Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME PREMIER

CHAPITRE V

CHAPITRE IV CHAPITRE VI

[{Buis (130)}] L'OFFICIER , maigre l'absence du capitaine de la bande de voleurs , n'en continua pas moins de dresser son procès verbal , et à mesure qu'on lui disoit comment la chose s'étoit passée, il ne pouvoit s'empêcher de s'apercevoir qu'il devenoit impossible que les étrangers fussent complices de ce vol. Néanmoins il continuoit, lorsque le marechal-des-logis, qui avoit conduit les soi-disant brigands à la Préfecture, vint annoncer que M. le Préfet venoit de marquer de la joie en les apercevant , {Buis (131)} qu'ils étoient entrés sans façon dans sa chambre à coucher , et que les gendarmes l'avoient entendu rire au récit de l'aventure des étrangers ; puis il apportent une lettre écrite par le Préfet lui-même. L'officier de police la lut et parut décontenancé.

— Ils vont même déjeuner avec le Préfet, ajouta le gendarme , et il leur prête sa voiture pour s'en retourner , car je viens d'apprendre , par les domestiques, que c'est ce riche américain qui s'est rendu acquéreur du château de Durantal : cet homme-là a des millions !.....

— En tout cas , répliqua l'officier de police en souriant , il a aussi un fier poignet , car il m'a presque brisé les reins.

{Buis (132)} Sur le bruit qui couroit dans Valence que la diligence avoit été arrêtée et volée à Saint-Vallier , madame Servigné et sa fille accoururent au-devant de leurs parens , et entrèrent avec un petit garçon qui prit les paquets de nos voyageurs. Charles, après avoir embrassé sa mère et sa sœur, alla s'entretenir avec Pauline et ne la quitta que pour suivre la famille qui , se formant en bataillon serré , se dirigea vers le domicile de madame Servigné , lequel étoit situé dans une rue assez fréquentée de Valence.

C'étoit une honnête boutique de province , ou , pour parler plus correctement , de département : on y vendoit de tout, depuis du fil jusqu'à du lin , depuis la toile jusqu'au {Buis (133)} coton, soieries, draperies, même de la dentelle, de la parfumerie, des cachemires d'occasion , et ce magasin étoit un des plus fréquentés par les beautés valençaises.

Madame Servigné avoit étendu son commerce et si heureusement fait ses affaires , qu'elle se trouvoit propriétaire de la maison où elle demeuroit : Annette et sa mère y furent reçues avec une cordiale franchise et cette chaleur de cœur que les gens du midi mettent dans toutes leurs actions , oui , dans toutes , depuis la plus insignifiante jusqu'à la plus sérieuse.

On trouva, dans le magasin , le futur d'Adélaïde Servigné : c'étoit un homme d'une trentaine d'années, d'une figure peu revenante , {Buis (134)} l'œil sournois, le maintien embarassé , polit , le front bas , les lèvres minces et les cheveux roux ; du reste, il s'étoit fait aimer d'Adélaïde , et à cela il n'y avoit rien à répondre. Annette éprouva , en voyant le prétendu, un mouvement d'aversion qu'elle réprima ; mais il lui échappa le même geste par lequel l'étranger de la voiture avoit témoigné sa répugnance pour Charles. Annette , comme toutes les personnes superstitieuses a, écoutoit singulièrement ces premières impressions, et les présages qui accompagnoient la première vue d'un objet ou d'un être ; ainsi elle remarqua, qu'en apercevant M. Bouvier, elle marcha sur un oiseau que l'on avoit lâché , en oubliant de le faire {Buis (Buis 135)} rentrer dans sa cage : la pauvre bête mourut fortement regrettée par madame Servigné qui aimoit beaucoup les oiseaux , les chats , les chiens , trait distinctif de son caractère , et qui doit faire deviner d'avance à plus d'un lecteur observateur qu'elle étoit bavarde.

En effet, la bonne femme tenoit à sa langue autant que sa langue tenoit à elle , et l'on s'en aperçut bien vite.

— Enfin , vous voilà !..... dit-elle lorsque tout le monde fut réuni dans une chambre haute qui servoit de salon , quoique son lit y fut ; ah ! que je suis aise ! M. Bouvier, Jacques a-t-il fermé la boutique ? Mais asseyez-vous donc , mesdames. Ah! Charles , que tu es grandi !..... et savant..... hé bien , viens donc que {Buis (136)} je t'embrasse encore ; j'ai cru que vous n'arriveriez jamais ; et vous avez été volés encore ! mais vous nous raconterez cela , j'espère !..... dans un autre moment !... s'écria-t-elle en voyant que M.me Gérard ouvroit la bouche pour faire sa partie ; tenez , ma chère sœur , voici mon gendre, monsieur Bouvier , il est de Bayeux , en Normandie.....

