A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu 139} CHAPITRE VI.

Jupin, pour chaque état mis deux tables au monde:
L'adroit, le vigilant et le fort sont assis
  A la première; et les petits
  Mangent leur reste à la seconde.
            (LA FONTAINE.)

Grandia sæpè quibus mandavimus hordea sulcis
Infelix tolium et fleriles dominantur avenæ
.
            (VIRGILE, Egl. V.)

ICI, lecteurs, si vous voulez bien le permettre, nous enjamberons par-dessus trois longues années. Vous sentez bien que je ne puis vous raconter de l'histoire de Léonie et de Jean Louis que ce qu'il y a de racontable; c'est pourquoi je me dispenserai d'entrer dans des détails fort ennuyeux pour vous et pour{Hu 140} moi. Toutefois, pour vous mettre au courant des aventures de nos héros, je vous dirai, avec le plus de concision possible, ce que firent durant ces trois tristes années, Jean Louis, Léonie et les principaux personnages de ces véridiques mémoires.

Vous n'avez pas oublié, j'espère, que mon chapitre cinq finit quelques jours après la prise de la Bastille, (14 juillet 1789) Ce jour jour la révolutions fut décidée, car le fait y donna un croc-en-jambe au droit. Moi qui n'aime pas les révolutions, la révolution française moins que toutes les autres, je passerai légèrement sur des événemens qui ne rappellent que de douloureux souvenirs: ce n'est pas que je ne puisse parler hautement de ma conduite à {Hu 141} cette époque; elle fut irréprochable, j'ose le dire, et je défie qui que ce soit de pouvoir m'accuser d'avoir convoité le bien d'autrui ou dénoncé mon ennemi; d'avoir accepté des places sous le directoire, et qui pis est, avant. Il y a de bonnes raisons pour cela, et mes amis en connaissent tous la véracité. Revenons à nos gens. Le duc de Parthenay, qui aimait encore moins que moi la révolution française, fit tout ce qu'il put pour en arrêter le cours irrésistible; voyant ses efforts inutiles, il jugea convenable de penser à lui, et crut devoir éviter à M. de Roberspierre et consors la peine d'inscrire son nom sur les tables de proscription; il émigra, et fit bien; d'autres cependant ont pu faire mieux.

{Hu 142} Pendant qu'il parcourt l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, et que son neveu le marquis de Vandeuil se bat à l'armée des princes; Jean Louis se bat aussi de son côté; mais comme il n'était ni gentilhomme ni fermier-général, il portait le mousquet dans les armées républicaines. Il ne le porta pas long-temps, car, à la première affaire, ses égaux les citoyens composant le bataillon des volontaires de Paris, le nommèrent commandant d'une voix unanime. A cette époque on avançait lestement, d'abord parce que la plupart des officiers avaient quitté leurs corps pour rejoindre l'armée de Condé, ensuite parce qu'on se faisait tuer en nombre sufiisant pour ne pas avoir le temps de vieillir dans un grade. Ainsi donc, {Hu 143} Jean Louis qui était brave, plein de bonheur et de génie, fit un chemin rapide. Commandant, colonel, adjudant-général, général de brigade, général de division, il arriva aux plus éminentes dignités militaires en moins de temps qu'il n'en faudrait aujourd'hui pour devenir capitaine.

De leur côté, le père Granivel et l'oncle Barnabé s'étaient lancés dans la carrière des honneurs et de la fortune. Le pyrrhonien, brûlé du désir de pérorer en public, avait tant fait et tant dit, qu'il parvint à entrer a la constituante, aidé par son nom déjà célèbre et par celui de son neveu. Le père Granivel, dont les goûts étaient plus tranquilles, ne s'occupa que du soin d'agrandir une fortune déjà fort honnête; il acheta, vendit, racheta {Hu 144} et revendit, tant et si bien, qu'il se trouva en quelques années possesseur d'immenses richesses. Ce bonhomme aimait les choses solides; aussi fit-il de fort belles acquisitions en terres et châteaux; entre autres biens qu'il acheta, il est convenable de vous instruire, lecteurs, que la plus grande partie des propriétés du duc de Parthenay passa dans ses mains, et cela par amour pour Jean Louis, comme vous l'apprendrez plus tard.

