A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu 156} CHAPITRE VII.

Fais tête au malheur qui t'opprime;
Qu'une espérance légitime
Te munisse contre le sort.
L'air siffle: une horrible tempête
Aujourd'hui gronde sur ta tète;
Demain tu seras dans le port.
(J.-B. ROUSSEAU.)

. . . . Non, si male nunc, et olim
Sic erit
. . . . . . . . . . . . . . .
                (HORACE.)

LE duc et sa fille furent des premiers à profiter de l'amnistie accordée aux émigrés. M. de Parthenay revint beaucoup plus pauvre, mais aussi beaucoup plus fier qu'avant la révolution. Le contraire arrive aux gens de rien et aux âmes étroites; le {Hu 157} malheur les avilit. Aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, le père de Léonie s'occupa du soin de rassembler les débris de son ancienne opulence. Il avait prêté de fortes sommes à des gens dont la mémoire se trouva tout-à-coup en défaut. Ses gens d'affaires, qui, à son compte et au mien, devaient être en avance, se trouvèrent, comme par enchantement, en arrière de beaucoup; ils le dirent et le soutinrent du moins. A travers cette foule de voleurs, un pauvre sot d'honnête homme se trouva, je dis un pauvre sot, car les esprits forts ont prouvé que la probité était une sottise: c'était un ancien valet-de-chambre de M. de Parthenay, lequel valet-de-chambre, ayant fait à la chasse une chute qui ne lui permit {Hu 158} plus de continuer son service auprès son maître, reçut, comme dédommagement et comme retraite, le bail d'une assez jolie ferme. Ce brave homme, non-seulement mit de côté pendant l'émigration, et cela fort scrupuleusement, tous les loyers de la ferme; mais encore, lorsque le duc fut déclaré hors la loi comme émigré, il acheta à vil prix le bien dont il était fermier. Ayant appris le retour de son ancien maître, il monta son petit bidet, et s'achemina tranquillement vers Paris.

Léonie et son père étaient sur le point de quitter la capitale, pour aller visiter les différentes propriétés qu'ils avaient possédées, lorsqu'un matin Antoine Daupé se présenta à l'humble logement de son ancien {Hu 159} maître. Le vieux serviteur, qui jadis avait présenté ses hommages au duc dans le magnifique hôtel de Parthenay, ne put, sans répandre des larmes d'attendrissement, se voir annoncer par la fille de son seigneur; M. de Parthenay reconnut de suite son ex-valet-de-chambre.

« Te voilà, mon cher Antoine, lui dit-il gaîment, qui t'amène à Paris?....

Monseigneur, c'est mon devoir......

— Va, mon ami, ne me donne plus un titre que je n'ai jamais prisé autant qu'il a été envié; du reste, je ne suis plus rien qu'un pauvre diable comme toi.

— Pauvre, monseigneur! j'espère bien que non. Quant au titre que je {Hu 160} vous donne, j'ignore si on a eu le droit ou non de vous l'ôter; tout ce que je sais, monseigneur, c'est que je continuerai à vous traiter avec autant de respect dans votre malheur, que vous avez eu de bontés pour moi dans votre fortune.

— Bon Antoine, s'écria Léonie, touchée de la conduite du fermier, pourquoi faut-il que mon père ne puisse récompenser tant de fidélité!....

— C'est déjà fait, mademoiselle; cependant si monseigneur le veut, il y aura moyen de me rendre tout-à-fait content.

— Parle, mon cher Antoine, dit le duc.

— Monseigneur, vous saurez donc, reprit le fermier d'un air embarrassé, {Hu 161} que j'ai acheté la ferme dont vous m'avez donné le bail.

— Eh bien, dit M. de Parthenay avec fermeté, as-tu fait une bonne affaire?....

— Excellente, monseigneur, car je n'ai payé le bien que le quart de sa valeur.

— Je t'en félicite.

— Monseigneur....

— Que me veux-tu?....

— Monseigneur, si vous n'avez pas été mécontent de moi, j'oserais vous demander un nouveau bail de dix ans pour votre ferme des Chenettes.

— Plaisantez-vous, Antoine?...

— Monseigneur.... pardon....

— Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez acheté cette ferme? ..

{Hu 162} — Oui, Monseigneur, à votre compte.

— A mon compte, dis-tu? s'écria le duc...

