A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu 195} CHAPITRE IX ET DERNIER.

. . . . . Cui non animus formidine divûm
Contrahitur?... Cui non conrepunt membra pavore,
Fulminis horribili cùm plagâ torrida Tellus
Contremit, et magnum percurrunt murmura cæum.....
Ne, quod ob admissum fœdè, dictumve superbè,
Pœnarium grave sit solvendi tempus adectum?

                (LUCRÈCE.)

Quelle est l'âme coupable qui peut entendre sans frémir les éclats de la foudre, lorsque, par ses coups terribles et multipliés, elle fait trembler la terre qu'elle dévore de ses feux? Un Dieu vengeur semble crier au criminel « Malheur à toi! le temps des peines est venu!
                (Imitation libre.)

SI vous le permettez, lecteurs, nous laisserons le marquis de Vandeuil et l'Américain Maïco se rendre chacun de leur côté à Paris, et nous rattraperons la chaise de poste qui ramène {Hu 196} M. Granivel après le mauvais succès de son ambassade. La chaise entre dans la cour de l'hôtel: au bruit des chevaux, le général Jean Louis, qui, comme tous les amoureux, a l'oreille fine, entraîne l'oncle Barnabé, qui, comme tous les philosophes, est sourd et aveugle, et le conduit à une croisée.

« Tout est perdu s'écrie Jean Louis en apercevant son père descendre lentement de sa chaise.

— Pourquoi donc? demande le pyrrhonien.

— Ne voyez vous pas, mon oncle, que mon père est triste?

— Tu prends la gravité d'un sage pour de la tristesse... Neveu, neveu! Ne seras-tu donc jamais philosophe?

{Hu 197} — Si je perds Fanchette, je ne puis être que malheureux.

— Ah, mon ami! sont-ce là les fruits des excellents préceptes que je me suis efforcé de t'inculquer depuis ton enfance?... quoi! parce qu'un père, ou le sort, ce qui revient parfaitement au même, car l'un ou l'autre ne sont que là comme obstacle; quoi! dis-je, parce qu'un père ou le sort t'enlevera ta maîtresse, il faut que la tranquillité, le bonheur même du reste de ta vie soient troublés à jamais?... Neveu, la philosophie t'apprendra.... »

Le pyrrhonien allait continuer, et sans doute cette dissertation philosophiqua aurait été aussi lumineuse que les précédentes, lorsqu'il s'aperçut que le neveu qu'il voulait {Hu 198} endoctriner était disparu. Après avoir poussé deux ou trois soupirs qui lui furent arrachés par la frivolité des jeunes gens, il se mit en devoir d'aller philosophiquement satisfaire sa curriosité; c'est-à-dire, qu'il s'achemina tout doucement vers son frère, qui seul pouvait lui donner des nouvelles de Fanchette et de la réception de M. de Parthenay.

— Mais déjà Jean Louis, instruit de la réponse du renversement de ses espérances donnait un libre cours à sa douleur. Dans le premier transport, il voulait monter à cheval, courir à la ferme, et enlever Fanchette malgré son père, malgré elle-même s'il le fallait. « Ne voyez-vous pas, disait-il au père Granivel et à l'oncle Barnabé, que l'entêtement du vieux {Hu 199} duc va causer le malheur de tous? Croyez-vous, mon père, croyez-vous, mon oncle, que je laisserai le marquis de Vandeuil tranquille possesseur de Fanchette?..... Non; dût la mort la plus cruelle m'attendre à la porte de l'église, mon rival n'y pénétrera que sur mon cadavre.

— Ah, passions..... passions!..... s'écria le pyrrhonien en extase, combien vous donnez d'éloquence!...... mais que vous faites de mauvais logiciens! Ecoutez, mnn frère, et vous surtout, mon neveu, voilà ce qu'il convient de faire dans la circonstance présente. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . {Hu 200} . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le pyrrhonien parla ainsi pendant une heure, et vous conviendrez, lecteurs, que c'est avoir beaucoup d'égards pour vous, que de remplacer par six lignes de point un discours d'une heure; quoi qu'il en soit, je ne vous demande aucune reconnaissance pour ce procédé délicat, parce que j'ai des raisons particulières pour en agir ainsi; vous les devinerez si vous pouvez, je ne m'en inquiète guère.

Je vous disais donc que Barnabé parla pendant une heure. Les six premières phrases de son discours furent écourtées et comprises par ses deux auditeurs; mais ce fut tout. Jean Louis, au commencement de la dixième, et le père Granivel, à la fin {Hu 201} de cette même dixième, pensèrent à autre chose. Le général rêvait aux moyens de lever les obstacles qui s'opposait à son union avec Léonie, et le père Granivel récapitulait dans sa mémoire les objections du duc, et les offres brillantes qu'il lui avait infructueusement faites. Enfin le pyrrhonien acheva tranquilement son discours; le père Granivel prit alors la parole, et dit:

« J'ai offert au duc la main de mon fils pour sa fille, avec trois millions. Le duc, qui est honnête homme, quoique un peu fier, a refusé, parce qu'il est, dit-il, engagé avec son neveu, qui n'a pas d'autre fortune à espérer que la petite ferme sauvée du naufrage par le fidèle valet-de-chambre du vieux seigneur. Il me {Hu 202} semble que si j'allais trouver, non le duc, mais le marquis de Vandeuil, et que je lui propose deux cents, trois cents, cinq cent mille francs, ce qu'il voudrait enfin, j'en obtiendrais facilement sa renonciation à la main de sa cousine. Le duc alors ne pourrait, malgré toute son envie, faire épouser à M. de Vandeuil une fille dont celui-ci ne voudrait plus; argò, comme dit mon frère, Léonie serait à Jean Louis.

