A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu 182} CHAPITRE VIII.

        Rarô antecedentem scelestum
        Deseruit pede pœna Claudo.

            (HORACE, od. III; liv. 3.)

Il est donc en naissant des races condamnées,
Par un triste ascendant, vers le crime poussés,
Que formèrent des dieux les décrets éternels,
Pou être en épouvante aux malheureux mortels?
(VOLTAIRE, les Pélopides, acte I, scène I.)

SACHEZ, lecteurs, que le chemin sur lequel se rencontrent les deux hommes que nous venons de quitter un moment, est une route de traverse. Il est six heures du soir, la campagne est déserte, et personne, Dieu excepté, ne peut voir ce qui va se passer dans ce lieu solitaire.

{Hu 183} Le viellard qui chemine à cheval, s'est aperçu promptement qu'un étranger sorti d'un fossé s'avance près de lui avec l'intention de l'aborder. Il dit quelques mots au domestique qui l'accompagne, et ce dernier tire deux grands pistolets des fontes de la selle de son cheval, les arme et se tient sur ses gardes. Le vieillard lui-même s'arme d'une paire de petits pistolets, et continue de s'avancer assez résolument au-devant de l'étranger, qui, de son côté, marche toujours vers lui. Bientôt nos hommes sont en présence; le piéton ôte son chapeau, et salue le cavalier, qui lui rend sa politesse en silence. Le vieillard, dont l'œil brillant est plein d'un feu satanique, ne s'est pas plutôt {Hu 184} fixé sur l'inconnu, qu'un sourire vient effleurer ses lèvres livides. Il dit deux mots à son domestique, qui remet tranquillement ses grands pistolets à l'arçon de sa selle. Le viellard lui-même désarme les siens, et les replace dans la poche de son manteau; puis, se tournant vers le saluant, il lui demanda cavalièrement ce qu'il peut désirer. Les mouvemens du vieillard et de son domestique n'échappèrent point à l'étranger. Les précautions prises par les voyageurs ne lui avaient arraché qu'un sourire de pitié; mais l'interrogation hauttaine qui venait de lui être adressée, parut heurter sa fierté, car il ne put se rendre maître d'un mouvement d'impatience, qu'il s'efforça vainement de déguiser aux yeux du vieillard. Ce dernier s'écria:

{Hu 185} « Superbe!..... c'est en vain que tu voudrais te soustraire à ma puissance, humilie-toi! »

A cette étrange exclamation, l'inconnu jeta sur le cavalier qui la prononçait, un regard méfiant et scrutateur. Il semblait vouloir deviner la pensée qui agitait l'homme qu'il avait devant les yeux: un examen rapide le rassura. Il prit le ton du vieillard pour l'exltation d'un cerveau dérangé, et il répondit en souriant:

« Bien loin de braver votre pouvoir, vous me voyez, monsieur, tout prêt à le reconnaître. Je suis un voyageur égaré, et vous pouvez m'indiquer mon chemin.

— Un voyageur égaré! reprit le vieillard en laissant échapper un {Hu 186} sourire amer, égaré volontairement, tu veux dire?

— Monsieur..... que signifie?... balbutia le piéton surpris....

— Qui t'a conduit à cette heure sur cette route de traverse et dans ces lieux écartés?....

— Je fuis la méchanceté des hommes.

— Leur justice, peut-être?....

— Vous m'insultez, vieillard!....

— Silence!.... où vas-tu?...

— De quel droit?....

— Silence! répéta le cavalier avec plus de force; où vas-tu?.... »

Subjugé par le ton du vieillard, l'étranger eut l'air de se résigner à l'ascendant dont il ne pouvait se rendre compte.

— Je vais à Paris, dit-il.

{Hu 187} — Qui t'y conduit?...

— Le désir de revoir des amis bien chers.

— Une femme, une maîtresse peut-être?...

— J'en conviens.

— Malheur à elle!... » En prononçant ces dernières paroles, la figure du vieillard parut animée de l'expression d'une joie satanique... il ajouta:

« Comment se fait-il que tu voyages à pied, tandis que tu devrais voler sur les ailes des vents pour rejoindre ta bien-aimée?....

— Proscrit, pauvre et sans ressources....

— Je te comprends...... Tiens, voilà ma bourse; cours, vole auprès de ta maîtresse; je m'en rapporte à toi du soin de son malheur.

{Hu 188} — Que dites-vous, monsieur?....

— Prends ma bourse te dis-je.

— Puis-je accepter d'un inconnu?...