Pendant que le père Granivel s'enrichit, que son fils combat et se couvre de gloire, et que Barnabé pérore longuement et fréquemment dans la constituante, la révolution marche son train; les journées des 10 août, 2 et 3 septembre arrivent, {Hu 145} précédées et suivies de journées aussi épouvantables; enfin l'infortuné Louis XVI est mis en jugement par la convention.

Cet acte illégal trouva dans le pyrrhonien l'adversaire le plus éloquent: bravant le danger flagrant qu'il y avait à défendre le monarque abandonné; Barnabé monta à la tribune, et y prononça plusieurs discours dignes de passer à la postérité la plus reculée, et mieux que cela, dignes d'arriver au cœur de tout homme juste: son éloquence fut infructueuse, elle ne put sauver l'honnête-homme roi, et faillit le perdre, lui, fou passionné de la vertu; et voici comme: n'osant pas l'accuser de compassion pour le malheur, dans la crainte de dénoncer publiquement {Hu 146} la servitude des représentans de la nation, les montagnards le dénoncèrent comme aristocrate: à cette singulière nouvelle, Barnabé, qui avait alors l'âme moins gaie que jamais, pensa mourir de rire. Lui, Barnabe Granivel, philosophe pyrrhonien, fils et frère de charbonniers, lui aristocrate!... vous conviendrez que cela était fort drôle. Le plus comique de l'aventure, je dis comique parce que l'aventure finit heureusement, sans cela notre langue ne posséderait pas de mot assez énergique pour peindre l'horreur et le mépris; ce furent les bases de l'accusation. Dans la visite domiciliaire qui fut faite chez le philosophe, on saisit dans ses papiers un traité sur l'immortalité de l'âme, et un panier de {Hu 147} vin d'Espagne. Trahison! trahison! s'écrièrent les frères et amis: le coquin ose écrire qu'il y a beaucoup de raisons excellentes en faveur de la croyance de l'immortalité de l'âme! il ose de plus soutenir l'existence d'un Dieu!... de plus encore, il possède des bouteilles de vin d'Espagne! Comprenez-vous, citoyens? du vin d'Espagne!... connivence avec l'étranger, agent de Pitt et Cobourg: à mort, à mort!... Là- dessus maître je ne sais qui brocha un réquisitoire, et Barnabé fut condamné comme aristocrate enragé. Ce n'est pas tout; comme tous les parens d'un tel homme devaient être coupables au premier chef, le père Granivel, qui, en ce moment, s'amusait à planter un jeune bois, fut englobé {Hu 148} dans la fatale proscription, et envoyé à la Conciergerie.

Ici, lecteurs, se place naturellement et sans effort la seule action, je ne dis pas désintéressée et vertueuse, mais humaine, dont Courottin, alors un des plus influens magistrats révolutionnaires, se soit rendu coupable dans tout le cours de sa longue carrière. A la nouvelle de la condamnation des Granivel, il sentit son cœur saisi d'une pitié involontaire. Il se rappela les nombreux bienfaits dont il avait été comblé par cette généreuse famille, et comme il lui était impossible de faire le bien uniquement pour le bien, il pensa aussi à la reconnaissance qu'elle ne manquerait pas d'avoir pour l'homme qui parviendrait à la sauver du trépas. Ces {Hu 149} réflexions, renforcées par l'idée que le général Jean Louis, dont le nom était dans toutes les bouches, pouvait, par son crédit, procurer un avancement rapide à celui qui saurait mériter sa protection, décidèrent Courottin: il résolut donc de tout tenter pour faire suspendre l'exécution de l'arrêt de comité du salut public.

