A. de Viellerglé et lord R'Hoone
AUTEURS DE L'HÉRITIÈRE DE BIRAGUE.
JEAN LOUIS, OU LA FILLE TROUVEE

A. de Viellerglé et lord R'Hoone / Jean Louis, ou La Fille trouvée / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME.

{Hu [210]} CONCLUSION.

Vous devez vous rappeler, lecteurs, que l'auberge du Grand-Cerf renferme les principaux personnages de cette histoire, que le hasard semble avoir réunis tout exprès pour amener quelque terrible catastrophe. Chose effrayante! un petit espace, un coin ignoré renferme plus de passions ardentes qu'il n'en faudrait pour bouleverser toute l'Europe. Il ne manque à mes acteurs qu'un grand théâtre.

Jean Louis, arrivé de la veille, a déjà vu le duc. En vain il a offert ce qu'il pouvait offrir, tout a été rejeté. Un seul espoir lui reste, et il attend l'arrivée du marquis de Vandeuil {Hu 211} pour le perdre ou..... Jean Louis est furieux.

Le père Granivel, abasourdi de l'opiniâtreté du duc, ne sait plus que penser: il boit pour faire quelque chose; quant au pyrrhonien, il compose un nouveau discours: c'est vous dire assez qu'il est le plus heureux des trois.

Mais que fait maintenant l'implacable Maïco?...... Il a envoyé à la ferme, et il a su que le marquis n'était point encore arrivé; il se décide à repartir le lendemain au point du jour pour Paris, si le soir même Vandeuil ne paraît pas. L'Américain entend sonner les heures avec plus d'anxiété que le criminel dont les momens sont comptés. Il voit en frémissant le soleil disparaître à l'horizon; car il {Hu 212} commence à désespérer du retour de l'homme qui doit navrer et flétrir à jamais toute l'existence de Léonie, d'une femme! Furieux, il voue Vandeuil aux malédictions infernales; il jure de le punir, et cimente ce serment par les plus horribles blasphêmes. Le marquis s'est joué de lui en lui enlevant une victime. Dans un des momens où, cessant de blasphémer, le vieillard semble vouloir mettre un terme à l'agitation qui le dévore, le bruit d'une porte qu'on ouvre dans la pièce voisine se fait entendre. Maïco prête l'oreille, et il distingue des sons mal articulés, et bientôt un certain nombre de phrases décousues, dont il s'efforce inutilement de saisir le sens.

La personne qui est dans la pièce {Hu 2l3} voisine gémit, menace, et jure de se venger. C'est la voix d'un homme; il parle d'amour, de femme; Maïco est tout oreilles. Il s'approche doucement de la cloison qui sépare sa chambre de celle de Jean Louis, car l'étranger n'est autre que le général, et il ne perd pas un mot des paroles que la douleur arrache à notre héros.

L'Américain est enchanté; jamais il n'a entendu de discours plus enflammés; jamais âme n'a renfermé de feux plus ardens; jamais enfin le soupçon, la jalousie, la vengeance, ne trouvèrent un champ plus vaste à exploiter: Maïco s'en empare. Il brûle de diriger le nouveau Séide, et de faire, par ses mains, le malheur éternel de l'objet aimé. O volupté! cet objet est une femme!....

{Hu 2l4} « Qui gémit près de moi? dit le vieillard d'une voix douce.....

A cette interrogation inattendue, Jean Louis ouvre brusquement la porte de la pièce où il se trouve, et se présente devant l'Américain.

« Que faites-vous ici, vieillard?

— Mon fils, j'attends le malheureux pour le secourir, le faible pour le réconforter, et le fort pour le guider.

— Vous m'avez entendu?...

— Oui, jeune fou. Je connais maintenant et l'énergie de ton amour, et le malheur que tu redoutes. Je puis te sauver du désespoir.

— Vous, bon vieillard!....

— Je n'ai qu'un mot à dire, et Léonie de Parthenay est à toi..... Tu vois que je suis instruit

{Hu 2l5} — Mais le marquis de Vandeuil?...