— Je ne le suis pas pour toi..... Marquis de Vandeuil, s'écria l'étranger d'une voix forte, nous nous connaissons. »

Le marquis de Vandeuil (car c'était lui) parut éprouver un frémissement involontaire en l'entenfant nommer; il fixa le vieillard, et s'efforça de rappeler dans sa mémoire les traits du personnage qu'il voyait devant lui. La voix de l'inconnu ne lui paraissait point étrangère, mais il ne pouvait dire où il l'avait déjà entendue. Enfn, ayant épuisé toutes les conjectures, le marquis dit au vieillard:

— Qui êtes-vous, monsieur?....

{Hu 189} — Un homme qui te rendit jadis un grand service.

— Votre nom, de grâce!...

— Tremble de l'apprendre.

— Je ne tremblai jamais... parlez?

— Eh bien donc, prononce-le toi-même... »

A ces mots, le vieillard arracha la perruque noire qui couvrait sa tête, se passa les mains sur la figure, et reprenant l'expression habituelle de sa physionomie, présenta à l'œil égaré du marquis, des traits que celui-ci ne pouvait avoir oubliés....

« Maïco! s'écria-t-il en pâlissant.

— Lui-même, digne enfant des ténèbres.

— Grand Dieu!...

— Tais-toi.... je te défends d'invoquer la providence illusoire....

{Hu 190} — Tu vis encore!....

— Oui, pour faire souffrir, pour me rassasier des pleurs et des peines de ce sexe perfide....

— Quoi! la vengeance brûle encore ton cœur?....

— Ce sentiment est ce qui me retient à la vie....

— L'objet de ta haine respire donc encore?....

— Il y a cinquante années que l'âme qui m'offensa a quitté sa dépouille grossière; mais les sentimens d'un homme tel que moi ne sont point varriables comme les saisons; j'ai tué la fille d'Eve, et, semblable au Dieu que tu invoques, j'ai puni jusque dans ses enfans innocens le crime de leur mère. Non-content d'avoir sacrifié la famille, j'ai enveloppé {Hu 191} son sexe tout entier dans le feu de de mes ressenttmens; depuis un demi-siècle je n'ai cessé de poursuivre des créatures que mon maître et moi avons vouées aux peines éternelles.

— Tu me fais frémir!....

— Enfant d'Adam, tu fus et tu seras un des instrumens réservés pour mes vengeances....

— Ah! je jure que jamais!....

— Sermens fragiles! en dépit de toi, de ton Dieu, tu marcheras dans la voie que je t'ai tracée.... Le mal a germé dans ton cœur les passions y sont éveillées.... tu es à moi.

— Je suis libre....

— Reptile! s'écria Maïco, veux-tu me forcer à t'écraser?..... Ecoute, ajouta l'Américain avec plus de calme, je puis combler les vœux les {Hu 192} plus ambitieux de ton cœur mais je puis aussi anéantir tes projets les mieux établis..... Pars, devance la foudre, er rends-toi près de l'objet de ton délire; dans quelques jours je serai à Paris. Si tes dèsirs se réalisent, tu n'auras pas besoin de moi; si, au contraire, des obtstacles viennent entraver ta marche, accours me consulter, tu me trouveras dans le même lieu où je te donnai jadis le poison qui sut te débarrasser de ton épouse.... Adieu, mon fils.... »

En achevant ces mots, Maïco éperonna son cheval, et disparut suivi de son domestique. Son discours, et surtout l'expression infernale qu'il avait mise dans ces trois mots, Adieu, mon fils, avaient glaçé l'âme du marquis. Il resta quelque temps comme abattu {Hu 193} sous le poids des paroles terribles qu'il venait d'entendre; enfin, rassemblant son courage, il résolut de se rendre à Paris auprès de son oncle et de Léonie. La bourse laissée par Maïco lui donnait les moyens d'éviter les dangers de tous genres qui devaient menacer un émigré dont le nom n'était point porté sur les listes d amnistie. Encouragé par ce puissant auxiliaire, le Vandeuil regagna la grande route; là, quelques pièces d'or lui firent obtenir d'un voiturier une blouse, un fouet et la conduite d'une charrette. Arrivé à la première bourgade, quelques autres pièces d'or habilement métamorphosées en vin, liqueurs, etc., décidèrent le maire-vigneron de la commune à donner une passe au nommé {Hu 194} Thomas Blaiseau, voiturier, qui avait prouvé par témoins la perte de son passeport.

Ainsi déguisé, le marquis de Vandeuil s'achemina tranquillement vers Paris.

CHAPITRE VII CHAPITRE IX


Variantes


Notes