Pour parvenir à ce but difficile, ii fallait beaucoup d'adresse, Courottin n'en manquait pas, et voici comment il se conduisit. Il commença d'abord par applaudir au jugement qui condamnait les Granivel, puis il se vanta d'avoir découvert un vaste complot dont ces derniers tenaient les fils. Grâce à Dieu, les coquins sont quelquefois bien bétes. {Hu 150} Ils se laissèrent donc éblouir par le phébus de Courottin, qui demanda et obtint un sursis à la condamnation de Barnabé et de son frère, afin de pouvoir interroger les prisonniers sur les complices de leur rébellion. Le sursis accordé, Courottin écrivit, par un homme sûr, au général Jean Louis, que son père et son oncle, condamnés à la peine capitale, devaient être exécutés aussitôt l'expiration d'un sursis accordé à la demande du citoyen Courottin, connu par son ardent patriotisme.

Tranquille alors, notre habile avocat se mit à écrire au comité de salut public rapports sur rapports touchant la conspiration Granivel, si bien qu'il vint à bout d'embrouiller tellement les choses, que le général devait avoir deux fois le temps {Hu 151} d'agir pour sauver ses parens; aussi le fit-il, et d'une manière qui mérite d'être racontée.

Jean Louis était à la veille de livrer bataille quand l'exprès dépêché par Courotin lui remit la missive de ce dernier. Instruit du danger de sa famille, il veut voler à son secours, mais l'honneur et le salut de l'armée le retiennent au camp. Il crut concilier ce qu'il devait à sa patrie et à ses proches en écrivant la lettre suivante au comité de salut public:

« JE viens d'apprendre que mon père et mon oncle sont condamnés à mort. Je livre demain bataille à l'ennemi; après l'avoir gagnée, je marche sur Paris avec mon armée, et malheur à vous si..... »

{Hu 152} Le général termina sa lettre à cette suspension, soit parce qu'il n'eut pas le temps d'en dire davantage, soit, et ceci est plus probable, qu'il se ressouvînt d'avoir entendu le pyrrhonien vanter beaucoup le si spartiate.

Quoi qu'il en soit, la lettre du général Granivel, portée aux membres du comité de salut public par deux des anciens chenapans qui avaient suivi Jean Louis en Amérique, en imposa tellement a ces juges iniques, que l'oncle Barnabé et le père Granivel furent mis secrètement en liberté, avec invitation très-pressante de quitter Paris dans vingt-quatre heures.

Comme les vingt-quatre heures allaient expirer, la majorité de la {Hu 153} convention, qui depuis long-temps se laissait dominer par une douzaine de misérables, trembla pour elle, et la peur lui donna ce qui lui manquait, je veux dire du courage. Elle parla, cria, menaça, tempêta, et finit par mettre hors la loi ses tyrans et les nôtres. Le peuple, loin de faire un pas pour défendre les scélérats qu'on croyait redoutables, montra, par sa joie approbative, combien de pareils monstres étaient loin de posséder son amour.

Maintenant, lecteurs, que voilà nos amis sauvés, maintenant que Jean Louis, devenu un grand capitaine, excite l'admiration de toute l'Europe, occupons-nous un peu de cette pauvre Léonie que nous avons perdu de vue depuis long-temps. Le {Hu 154} duc et sa fille employèrent les premières années de leur émigration à parcourir les pays étrangers, avec l'attention de gens qui ont la sagesse de mettre à profit jusqu'aux malheurs qui leur arrivent. Pendant ce long exil, leurs yeux furent constamment fixés vers les terres natales, dont l'entrée devenait chaque jour plus difficile pour eux. Après de longues tempêtes, les nuages qui couvraient le ciel de la France commencèrent à se dissiper peu à peu, et il fut permis d'espérer. Quelques pas vers le bien furent faits, d'autres suivirent, et l'on se remit à parler français: enfin, l'on sortit tout-à-fait de ces longues et cruelles aberrations. Chacun put fouler sans danger le sol chéri de sa patrie; chacun put {Hu 155} vivre en paix sous le ciel natal. Heureux et sages ceux qui, retrouvant une patrie, déposèrent tous leurs ressentimens à la frontière!....

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes


Notes