Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME PREMIER

CHAPITRE VI

CHAPITRE V CHAPITRE VII

[{Buis (160)}] LE lendemain étoit le dimanche de l'octave de la Fête-Dieu et le dernier jour du salut. Depuis sa première apparition dans l'église , l'étranger de la voiture n'étoit pas revenu , et cette circonstance avoit produit un singulier effet dans l'âme d'Annette.

Quoique pure comme un lis qui vient d'éclore , elle s'étoit attendue à le rencontrer le lendemain , et, en entrant comme en sortant , quand elle jeta un coup-d'œil dans l'église, elle ressentit ce mouvement qui se {Buis (161)} fait en nous lorsque notre attente est trompée. Chez elle , ce mouvement étoit presque machinal , et cette phrase , « Il n'est pas venu. » sans être prononcée , étoit sa pensée intime.

Charles offrit son hras a sa cousine pour se rendre au salut , elle l'accepta , et il se mit à côté d'elle. Le salut étoit commencé , et Annette chantoit d'une voix douce et pure , quand elle sentit un inconnu venir se placer sur la chaise qui se trouvoit à côté d'elle ; elle trembla , car un secret pressentiment lui disoit que ce ne pouvoit être que l'étranger. Elle fut confirmée dans ses soupçons par l'impatience que Charles témoigna après avoir aperçu celui qui s' étoit placé à côlé de sa cousine : {Buis (162)} il se levoit , tournoit la tête , regardoit l'étranger qui , semblable à un lion sur lequel se pose une mouche , ne faisoit aucune attention aux manières de Charles , et dévomit des yeux le voile blanc qui descendoit du chapeau d'Annette , en dérobant sa figure a tous les yeux. L'étranger recueilloit en son âme les sons purs et harmonieux de cette voix céleste , et son émotion étoit visible ; il n'avoit point son compagnon , et rien ne troubloit son plaisir auquel il s'abandonnoit tout entier.

Charles bouilloit d'impatience , il auroit voulu que le salut fut fini , et il se réveiiloit en son cœur plus que de l'amour pour sa cousine depuis que la présence de l'étranger lui {Buis (163)} glissoit dans l àme l'idée terrible qu'il avoit un rivai , et qu'il étoit dans l'ordre des choses possibles qu'Annette l'aimât, Il avoit cependant la jouissance de voir sa cousine immobile et l'œil toujours à l'autel. Lorsque le salut fut fini , elle ne tourna même pas la tète , donna le bras à Charles et sortit de l'église sans faire un seul mouvement pour voir l'étranger.

— Ma cousine , dit Charles , il fait un temps magnifique ; nous avons une heure et demie d'ici le souper , voulez-vous vous promener dans la campagne ? nous n'en sommes pas loin.

— Très-volontiers , dit Annette ; et ils se détachèrent de la compagnie en se dirigeant vers le faubourg.

{Buis (164)} Arrivés a la fin du faubourg, ils entendirent sortir de dessous une treille , en dehors de la ville et à la porte d'une espèce de cabaret, les éclats de rire et les chants d'une troupe joyeuse. Quand Annette et son cousin passèrent devant cette treille , qui étoit séparée du cabaret par un espace assez grand , une voix s'écria : « La voici ! » Et toute la troupe, se taisant , regarda sur le chemin. Annette et son cousin continuèrent à marcher ; mais Annette conçut un secret pressentimcnt qui lui disoit que c'étoit d'elle dont on s'occupoit sous cette treille ; et cependant , il n'y avoit aucune apparence qu'une jeune inconnue , depuis peu à Valence , fut le sujet de la conversation de ces hommes qui paroissoient {Buis (165)} appartenir à la classe inférieure du peuple. Néanmoins elle ne se trompoit pas , et cette treille étoit en ce moment le rendez-vous de gens qui occupoient bien du monde. Il pouvoit y avoir autour de trois tables oblongues une douzaine d'hommes , au milieu desquels on distinguoit un gendarme en uniforme.

