Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME PREMIER

PREFACE.

  CHAPITRE I.er

[{Buis T. I, p.5}] MES chers Lecteurs , dans la préface du Vicaire des Ardennes, je vous avois sollicités de protéger mes petites opérations de littérature marchande ; mais, hélas ! malgré votre bienveillance , une raffale , un coup de mistral , a renversé un édifice que le pauvre bachelier croyoit avoir bien construit. Apres avoir travaillé nuit et jour, comme un forçat , pour exciter vos larmes en faveur du Vicaire des Ardenncs, la justice est venue le saisir au moment où il obtenoit quelque petit succès qui me mettoit à l'aise : mon pauvre libraire a crié, et peu s'en est fallu que je ne me crusse obligé de lui donner de {Buis (6)} quoi se rafraîchir le gosier , si je ne m'ètois souvenu que la pauvre gent des auteurs ressemble à Cassandre que l'on trompe toujours. Hélas ! la moitié , la plus belle moitié de l'édition du Vicaire a été anéantie sous le pilon 1 qui a broyé l'Histoire philosophique des Indes et l'Emile ; cette pensée m'a consolé , car puisque mon ouvrage étoit criminel , il n y a rien à regretter , et je n'ai plus qu'à me féliciter de cette ressemblance d'un pauvre petit opuscule avec ces grands monumens , d'autant plus , qu'en conscience , je dois rendre hommage au bon cœur de mes juges qui ont eu pitié du pauvre bachelier ; ils ont rogné les ongles de la déesse quand elle a fait tomber sa main sur moi , si bien que je ne l'ai presque pas sentie , et je leur dois grande reconnaissance {Buis (7)} N'allez pas , mes chers lecteurs , me croire devenu ministériel , d'après ce sincère éloge de la magistrature ; d'abord mon éloge ne vaudroit rien pour ces Messieurs , car, de commande , il y en a tant qu'on en veut ; au lieu qu'être remercié de cœur par un auteur saisi , c'est une chose rare : on ne se quitte presque jamais sans rancune avec dame Justice.

Aussi est-ce sur ce sujet que roulera ma préface , car je n'ai qu'elle pour parler de moi ( et Dieu sait comme j'aime à en parler puisque je suis à peu-près seul de mon bord ) : en effet , il y a long-temps que j'ai annoncé cette suite duVicaire des Ardennes ; et alors , plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de me demander comment il pouvoit y avoir une suite à un ouvrage {Buis (8)} à la fin duquel presque tous les personnages se mouroient ; à cela , je leur répondois, quand j'étois entrepris par mes hypocondres , que cela ne les regardoit pas encore; et, quand j'étois de bonne humeur , je leur disois en riant que mon ouvrage n'en seroit que plus curieux pour les âmes charitables qui me font l'honneur insigne de lire successivement les vingt lignes de chaque page de mes œuvres demi - romantiques , car un honnête homme se tient toujours à une juste distance des modes nouvelles.

Mais en vous offrant cette suite curieuse autant que véridique , j'ai quelques précautions oratoires à prendre.

D'abord , après avoir lu cet éloge des magistrats , quelques méchantes gens , mes ennemis sans doute car un {Buis (9)} ciron en a ), pourraient prétendre que j'ai changé d'opinion , et que la saisie a opéré une salutaire réforme dans ma tête , et ils s'en iront disant : « Ah ! n'ayez peur qu'il ne fronde quelque chose ! ah ! il ne raillera plus rien ; il a reçu sur les doigts ; il n'y aura plus rien d'intéressant dans ce qu'il écrira : adieu ce qu'il nous a promis ! » Oh ! messieurs , je vous pri de ne pas les écouter , car je vous promets , bien que je sois dans mon année climatérique , dans l'année qui arrive tous les sept ans , et pendant laquelle tout change chez nous, année qui a bien servi souvent de prétexte aux ministériels de toutes les époques qui , à chaque quart de conversion qu'ils faisoient , se prétendoient dans leur année climatérique , je vous jure que je n'en continuerai {Buis (10)} pas moins mon chemin comme par le passé , et , entre nous soit dit , je crois que le Centenaire et la Dernière Fée l'ont bien prouvé.

