Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME II

CHAPITRE VIII

CHAPITRE VII CHAPITRE I

[{Buis T. II p.5}] ANNETTE fut surprise de la magnificence et du luxe qui éclatoient dans le salon où elle étoit alors. La rapidité des événemens qui venoient de se passer ne lui laissoit pas le loisir d'une réflexion bien profonde , et elle ne pouvoit que se laisser aller à ce mouvement machinal des sens qui , dans les circonstances les plus {Buis (6)} grandes de la vie, produit souvent a des choses singulières , telles que le silence de l'aberration quand il faudroit parler , et le langage de la folie quand il seroit urgent de se taire ; le rire au lieu de la gravité , et la gravité au lieu du rire.

Annette étoit assise sur un fauteuil de velours noir ( couleur de mauvais présage , qu'elle abhorroit , et dont , par la suile , elle se rappela le triste augure en des momens bien critiques ); une table de marqueterie tres-riche la séparoit de l'être extraordinaire qui , depuis buit jours , erroit dans ses méditations sans en être l'objet principal , absolument comme dans la tragédie de Corneille, dont la mort de Pompée est le sujet 1 ; ce grand homme voltige, {Buis (7)} remplit la scène tout mort qu'il est, et semble éclipser César triomphant.

L'étranger , le coude appuyé sur la table , ne disoit mot et paroissoit embarrassé ; Annette, toujours tremblante , gardoit le silence , et un spectateur , s'il y en avoit eu un pour cette scène singulière , auroit cru , qu'entre ces deux êtres, il s'agitoit un fantôme qui les déroboit l'un à l'autre. Alors Annette, jetant un furtif regard sur son hôte, et voyant sur sa figure les marques d'un combat intérieur , fut frappée une seconde fois de l'idée quelle étoit en quelque sorte à sa discrétion , et la terreur s'empara d'elle.

L'américain , de son côté , sembloit en proie à une situation si violente, que son caractère s'en {Buis (8)} démentoit. Cette figure énergique et audacieuse prenoit tous les caractères de la timidité , et bientôt des gouttes de sueur parurent sur son front , sans qu'aucune puissance humaine eût pu lui faire prononcer un seul mot : il se contentoit de regarder à la dérobée la jeune fille qu'il renoit de sauver , et ces regards étoient empreints d'un feu si violent, qu'il en paroissoit terrible et sombre.

Cette situation , précédée de tous les petits événemens dont on vient de lire le détail , sans compter l'enlèvement extraordinaire et romanesque d'Annette , étoit d'un prodigieux intérêt pour les âmes de ces deux acteurs , et il y avoit quelque chose d'original dans leur mutuel silence , {Buis (9)} quoiqu'au fond il soit très-naturel dans les grandes émotions.

L'étranger se leva , sonna , et demanda par son nom une demoiselle qui arriva bientôt précédée de l'ami du maître de la maison : ce dernier , en entrant , lança un sourire presque moqueur sur Annette et son ami. Alors l'américain , s'adressant à la jeune demoiselle, rompit le silence en lui disant de conduire Annette à son appartement , et de veiller à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. Annette se leva, balbutia quelques mots , et , saluant les deux amis , elle se retira lentement , ayant recueilli un dernier regard de r étranger , regard qui fut empreint d'une telle force , qu'il alla jusqu'à son cœur.

{Buis (10)} En fermant la porte du salon , elle entendit son libérateur dire à son ami , avec un accent de dépit : « Mille canons ! j'aimerois mieux être devant une batterie et sûr de mourir même , que devant elle !.... j'étois comme une cire qui fond au soleil, sans énergie , et une honte !....

Annette n'en entendit pas davantage , car elle continuoit de marcher en suivant la femme-de-chambre qui la guidoit à travers les appartemens. La phrase qui venoit de parvenir à son oreille suffisoit pour lui révéler l'étendue de la passion de l'étranger pour elle , et l'expression brusque de ce sentiment ne ponvoit guère déplaire à mademoiselle Gérard.

— Mademoiselle, lui dit sa femme-de-chambre , en lui ouvrant une {Buis (11)} porte , vous voici dans l'appartement de Madame....

— Que voulez-vous dire ? répondit Annette , en l'interrompant , car cette dénomination lui apportoit une foule d'idées b.

— Mademoiselle , répliqua la jeune fille , c'est le nom de cet appartement. Avant que Monsieur achetât ce château, cette chambre avoit toujours été la chambre à coucher de la maîtresse de la maison , et comme Monsieur n'est pas marié , cet appartement reste inhabité.

Cette explication satisfit Annette qui, fatiguée des événemens de cette journée , s'endormit bientôt avec cette naïve confiance , l'apanage des belles âmes, qui fait que l'on croit difficilement au mal.

{Buis (12)} Cependant la conversation qui s'étoit entamée quand Annettc sortit, avoit continué , et elle est trop intéressante pour que nous la passions sous silence.

— Et, continua l'amant l'Annette , une honte invincible me faisoit rougir et trembler ; je ne crovois pas qu'une jeune fille fût si imposante !...