La plupart des convives étoient habillés avec des vestes et paroissoient être des ouvriers endimanchés : quelques-uns avoient du plâtre à leurs habits ; leurs chapeaux étoient couverts de quelques taches blanches de chaux ; et l'un d'eux , mieux habillé que les autres , ayant une toise qui lui servoit de canne , étoit placé au centre , à côté du gendarme , et sembloit {Buis (166)} être l'entrepreneur qui les employoit. Les figures de ces ouvriers avoient toutes des expressions qui indiquoient un choix d'êtres : nulle n'étoit sans énergie , et chacune annonçoit soit la ruse , soit la force , soit la résolution, toutes, le courage ; et ces qualités étoient mises en commun vers un but , que l'union et l'accord de tous indiquent merveilleusement. Leurs traits étoient fortement marqués , leur teint bruni par le soleil , mais par le soleil qui brûle l'Afrique et allume les torrens de chaleur de la Ligne. L'on s'apercevoit que ces hommes n'appartenoient pas au pays de France : l'un portoit le caractère de la figure américaine ; tel autre celui de la tète anglaise ou du nord, et d'autres les crânes {Buis ( 167 ) des méridionaux. Un homme instruit, qui auroit passé en ce moment vers cet endroit , auroit cru apercevoir des ombres de ces fameux et célèbres flibustiers , si remarquables par le mélange des races humaines, par le courage porté à l'excès , ainsi que la résolution, l'amour du pillage et la cruauté.

Ils étoient à la fin d'un repas et dans cet état d'ivresse et d'exaltation qui suit une conversation animée par les cris , les chants , les mets et les vins forts du midi : leurs cris et leurs propos se ressentoient de l'état de leurs tètes.

— Vive la joie !... crioit un homme au gosier desséché.

— Mais vivent les sonnettes !..... répondoit un autre.

{Buis (168)} — EM;Et requiescat in pace !..... disoît mystérieusement un compagnon en jetant par terre une bouteille vide.

— Ecoutez ! écoutez ! s'écria l'un d'eux plus ivre que les autres, je vais chanter , et , sans attendre , il entonna :


    Si l'on pendoit tous les voleurs
Qui volent sur la terre ,
Il resteroit moins de pendeurs
Que de vin dans mon verre :
Car, je le dis , écoutez bien ,
Il n'est dans ce bas monde ,
Malgré sa foi profonde ,
Que presque tous bons gens de bien :
Ceux que l'on mène pendre ,
Et tous ceux qui l'ont mérité

. . . . . . . . . . . . . . . . .

— Au diable la chanson !..... dit le gendarme en interrompant le chanteur et criant plus fort que lui ; {Buis (169)} quand j'entends parler de corde et de supplice , cela me trouble la digestion.

— Ah bah ! lui répondît un vieillard encore vert qui étoit à sa gauche , ne savez-vous pas que nous sommes sujets à une maladie de plus que les autres hommes ?

— C'est bien pour cela qu'il ne faut pas clocher devant un boiteux , répliqua le gendarme ; d'ailleurs , s'il continue , je le frotte.....

— Je voudrois bien voir cela , hussard de la mort , s'écria le chanteur en répétant :


    « Ceux que l'on mène pendre ,
Et tous ceux qui l'ont mérité..... »

Le gendarme leva son sabre , et l'autre , saisissant une canne creuse qui formoit le canon d'un fusil sans {Buis (170)} crosse , para le coup du gendarme ; mais le petit vieillard et le maître maçon arrêtèrent la querelle naissante.

— Brigands , tenez-vous donc tranquilles !..... nous ne sommes pas ici pour banqueter , colleter et nous tuer ; il s'agit de choses importantes , et, si vous voulez toujours boire, écoutez-moi ?

À ces paroles le calme naquit, et le maître maçon, désignant deux d'entre les compagnons , leur montra du doigt la porte du restaurateur et le chemin : comprenant ce que ce signe vouloit dire , les deux ouvriers se mirent en sentinelle.

— Bah , dit le gendarme , toute la ville est au salut.

— Mes enfans , reprit le maçon {Buis (171)} à voix basse , en s'adressant à toute la troupe qui s'amoncela autour de lui , vous saurez que John ( et il montrait le gendarme ) vient de m'apprendre que notre ancien et son lieutenant sont indignes du nom d'hommes , car ils ont donné à M. Badger , leur ami , le préfet de Valence , (1) le signalement de tous ceux qui ont servi sous lui , et qu'il a reconnus l'autre jour : moi tout le premier !.....

