Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME PREMIER

CHAPITRE IV

CHAPITRE III CHAPITRE V

[{Buis (98)}] ANNNETE fut bien vite auprès de la calèche ; et , sur le bord d'un rocher, apparut comme un ange aux deux messieurs qui gissoient 1 au fond d'un ravin.

Le postillon n'étoit pas blessé , les deux inconnus en étoient quittes pour des contusions ; mais les roues de leur calèche étoient brisées à ne s'en pas servir.

Annette , tout émue , leur demanda s'ils n'avoient pas quelque blessure sérieuse : les deux inconnus restèrent dans l'étonnement {Buis (99)} le plus profond en apercevant , sur le bord de ce rocher et sur une route qu'ils venoient de voir déserte , une jeune fille , les cheveux épars , en robe blanche , et inquiète comme si elle eût eu quelques droits sur eux. Ils la regardèrent avec surprise sans lui répondre , et Annette ne put soutenir le regard singulier de l'un d'eux : elle sentit en elle-même quelque chose d'indéfinissable à son aspect , et , tout honteuse de se voir seule , elle rougit et se retira. Alors la diligence arriva , les voyageurs s'empressèrent de descendre et d'aider au postillon à dégager deux chevaux qui restoient vivans , car les deux autres avoient été écrases : après avoir tout arrangé , l'on remonta les deux inconnus sur la route.

{Buis (100)} Celui qui avoit si fort frappé Annette regarda la calèche , et vit que les deux essieux étoient tellement brisés , qu'il devenoit impossible de continuer leur route avec cette voiture : il tira alors sa bourse , donna quelqu 'argent au postillon en lui recommandant de garder la calèche et de la faire raccommoder, disant qu'à son premier voyage il la reprendroit.

Cette affaire étant terminée , il monta dans la diligence avec son compagnon, après avoir repris les effets de la calèche , et notamment un porte-feuille assez grand auquel il parut donner l'attention que l'on a pour une chose précieuse.

— J'aurois , dit-il après être remonté , j'aurois voulu passer de {Buis (101)} jour le bout de la forêt de Saint-Vallier , car on dit qu il y a des voleurs en ce moment, et il ne nous manqueroit plus que cela pour avoir eu tous les accidens qui puissent fondre sur des voyageurs. »

En entendant ce discours , la pauvre Annette serra dans son sein l'or qui lui avoit coûté tant de peine à acquérir , et dont chaque pièce représentoit des heures entières passées dans l'occupation fastidieuse de tirer lentement l'aiguille : elle fit ce mouvement machinalement , car son cœur étoit rempli d'une douleur profonde que l'aspect de Pauline et de son cousin renouveloit à chaque instant.

— Vous avez été heureux , messieurs , dit Pauline , sur cent {Buis (102)} personnes qui verseroient ainsi , la moitié, et beaucoup de l'autre moitié , y auroit péri.

Les inconnus ayant répondu par un signe de tète, personne ne fut tenté de renouer la conversation.

Alors chacun se mit à regarder avec curiosité les nouveaux venus , ainsi que cela se pratique , et cet examen se fit en silence. Celui qui paroissoit le maître , et l'étoit en effet , pouvoit avoir trente-cinq ans , mais il paroissoit atteindre la quarantaine par la nature de ses traits : il étoit très-basané , un peu gros , petit, l'œil plein d'une énergie étonnante et d'une assurance prodigieuse.

11 étoit habillé tout en noir , malgré {Buis (103)} la saison : le luxe de son linge et le diamant énorme qui décoroit sa chemise , annonçaient un homme très-opulent. Une chose qui saisissoit tout d'abord , c'étoit un air de majesté répandu sur sa figure , dans ses traits , et qui indiquent un homme né pour le commandement, et qui a en effet commandé. Ses gestes, en harmonie avec la conscience qu'il avoit de sa supériorité , ne détruisoient point l'illusion , et il régnoit , dans sa pose et ses manières, dans ses traits et le contour de sa bouche , des indices d'une force qui sentoit en quelque sorte la férocité : il auroit pu , comme l'aigle , déchirer sa proie ; mais, comme le lion , il auroit su pardonner.

