rend égoïste et dur; le savant, tout entier à ses livres, n'a pas de larmes à donner au malheureux; il ne pense qu'aux belles théories de tel docte, ou aux sombres rêveries de tel métaphysicien! le réel n'existe pas pour lui; et cet homme qui cherche la vérité, qui veut tout sacrifier pour elle, vit sans cesse au milieu des chimères — La pauvre Léonie, me direz-vous, ne put faire ces remarques profondes, j'en conviens, lecteur! c'est pour cela que je les fais moi-même. Continuons:

Léonie, appuyée sur le bras de {Hu 126} Barnabé, descend de sa voiture, et entre dans l'hôtel de son père; le suisse la reconnaît, et pousse un cri de joie; les valets accourent aux cris du suisse, et font chorus un d'eux, plus adroit que les autres, laisse ses camarades crier, et franchit les escaliers quatre à quatre pour avoir l'honneur, le profit, veux-je dire, d'être le premier à annoncer à monseigneur l'arrivée de mademoiselle; malheureusement pour ce valet intelligent, Courottin avait aperçu d'une des fenêtres de l'appartement du duc, le pyrrhonien et Léonie; prompt à tirer parti de tout, le subtil avocat s'élance, entre dans la chambre à coucher du duc, et lui apprend l'arrivée de sa fille. Le duc, transporté de joie, se lève, court à la {Hu 127} croisée, voit sa fille, et dépose dans la main de Courottin une superbe montre enrichie de diamans; l'homme de loi accepte en s'inclinant; en ce moment, le valet entre, et proclame l'heureuse nouvelle.

« Bien! dit le duc, faites entrer. »

Le domestique est consterné par l'air froid de son maître; il se retire confus, et Courottin le regarde en souriant ironiquement.

Tandis que ces petits épisodes se passent, le marquis s'est avancé précipitamment au-devant de sa cousine, et il veut lui donner la main pour entrer au salon, mais le pyrrhonien s'y oppose, déclarant que jusqu'à ce que Léonie ait été remise dans les bras du duc, personne autre que lui ne peut réclamer la gloire {Hu 128} de lui servir de protecteur. Le marquis ne répond rien à l'oncle Barnabé; il est si content de revoir celle qu'il regarde comme son inévitable proie, que son orgueil ne s'effarouche pas du préambule familier du philosophe.

Enfin la porte du salon s'ouvre, et Léonie est devant son père. A la vue du vénérable vieillard, la jeune fille s'écrie et se précipite à ses pieds.

« Dans mes bras, dans mes bras, ma chère fille, dit le duc, c'est la qu'est ta place... viens sur mon cœur.

— O mon père! que votre accueil est doux! et combien je vous dois de reconnaissance!...

— De la reconnaissance, mon enfant!... l'amour d'un père se paie d'autre monnaie.... aime-moi.

{Hu 129} — Ah! toute ma vie, mon père... » Et la jeune fille enlace le vieux seigneur dans ses jolis bras, en lui prodiguant les caresses les plus tendres et les plus naïves.

« Je l'ai déjà dit, s'écria le pyrrhonien attendri, cette petite possède la logique du cœur.... »

Après les premiers momens accordés à la nature, le duc se retournant vers Barnabé, lui demanda froidement ce qui pouvait le conduire chez lui.

« Voilà bien les grands seigneurs, répondit le pyrrhonien, ils nous croient trop heureux de pouvoir leur rendre service.... Cette manière de penser est fort commode, car elle dispense de reconnaissance.

— Puis-je vous en devoir à vous,{Hu 130} monsieur, qu'un jugement solennel a déclaré coupable de l'enlèvement de ma Léonie?...

— Vraiment, monsieur le duc, c'eût peut-être été là le plus grand service que je pusse vous rendre. Vous devriez.... Tenez, ne parlons pas du passé, fuit.... et occupons-nous du présent. Je vous ramène votre enfant; le voilà, je le remets dans vos bras, mais c'est à une condition.

— A une condition? dit le marquis d'un air fier, avez-vous le droit de nous en imposer, vous criminel échappé par la révolte au glaive de la justice?...

— Il est possible que j'aie ce droit que vous me déniez, et c'est un point sur lequel j'argumenterais volontiers avec vous à l'instant, si je {Hu 131} n'étais obligé de discuter avec M. le duc sur une matière qui me tient au cœur. Ce qui est différé n'est pas perdu; nous nous reverrons....

— J'entends, reprit le marquis avec ironie; va, nous nous reverrons seul à seul chez Barbin....

— Une plaisanterie n'est pas un argument, monsieur le marquis.....

— Un argument est souvent une sottise, monsieur Granivel....

— Alors vous argumentez souvent.

— Insolent!...