— C'est une horreur !.....

— C'est une infamie !..... et une foule d'autres exclamations partirent en même temps de tous côtés.




(1) On sent que nous avous change les noms , les lieux et les véritables circonstances , ainsi que nous l'avions annonce.

( Note de l'éditeur. )

{Buis (172)} — Il faut piller Durantal !..... s'écria l'un.

— Pillcr Durantal ! reprit un autre , non , il faut le tuer !

— Un vieux chien comme cela ne mérite qu'une dragée dans le crâne !..... ajouta celui qui se faisoit remarquer par la figure la plus atroce.

Cette dernière parole, prononcée après toutes les autres et avec un sang-froid étonnant , sembloit le résumé des pensées qui agitoient en ce moment les têtes de ces gens que le vin et les cris avoient plongés dans un état voisin de l'ivresse.

— Un moment , mes amis , dit le gendarme ; piller Durantal , ce n'est pas l'affaire d'une minute , car il a avec lui une bonne tête , :le lieutenant {Buis (173)} n'est pas homme à se laisser prendre par dix de nous , sans compter que l'ancien est rude à manier. Supposez que nous les ayons mis à la raison , croyez-vous que le pillage de Durantal ne fasse pas ouvrir les yeux à l'autorité surtout après que notre dernière aventure nous a tant signalés ?

— Signalés !....reprit celui qui avoit la figure si atroce et que l'on nommoit Flatmers 1, c'est j'espère lui qui s'est rendu coupable de ce crime , car c'est un crime de ne pas garder la foi jurée ; brûlons et tuons !.....

— Tuer notre ancien !..... s'écria le plus vieux de tous nommé Tribel 2, c'est mal !..... c'est un brave homme tel que les tillacs n'en ont jamais porté de meilleur ; ne lui avons nous {Buis (171)} pas juré de garder le secret ? N'a-t-ïl pas toujours donné loyalement a chacun ce qui lui revenoit dans les prises , et ne nous a-t-il pas tous enrichis ? Est-ce sa faute si nous avons tout mangé comme des brigands que nous sommes , sans dire seulement un pauvre petit ave ? Si nous avons fricassé nos sacs d'or comme des goujons , lui , il a su garder les siens, qu'on les lui laisse !..... Songez que c'est lui qui nous défendoit , et qu'il auroit plutôt sauté seul sur un tillac que de nous livrer !....

— Hé , s'écria le maître maçon, pourquoi nous a-t-il dénoncés aujourd'hui ?....

— Oui , reprit Flatmers , c'est un traître !... ce gros taureau-là s'est {Buis (175)} enrichi , il tient à la vie , aux jouissances et à ses millions ; il ne nous estime pas plus qu'un zeste d'orange ; il faut lui apprendre à vivre , et lui faire savoir que , si l'un de nous va à l'échafaud par sa faute , il devra l'accompagner.

— Flatmers, Flatmers !.... reprit le vieux Tribel , quel est celui de nous qui s'est présenté devant notre ancien , comme étant dans le besoin, à qui il n'ait pas donné quelque billet de mille francs ?....

— Et quand je les ai mangés je me moque bien de ses billets !....

— C'est mal, Flatmers , et tu es un coquin sans reconnoissance !.... mais je veux bien qu'il nous ait dénoncés !.... moi , je vous répondrai que vous êtes des imbécilles et que {Buis (176)} c'est de votre faute , car vous avez fraternisé avec lui sur le chemin , vous l'avez compromis , on l'aura interrogé , et , comme il a été déjà poursuivi , il n'aura pu échapper qu'en nous dénonçant.

— Hé bien , puisqu'on le poursuit , dit le maître maçon en faisant signe de la main pour demander silence : il faut le forcer à se rembarquer avec nous et recommencer nos courses. Allons nous mettre , jour de dieu , au service des insurgés d'Amérique , nous ferons un métier de braves gens, et nous ne serons plus, comme des voleurs de rien , occupés à haricoter 3 sur les grandes routes. Quelle vie que de crever des chevaux, à demander la bourse à des voyageurs sans le sou !... risques {Buis (177)} pour risques , allons piller les possessions espagnoles en vrais marins !... Nous nous battrons en même temps pour la liberté , et nous deviendrons quelque chose ; l'ancien sera amiral , et nous , capitaines , lieutenans, officiers, au service des républiques 4 !....