Ici la respiration lui manqua et elle embrassa son fils tout en reprenant haleine. En habile femme , madame Gérard saisit la parole , et la conversation devint un peu plus générale.

Enfin l'on installa les parisiennes , et au bout de doux ou trois jours elles furent chez madame Servigné comme si elles y eussent été {Buis (137)} depuis vingt ans. Une des premières occupations d'Annette fut de s'informer si l'on étoit près d'une église , car cette fête brillante, par laquelle l'église célèbre l'Eternel , déployoit alors toute sa pompe.

Pendant huit jours , le soir, il se fait à la nuit la magnifique cérémonie du Salut , et la religieuse Annette n'auroit pas manqué , pour toute la fortune et les joies de la terre , une prière aussi belle que celle-là.

Il y avoit justement au bout de la rue habitée par madame Servigné , une église ou plutôt une chapelle , car elle étoit petite et dans le genre gothique , architecture dont le mystère s'accorde parfaitement avec les croyances et les pratiques du christianisme.

{Buis (138)} Le lendemain de son arrivée à Valence , le soir , après dîner, Annette qui avoit marqué à Charles tout autant d'amitié que par le passé , lui demanda : « Mon cousin , ne voulez-vous pas venir au salut avec moi ?...... »

Aussitôt madame Servigné s'écria : « Mais , ma nièce , nous irons tous !.... »

— Non pas moi , dit Charles avec un embarras visible , car j'ai précisément affaire à cette heure-ci.

Annette le regarda avec étonnement , il baissa les yeux. Cependant il avoit parlé d'un ton si péremptoire , qu'il n'y avoit aucune observation à faire , et la famille s'achemina vers l'église en le laissant tout seul. Avant d'entrer à la {Buis (139)} chapelle , Annette vit dans la rue une affiche en gros caractères : c'était une affiche de spectacle qui annonçoit que mademoiselle Pauline ne donneroit que trois représentations : la première étoit indiquée pour le soir même , et , par l'heure du spectacle , Annette se convainquit que son cousin préféroit la jouissance de voir M.me Pauline au plaisir d'accompagner un instant au Salut celle qui lui avoit prodigué les marques de la plus tendre amitié dès l'enfance.

À l'aspect de cette affiche, une foule de pensées assaillit le cœur de cette douce fille , et une méditation pénible remplit son àme b pendant qu'elle marchoit à l'église. « Quel charme a donc une actrice , se disoit-elle {Buis (140)} pour que , dans un instant , elle fasse tout oublier ?..... que donne-t-elle ?... Ont-elles des secrets pour déployer en un jour plus de témoignages d'amour que nous n'en prodiguons en vingt années ?... ou serois-je d'un caractère peu aimant ?... Grand Dieu! n'aurois-je donc aucune sensibilité ! et vous aurois-je tout donné !.... »

À ce moment elle entroit dans l'église et toutes ces pensées s'enfuirent comme une vapeur légère devant le soleil : elle renonça à Charles pour toujours , et elle prononça ces mots à voix basse , en s'agenouillant : « O mon Dieu 1 c'est donc à vous que je me dédie !.... et ce cœur sera tout entier brûlant pour vous , à jamais , dans cette {Buis (141)} parcelle de temps que nous appelons la vie , comme pendant votre règne dont les instans seront des siècles de siècles !....»

Elle releva lentement sa tête , secoua les boucles de ses cheveux qui retombèrent sur son cou d'albâtre, une espèce de tranquillité rentra dans son âme , elle ouvrit son livre et tomba sur ces mots : « Ce sera ton époux de gloire. » « Hic erit sponsus gloriæ, »

Frappée de la singulière coïncidence de ces paroles qui retentissoient dans son cœur comme prononcées par un ange qui se seroit assis à ses côtés , elle releva ses yeux humides de pleurs , et , contre un pilier composé de cinq petites colonnes assemblées , elle vit dans {Buis (142)} l'obscurité la tête énorme et les cheveux bouclés de l'étranger de la voiture : Annette tressaillit , et son cœur fut frappé d'un tel coup , qu'on ne peut comparer son effet qu'à ce malaise qui fait tourner le cœur avant l'instant où la défaillance sera complète.