Cet homme offroit le singulier {Buis (104)} assemblage d'un front qui contenoit de la bonté et de la grandeur même , avec une tournure qui , dans l'ensemble , avoit quelque chose de dur. Un physionomiste , d'après sa bouche , l'auroit jugé un être dépourvu de sensibilité ; un autre , à l'aspect de ses yeux , y auroit vu cette vaste conception , cette grandeur , qui ne machinent rien de bas , et qui , dans un crime , ne commettent rien que de nécessaire , sans égorger, comme le tigre , pour le seul plaisir de se baigner dans le sang. Il y avoit, dans cette tète bisarre , accès à la sensibilité , et tout à la fois la faculté de la refouler en lui imposant silence : à Rome , l'inconnu auroit été le Brutus qui tua ses enfans ; à Sparte , Léonidas ;{Buis (105)} et, comme Thémistocle , il se seroit empoisonné plutôt que de marcher contre sa patrie : comme Pierre I.er , il auroit fait assassiner sous ses yeux les révoltés, mais, comme lui, il auroit aidé l'enfant timide à sortir du cercle fatal , en écartant les poteaux de l'enceinte où l'on égorgeoit les Strélitz et les familles des seigneurs insurgés 2. Enfin, la nature l'avoit taillé en grand : ses épaules étoient larges , sa tête grosse comme celles que l'on désigne dans les arts sous le nom de tètes de Satyres ; ses cheveux crépus et noirs se frisoient d'eux-mêmes en annonçant la force , et ses muscles saillans , ses contours , sa barbe fournie, ses favoris épais , indiquoient une force de corps prodigieuse. En effet , quand {Buis (106)} il s'assit sur la banquette du milieu et qu'il posa sa main sur le dossier, il sembloit, qu'en pressant, il lui eût été possible de briser ce qu'il touchoit ; ses mains étoient d'une grosseur étonnante , et , quoique couvertes de gandt blancs a, elles paroissoient habituées à soulever des masses.

Son regard pénétrant alloit droit à l'âme , et l'aspect de ce singulier être imprimoit à l'imagination un certain ordre de pensées : c'est-à-dire que l'on n'attendent rien que d'extraordinaire et d'imprévu de son caractère , et l'on appliquoit a sa figure les idées que l'on conçoit de certains hommes historiques , dont en se trace un portrait idéal. Il remplissoit l'àme toute entière , et {Buis (107)} l'on ne pouvoit pas le voir avec indifférence ; il falloit ou l'admirer ou détourner la tête avec répugnance.

Sa voix forte avoit de la rudesse ; il régnoit peu de poli dans ses manières , et l'on voyoit qu'il devoit avoir fait la guerre , car ce n'est qu'à la longue que les militaires perdent ce qui les distingue des autres hommes , diagnostique qui reste indéfinissable et échappe à l'analyse.

Après que chacun eut observé l'étranger et pris plus ou moins de ces idées sur son compte , on examina son compagnon , et l'on s'aperçut qu'il régnoit une singulière amitié entr'eux. Le second étoit grand , sec , maigre , nerveux , et {Buis (108)} il auroit paru avoir un grand caractère de fixité s'il n'eut pas été à coté du premier : il y avoit chez lui moins d'idées et plus d'énergie , en ce sens qu'elle étoit tout le caractère et qu'elle entroit pour la somme totale des règles de la conduite : cet homme-là , une route prise , devoit la suivre toujours , bonne ou mauvaise.

