Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME PREMIER

CHAPITRE VII

CHAPITRE VI CHAPITRE VIII

[{Buis (199)}] LE jour fixé pour l'union de mademoiselle Adélaïde Servigné avec M. Célestin Bouvier approchoit , et tous les préparatifs de cette solennité conjugale se faisoient sans qu'il en coûtât beaucoup , car la boutique de madame Servigné avoit fourni tout le trousseau de la mariée , et les deux cousines y travailloient sans relâche.

Un matin , elles étoient toutes les deux dans le comptoir lorsqu'un homme , d'une figure peu revenante, entra , et sous le prétexte d'acheter {Buis (200)} diverses marchandises , il resta beaucoup plus de temps qu'il n'en étoit besoin , causant avec M. Bouvier , et s'informant de la famille : à quand le mariage ? quelle étoit la mariée ? etc. Annette , qui avoit de la répugnance à se tenir dans la boutique , étoit toujours cachée entre les marchandises étalées et baissoit la tête le plus qu'elle pouvoit ; ce qui, par parenthèse, occasionnoit une guerre sourde entr'elle et Adélaïde qui , l'accusant de fierté , lui demandoit mille petits services dont elle auroit fort bien pu se passer.

Annette, aux questions multipliées de l'étranger, l'examina ; et , au moment où a il alloit se retirer, elle remarqua qu'il portoit à son cou un cordon de montre de femme qui ne lui étoit {Buis (201)} pas inconnu : ce fat quand il sortit , qu'elle se rappela que ce cordon en cheveux étoit celui de la montre de Pauline. Elle soupçonna l'acheteur d'être un des brigands de la forêt : les brigands la firent penser à l'étranger et à tout ce qui s'en étoit suivi : son apparition singulière dans l'église , le présage que lui avoit fourni son livre de prières , et surtout le carreau de mort sur lequel elle s'étoit assise. Enfin , Annette , par-dessus tout , remarquoit que son voyage avoit été rempli d'événemens presque tous malheureux : l'étranger avoit manifesté de l'aversion pour son cousin ; de son côté, elle en avoit ressenti pour M. Bouvier : elle , comme lui , avoient eu le même geste de répugnance ; sa


{

Le soir Charles reçut une lettre pendant le souper, et parut en proie à une joie qu'il dissimuloit avec peine : au dessert , il annonça que , par le crédit du duc de N.***, il venoit d'être nommé à la place de Procureur du Roi près le Tribunal de première instance de Valence , et qu'on alloit , au moment où la {Buis (203)} personne lui écrivoit , en expédier la lettre de nomination , etc.

— Ah ! grand Dieu , mon cher fils ! s'écria la mère Servigné , te voilà dans les honneurs ! diable , mais tu vas tenir un rang !... Sais-tu que j'ai des papiers qui prouvent qu'avant la révolution nous étions nobles , et que mon grand père alloit aux états de Languedoc ? Tu peux t'appeler de Servigné , mon enfant !.... et nous quitterons le commerce pour ne pas te faire honte ,.... ou nous le ferons en gros.....

— O mon frère , reprit Adélaïde en profitant d'une respiration de sa mère, que je suis aise !.... laisse-moi donc t'embrasser.

— Mon neveu , dit madame Gérard, recevez mes complimens ; b {Buis (204)} vous voilà un pied dans l'étrier , continuez , et faites fortune : on ne vous souhaitera jamais autant de bien que moi.....

M. Bouvier enchérit encore sur les félicitations , et finit en disant : « Hé bien, cousine Annette , vous êtes la seule qui ne disiez rien....

— Ma fille , reprit madame Gérard , n'a rien à dire puisque Charles est son prétendu.

— Ce sont deux noces à faire , répliqua Adélaïde.

— Qu'en dites-vous , ma chère cousine ? demanda Charles.

À ce moment tout le monde regardoit Annette qui , par son silence et la froideur de son maintien , avoit attiré l'attention.

— Elle se repent !..... disoit tout bas Adélaïde à son frère.

{Buis (205)} — Mon cousin , répondit Annette d'une voix émue , vous savez ce que je vous ai dit à ce sujet ; rien ne peut changer ma résolution , à moins que le temps et votre conduite.....

— Vous êtes folle , cousine , reprit Charles en regardant tout le monde et faisant un geste qui annonçoit qu'il alloit expliquer ce que ces paroles avoient de mystérieux. « Annette est fâchée contre moi et me boude parce que j'ai fait la connoissance de L.... , la maîtresse du duc de N.***, quand elle est venue ici sous le nom de Pauline et qu'elle a voyagé avec nous. Je pardonne volontiers à ma chère cousine en faveur de son inexpérience du monde et des intrigues nécessaires pour arriver : il faut ne pas connoitre la {Buis (206)} société pour se fâcher d'une aventure aussi heureuse pour moi dans ses résultats , et je vous demande à tous si je n'aurois pas passé pour un grand sot de ne pas profiter d'une circonstance pareille ?