— Oui, monseigneur. Monseigneur doit se rappeler que je n'ai pas payé de loyer depuis 1788; ce loyer, je le devais en grains et fourrages; monseigneur étant de l'autre côté, je n'ai pu le lui payer; je l'ai donc placé de côté. Les blés sont devenus chers, j'ai vendu ceux de monseigneur: bref, lorsque la ferme a été mise en vente, je me suis trouvé assez de fonds pour l'acheter.... J'ai bien fait quelques petites avances, mais monseigneur est trop juste pour ne pas m'en tenir compte en rentrant dans son bien.... »

Le ton franc et sincère d'Antoine, {Hu 163} la probité bien connue de cet ancien serviteur, ne permirent pas au duc de douter d'une action réellement extraordinaire pour le temps et les personnes. Fortement ému, il prit la main de son fermier et la serra dans les siennes en silence. Pour Léonie, comme les femmes sentent mille fois plus vivement que nous, sa reconnaissance et son admiration éclatèrent plus ostensiblement. Elle se jeta dans les bras du fermier, et l'embrassa avec une effusion de cœur que Jean Louis aurait payée un million. A cette marque de la plus haute estime, les joues d'Antoine se couvrirent du vermillon de l'honneur. « Morbleu! s'écria-t-il, il y a plus de profit qu'on ne pense à être honnête homme. »

{Hu 164} Cette exclamation fît sourire Léonie et son père. Laissons-les savourer tranquillement les délices d'une bonne action; laissons-les former de doux projets de repos en quittant Paris pour se rendre dans la Bourgogne: et retournons au général Jean Louis, à son père et à l'oncle Barnabé.

La nouvelle de l'arrivée de M. de Parthenay et de sa fille arriva promptement jusqu'à eux. Jean Louis sentit battre son cœur aussi fort que pour la gloire. Le père Granivel mit ses guêtres de peau, et l'oncle Barnabe prépara un discours qu'il regarda, d'avance, comme son chef-d'œuvre d'éloquence. Cette fois, le père Granivel, qui avait toute sa vie montré la plus grande déférence {Hu 165} pour les conseils du phyrrhonien, s'avise de ne vouloir en agir qu'à sa tête. Il pria donc son frère de remettre dans sa poche le superbe discours qu'il avait composé pour l'édification de M. de Parthenay, et voulut se charger seul des soins de l'ambassade. Jean Louis, qui, comme les amoureux, était d'une poltronnerie excessive, fit quelques représentations à son père, craignant toujours que le bonhomme, avec les intentions les plus droites et les plus amicales, ne vînt à entraver ses amours. Le pyrrhonien, vingt fois plus têtu qu'un amoureux, se fâcha presque, à l'idée de remettre en poche, le sublime morceau d'éloquence qui devait établir le bonheur de la famille et sa gloire. Il disputa, {Hu 166} argumenta, querella pour conserver la parole; le père Granivel fut ferme, et comme la fermeté en impose toujours, même à la raison, il obtint gain de cause, et resta seul chargé du soin de l'entreprise.

Voilà donc M. Granivel en chaise de poste, galoppant sur la route d'Arpajon, et gagnant la ferme des Chenettes, où il avait appris que M. de Parthenay et sa fille étaient retirés. Le bruit inusité d'une voiture à quatre chevaux attira l'attention des habitans de la ferme. « Qui peut venir nous voir? disait le bon Antoine.... Serait-ce une nouvelle persécution, pensait Léonie?... » Le duc ne dit et ne pensa rien à ce sujet, car, depuis quelques minutes, il était plongé dans les profondes réflexions {Hu 167} que lui avaient suggéré la lecture d'une lettre de son neveu le marquis de Vandeuil, qui, pauvre, errant et poursuivi, parcourait en ce moment les montagnes des Vosges.

La porte de la chambre s'ouvrit donc sans que le duc eût fait la moindre attention au bruit qui se passait autour de lui. Un cri poussé par Léonie, qui venait de reconnaître le père Granivel, l'arracha enfin à l'espèce de stupeur dont il paraissait accablé.

Pendant que le duc rappelle ses esprits et se frotte les yeux, en regardant ce qui se passe autour de lui; le père Granivel presse sur son cœur celle qu'il nomme toujours sa jolie Fanchette; il l'étouffe presque à force d'amitiés; enfin, lorsque son cœur {Hu 168} moins plein de joie lui permet de parler, il s'écrie: « Chère Fanchette!... est-ce bien toi que je revois!.... voilà bien tes deux grands yeux si doux, voilà bien ton frais visage.... ton charmant sourire.... Hélas! pauvre enfant, je reconnais tous les traits de ma Fanchette, mais je cherche en vain cette expression de bonheur et de gaîté qui embellissait la jeune fille de la rue Thibautodé... tout cela a disparu en même temps que les grandeurs, et les soucis sont venus fondre sur toi.... Au moins si tu retrouvais les biens précieux que tu possédais jadis, maintenant que tu as perdu les richesses de convention qui ont causé ton malheur et tes ennuis, il n'y aurait que demi-mal!.... mais rassure-toi, je viens {Hu 169} ici porteur de bonnes nouvelles, et si ton père y consent....