Ce discours fut suivi d'un hourra général que le gendarme fut seul à ne pas partager.

— Qu'avez-vous donc ?.... lui demanda Tribel.

— Ce que j'ai , reprit-il , je sais que ceci est le meilleur parti , mais il a bien des difficultés : d'abord , l'ancien le voudra-t-il ? Ecoutez ,..... vous savez si jamais chef a , pendant dix ans , plus travaillé que lui : il n'a pas eu un moment de repos , {Buis (178)} et je gage mon sabre qu'il est resté garçon tout ce temps-là !.... Il étoit toujours occupé de nos affaires , à l'affût des bâtimens marchands , des vaisseaux de guerre, plaçant, vendant les marchandises , si bien que nous n'avions que la peine de manger notre argent. Or, vous apprendrez que notre ancien est amoureux d'une jeune et jolie fille, et vous savez que ce qu'il a aux pieds il ne l'a pas dans la tête , que ce qu'il a dans la tête il ne l'a pas aux pieds ; partant , je crois qu'un homme qui s'est fait une aussi jolie coquille que Durantal , et qui , après tant de fatigues et de privations , vient à avoir de l'amour pour une jeune créature , aura de la peine à se mettre en campagne et à risquer le bonheur qu'il a l'espoir d' atteindre....

{Buis (179)} Un cri gênerai , mais élancé à voix basse , fut le résultat de cette harangue.

— Tuons-la !.....

— La tuer !.... reprit Tribel , êtes-vous fous ?.... prenez-la, cachez-la , dites quelle est morte , et forcez notre ancien à se rembarquer ; mais ne faites pas un crime inutile.

— Approuvé ! dit le maître maçon.

À ce moment les deux sentinelles revinrent en faisant signe de se taire , et le gendarme , allant voir quelles personnes s'approchoient , reconnut Annette et s'écria : « La voilà ! .... »

On la regarda attentivement , et , lorsqu'elle fut passée , Navardin , le capitaine , prit , de concert avec {Buis (180)} ses gens , les mesures nécessaires à l'enlèvemet d'Annette.

Pendant que la pauvre Annctte , qui ne se connoissoit pas un seul ennemi dans le monde , étoit ainsi l'objet d'une conspiration formidable , elle marchoît en silence dans la campagne , et Charles se trouvoit assez embarrassé pour entamer la conversation par laquelle il vouloit éclaircir tous ses doutes.

— Ma cousine, dit-il enfin après un long silence, j'espère avoir bientôt une place.

— J'en serai enchantée pour vous, répondit Annette avec un air tout à la fois plein de froideur et de bienveillance , soyez certain que je prendrai toujours un bien grand intérêt à tout ce qui pourra vous arriver d'heureux....

{Buis (181)} — Comme vous me dites cela ! ma cousine, on croiroit qu'en sollicitant cette place , si je l'obtiens , je n'aurai travaillé que pour moi seul , et que vous n'êtes pour rien dans cette affaire.

Charles , comme on voit , mettoit sa cousine dans l'obligation de s'expliquer.

— J'y suis pour beaucoup, Charles, puisque je n'aurai plus d'inquiétudes sur votre sort, et que vous serez honorablement placé.

— Je n'ai jamais eu d'inquiétudes pour mon sort , ma cousine , puisque vous devez être un jour ma femme....

— Ah, dit-elle vivement, Charles , je ne crois pas vous avoir fait la promesse de vous accepter pour {Buis (182)} mari, maïs l'eussé-je promis , vous ne devriez plus y compter ; les contrats que l'on fait ainsi d'âme à âme sont subordonnés à des conditions que je n'ai pas besoin de vous expliquer , vous avez assez d'esprit , et vous connoissez assez les lois pour m' entendre ; or, vous-même vous avez déchiré le pacte que quinze ans d'amitié avoient sanctionné , et je jure qu'à moins d'une conduite à laquelle je ne crois plus, vous n'aurez jamais ma main.