— Impudent!... Pour en revenir à l'affaire qui m'amène, reprit le pyrrhonien avec le sang-froid de la philosophie, et sans daigner s'apercevoir du rouge qui couvrait le visage du marquis, je vous dirai donc, monsieur le duc, que je vous rends {Hu 132} votre fille à une condition; cette condition la voici: vous me laisserez vous dire, sans m'interrompre, tout ce que je crois nécessaire de vous déclarer; acceptez-vous?...

— Je consens à vous écouter. »

A ces mots, le duc se mit dans un fauteuil, après avoir invité sa fille et son neveu à prendre place aurpès de lui. Quant à Courottin, comme il était modestement debout dans l'embrasure d'une croisée, le duc oublia de le prier de s'éloigner, et il se vit, à sa grande joie, témoin oculaire et auriculaire d'un entretien qui pouvait peut-être le mettre à même de faire un coup de commerce.

Barnabé ayant, toussé, craché, mouché, salué, tous préliminaires indispensables à un orateur qui entre {Hu 133} en matière, commença le discours suivant:

« Il est évident, etc, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Lecteurs, j'espère que vous me tiendrez compte des lignes de points que je mets ici à la place du superbe discours de Barnabé. J'aurais pu, en le transcrivant, vous faire lire trente pages au moins de raisonnemens que vous auriez déjà lues probablement, car il n'est pas que vous ne connaissiez l'ouivrage de M. de Courottin, procureur-général, etc., sur la loi naturelle. Or, ce M. de Courottin {Hu 134} étant le même que l'avocat Courottin que nous venons de laisser tout-à-l'heure dans l'embrasure des croisées de l'appartement du duc, il est absolument inutile de vous mettre sous les yeux un discours qu'il donna comme sien au public dans son célèbre ouvrage. La digression que je viens de me permettre n'étant à autre fin que pour vous prévenir de ce plagiat littéraire, je vous engage à relire, si vous en avez le temps, le chapitre intitulé: Des devoirs réciproques des enfans et des pères. Cela fait, retournez en esprit à l'hôtel de Parthenay, et prêtez l'oreille: le pyrrhonien a fini, et le duc répond:

« Monsieur Barnabé, votre discours est superbe, mais il n'excuse {Hu 135} pas la conduite que vous avez tenue envers moi. Je veux bien l'oublier en faveur des efforts que vous avez faits pour décider votre famille à me rendre ma fille; je ferai plus même, je consens à mettre un prix au service que vous m'avez rendu en cette dernière occasion; parlez, qu'exigez-vous?...

— Rien pour moi, rien pour mon frère, rien pour Jean Louis; car la vertu ne se paie que par la vertu; seulement, je vous conjurerai de jeter les yeux sur votre charmante Léonie, et de prendre en pitié son malheur.

— Son malheur, monsieur Granivel!...

— C'est le mot propre, monsieur le duc: votre rang, vos richesses et {Hu 136} vos honneurs ne seront qu'une peine de plus pour cet enfant, si vous oubliez de consulter son cœur ce cœur, naïf et sans détours, vous dira, Je ne puis vivre sans Jean Louis!...

— Superbe péroraison, et digne de l'exorde, dit le marquis en levant les épaules avec un sourire de pitié: quoi donc! mademoiselle de Parthenay ne saurait vivre si la noblesse de son sang ne se déshonore....

— Quelle pitoyable logique! s'écria le pyrrhonien en interrompant le marquis. Monsieur de Vandeuil, il me paraît que vous n'avez pas lu Spinosa?...

— De pareilles discussions sont inutiles, dit alors le duc, car elles ne peuvent produire aucun résultat satisfaisant.... Ma fille, ajouta le {Hu 137} vieux seigneur en se levant, embrassez votre ancien ami, je le permets.

— C'est poliment me donner mon congé, reprit Barnabé; n'importe, je n'en presserai pas moins contre mon cœur la fille dont j'ai cultivé l'enfance. Viens, ma petite Fanchette, viens dire adieu au pauvre professeur, et embrasser dans moi toute la famille. »

Léonie se précipita dans les bras du pyrrhonien en pleurant; elle y déposa tout bas le serment d'aimer toujours Jean Louis; elle y aurait déposé pareillement toutes ses craintes, toutes ses inquiétudes, si le duc, la prenant par la main, ne l'eût entraînée dans un autre appartement.

« Spes amori valate, » s'écria le pyrrhonien en la suivant des yeux...

{Hu 138} — Monsieur Granivel, dit Courottin à l'oncle Barnabé en descendant avec lui l'escalier de l'hôtel, que pensez-vous que M. le colonel Jean Louis fasse dans la circonstance actuelle?...

— Je ne sais, mon garçon; cependant, le meilleur parti, je crois, serait de relire attentivement le chapitre 357.e, de mon traité des passions, article Résignation.

Là-dessus, le philosophe et l'avocat se séparèrent, Barnabé rêvant au chapitre 357.e, et Courottin aux moyens de b pousser sa fortune.

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. avait semble {Hu} (nous corrigeons)
  2. aux moyensde {Hu} (nous corrigeons)

Notes