Cette apparition étoit-elle un effet de son imagination ou une réalité ? elle n'osa pas relever la tète pour s'en assurer ; et tenant son livre en trem- blant elle lisoit involontairement « Ce sera ton époux de gloire. » Ses idées superstitieuses vinrent l'assaillir , et elle fut frappée de la pensée que le livre parloit un langage divin qui déchiroit le voile de l'avenir : il y a des idées importunes qui , malgré de palpables absurdités , {Buis (143)} viennent au cerveau sans que la raison la plus sévère puisse les chasser ; c'est comme le rêve de l'esprit pur. Annette trembla si fort que sa cousine s'aperçut de son agitation à celle de son livre.

— De quoi riez-vous , ma cousine ? dit Adélaïde.

— Je ne ris pas , repondit Annette , je suis indisposée ; mais je suis mieux ! ajouta-t-elle en craignant que sa cousine ne lui proposât de sortir. Elle voyoit toujours , malgré elle , cette figure dont les yeux énergiques lui avoient paru brillans d'un feu terrible en ce qu'il annonçoit la passion , et la passion , dans cet être extraordinaire , devoit être une flamme dévorante.

Le salut commença , l'église étoit {Buis (144)} parfumée par les fleurs qui la garnissoient , une profusion de cierges répandoit une brillante lumière qui , venant de l'autel , produisoit un effet prodigieux , car le prêtre sembloit marcher au sein d'un nuage lumineux formé par la fumée de l'encens.

Le chant de joie et la masse d'harmonie répandus par l'ensemble des voix avoient quelque chose de grandiose et d'imposant ; mais pour ceux qui environnoient Annette , il régnoit dans ces accords un charme de plus , car elle chantoit avec une telle sensibilité , un goût si pur , une voix si juste et si flexible , que son organe tranchoit sur tout et inspiroit le désir de l'entendre seule.

Plusieurs personnes même {Buis (145)} cherchèrent dans les rangs de femmes de quelle bouche délicieuse partoient ces mélodieux accens ; mais Annette , agenouillée avec grâce et la tête penchée sur son livre , restoit immobile comme un de ces anges que Raphaël représente prosternés devant le trône.

Quand le salut fut fini , qu'Annette se leva , elle ne put s'empêcher de jeter un coup-d'œil sur la colonne auprès de laquelle cette tête énergique s'étoit présentée à sa vue d'une manière si étonnante. Elle tressaillit encore davantage, car, cette fois , elle vit , dans l'enfoncement de la chapelle , l'inconnu de la voiture : le faible jour qui s'échappent des vitraux et de l'autel sur lequel les cierges s'éteignoient , ne {Buis (146)} le lui laissa voir que d'une manière indistincte et comme une grande ombre , ou plutôt comme la statue d'un tombeau , car il étoit immobile , la tête inclinée , et plongé dans une profonde méditation : son ami l'accompagnoit. Cet ami lui toucha le bras quand Annette les regarda ; alors elle baissa la tête et ses yeux cherchèrent la terre. Elle frémit en y apercevant une tête de mort sculptée entre deux os , et elle remarqua que tout le temps du salut elle étoit restée sur la pierre d'un tombeau , car autrefois les églises avoient des caveaux souterrains où l'on enterroit les personnes de distinction , et l'on recouvroit l'endroit de leur sépulture de ces pierres tumulaires qui seryoient de pavé.

{Buis (147)} Ces petites remarques, ces présages , ces rencontres , peuvent n'être rien et exciter le sourire de beaucoup de personnes , mais pour Annette , et d'après son caractère , c'étoient des événemens qui faisoient une profonde impression sur son âme. Elle suivoit donc sa mère dans un silence qui étonnoit sa cousine et non M.me Gérard , car elle étoit habituée , en sortant de l'église , à voir Annette plongée dans la méditation.

Les deux cousines marcboient les dernières de la petite troupe que formoit la famille. Après être sorties de l'église , elles entendirent les pas de deux hommes qui les suivoient immédiatement.

— Ma cousine , dit Adélaïde {Buis (148)} regardez donc l'un des messieurs qui nous suivent ! il a une figure singulière , vous n'en aurez jamais vu et n'en verrez de semblable , c'est un visage de conspirateur.

— C'est juger légèrement les gens ! répondit Annette , certaine que c'étoit l'inconnu de la voiture qui revenoit de l'église.

D'après la réponse d'Annette , Adélaïde se tut en pensant en elle-même que sa cousine étoit plus grave que ne le comportoit son âge ; et elles prirent mal ensemble , s'il est permis d'exprimer , par cette phrase familière , l'espèce de sentiment que l'on conçoit pour une personne dont le caractère ne coïncide pas avec le nôtre.