— Et tu as bien fait ! s'écrièrent ensemble madame Servigné , sa fille et son prétendu.

Madame Gérard gardoit le silence.

— Charles, répondit Annette, cette dernière explication me confirme dans ma résolution. Je vous plains d'être arrivé par de tels moyens ; je souhaite qu'ils vous réussissent et que vous obteniez les plus hautes places , vous avez assez de mérite pour les occuper ; mais vous perdez beaucoup dans mon esprit , et même trop, pour m'avoir jamais comme compagne {Buis (207)} dans la vie. N'accusez que vous-même de ce refus public , car vous ne deviez pas le provoquer d'après ce que je vous avois dit il y a peu de jours. Je serai éternellement votre amie , je disputerai à tout le monde ce titre , et je ne crois pas qu'on puisse vous aimer d'amitié autant que moi ; mais voilà tout ce que je puis vous offrir. Nous avons été assez frères pour que cette explication de famille n'ait rien d'offensant , mais, si quelque chose vous y blesse , je vous en demande mille fois pardon. Au surplus , le peu de fortune de mes parens c me rendoit un parti peu sortable pour vous , aussitôt que vous auriez obtenu une place dans l'ordre judiciaire , et celle que vous occupez est tellement élevée , que {Buis ( 208 ) je ne doute pas que vous ne trouviez , dans votre union , un autre moyen de fortune. Si je vous tiens ce langage peu séant dans la bouche d'une demoiselle , en ce qu'il a de la fermeté et une assurance beaucoup trop grande , c'est que la bonté que mon bien-aimé père et ma tendre mère ont pour moi , m'ont fait croire que jamais ils ne disposeroient de moi contre mon gré.

Annette avoit parlé avec tant de modestie , une telle douceur de manières , une si grande tendresse de voix , que ses paroles eurent un charme profond , dont personne , excepté sa mère , ne fut touché ; enfin , son discours avoit eu , de plus, l'importance qu' acquièrent les {Buis (209)} discours des personnes silencieuses : aussi Charles , ne s'attendant pas , d'après le caractère modeste d'Annette , à ce quelle le refusât aussi ouvertement , répliqua avec aigreur :

« Ma cousine est amoureuse du propriétaire de Durantal , et il n'est donc pas étonnant.....

— Charles, dit Annette avec le calme imposant de l'innocence , ne commencez pas votre ministère par une calomnie.

Servigné resta comme attéré sous le regard d'Annette.

On sent combien une scène pareille dut augmenter le froid qui régnoit entre chacun : aussi le soir , lorsque madame Gérard se coucha , sa fille eut avec elle une grande conversation dans laquelle il fut convenu entre {Buis (210)} Annette et sa mère, qu'elles partiroient aussitôt que le mariage seroit terminé.

La noce devoit se faire dans le local du restaurateur qui se trouvoit dehors la ville , et sous le berceau de tilleuls où l'on avoit prononcé le nom d'Annette. Madame Servigné auroit bien voulu célébrer la fête autre part , surtout depuis qu'elle savoit que son fils étoit nommé Procureur du Roi : mais sa maison n'offroit aucun moyen de parer à cet inconvénient, et les maisons de ses amis étoient tout aussi petites et rétrécies que la sienne. L'orgueil naissant de madame de Servigné s'en tira en prétendant que la noce se feroit à la campagne.

Enfin ce jour arriva , et les détails {Buis (211)} d'une telle solennité sont tellement connus, que l'on ne trouvera pas extraordinaire qu'on en fasse grâce au lecteur. Qu'il suffise de savoir que l'on ne fit aucune faute d'ortographe dans les actes de mariage , que le prêtre n'oublia pas de demander le consentement aux époux , que la mariée avoit une robe blancbe , vêtement que toutes les mariées s'ingèrent de porter 1, que le marié paroissoit content, qu'il y eut assez de monde à l'église , qu'il y en eut davantage au dîner, et nous arriverons alors à ce qui va intéresser beaucoup plus.