Cependant , vous , messieurs , qui m'avez si galamment obligé , ne pensez pas que je veuille en rien brûler la politesse à lu loi sur la presse. Avant comme après ma saisie , je n'ai jamais eu l'intention d'être un brouillon ni un séditieux ; et , sans être père de famille , je tiens à ce que le bon ordre ne soit troublé en rien : j'aime que la nuit les réverbères soient allumés ; je n ai jamais empêché un agent du nettoyage d'enlever les boues ; je me dérange lorsque la troupe passe , et je tire mon chapeau, range ma canne quand j'aperçois un homme à la grenade bleue. D'ailleurs , un jeune bachelier, {Buis (11)} qui demeure à l'Isle-Saint-Louis , rue de la Femme sans tête , ne sera jamais un séditieux. Il en coûte trop cher de dire à l'Ktat ce quon pense sur sa marche, pour qu Horace S.t-Aubin s'expose à publier ses opinions comme le fit jadis Tristram Shandy.

Moi , quelle est ma tâche ? C'est d'aller à la messe le dimanche à Saint-Louis et d'y payer mes deux chaises sans rien dire à la jeune personne qui reçoit mes deux sous, quoiqu'elle soit bien jolie ; de monter ma garde à ma mairie , de payer mes 8 francs 75 centimes d'imposition , et de faire mes romans les plus intéressons possibles, afin d'arriver à la célébrité et de pouvoir payer le prix d'un diplôme de licencié en droit ; du reste , je n'ai nulle envie de trouver mauvais qu'on soit {Buis (12)} gouverné aristocratiquement , et de m'insurger , surtout avec ma pauvre canne de bambou et mes deux poings. Non, non, Horace Saint-Aubin est trop sage pour se fourrer dans de telles bagarres , d'autant plus qu'on n'ira jamais le chercher pour le faire conseiller d'état , chose qui lui iroit comme un gant , car à qui cela ne va-t-il pas ? Ah! si j'étois une fois conseiller d'état comme je dirais au Hoi , et en face encore ; « Sire , faites une bonne ordonnance qui enjoigne à tout le monde de lire des romans !... » En effet, c'est un conseil machiavélique , car c'est comme la queue du chien d Alcibiade , pendant qu'on liroit des romans on ne s'occuperoit pas de politique ; alors je me garderai bien de dire cela , car ce n'est pas dans ma manière de penser, {Buis (13)} et , dans ce propos , l'intérêt général étoit sacrifié a l'intérêt personnel : c'est ce qu'il ne faut jamais faire qu'en secret.

Or donc , cette préface est pour prier les personnes qui liront l'ouvrage ci-contre , de ne pas croire , d'après certains passages , que c'est une amende honorable que j'ai faite en le composant : ces passages et les sentimens que je donne à mes personnages sont nécessaires à l'intérêt du roman , comme les incidens et les aventures que l'on a trouvés condamnables dans le Vicaire, l'étoient à l'intérêt de ce roman en lui-même. Ma faute a été , dans la chaleur de la composition , de ne pas m' être aperçu du danger ; mais , cette fois , comme les fils de mon intrigue ne sortent que d'une bonne toile , il n'y aura {Buis (14)} pas de crainte à avoir , et j'espère que le lecteur me rendra la justice de croire que je n'ai été guide que par le désir de lui offrir un ouvrage aussi intéressant qu'il est permis à un jeune bachelier de le faire.