Annette avoit parlé avec une telle force, une telle chaleur, que Charles en étoit réduit à faire des gestes de dénégation, enfin il répondit, avec une amertume ironique : « Lorsqu'on a l'intention de manquer à ses sermens et de détruire tout ce qu'il) a d'amour {Buis (183)} entre deux cœurs, tel est l'esprit humain que l'on ne manque jamais de prétextes , et le proverbe est juste qui dit que le maître trouve la rage à son chien quand il veut le tuer : lorsque l'on devient moins religieux , l'on cherche des taches à la robe des saints ; cependant , Annette , il vous seroit difficile de spécifier la moindre chose et de trouver une base à une pareille accusation. »

— Suis-je, s'écria Annette avec la dignité de l'innocence, suis-je de caractère à changer ? et surtout est-ce moi qui chercheroit des prétextes ?

— Mais enfin, ma cousine , en quoi ai-je manqué a mes sermens ? et à l'aide de quelle fiction me prouverez-vous que je ne vous aime plus, {Buis (184)} et que j'aie cessé de vous marquer la tendresse , le respect , la fraternité dont je vous ai entourée dès notre enfance ?

— Charles , si vous voulez me voir rougir , pour la première fois de ma vie, des paroles qui sortiront de ma bouche , je vais vous le prouver , ou si vous m'entendez et que vous ayez encore quelque peu de respect pour la vertu , vous m'en dispenserez en rentrant en vous-même.

Charles Servigné , d'après cette phrase , commença à croire que sa cousine avoit pu apprendre quelque chose de son intrigue avec Pauline ; alors il conçut rapidement que , s'il en étoit ainsi , le cœur de sa cousine lui seroit à jamais fermé ; il continua donc en ces termes , mais poussé par {Buis (185)} l'esprit de vengeance et de dépit qui faisoit déjà frémir son cœur d'une rage concentrée.

— Ma cousine, je commence à entrevoir la lumière que vous voulez mettre sous le boisseau ; ce n'est pas tant à cause de moi, qu'à cause de vous , que vous prenez le rôle d'accusatrice ! vous craignez que je ne vous reproche le véritable motif de ce changement ; je le devine, vous ne m'aimez plus....

— Oui, Charles, je ne vous aime plus , reprit elle avec cette franchise d'innocence qui tient de l'audace , oui , je ne vous aime plus , dans le sens que vous donnez à ce mot , mais je vous aimerai toujours !...... Allez , Charles, on ne brise pas en un instant les liens que tant d'années ont {Buis (186)} tressés, on n'oublie jamais un frère ! toute ma vie je me souviendrai du plaisir que j'avois à vous aller chercher à Sainte-Barbe , avons amener a la maison , à vous dire tout ce que j'avois dans le cœur , a recevoir toutes les sensations du vôtre ; et , quand vous ne seriez plus rien pour moi, que j'aurois à me plaindre de vous mille fois plus encore , il me seroit impossible de ne pas vous tendre la main, et de voir votre visage avec plaisir : fussiez-vous criminel ? je traverserois des pays entiers pour vous sauver ; mais faire route à travers une mer aussi orageuse que la vie sans pouvoir compter sur l'immutabilité de celui qui nous accompagne, oh ! la femme est un être trop faible et trop débile ! mon cœur {Buis ( 187 )} est plein d'amour, mais Dieu l'aura dès à présent tout entier si sa créature n'est plus digne de moi.

— Dieu , reprit Charles sans être touché du langage sublime d' Annette, Dieu, m'a tout l'air d'être pour vous , là-bas , à Durantal.

— Charles , répliqua Annette rougissant et d'une voix tremblante ; j'ignore ce que vous voulez dire.

— Si vous l'ignoriez, vous ne rougiriez pas, reprit-il, et vous auriez pu me dire sans détour que l'étranger , qui est venu probablement tous les soirs au salut , est pour quelque chose dans le changement de vos sentimens à mon égard.

— Si vous étiez venu au salut , vous sauriez , répondit Annette qu'il n'est pas venu tous les soirs.

{Buis (188)} — C'est dommage ! répliqua Charles avec ironie, mais comment expliquerez-vous l'heureux hasard qui l'a fait s'asseoir à côté de vous et ne pas vous quitter des yeux pendant tout le salut ?.....