À peine avoient-elles fait quelques {Buis (149)} pas de plus, qu'elles entendirent une espèce d'altercation entre les deux étrangers : elle paroissoit assez vive ; ils parloient bas, mais cependant, avec de l'attention , on pouvoit saisir quelques mots , et l'on pense bien qu'Annette , de même que sa cousine , avoient l'oreille fine à leur âge.

— Oui , je t'empêcherai d'y venir !..... disoit l'étranger ; oui , sans doute.

— Et pourquoi ?.....

— Pourquoi ?..... Parce que cela ne te convient pas ; et que , dans ce genre , tu as assez de ta dernière victime !.....

Ici les deux jeunes filles n'entendirent plus rien si ce n'est un nom qui finissoit en ie , comme Stéphanie , {Buis (150)} Mélanie , Virginie ; mais , quoiqu'il revint plus d'une fois dans les phrases prononcées à voix basse , elles ne purent le connoitre en entier.

— Elle est morte ! fut le premier mot qu'elles entendirent : il étoit dit par l'étranger avec un air de surprise.

— Et l'on peut , reprit l'autre , dire que jamais sous le ciel il n'y eut une créature plus angélique, une plus belle fleur ! elle étoit toute femme, et digne plutôt du ciel que de la terre, car j'ai appris sur elle des choses qui tirent les larmes des yeux.

— Par qui ?

— Par sa femme-de-chambre : tiens, n'approche pas des femmes , ce sont des plantes trop fragiles , et tu es un vent de tempête : d'ailleurs......

{Buis (151)} Les deux cousines étant arrivées, n'en entendirent pas davantage. Annette , étonnée des mots que le hasard lui avoit permis d'écouter , ne savoit que penser des inconnus : son âme étoit à la fois remplie d'effroi et de tranquillité. Cet état seroit difficile à expliquer ; on ne pourroit en donner l'idée qu'en comparant Annette à un bel édifice dont une partie ressent les outrages d'une tempête , pendant que le soleil , dissipant les nuages d'un côté , y introduit ses rayons qui répandent une lumière pure et finit par éclairer tout le temple : une lueur pareille se levoit dans le cœur d'Annette sans qu'elle en soupçonnât la clarté.

Charles n'étoit pas rentré , et ne {Buis (152)} parut même pas au souper de famille ; Annette en fit tristement l'observation , et , comme elle ne dormit pas , elle l'entendit revenir à onze heures environ dans la nuit.

Pendant les cinq jours que mademoiselle Pauline fut à Valence , Charles resta peu dans sa famille ; il ne dînoit même pas au logis : un soir il ne rentra pas du tout , et il n'alla pas une seule fois au salut. Un jour Annette sortoit en même temps que son cousin , il fut montré au doigt par un jeune homme qui dit a son compagnon, quand Charles s'éloigna : « C'est l'amant de Paulioe. »

Enfin cette dernière partit : dès-lors Charles fut tout entier à sa famille et n'eut plus d'autre dérangement {Buis (153)} que la nécessité de soutenir une correspondance qui parut très-active. Charles Servigné redevint très-empressé pour Annette ; il sembloit sentir qu'il avoit de grands torts à reparer, et il revenoit vers Annette avec une ardeur, une tendresse c, qui firent horreur à cette jeune fille , sévère en ses principes. Charles avoit trop de tact et de finesse pour ne pas s'apercevoir de la froideur que sa cousine déployoit toutes les fois qu'il s'agissoit des sentimens intimes que deux jeunes gens, destinés l'un à l'autre , ont quand ils s'aiment , et cette froideur contrastoit chez Annette avec l'amitié dont elle accabloit son cousin pour les choses indifférentes.

Il n'y avoit plus que deux jours de {Buis (154)} salut , le samedi et le dimanche , jour de l'octave de la Fête-Dieu. Le vendredi soir, Charles , au souper, dit à sa tante que l'étranger , qu'ils avoient reçu dans leur diligence , ëtoit resté à Valence, et qu'il étoit venu au spectacle dans la loge du préfet , mais que depuis deux jours on ne l'avoit pas revu. « Il paroît , ajouta t-il, que cet inconnu est prodigieusement riche , on ne lui donne pas moins de sept à huit millions; il y en a même qui disent douze : ainsi, il étoit loin d'être capitaine de voleurs. »

Annettc rougissoit en entendant parler de l'étranger , mais Charles ne s'en aperçut pas , et continua de s'entretenir de lui en exaltant la magnificence du château de Durantal , la somptuosité du parc , les {Buis (155)} environs et le site , car cette propriété étoit placée sur une montagne qui avoisinoit Valence du côté du midi , et le revenu montoit à plus de quatre-vingts mille francs.