Sur les sept heures du soir , tous les invités se réunirent pour danser sous les tilleuls. Ces tilleuls étoient disposés en rond , de manière que {Buis (212)} leurs feuillages formoient un dôme de verdure et une salle où l'on dansoit mille fois mieux que dans tout autre , car où la joie , la joie divine peut-elle mieux s'épancher qu'en plein air ?..... Là , sans que l'àme se rétrécît comme entre les murs boisés d'un salon , le ciel pour plafond , le soleil pour lustre , le sein d'une terre parfumée pour plancher, son gazon pour siège , qui diable n'eut pas dansé ?.... Aussi dansèrent-ils avec cette franche gaîté du midi , avec cet entraînement d'àme qui ne se trouve que sous le ciel méridional. L'orchestre ne valoit pas grand'chose , le galoubet alloit à faux , les ménétriers, s'ils avoient eu des airs notés, n'eussent guère distingué un sol d'avec un mi, mais l'on sautoit{Buis (213) de côté et d'autre comme sî c'eût été la dernière fois que l'on dût danser sur le globe , ou que le lendemain l'on eût dû leur couper les jambes.

Il y avoit un monde, un monde fou , comme on dit quelquefois ; et la joie du midi est bruyante !.. Bien des gens ne conçoivent pas comment l'on peut s'amuser sans cris , et les gens de cette noce étoient tous du parti des crieurs.

Madame Servigné et beaucoup de personnes de la famille remarquèrent , dans la foule , quelque figures brunes et revèches , joyeuses comme les autres , mais un peu plus enluminées , et s'étonnèrent de ne pas les reconnoître : plus d'une fois madame Servigné alla demander {Buis (214)} à son fils et à son gendre : « Connoissez-vous cet homme-là ? » et, à ces questions, Charles répondoit : « Ah ! dans une noce , les amis de nos amis , sont nos amis, » et l'on ne sautoit que de plus belle.

Annette se tenoit toujours à côté de sa mère , évitant de danser le plus qu'elle pouvoit , car cette grossière expression de joie , ce tumulte , ne convenoient guère à son âme chaste , pure et contemplative , amie du calme et de )a paix, comme de la recherche et de l'élégance. La nuit arrivant , l'on suspendit à chaque tilleul des quinquets pour pouvoir continuer le bal. À l'instant ou l'obscurité devint assez forte pour que l'on eut besoin de ces lumières, les gens étrangers à la noce vinrent {Buis (215)} insensiblement se grouper autour d'Annette.

L'un d'eux , très-bien vêtu, l'invita à danser. La contre danse finissoit par un tour de valse , Annette fit observer à son cavalier qu'elle ne valsoit jamais : alors ce dernier lui dit très-poliment qu'à chaque tour de valse , ils se retireroient en dehors du cercle pour laisser valser les autres , et qu'après ils reprendroient leur place pour figurer. Annette ne trouva rien d extraordinaire à cette proposition toute simple. Pendant la première figure , son partener fit un signe à un autre homme assez âgé et très-bien vêtu ; et, sur ce signe , il en fut rejoint : Annette trembla involontairement en le reconnoissant pour l'homme qui portoit la {Buis (216)} montre volée à l'actrice : elle fut d'autant plus troublée de cette circonstance que, par l'effet d'un hasard probablement combiné par son danseur , elle se trouvoit loin de sa mère et placée du côté de la route où les voitures de ceux qui étoient invités à la noce, éloient stationnées.

L'inquiétude d'Ànnette n'avoit rien de fixe , elle étoit vague et ne pouvoit porter sur rien, car elle ne se connoissoit aucun ennemi : elle étoit environnée de plus de deux cent cinquante personnes, et rien ne pouvoit faire croire à un malheur. Cependant il y a de ces pressentimens qui en imposent, et qu'une jeune personne, du caractère d'Annette , étoit plus portée qu'aucune autre à écouter.

{Buis (217)} Sa frayeur fut bien plus forte et ses craintes devinrent sérieuses , lorsqu'elle s'aperçut, en examinant son danseur, qu'il tournoit les yeux sur la route , et qu'une des voitures , attelée de deux chevaux, s'approchoit de l'endroit où elle dansoit. Une idée vague que l'étranger vouloit peut-être l'enlever se glissa dans son âme : enfin, depuis que son partener 2 dansoit avec elle , elle entendoit un bruit d'acier dont elle ne pouvoit se rendre compte ; elle crut d'abord qu'il venoit de l'argent qui sonnoit peut-être dans sa poche, mais à force de l'examiner, elle crut, par les formes des instrumens qui paroissoient dans la poche de côte de son habit, que c'étoient des pistolets. Annette, profilant alors d'un balancé , {(218)} y porta la main comme par mégarde , et en acquit la preuve. Annette effrayée , mais sans le faire paroître, dit à son partener qu'elle se sentoit si fatiguée que , ne pouvant pas continuer, elle le prioit de la laisser rejoindre sa mère. Son cavalier , avec politesse , y consentit , et , lui faisant observer qu'ils ne pouvoient pas traverser la contre-danse, il lui donna la main , et se mit en devoir de la guider en dehors du cercle vers la place qu'occupoit M.me Gérard. Annette ne savoit pas si elle devoit le suivre , et hésitoit lorsqu'une dispute s'éleva de l'autre côté ; des cris se firent entendre , et tout le monde se porta vers l'endroit où la querelle éclatoit : à ce moment la pauvre Annette sentit qu'on lui mettoit un mouchoir sur la bouche ; {(219)} elle eut beau se débattre , elle fut enlevée par deux hommes et portée vers la voiture sans qu'elle put jeter un seul cri, et sans que l'on s'aperçut de sa disparition , car l'obscurité, le tumulte, tout favorisa cet enlèvement.