— Mon père, dit alors Léonie en prenant la parole, le voici.... » Elle montrait du doigt au vieillard le duc, qui, debout devant un fauteuil sur lequel il était tout-à-l'heure anéanti, regardait le père Granivel d'un air étonné et mécontent.

« Quoi! c'est là M. de Parthenay?... par ma foi, je ne l'aurais pas reconnu.... Bon Dieu! je n'aurais jamais cru, ajouta le bonhomme à voix basse, que l'exil et la perte d'un titre pussent changer à ce point un homme.

— Aussi n'est-ce point l'exil et la perte d'un titre seuls, monsieur Granivel, reprit le duc, qui avait entendu l'espèce d'à parte du père de {Hu 170} Jean Louis; non, ce n'est point à eux qu'il faut attribuer ce changement et l'altération de mes traits, mais bien aux infortunes augustes et sacrées dont j'ai été le témoin, infortunes qui ordonnent à toutes les douleurs de se taire devant elles.

— Je vous estime, monsieur Parthenay, reprit le père Granivel en serrant affectueusement la main du duc; pardon si je ne vous donne pas le titre que vous croyez sans doute toujours vous appartenir; mais j'ai pensé que dans votre situation actuelle, il vous rappellerait des pertes que vous déplorez à de si justes titres.

— Je vous remercie de votre remarque, monsieur Granivel, dit le duc en souriant avec amertume; elle {Hu 171} me fait souvenir que la nation ne nous a accordé que le droit de mourir sur le sol qui nous appartient.

— Ah, monsieur Parthenay! vous pensez mal de la nation; elle est plus grande et plus équitable que vous ne le pensez; veuillez un peu réfléchir, et me dire si....

— Brisons là, monsieur Granivel; mon intention n'est pas d'ouvrir un cours de politique.... Faites-moi l'honneur de m'apprendre de suite le sujet qui me procure l'avantage de vous posséder dans le modeste domaine qui me reste?

— Volontiers.... aussi bien est-ce la seule chose importante, monsieur Parthenay: vous me connaissez?...

— Oui, monsieur Granivel, j'ai cet honneur....

{Hu 172} — Vous savez que j'ai servi pendant seize ans de père à votre fille, et que, pendant ce long espace de temps, je n'ai cessé d'avoir pour elle l'amour et la tendresse que ce titre impose?

— Je le sais, et il n'a pas dépendu de moi de vous donner des preuves de ma reconnaissance.

— Ces choses-là ne se paient pas, monsieur Parthenay, ne se paient pas avec de l'argent, veux-je dire, car je viens vous offrir le moyen de vous acquitter envers moi.

— Ah! parlez, et ne doutez pas...

— Ecoutez-moi: vous vous rappelez qu'en 1789 je vins vous trouver, moi Boniface Granivel, pour vous demander votre fille (à vous alors monseigneur le duc de Parthenay), {Hu 173} pour mon fils Jean Louis qui se mourait d'amour pour elle, et réciproquement. Ma demande fut alors rejetée bien loin, et vous savez ce que mon frère le philosophe fit pour vous forcer à donner Fanchette à l'homme desiré; peines et paroles inutiles! vous étiez grand seigneur, nous étions des charbonniers. Aujourd'hui les temps sont changés; mon frère est du conseil des Cinq-Cents, je suis de celui des Anciens, et mon fils Jean est le premier général de l'Europe. Eh bien, monsieur Parthenay, je viens encore à vous avec les mêmes intentions qu'en 1789; me ferez-vous la même réponse?...

— La même, monsieur Granivel. Ma fille, unique héritière à cette époque de l'illustre maison de {Hu 174} Parthenay, était placée trop haut pour pouvoir descendre jusqu'à vous; maintenant que le malheur l'a divinisée, vous êtes placés trop bas, malgré vos titre, votre fortune et le rang de votre fils, pour qu'elle puisse donner la main à votre fils, et l'élever jusqu'à elle.

— Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur de Parthenay?...

— Que je refuse positivement les vœux du premier général de l'Europe, pour la plus pauvre fille du département.

— Savez-vous bien, monsieur Parthenay, que mon fils aura plus de trois millions de fortune? »

— J'en suis enchanté pout lui.

— Savez-vous que tous les biens de votre famille, notamment votre {Hu 175} belle terre de Parthenay, sont devenues miennes propriétés?...

— Je souhaite que vous y représentiez d'une manière digne de ses anciens maîtres.