— Il me semhle , reprit-elle avec une incroyable dignité , que je ne tous dois aucun compte, et que la seule chose que je puisse vous devoir, c'est le motit de notre séparation.

— Aussi vous gardez-vous bien d'aborder cette question là ?

— Charles, dit-elle, il faut en finir, apprenez donc que je sais combien cette femme de la voiture vous est chère. J'aurois préféré pour vous a une toute autre femme , et une actrice m'a toujours apporté à l'esprit une idée pénible ; elle peut faire {Buis (189)} votre bonheur comme une autre , mieux qu'une autre même, à ce qu'il paroît , ainsi ,.... à ce mot les larmes gagnèrent Annette.

— O ma cousine ! avez-vous pu croire ,.... reprit Charles avec assurance.

— Charles, dit-elle en le fixant, l'on ne ment pas devant moi !.... vous pourriez m'abuser facilement par un seul mot , et je vous aurois cru sur un seul regard si je n'avois pas des preuves convainquantes. Il a fallu , Charles , dit- elle avec bonté , le trouble d'un amour aussi violent que le vôtre pour oublier que vous étiez le dépositaire de la petite somme destinée à notre voyage ; et, lorsque nous avons été attaqués , vous ne vous êtes pas aperçu quelle étoit {Buis (190)} passée dans mes mains sans que vous me l'ayez remise....

— Si vous me l'avez prise en jouant, pendant que je dormois.

— Et, reprit-elle , si c'étoit un autre , le colonel , par exemple , qui vous l'auroit prise et qui ,.... tenez Charles , continua-t-elle en rougissant , je m'arrête ; vous devez comprendre que je sais tout. Vous n'êtes plus , dit-elle , qu'un cousin que j'aimerai toujours d'une tendresse de sœur en plaignant vos écarts , mais pour être votre femme , cessez de croire à cette union , vous ne m'aimez pas.... si vous m'aviez aimé, vous ne m'auriez pas tenu le langage que j'ai entendu.

— Ainsi, ma cousine, répondit Charles en prenant un air dégagé , {Buis (191)} vous ne laissez même pas d'espoir : pour une jeune fille qui se pique de quelque dévotion , ce n'est guère imiter la clémence céleste qui, au moins, donne quelque chose au repentir.

— Votre discours ne l'annonce guère.

— Ma cousine, continua Charles, je puis vous jurer que je ne suis point indigne de vous, que je n'ai jamais cessé un instant de vous porter l'amour le plus tendre , et que je donnerois mille fois ma vie pour vous.

— Ah! cessez, cessez, Charles, ces paroles n'ont aucun prix pour moi , du moment qu'elles ont pu être prononcées à d'autres , et que je le sais.

{Buis (192)} — Hé bien , ma cousine , rîen ne peut m' empêcher de croire qu'une âme comme la votre n'ait plus aucune indulgence pour celui qu'elle a aimé , ( ici Annette fit un signe de tête négatif ) sans qu'il y ait une autre cause ; jurez-moi donc que vous n'aimez pas le propriétaire de Durantal , l'étranger de la voiture.

— Comment, dit Annette, voulez-vous que j'aie un sentiment aussi grand pour un homme que j'ai à peine aperçu ?

À ce moment ils entendirent le bruit d'un équipage, ils se retournèrent et aperçurent une calèche qui venoit si rapidement qu'ils n'eurent que le temps de se ranger. Ils y jetèrent les yeux ensemble, Annette rougit , et son cœur battit en reconnoissant l'étranger.

{Buis (193)} Charles Servigné observa le regard mutuel de l'inconnu et de sa cousine, et mettant sa main sur le cœur d' Annette avant qu'elle pût l'en empêcher : « Annette , dit-il , avec un son de voix extrêmement grave , votre cœur , vos yeux et votre rougeur me donnent une terrible réponse !... »

— Mon cousin, reprit-elle avec un mouvement indéfinissable par lequel elle lui prit froidement la main et la repoussa ; à votre âge et au mien , il ne vous est plus permis d'interroger ainsi mon cœur : il y auroit eu , ajouta-t-elle d'un air de hauteur, bien plus d'inconvénient dans ce geste, si je vous eusse aimé ; mais, maintenant !.... je ne sais si je dois m'en fâcher.... En vérité , dit-elle en {Buis (194)} riant , vous allez faire tout ce qu'il faudra pour que je m'intéresse à cet étranger.