— Ne la possédera pas tant que je voudrai m'y opposer... II est éloigné d'ailleurs

— Il est ici.....

— Qui te la dit?... .

— Je l'ai vu... Mais qu'il tremble; il n'en sortira pas.....

— Ainsi donc mes soupçons étaient fondés? s'écria Maïco. L'infâme Vandeuil, méprisant mes offres de service, n'a point osé venir me trouver... Qu'il tremble! je me vengerai de lui, et je ferai en même temps un exemple terrible... Ecoute, jeune homme, ajouta-t-il en se retournant vers Jean Louis; je puis et je veux sauver Léonie. Je n'ai pour cela qu'un mot à dire, je le dirai; car il faut que je punisse Vandeuil, qui, lui-même, me {Hu 2l6} servira à punir ensuite mes plus mortels ennemis.... Où est-il maintenant ce Vandeuil?

— Il est parti il y a deux heures pour la ferme des Genettes. Un homme dévoué que j'ai sur les lieux est venu m'apprendre la réception paternelle qu'il a reçue du duc, et la nouvelle de son prochain mariage avec Fanchette.

— Je te le répète, fou, insensé que tu es, jamais Vandeuil n'épousera ta maîtresse..... Pour quel jour le mariage de ton rival est-il annoncé?

— Pour demain.

— Pour demain!....

— Hélas! oui; toutes les précautions ont été prises depuis long-temps pour que cet hymen exécré ait lieu aussitôt l'arrivée du marquis.

{Hu 217} — Que vas-tu faire?.....

— Je veux défier le marquis..... Demain, au point du jour, l'un des de nous deux aura cessé de vivre.

— Tu es donc capable de sacrifier tes jours pour une femme?

— Je sacrifierai mille vies pour Léonie.

— Bien, jeune fou; j'aime à te voir ainsi; mais je te le dis encore, Vandeuil ne pressera poin dans ses bras l'objet de ses vœux les plus ardens. Demain, à l'heure du marriage, je me rendrai au temple; sois-y avec ton père et ton oncle..... Adieu, je vais goûter quelques heures d'un repos dont j'ai grand besoin..... »

Jean Louis, indécis de ce qu'il devait faire, crut cependant n'avoir rien à perdre en suivant les conseils {Hu 218} donnés par l'extraordinaire personnage qui s'intéressait à son sort et à celui de Léonie. Il se promit donc de se rendre à l'église du village à l'heure où le duc, Léonie et le marquis devaient s'y trouver pour la cruelle cérémonie.....

Dix heures sonnaient et les cloches de la chapelle villageoise annonçaient le mariage projeté. Jean-Louis, dévoré d'impatience; le père Granivel pestant et jurant, et le pyrrhonien; entre un argument pour et un argument contre, s'acheminèrent d'un cîté vers la paroisse fatale; d'un autre côté, le duc avec la conscience de son devoir; Léonie le cœur navré, et Vandeuil dans les délices de la joie, s'avancent vers le même lieu. Maïco seul calme, froid, {Hu 219} résolu, apporte une décision inébranlable et un ressentiment immortel.....

Déjà le prêtre s'avance pour faire l'échange des anneaux; à cette vue Jean Louis met la main à son épée; il va frapper Vandeuil, lorsque la vue de Maïco, enveloppé dans son manteau et s'avançant gravement vers l'autel, suspend l'explosion de sa colère.....

« Arrêtez dit l'Américain, d'un air imposant, Léonie de Parthenay ne peut être l'épouse du marquis de Vandeuil.

— Insolent! s'écria le marquis furieux, qui t'a donné le droit.....

— Regarde? .. A ces mots, Maïco laisse tomber l'énorme manteau qui le couvre.

{Hu 220} — Me reconnais-tu? s'écria-t-il en fixant sur Vandeuil l'œil brillant de la vegeance satisfaire.

— Grand Dieu! s'écria le marquis en apercevant l'Américain, je suis perdu!...

— Non, reprit Maïco, il dépend de toi de me forcer au silence...

— Ah! parlez...

— Renonce à la main de Léonie de Parthenay.

— Quoi! vous pouvez exiger?...