Cependant la pauvre Annette se débattit avec tant de courage pour ne pas être mise dans la voiture que les brigands , craignant de lui faire mal , lâchèrent le mouchoir , et Annette fit entendre des cris perçans qui attirèrent l'attention. Madame Gérard vint chercher sa fille et ne la trouva pas ; elle la demanda, et personne ne put lui dire où elle étoit. Madame Gérard se mit à crier de son coté : la querelle finissoit , et personne ne voyoit Annette. Le silence s'établit , et la mère reconnut , {Buis (220)} dans le lointain , la voix de sa fille qui crioit an secours ; mais bientôt les cris cessèrent , et quoique des jeunes gens eussent couru dans la direction du lieu d'où la voix partoit , ils ne virent rien. Cet événement fit suspendre le bal , et l'on doit juger du trouble et de la confusion que madame Gérard répandit dans l'assemblée par ses plaintes et ses pleurs. L'indignation fut au combîe , et sur-le-champ quelques personnes montèrent à cheval, et sur l'avis que donna un domestique que les ravisseurs avoient pris le chemin de Durantal, ils s'élancèrent sur cette route pour la parcourir.

Lorsque Charles Servigné apprit cette circonstance , il en tira la conclusion qu'Annette étoit enlevée par l'étranger de la voiture : il la {Buis (221)} communîqua à sa mère qui le redit à sa fille , qui le dit à son mari , de manière que tout le monde fut bien persuadé qu'Annette Gérard aimoit le riche américain, possesseur de Durantal, et que c'étoit ce dernier qui l'enlevoit. Le nouveau Procureur du Roi fut secrètement joyeux de pouvoir commencer son ministère par une affaire dans laquelle Annette se trouvoit compromise , et où , en paroissant la venger , il satisferoit à son amour dédaigné , et surtout se vengeroit du mouvement de mépris que l'étranger s'étoit permis dans la diligence.

Ces pensées furent, malgré lui, dans son âme, et l'on peut dire qu'il y a peu d'hommes dans le cœur desquels elles n'auroient pas surgi.

Pendant que la noce interrompue {Buis (222)} étoit en proie au tumulte et à la confusion , et que madame Gérard pleuroit sa fille , Annette crioit toujours , emportée qu'elle étoit par cette voiture rapide : elle voyageoit par des chemins de traverse , et souvent ses guides parcouroient les champs ensemencés. Annette voyant bien que ses cris étoîent inutiles , se mit à pleurer sans écouter de ce que lui disoient ses conducteurs. Ces derniers n'étoient plus les mêmes hommes qui l'avoient enlevée : l'un s'étoit trouvé à cheval en postillon , et l'autre dans la voiture : celui-là ne faisoit aucune violence à Annette, et seulement l'empêchoit de se jeter par la portière de la calèche. Enfin , sur le sommet d'une colline , Annette aperçut deux hommes qui se promenoient : de loin , elle agita son {(223)} mouchoir en appelant au secours. Elle crut voir ces deux ombres se mouvoir et fun des deux courir avec une force et une agilité étonnantes : l'éloignement ne lui permettoit pas de croire que l'on pourroit atteindre la calèche , et elle perdit toute espérance quand la voilure, entrant dans une gorge de montagnes , s'arrêta devant un rocher creusé , au fond duquel brilloit une lumière.

— Mademoiselle , lui dit son conducteur , ne craignez rien ; il ne vous sera fait aucun mal , et dans quelque temps on vous ramènera à Valence et chez vous sans que vous ayiez à vous plaindre de nous.

Annette , sans répondre un seul mot , entra dans la caverne avec les deux hommes qui la gardoient.

{Buis (224)} On la conduisit vers le fond où elle distinguolt avec peine un lit et quelques meubles : il faisoit humide , et le silence qui régnoit lui permit d'entendre retentir sur la route , au-dessus du rocher, les pas précipités d'un homme.