— Bravo, cher frère, s'écria le pyrrhonien; voilà de la logique, et je dis de la logique serrée. Il y a cependant une objection à opposer à ton argument. Le marquis de Vandeuil, alléché par l'appat des sommes offertes à sa cupidité, renoncera, je le crois comme toi, à la main de Léonie, qui {Hu 203} ainsi se trouvera libre, concedo; mais s'ensuit-il de ce que Léonie n'épousera pas son cousin, que le duc donnera son consentement au mariage de Jean Louis avec elle? nego. Le duc, orgueilleux comme un ci-devant, et fier comme un honnête homme dans le malheur, voudra moins que jamais consentir à un hymen disproportionné: j'espérerais tout de lui, s'il était riche et puissant encore; pauvre et sans crédit, il sera inflexible.

— Hum!.... hum!... dit le père Granivel, qui se gratta la tête en signe d'embarras.

— Tu vois, frère, reprit le pyrrhonien, enchanté de l'effet de son argument, que nous savons répondre {Hu 204} ad rem, et mettre de suite le doigt dans la plaie.

— Ecoutez, s'écria Jean-Louis; je crois avoir trouvé le moyen de tout concilier.... » Ausitôt Barnabé et le père Granivel s'approchent et écoutent attentivement.

Permettez-moi encore, lecteur éminnemment indulgent, de remplacer par quelques lignes de points ce que Jean Louis dit à ses parents. J'espère que l'excuse que j'ai à vous offrir cette fois saura vous contenter. Si je parle, vous en saurez autant que moi sur mon dénouement; un dénouement doit amuser et surprendre le lecteur; pour amuser et surprendre le lecteur, vous conviendrez qu'il faut qu'il soit neuf et inattendu: si je vous préviens maintenant, {Hu 205} vous ne serez pas surpris plus tard; ergo, souffrez que ces dix lignes de points vous tiennent lieu de ce que Jean Louis dit en ce moment à son père et à son oncle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jean Louis n'a pas plutôt dévoilé ses projets, que le père Granivel demande à grands cris des chevaux de poste. Tandis que les domestiques s'empressent d'obéir, le pyrrhonien, {Hu 206} qui est fort prudent, court à l'office, et fait bourrer la berline de voyage d'excellens pâtés de Chartres et de Pithiviers, de foies gras, etc., flanqués et escortés de vieux vin de Bordeaux et de Bourgogne, le tout comme antidote de la mélancolie. Ces précautions prises, l'oncle Barnabé s'enfonce dans la berline en se résignant philosophiquement aux événemens; son frère et Jean Louis prennent place à côté de lui, le postillon fait claquer son fouet, et l'on part au galop. Laissons-les courir... Où vont-ils? C'est ce que vous saurez bientôt.

A présent, lecteur, suivez, s'il vous plaît des yeux ce petit vieillard, qui traverse le Pont Neuf, et qui se dirige vers la rue des Postes; voyez-le {Hu 207} s'enfoncer dans son réduit mystérieux; remarquez les yeux brillans du vieillard, son teint plombé, son front dégarni de cheveux et sillonné de rides; portez vos regards ensuite sur tout ce qui l'environne, et vous reconnaîtrez facilement l'Américain Maïco.

Pendant trois jours, le vindicatif personnage attend la visite du marquis de Vandeuil; chaque matin il envoie en ville son affidé, et chaque soir il paraît de plus en plus mécontent. Enfin, la nuit qui suit sa troisième journée, l'Américain sort de sa retraite, monte à cheval, et sort de Paris. — Laissez-le trotter: où va-t-il? Vous le saurez bientôt.

Ce n'est pas tout: remarquez-vous cette longue file de voitures de {Hu 208} roulage qui traverse Paris?.. Apercevez-vous, à la septième voiture, un homme en blouse bleue, et dont la marche et les manières contrastent fortement avec celles des autres voitures qui l'entourent?.... c'est le marquis de Vandeuil; il vient d'arriver à Paris. A peine sa voiture est-elle remisée dans la maison de roulage, que le marquis se décrasse, change de vêtemens, et court à la poste; il en sort une lettre à la main et la joie peinte sur la figure. Deux heures après, il s'éloigne à pied de Paris. Laissons-le marcher... Où va-t il?... Vous le saurez bientôt.

Maintenant, lecteur, transportez-vous avec moi dans le village de G***, à une petite lieue de la ferme des Genettes, où demeurent le duc et sa {Hu 209} fille. Ce village ne possède qu'une seule auberge, celle du Grand-Cerf. Six voyageurs y demeurent en ce moment. Trois sont arrives en berline à quatre chevaux il y a deux jours: ce sont MM. Granivel père, oncle et fils. Ils ont été à la ferme des Genettes, et en sont revenus furieux. Deux autres voyageurs demeurent depuis le matin dans une des chambres écartées de l'auberge. C'est Maïco et son domestique. Enfin le sixième vient d'y arriver à l'instant, C'est le marquis de Vandeuil. Les grands coups vont se porter.

Attention!...

CHAPITRE VIII CONCLUSION


Variantes


Notes