— Je vais parler...

— J'y renonce, dit le marquis terrifié.

— Que signifie ce que j'entends? interrompit le duc en jetant sur l'Américain et sur Vandeuil un œil fixe et scrutateur; me l'expliquerez-vous, monsieur?

{Hu 221} Demandez à votre neveu, répondit le vieillard; lui seul peut maintenant vous instruire.... »

A l'interrogation ironique de l'Américain, Vandeuil abattu se laissa tomber dans une des stalles du chœur.

« quelle horrible mystère existe donc entre vous deux? demanda le duc, curiux d'apprendre et tremblant de savoir.... Vandeuil, êtes-vous indigne de ma fille? »

Vandeuil garda le plus morne silence.

« Noble marquis, parleras-tu? s'écria Maïco avec l'expression d'une malice diabolique.... Puisque tu ne le peux, je vais m'acquitter de ce soin.... Rassure-toi, je ne dirai que ce que je dois dire pour l'accomplissement de mes desseins... Duc de {Hu 222} Parthenay, ta fille ne peut jamais être unie au marquis de Vandeuil; ne m'interroge pas; car si ma voix révélait le secret fatal qui les sépare à jamais, ton front, couvert de la rougeur de la honte, s'humilierait dans la poussière. Ce que je dis doit te suffire. Tu le vois, je suis âgé, seul et sans pouvoir; et cependant ton neveu, entouré d'amis et de domestiques, n'ose lever les yeux sur moi. Bien loin de là, il va te déclarer lui-même qu'il ne peut, sous peine de perdre la vie et l'honneur, épouser Léonie...... Allons, lâche, parle? ou je vais parler..... »

Le marquis, d'une voix faible, déclara qu'il renonçait à la main de sa cousine...... Il le faut, puisqu'il {Hu 223} le veut; tout nous sépare, nous sépare à jamais....

— Tu l'entends? s'écrie Maïco en se tournant vers le duc..... Maintenant je suis satisfait, ajoute l'Américain en jetant sur Léonie un regard cruel: bientôt cette jeune fille épousera l'homme de son choix, l'homme qui doit la rendre à jamais heureuse.... Je m'en rapporte à lui, à toi, Vandeuil, et surtout aux passions qui déchirent vos cœurs, pour me procurer la plus douce vengeance.... Adieu, enfans d'Adam! au moment du malheur, pensez à Maïco et à sa bénédiction nuptiale. »

En parlant ainsi, l'Américain secoua d'un air farouche le manteau qui le couvrait. On eût dit que, semblable au féroce Argant de la {Hu 224} Jérusalem délivrée, il venait de répandre dans le temple du Seigneur tous les serpens de l'enfer... Chacun écoutait encore, qu'il était déjà loin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maintenant, lecteurs bénévoles, ces quatre lignes de points ne sont à autre fin que pour remplacer les discours de Barnabé et les prières de Jean Louis au duc, qui, comme vous le sentez bien, se laissa toucher, et maria nos jeunes amans. Le jour de la célébration de ce mariage tant désiré et si souvent interrompu, une voix sinistre fit retentir les voutes de la chapelle: Opus cosummatum est, s'écria-t-elle; et un rire satanique {Hu 225} annonça la présence de Maïco. Jean Louis voulut s'élancer; Léonie le retint, et l'Américain disparut.

Lecteurs, rassurez-vous; les prédictions et les maux de Maïco ne se réaliseront pas. Fanchette est belle et sage; Jean Louis est honnête homme, et le ciel est juste.

Enfin!... s'écria Jean Louis en entrant dans la chambre nuptiale, et il prit un baiser où vous voudrez....

Enfin! dit le pyrrhonien en relisant son dernier discours, et il s'endormit.

Enfin! dit le père Granivel en sablant une bouteille, et il s'égaya.

Enfin! dit Fanchette en essuyant une larme....

{Hu 226} Je voudrais bien, pour ma part, qu'un jour on pût m'en dire autant; mais je tiens à la douce larme.

Enfin! lecteurs, je vous quitte.







FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.

CHAPITRE IX  


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Notes