Autre avis non moins important , c'est que , pour concevoir l'espèce de difficulté que j'avois à surmonter et pour bien juger de l'ouvrage , il faut absolument connoître les antécédens de la vie du principal personnage de ce tableau , et il faut pour cela avoir lu le Vicaire des Ardennes ; néanmoins cette production n'en est pas moins un roman tout à part , et , comme il n'est pas facile de lire un roman saisi et anéanti , j'ai jeté assez de jour sur les personnages tirés du Vicaire des Ardennes pour qu'il n'y ait aucune {Buis (15)} obscurité , et qu'une personne , qui me ferait l'honneur de lire cet ouvrage seul , y prît de l'intérêt et y trouvât satisfaction. J'ose dire que cet ouvrage offrira de plus le mérite d'une autre difficulté vaincue , plus grande que les lecteurs ne sauroient l'imaginer, et qui ne peut être guère appréciée que par les auteurs eux-mêmes.

En général , l'on ne se tire d'affaire ans la composition d'un roman que par la multitude des personnages et la variété des situations , et l'on n'a pas beaucoup d'exemples de romans à deux ou trois personnages restreints à une seule situation.

Dans ce genre William-Caleb , le chef-d'œuvre du célèbre Godwin , est , de notre époque , le seul ouvrage que l'on connoisse , et l'intérêt en est {Buis (16)} prodigieux. Le roman d'Annette ne contient , de même que dans William , que deux personnages marquans , et l'intérêt m'en a semblé assez fort , surtout au quatrième volume ; mais j'en dis peut être plus que la modestie , qui convient à un pauvre bachelier , ne le comporte ; je m'arrête donc...

Alors je n'ai plus qu à finir en sollicitant la plus grande indulgence pour un homme qui s'est toujours annoncé pour savoir faiblement sa langue ; et en effet , quand on n'a bu au vase des sciences que dans le collège de Beaumont-sur-Oise , et que l'on y a fait sa rhétorique sous feu le père Martigodet , on ne doit pas espérer de brillans succès ; mais le hasard est une si belle chose . que l'on peut bien un matin jeter son bonnet en l'air , faire craquer {Buis (17)} ses doigts , et se croire du talent tout comme un autre ; on en est quitte pour faire comme le bonnet, c'est-à-dire par retomber.

Là-dessus , je souhaite à ceux qui ont des vignes , de faire de bonnes vendanges ; à ceux qui ont des métairies , de bonnes moissons ; aux notaires , des successions ; aux avoués, des ventes ; aux vicaires , des cures ; aux curés , des évéchés ; aux évéques , des chapeaux ; aux cardinaux , le ciel ; à chacun, ce qu'il désire ; aux boiteux, de belles béquilles ; aux sourds, des cornets; aux aveugles, d'y voir clair , etc. , etc. Ne voulant ainsi que du bien à tout le monde , j'espère que personne ne me voudra du mal , et que mon roman aura du succès , sinon... hé bien,.... j'en ferai un autre, qu'est-ce que je risque ? ce n'est {Buis (18)} jamais que quelques sous d'enere , de plume , de papier et de cervelle qu'il m'en coûte ; et encore , si mon roman ne se vend pas comme chose gentille , il se débitera comme opium , ainsi j'y vois bien des chances de sucées a, surtout après avoir imploré tout le monde : mais si quelqu'un trouvoit qu'il y a peu de dignité à cela , prenez que je n'ai rien dit , ce sera tout un.

Cela étant , j'ai l'honneur d'être , Monsieur, Madame, ou Mademoiselle , votre trés-humble serviteur , prèsentant mon salut au Monsieur , mon hommage à la Dame et quelque gracieuseté à la Demoiselle , pourvu qu 'elle ait trente ans au moins , quarante ans passe encore ; mais davantage , oh ! cette gracieuseté se tourneroit en un profond respect !

H. S. -AUBIN.

  CHAPITRE I.er


Variantes

  1. chances de suceès {Buis} (nous corrigeons cette coquille)

Notes

  1. Lire à ce propos l'article circonstancié d'Anne-Marie Meininger : La Saisie du « Vicaire des Ardennes » ; in L'Année balzacienne 1968, pp.149-161. Avec un seul exemplaire imprimé saisi, l'action judiciaire fut en quelque sorte un échec, l'éditeur ayant été prévenu (loc.cit. pp.155, 156 et n.1).