Elle étoit parvenue au lit , une lampe éclairoit faiblement quelques chaises et une table , et cette lueur rougeâtre se perdoit sur les parois de telle sorte , qu'à cinquante pas on ne distinguoit plus rien. Annette effrayée ne disoit mot , lorsque tout-à-coup un homme fond sur les deux gardes et les terrasse avant qu'ils aient pu se reconnoître ; il s'empare d'Annette , la prend dans ses bras, la serre avec une force étonnante ; puis il reprend sa course , et franchit la caverne avec la même rapidité {Buis (225)} qu'il venoit de mettre à la parcourir. Il sort, regagne le sommet du rocher , et court à travers la campagne en emportant Annette tremblante.

Cette dernière , pour ne pas tomber, avoit été obligée de passer ses bras autour du cou de son libérateur , et lorsqu'elle fut sur le rocher , la lueur de la lune lui permit de reconnoître l'étranger de la voiture à sa grosse tête frisée si remarquable. Annette alors ne savoit plus si c'étoit un libérateur ou un ennemi ; quoiqu'il en soit , elle ne cria plus et n'osa même pas se plaindre de la force avec laquelle l'américain serroit ses deux jambes mignonnes : il paroissoit mille fois plus fort et n'avoir rien à porter, tant {Buis (226)} il mettoît de vîtesse à franchir les espaces. Jupiter, enlevant Europe, n'étoit pas plus léger.

Après un gros quart - d'heure , pendant lequel l'étranger ne ralentit en rien son pas , Annette vit de loin une masse énorme d'arbres et les murs d'un parc : elle y arriva bientôt , et l'américain , la posant à terre avec précaution , tira une clef de sa poche , ouvrit une grille, et dit à Annette : « Vous voici à l'abri des poursuites de vos ravisseurs. »

D'après cette phrase , la tremblante Annette n'eut pas autant d'inquiétude , et elle suivit l'allée sombre et tortueuse qui se trouvoit devant la grille que son libérateur venoit d'ouvrir.

Ils marchèrent en silence , et éclairés par la douce lueur de la {Buis (227)} lune qui éclairoit malgré le sombre toit formé par le feuillage. Annette ne savoit que dire, et l'américain n'osoit même pas la regarder. Enfin, après une marche assez longue , Annette aperçut les tours d'un ancien château féodal , et elle ne tarda pas à y arriver.

— Mademoiselle , dit l'étranger en modérant le volume de sa voix et tâchant de prendre des inflexions douces , je vous offrirois bien de vous faire reconduire à l'instant même où vous pourriez le désirer , mais la nuit est avancée , nous ne connoissons ni le nombre , ni les intentions de vos ravisseurs , et je crois , sauf votre avis , qu'il seroit plus prudent de rester à Durantal.

Annette interdite ne sut que répondre : elle regarda timidement {Buis (228)} l'étranger , et baissa ses yeux en apercevant cette grande , mâle et terrible figure qui sembloit déposer tout ce qu'elle annonçoit de pouvoir et d'énergie à l'aspect d'Annette. La jeune fille en fut en quelque sorte flattée , et l'étranger , interprétant son silence , tira un sifflet , et , sifflant trois coups , fit venir deux domestiques auxquels il demanda de la lumière : il attendit avec Annette sur le perron jusqu'à ce qu'ils fussent revenus.

Le deux domestiques accoururent avec des bougies , et guidèrent Annette et leur maître , à travers les appartemens , dans un magnifique salon qu'ils éclairèrent aussitôt.






CHAPITRE VI TOME II
CHAPITRE VIII



FIN DU PREMIER VOLUME.



TOME II


Variantes

  1. au moment ou {Buis} ( nous corrigeons )
  2. Le caractère de ponctuation est mal imprimé dans {Buis} — seul le point supérieur est visible. $Emile Regnault, pour l'édition Souverain de 1836, a opté pour le point-virgule ( Argow le pirate, in T.VII, p.181 ). L'édition illustrée de 1868, chez Michel Lévy, fait de même ( p.15 ). André Lorant, pour l'édition des Premiers romans dans la Collection Bouquins chez Robert Laffont, a opté pour la virgule ( t. **, p.495 ). Nous suivons l'édition Souverain.
  3. mesparens {Buis} (nous aérons)

Notes

  1. S'ingérer de + infinitif : se permettre de faire quelque chose sans en avoir l'autorisation (cnrtl.fr/lexigraphie/ingérer).
  2. Partener, plus généralement partner, est la forme anglaise du mot français partenaire.