Pendant qu'on les examinoit ainsi , ils jetoient de leurs cotés des regards observateurs sur leurs compagnons de voyage. Le coup-d'œil du premier des deux inconnus ne fut pas favorable à Charles : cette figure mielleuse , régulière et un peu fausse , ne lui convint pas ; il le témoigna à son ami par un geste , et ce geste exprimoit à la fois l'aversion {Buis (109)} et le mépris : Charles feignit de ne pas l'apercevoir. L'étranger regarda assez attentivement l'actrice , mais il revint toujours assez cavalièrement à la figure d'Annette, et finit par lui dire , en adoucissant sa voix : « C'est mademoiselle qui est venue si vite à notre secours ?..... je vous remercie. »

Puis , se retournant , il aperçut le colonel et lui dit : « Ah , ah ! voici un brave !.... car je gage , monsieur, que vous avez servi , et que vous avez quelque blessure ? » Le colonel s'inclina.

Annette , toujours occupée de son cousin , acquéroit de plus en plus les preuves de ce que le colonel lui avoit dévoilé. La nuit approchoit, on n'étoitplus qu'à sept lieues {Buis (110)} de Valence , et Pauline profitoit de l'obscurité pour faire plusieurs signes à Charles. Annette resta plongée dans les réflexions les plus tristes , et sa vue étoit arrêtée sur l'homme extraordinaire que le hasard leur avoit amené. De son côté , il regardoit la figure d'Annette avec intérêt, car, expressive comme elle l'étoit, sa mélancolie s'y peignoit à grands traits , et il sembla compâtir à la peine qu 'il ignoroit , entraîné par le je ne sais quoi.

Il faisoit nuit noire , on traversoit le bout de la forêt de Saint-Vallier qui se trouve à quelques lieues de Valence , lorsque tout-à-coup la diligence s'arrêta , et le postillon eut beau fouetter ses chevaux, ils n'avaneèrent pas. Le postillon descendit {Buis (111)} et jeta un cri d'alarme en trouvant des cordes tendues d'un arbre à l'autre , ce qui barroit le chemin : à peine le postillon eut-il crié qu'une troupe d'hommes à cheval parut , entoura la voiture en montrant une forêt de canons de pistolets tendus , si bien, que les deux étrangers et le colonel virent qu'il n'y avoit aucune résistance à opposer.

Un des brigands détela les chevaux de la diligence, les attacha à un arbre, et l'on entendit alors frapper à coups redoublés sur la malle de la diligence. Le chef de la bande rassura les voyageurs en leur disant qu il ne leur seroit fait aucun mal, puis il ordonna à ses gens de s'acquitter lestement de leur besogne, en s'emparant des sommes {Buis (112)} qu'ils savoient être dans la voiture.

L'actrice se lamentoit , et Annette trembloit comme la feuille : elle avoit tiré la bourse de son sein pour la donner aussitôt et n'être pas fouillée ; l'étranger ouvroit son porte-feuille, et, par une présence d'esprit étonnante , défaisoit sa cravatte et y insinuoit un gros paquet de billets de banque , lorsqu'un brigand parut avec une lanterne allumée, en priant les voyageurs de descendre l'un après l'autre.

L'actrice fut dévalisée avec promptitude; la pauvre mère Gérard n'offrit rien à la rapacité des brigands ; on prit la montre de Charles, cinq cents francs au colonel , et Annette , en descendant , pria qu'on {Buis (113)} ne la touchât pas, donna en pleurant l'argent qui lui avoit coûté tant de peine à acquérir, et en ce moment pensa au vendredi 3.

Les deux étrangers descendirent, mais chacun tenoit un pistolet à chaque main d'un air si déterminé, que les deux brigands reculèrent... Apres avoir contemplé ces deux personnages , le chef de la bande accourut, et se mettant entr'eux et ses gens :

« Ne tirez pas , s'écria-t il, et respectez leurs effets !..... diable !..... » et il lâcha un juron effroyable.

Alors toute la troupe accourut , et, sur le champ , chapeaux , bonnets , tout fut mis à bas par les bandits qui donnèrent les marques du plus profond respect à la vue des deux amis. Les voyageurs {Buis (114)} étonnes regardèrent cette scène avec terreur , et chacun crut avoir fait route avec les chefs suprêmes de quelqu'association secrète.