— Savez-vous bien enfin, que je vous rends à vous tous ces biens qui vous ont naguère appartenus; que je donne en outre tout ce que je possède aux jeunes époux, si vous consentez à combler les vœux de mon fils?

— Je refuse, monsieur Granivel.

— Vous êtes fou, monsieur Parthenay.

— Je pardonne cette expression à votre nouvelle fortune; vous n'y êtes pas encore assez habitué pour être resté modeste. »

A cette remarque, dont le père {Hu 176} Granivel sentit au fond du cœur la justesse, fut suivie d'un moment de silence: ce dernier le rompit par les exclamations suivantes: « Refuser mon fils!... le général Granivel, avec trois millions!.. . un homme qui n'a plus rien!... des jeunes gens qui s'aiment deouis tant d'années, etc... » Léonie, pendant ce temps-là, tenait les yeux baissés, et semblait une victime résignée. Enfin, après un déluge d'exclamations plus ou moins pathétiques, le père Granivel se tourbrusquement vers le duc, lui dit:

« Il me paraît, monsieur, que votre intention est que notre chère Fanchette ne se marie jamais?

« Qui peut vous le faire croire, monsieur Granivel?

{Hu 177} — Pardieu, le refus extraordinaire que je viens d'essuyer!...... vous ne trouverez jamais mieux que ce que je vous offre....

« J'ai trouvé, monsieur Granivel.

« Il serait possible!... Peut-on savoir... quelle est cette merveille?...

« C'est, M. Granivel, un brave gentilhomme qui a tout sacrifié pour son prince; qui a combattu pour lui, et versé son sang sur le champ de bataille; c'est un homme, M. Granivel, à qui il ne reste plus rien, et qui, par cette raison, ne la perdra pas. Ma Léonie acquittera les dettes de son roi, en partageant avec un brave officier le peu de fortune que le ciel lui a laissé.

— Fort bien, monsieur Partenay, {Hu 178} votre Léonie transférera son bonheur et ses espérances à un homme qui, sans doute, n'a pour lui que votre amitié et sa conformité d'opinions avec vous; beau mari, ma foi, pour une jeune fille, qu'un vieil officier quinteux, bourru, misanthrope et invalide!

— Tel n'est point le marquis de Vandeuil.

— Quoi! ce serait l'ex-marquis de Vandeuil..... votre neveu?....

— Lui-même.

— Morbleu!.... il fait bien d'être dans la misère, car sans cela j'en dirais de belles sur son compte!.... Mais ce mariage ne s'accomplira pas... Rassure-toi, ma bonne et jolie Fanchette, tu n'es pas encore madame Vandeuil...... Je pars, je {Hu 179} remonte en voiture, et nous verrons; nous verrons, monsieur Parthenay, si..... Corbleu! nous verrons, vous dis-je, monsieur..... »

Le père Granivel, transporté de colère, s'en alla en répétant: « Nous verrons, monsieur Parthenay. » Son courroux toutefois ne fut pas tel, qu'il oubliât d'embrasser plusieurs fois la pauvre Léonie, qui pâle et mélancolique, semblait une victime vouée au supplice.

Laissons le père Granivel courir la poste, pour aller apprendre à son frère et a Jean Louis le mauvais succès de son ambassade, et transportons-nous un moment dans les montagnes des Vosges, où le marquis de Vandeuil erre depuis quinze jours. Apercevez-vous un homme {Hu 180} assis aupres de ce buisson d'aubépine?.... — Oui. — Regardez-le; il lève les yeux vers le ciel, et porte une main désespérée sur son front... Après quelques minutes de réflexions, il sort de sa rêverie, prête l'oreille, et semble craindre quelque danger..... Voyez-le se blottir dans le fond d'un fossé; son regard est sombre et hagard, et sa main est armée d'un pistolet..... Le malheureux attend-il un ennemi?... Le besoin ou le crime dirigent-ils son bras?.... Un pas de chevaux se fait entendre et un vieillard et son domestique sortent de l'épais chemin de la forêt. Ils s'avancent vers l'inconnu; celui-ci a quitté sa posture, a resserré son pistolet. Il n'a rien à craindre sans doute des étrangers;... bien {Hu 181} loin de là, il s'avance vers eux avec l'intention de lier conversation. Ecoutons.

Lecteurs, si vous voulez le permettre, je vous instruirai, dans le chapitre suivant, de ce qu'étaient les hommes qne je viens d'offrir à vos regards. Qu'il vous suffise pour le moment de savoir que vous les connaissez, quoique vous soyez bien loin de vous douter de ce qu'ils peuvent être..... surtout le vielllard.

CHAPITRE VI CHAPITRE VIII


Variantes


Notes