— Est-il marié ? demanda madame Gérard.

— Non, répondit madame Servigné , dont la boutique étoit le rendez-vous de toutes les commères , et qui savoit tout ce qui se passoit dans la ville et aux environs ; mais , reprit-elle , une chose plus intéressante , c'est que l'on prétend que notre procureur du roi va être destitué , et c'est une nouvelle ça ! car il s'étoit vanté de rester en place , malgré sa conduite pendant les cent jours !......

{Buis (156)} Charles parut comme frappé d'une lumière soudaine en entendant cette phrase de sa mère , et il tomba dans un profond silence.

Ce soir-là , Annette , sa mère et madame Servigné , venoient de se retirer, que Charles et Adélaïde sa sœur étoient encore pensifs assis à la table de famille.

— Mon frère, dit la jalouse Adélaïde , croirois-tu par hasard être aimé de cette pie-grièche d'Annette ?

— Est-ce que tu aurois à t'en plaindre , demanda Charles, car pour en parler en de pareils termes......

— Moi ! s'écria Adélaïde, non , et quoiqu'elle ait l'air de vous écraser à chaque instant par son regard extatique et par sa simplicité d'habillement , de conduite et de paroles , {Buis (156)} dieu merci! pour ce que je la verrai , je ne crains guère la cousine Annette !.... mais elle n'est pas de son âge , et je ne t'en parlois que pour toi : si tu crois quelle t'aime, tu te trompes.....

— Comment cela ? répondit Charles étonné , je ne lui ai donné aucun sujet de plainte , et je ne crois pas......

— Hé bien , dit Adélaïde en l'interrompant , crois-moi , les femmes se connoissent un peu à cela : voilà cinq ou six fois que je remarque l'air dont Annette détourne la tète quand tu la regardes avec complaisance, et cet air-là n'est pas de bon augure pour toi.....

— Je n'imagine pas qu'Annette puisse changer.

{Buis (158)} — Questionne la, fais un essai, et tu t'en convaincras...... Dis-moi donc , est-elle riche ?.....

— Annette , reprit Charles , est riche en sentimens religieux !.... du reste , quand son père et sa mère seront morts , elle pourra avoir mille écus de rente.

— Et mais , répliqua Adélaïde , cela vaut bien la peine d'entretenir la paix avec elle.

Cette conversation excita quelque défiance dans le cœur de Charles, et il résolut , à la première occasion , d'éclaircir ses soupçons. En effet , il ne pouvoit croire qu Annette fût instruite de son intrigue avec Pauline : l'extrême innocence d de sa cousine excluoit toute idée de perspicacité de sa part dans une {Buis (159)} semblable affaire , et Charles ne croyoit pas s'être permis la moindre chose qui pût le trahir. Cependant les manières d'Annette n'étant plus les mêmes , les discours d'Adélaïde plongèrent le jeune avocat dans une grande incertitude.






CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. supertitieux {Buis} ( nous rectifions. Notons que cette faute, qu'on trouve à foison de nos jours sur la toile, existait au XIXe siècle : outre celle de {Buis}, on la trouve aussi dans les Nouveaux mémoires de l'académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles — tome XIX (1845) —, dans une citation du prince de Ligne : « [...] il [le prince de Ligne] exigeait une historien militaire pour l'époque defigurée par le supertitieux et fanatique strada, [...] » ( Le Feld-maréchal prince Charles-Joseph de Ligne, par M. le baron de Reiffenberg, de l'Institut de France, membre de l'académie royale de Bruxelles, etc., etc. " ; loc.cit. p.43. On supposera que chez Reiffenberg comme chez Balzac-St.Aubin, il s'agit de coquilles.
  2. àme : cette forme vieillie apparaît assez souvent dans le roman ; l'erreur incombe-t-elle à l'auteur ou au typographe ? Nous laissons subsister les deux formes.
  3. avec une ardeur, ùne tendresse {Buis} ( nous corrigeons cette coquille)
  4. extrème innocence {Buis} ( très vraisemblablement une coquille ; cependant Littré rappellera que les « les grammairiens ont remarqué que, dans extrême, l'accent circonflexe, ne représentant point une s supprimée, serait plus régulièrement remplacé par un accent grave [...] » ( art. extrême, remarque 1 )

Notes