C'étoit une chose curieuse que de voir , au milieu de la nuit , cette diligence arrêtée sur le grand chemin , les chevaux attachés à un arbre , les voyageurs ébahis d'un côté , le conducteur et le postillon tristes de l'autre , et , au milieu , les brigands en groupe presque prosternés devant deux hommes : ce tableau , éclairé par les lanternes qui ne donnoient qu'une fausse lueur à cause de la verdure qui paroît alors comme noire , étoit vraiment pittoresque , et un peintre auroit voulu être volé pour pouvoir le dessiner d'après nature.

{Buis (115)} — Par le feu saint Elme !.. s'écria d'une voix tonnante l'étranger , je ne croyois guère me trouver en pays de connoissance avec ces brigands-la ! dis-donc ? ajouta-t-il en prenant le bras de son ami et resserrant ensemble leurs pistolets , combien leur donnes-tu de temps pour vivre encore sans être pendus ?

— Nous savons ce que nous risquons , mon capitaine , dit le chef, et vous.....

— Chut ! ou je te brûle la moustache , s'écria l'ami de l'étranger ; tu es en mauvais chemin, Navardin !... (1) Mais , puisque tu es




(1) Ce personnage était presqu'inaperçu dans le Vicaire des Ardennes.


{Buis (116)} leur capitaine , rends donc à cette jeune fille son petit trésor.

— Je t'en dédommagerai , ajouta l'étranger ; allons, rends-lui ? Elle est venue à notre secours la première , nous lui devons bien quelque reconnoissance.

À cette parole , le capitaine rendit la bourse à la tremblante Annette ; les voleurs laissèrent chacun remonter, et ils s'enfuirent au grand galop. On peut s'imaginer les divers sentimens dont les voyageurs furent animés pour les deux étrangers , en se rendant a Valence qui étoit la première ville qu'ils alloient rencontrer , et le terme de leur voyage : cette rouie se seroit faite en silence sans l'actrice qui regrettoit à chaque instant son cachemire, ses diamans et ses dentelles.

{Buis (117)} Annette ne savoit que penser de la manière dont son trésor lui avoit été rendu , et elle dit à l'étranger : « Je ne sais , monsieur , si je dois vous remercier ou me plaindre d'avoir recouvré ma bourse par votre faveur..... »

— Agissez comme bon vous semblera , mademoiselle , répliqua l'étranger.

Annette se tut.

Le colonel regrettoit fort ses cinq cents francs et ne pouvoit s'empêcher de penser que les inconnus étoient de connivence avec les brigands. Cependant , en se rappelant l'air déterminé dont ils descendirent , leur empressement à cacher leurs billets dans la cravatte et leur surprise , il devenoit clair qu'ils {Buis (118)} n'avoient pas couru risque de la vie en brisant leur calèche pour le plaisir de présider à un vol , auquel leur concours n'avoit guère paru nécessaire , et surtout qu'ils ne seroient pas remontés avec les voyageurs. Jamais aventure ne renferma plus d'alimens pour la curiosité , et néanmoins cette curiosité , toute vive qu'elle fût , ne pouvoit pas se satisfaire , puisque l'on n'osoit faire aucune question aux deux étrangers.

En s' approchant de Valence , Annette éprouva une sorte de peine : jusque-là elle s'étoit dispensée de parler à son cousin ; et , se séparant de lui par la pensée , elle avoit , cette journée , vécu comme loin de lui : désormais elle alloit se trouver {Buis (119)} sans cesse avec Charles , et dans une extrême contrainte qui nécessitèrent une explication. À ce moment la lune se levoit et jetoit dans la voiture assez de jour pour apercevoir les figures des voyageurs. Les yeux d'Annette s'arrêtèrent machinalement sur l'étranger qui , ne se croyant pas observé , réfléchissoit sans doute à des choses d'une extrême gravité : son visage étoit farouche et portoit le caractère d'une méditation sombre : l'énergie extraordinaire de son âme brilloit comme l'éclair parmi les nuages , et Satan , se levant du sein de son lac de feu pour haranguer les démons , n'avoit pas plus de fierté et de majesté sauvage dans les traits. La lune , laissant cette {Buis (120)} figure comme indistincte et n'en révélant que les masses les plus saillantes , ajoutoit encore à la profondeur des idées qui se peignoient sur cette tête énorme.