— Il a , dit-on , dix ou douze millions !.... répondit Charles avec un ton perçant d'ironie.

— Voilà, dit Annette, une insulte qui m'est vraiment sensible : je ne croyois pas que Charles Servigné dût me faire sous-entendre un jour que je m'attacherois à quelqu'un , en mettant l'or pour quelque chose dans la balance. Cette dernière phrase me fait voir que vous ne m'avez jamais comprise, et si, comprenant mon âme, vous l'avez proférée , c'est une telle injure que cette phrase seule suffiroit pour vous priver de mon cœur. Au surplus , je vous pardonne tout ; et, je vous le {Buis (195)} répète , rien n'altérera mon amitié .....

C'étoit peut-être la première fois de sa vie qu'Annette parloit aussi long-temps : d'après son caractère méditatif, tout , chez elle , se passoit dans l'âme , et elle restoit presque toujours silencieuse et réservée. Cette scène étoit , de sa vie , la seule où elle se trouvât obligée d'entrer dans un pareil débat, aussi la jeune fille étoit-elle animée et soutenue par cet esprit d'innocence et de pureté angélique qui donnent tant de courage et de fierté.

Après cette dernière explication, elle parut comme débarrassée d'un poids énorme.

Charles gardoit un profond silence : en ce moment une rage sourde {Buis (196)} emplissoit toute son âme , et un levain terrible de regret , de haine , de jalousie , de vengeance fermentoit dans son cœur. Il connoissoit assez sa cousine pour savoir qu'elle étoit à jamais perdue pour lui , et , comme il l'adoroit véritablement , qu'il avoit assis sur son âme la masse totale de ses affections , on doit s'imaginera quelle cruelle anxiété il étoit en proie.

Le chemin se fit en silence de son côté , car Annette affecta une tranquillité d'esprit qui redoubloit encore l'angoisse de son cousin : elle parut plus affectueuse que jamais , et eut même avec lui beaucoup plus de liberté qu'auparavant.

Revenu au logis , Charles versa toute sa rage dans le cœur de sa {Buis (197)} sœur qui , loin de calmer sa haine , l'anima encore davantage; et , sur la description que Charles lui fit du propriétaire de Durantal , Adélaïde s'écria : « Eh c'est lui qui nous a suivies le premier jour que nous avons été au salut , et Annette a pris chaudement son parti quand je me suis avisée de blâmer sa figure. »

Depuis quelques jours l'aversion d'Adélaïde pour Annette s'étoit augmentée sans que l'on put assigner de cause certaine à cette répugnance pour sa cousine. Soit qu' Annette eût témoigné de l'éloignement pour les opinions acerbes de sa cousine , dont le caractère étoit en général disgracieux et rèche , soit qu'Adélaïde trouvât qu'Annette valoit mieux qu'elle pour la beauté et la {Buis (198)} douceur, soît encore qu'elle fût mécontente de ce qu'Annette renonçât à l'alliance de son frère , on ne pouvoit plus douter de son éloignement pour sa cousine.

Annette s'en aperçut bien ; mais douce et humble comme elle l'étoit , elle pallia tout , et ces germes de dissidence ne parurent point aux yeux des deux mères.






CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes

  1. pour / ous {Buis} le v fait défaut ; nous l'insérons )

Notes

  1. Le nom de Flatmers apparaît dans Le Vicaire des Ardennes, une seule fois, au tome II, chapitre X, page 66.
  2. Le nom de Tribels — avec s — apparaît dans Le Vicaire des Ardennes, une seule fois, au tome II, chapitre X, page 66, à côté de celui de Flatmers.
  3. Haricoter : nous n'avons pas trouver de définition satisfaisante ; on pourrait dire aujourd'hui glander ?
  4. Au service des républiques : on est en effet en pleine époque des guerres d'indpendance en Amérique du Sud. Simon Bolivar décédera à la fin de 1825 ( Annette et le criminel paraît en 1824 ).