Annette tressaillit à cet aspect , un sentiment indéfinissable s'éleva dans son cœur , elle le prit pour de l'effroi et détourna lentement sa tète vers la campagne , mais elle fut ramenée , par la curiosité , vers cet homme qui apparoissoit à son imagination comme un monument : elle baissa les yeux une seconde fois , et , par l'effet de cette chasteté pure qui faisoit le principal charme de son caractère, elle s'ordonna à elle-même de ne plus contempler l'étranger.

La diligence rouloit dans les rues {Buis (121)} de Valence que le jour avoit paru ; la voiture entra dans la cour d'une auberge , et le conducteur, en descendant , annonça qu'il avoit été arrêté et volé. Il s'approcha du directeur de l'entreprise qui , par hasard , se trouvoit dans la cour , occupé à fumer sa pipe , et il lui dit quelques mots à l'oreille. Sur-le-champ le directeur sortit , et le conducteur resta dans la cour sans ouvrir la portière et sans aider aux voyageurs à descendre.

— Qu'attendez- vous donc ? lui demanda le compagnon de l'étranger : ouvrez-nous ?....

Le conducteur monta sur le marche-pied et répondit que l'on avoit été chercher du monde pour dresser un procès-verbal sur l'aventure de la nuit. »

{Buis (122)} — Nous serons aussi bien dans une salle que dans la voiture , répondit l'actrice.

Le conducteur ouvrit alors comme à regret, et tous les voyageurs descendirent en se dirigeant vers la salle. Comme l'étranger et son compagnon alloient entrer, le conducteur les arrêta et leur dit : « Messieurs , voulez-vous avoir la complaisance de me dire vos noms pour que je vous porte sur ma feuille ? »

— C'est inutile , répliqua l'étranger , puisque nous sommes arrivés : le directeur ne nous ayant pas vus , cela doit être votre profit.

— Impossible ! messieurs , répliqua le conducteur.

— Oh , oh ! reprit l'étranger en entrant dans la salle , ceci annonce {Buis (123)} des hostilités ; hé bien , mettez M. Jérôme et M Jacques ! et ils allèrent tous deux s'asseoir , l'étranger à côté d'Annette , et son compagnon entre Charles et l'actrice.

Une jeune servante étoit dans la salle , et l'étranger , au bout d'un instart passé dans le silence , lui dit : « Mademoiselle , avez-vous ici des voitures ? »

— Oui, monsieur.

— Pourriez-vous nous en trouver une que nous vous renverrions ce soir ?

À ces mots, le conducteur, faisant un geste qui signifioit que les étrangers ne s'en serviroient guère, sortit, pour reparoître un instant après avec trois gendarmes , le directeur et un monsieur habillé en noir.

{Buis (124)} — Il paroît que vous avez été arrêtés à Saint-Vallier ? demanda l'officier de police , car c'en étoit un.

— Et volés , reprit l'actrice.

— Ces messieurs , continua l'officier en désignant les deux inconnus, paroissent connoître les voleurs à ce que l'on prétend ?.....

— Oui , monsieur, répliqua Charles en souriant.

— En ce cas , reprit l'officier nous allons recevoir vos dépositions , et ces messieurs me suivront. À ces mots , il fit un signe aux gendarmes qui s'avancèrent vers les deux inconnus.

L'étranger plissa son front , ses yeux s'animèrent et les signes d'une effroyable colère se manifestèrent sur son visage , et avec la même {Buis (125)} rapidité qu'un tonneau de poudre qui s'enflamme et part.

— Ah ça , s'écria-t-il d'une voix tonnante , jouons-nous la comédie ?.... et sur le oui d'un jeune freluquet allez-vous nous arrêter ? jour de dieu ! tout le monde est-il muet pour raconter ce qui s'est passé ? et pour qui nous prend-on ?.....

L'officier de police n'écoutoit pas , demandoit à chacun ses passe-ports et chacun les cherchoit. Alors l'étranger alla rapidement à l'officier de police , et , le saisissant par le milieu du corps , il le secoua de manière à lui faire jeter les hauts cris ; il l'enleva en l'air , le tourna , et en un clin-d'œil s'en servit comme d'une toupie , sans que les gendarmes pussent l'en empêcher , quoiqu'ils fussent accourus.

{Buis (126)} — Cet homme-là , dit tout bas Pauline à Charles en riant , nous moudroit comme une meule écrase un grain de blé.

— Ah ! crioit l'étranger, je t'apprendrai le code de la politesse française et à écouter ce qu'on te dit, méchant pousse-procès !.....

Les trois gendarmes s'emparèrent de l'inconnu mais en un clin-d'œil il les envoya à trois pas de lui : alors les gens de l'auberge , le conducteur , le directeur , les gendarmes , l'officier , tombèrent tous sur lui et le continrent avec peine. Annette , tout effrayée se serroit auprès de sa mère , l'actrice admiroit la force étonnante de l'étranger, et l'ami de l'insurgé rioit à gorge déployée.

{Buis (127)} Il alla vers son ami et luî dit : « Tu n'en fais jamais d'autres !.... eh laisse-les instrumenter , ne sommes nous pas à Valence ? »

L'officier de police , voyant ce nouveau délinquant en liberté , fut épouvanté , car si l'un coûtoit tant à arrêter , qu'alloit-ii faire de l'autre ?.... alors il prit le parti de lui demander fièrement son passe-port.

— Imbécille , lui dit ce dernier , si tu nous arrêtes , que nous ayons ou n'ayons pas de passe-ports, qu'est-ce que cela fait à notre affaire puisque tu nous prends pour des brigands ? Tes gendarmes n'ont pas d'armes, tiens!.... Là-dessus il tira de son sein une paire de pistolets à deux coups , et les mit jusque sous {Buis (128)} le nez de l'agent de la police valençaise qui recula brusquement en disant : « Monsieur , pas de gestes !.... »

À ce moment , un piquet de gendarmerie arriva , et les deux amis furent mis ensemble au milieu des gendarmes ; celui qui avoit tiré ses pistolets les donna aux soldats qui les lui demandèrent , et l'officier de police se mit en devoir de questionner les voyageurs.

Alors l'étranger dit au marécbal-des-logis qui le gardoit de le conduire à la Préfecture , et comme on lui fit observer que le Préfet n'étoit pas levé , il répondit qu'il se leveroit pour eux. Cette réponse surprit la cohorte , et l'air impérieux de l'étranger devint tellement imposant {Buis (129)} que les deux prisonniers furent emmenés à la Préfecture , au grand étonnement des voyageurs qui avoient contemplé cette scène avec des sentimens bien divers.






CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes

  1. gands blancs {Buis} (nous corrigeons)

Notes

  1. gissoient au lieu de gisoient est une forme archaÎque qu'on trouve chez Froissart.
  2. Strélitz : francisation du mot russe strelsy — pluriel de strelets. Le mot « désigne un corps militaire russe ayant servi du XVIe siècle au début du XVIIIe siècle.
        » Après la tentative de coup d'État de Sophie, demi-sœur de Pierre le Grand et régente de Russie en 1682 et leur révolte de 1698, Pierre le Grand dissout le corps des streltsy petit à petit jusqu'en 1720 (date de leur liquidation définitive). » (fr. wikipedia art. "Streltsy"
  3. Annette, on l'a vu, avait eu une prémonition : « nous sommes partis un vendredi , jour de malheur ; et, dans ce fatal voyage, vous verrez que ce ne sera pas le seul fâcheux événement dont je serai la victime. » ( chapitre III, page 96 ).