— C'est que probablement tu l'aimes, lui répondit son ami , car tu n'as pas toujours eu les mêmes procédés avec Mélanie de S.t-André, dont ta vengeance a causé la mort 2. Franchement , il est difficile de reconnoître l'audacieux auteur de la révolte à bord de la Daphnis dans celui qui tremble aujourd'hui devant une jeune fille , surtout après avoir {Buis (13)} passé toute sa vie sans faire attention aux jolies princesses que nos camarades et moi-même avons festoyées 3..... Tu avois raison d'avoir honte !... tandis que tu devrois n'être occupé qu'à de grandes choses , depuis une quinzaine , te voilà devenu moins qu'un vieux sac à argent tout vide.

Ici l'américain retourna sa tête vers son ami par un mouvement plein de grandeur , il lui lança un regard foudroyant, et lui dit : « Je suis maître de moi ,...... et je l'ai été des autres !.....

— Morbleu ! tu l'es encore de moi !..... reprit le discoureur ; mais j'ai des droits sur toi en ma qualité d'ami dévoué ; on ne sépare pas l'arbre de l'écorce , et je dois te dire {Buis (14)} que tu es dans un mauvais chemin. Que diable feras-tu dans ce pays ?.... qu'y prétends-tu ?.... Est-ce à toi à pourrir à Durantal aux genoux d'une fille qui ne sera jamais ta maîtresse et dont tu ne feras pas ta femme ?....

— Pourquoi pas ?.... reprit-il vivement , si elle m'aime , si elle est digne de moi ; pourquoi ne vivrois-je pas ici tranquillement avec toi, ma femme , mes enfans ?..... mes enfans !.... répéta-t-il avec force ; conçois-tu , après une vie aussi agitée et aussi terrible que la mienne , le bonheur de presser des marmots de ces mêmes mains qui ont serré si souvent la mort 4 ?... Vernyct, nous sommes des gueux !.....

— Attends , dit Vernyct en se levant et regardant dans l'enfilade de {Buis (15)} pièces qui de chaque coté s'étendoit : bon , il n'y a personne , continue.....

— Nous sommes des brigands !.... le regard de cette jeune fille m'a fait voir cela mieux que je ne l'avois jamais vu ; or , quand deux capitaines forbans , pirates , corsaires et féroces , comme nous l'avons été, se trouvent avoir atteint un port de salut , se voient au milieu de dix millions , considérés ou prèts à l'être, c'est folie de ne pas rester tranquilles , de ne pas se croiser les mains derrière le dos en contemplant le présent, sans regarder l'avenir ni surtout le passé.

— Tu le veux , dit Vernyct , ( 1 )




(1) Vernyct , dans le Vicaire des Ardennes ,
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{Buis (16)} soit !.... mais, mille cartouches , ne restons pas en France où à chaque instant nous pouvons être reconnus ; Argow est signalé et Vernyct aussi !.....

— Argow peut l'être ! ce n'est pas mon nom!....

— Maxendi l'est aussi , reprit vivement Vernyct avec un sourire.

— Et je ne me nomme ni Argow ni Maxendi !...

— Qu'es-tu donc?.... le diable ?... l'antechrist ?.... quoi ?....

— Je suis , reprit Argow , je suis



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étoit le premier lieutenant et l'ami intime d'Argow-Maxendi , pirate forcené , auteur de plusieurs crimes, tels que l'assassinat de M. de Saint-André et de sa fille Mélanie.

( Note de l'éditeur )


{Buis (17)} un enfant de l'amour ; mais, en tous cas , l'on ne m'a pas fait beau. Pour te dire quels furent mes parens , je l'ignore ; mais , ce que je sais , c'est que je suis de Durantal , et voilà pourquoi je veux rester en ce pays : Valence , comme tu le vois , est ma patrie.

— Ce sera , dit Vernyct , désormais la mienne.....

— Demain , continua Argow, demain , je puis savoir quel est le nom sous lequel on m'a baptisé , car , en m'exposant sur la voie publique , on a eu soin de me mettre un petit écrit au cou ; et le matelot qui m'a trouvé , ce pauvre Hamelin , l'a toujours conservé. À Charles-Town , la veille d'être pendu , il m'apprit tout cela ; et, lorsqu'il fut frappé à mort , {Buis (18)} m'a remis ce chiffon de papier. Comme voilà la seconde fois que je viens ici depuis trois ans , je n'ai pas encore songé à une pareille vétille , car que l'on pende Argow, Maxendi , Jacques , Pierre ou Paul , cela m'est fort égal : quand on dispute sa vie à chaque minute , on s'inquiète peu de son nom : avant de penser a nommer son château , il faut l'empêcher d'écrouler. Cependant, sans savoir qui je suis, attendu que je suis propriétaire de Durantal, j'ai pris , par la grâce de Dieu et ma volonté , le nom de Marquis de Durantal , puisque j'en possède le fief et que l'ancienne noblesse reprend ses titres..... Du diable si l'on pense à chercher , dans M. le Marquis , l'Argow de la Daphnis !.... {Buis (19)} d'ailleurs, Badger ( 1 ) est préfet ici , il le sera long-temps, et j'espère que nous pouvons être tranquilles

— M. le Marquis , dit en riant Vernyet, voudroit-il se donner la peine de chercher son papier et ses titres de noblesse ?

Celui que nous appellerons désormais M. de Durantal se leva , et , faisant tourner par un secret le dessus de la table en marqueterie auprès de laquelle il étoit , il prit une liasse de papiers et se mit à chercher.




(1) M. Badger , dans le Vicaire des Ardennes , étoit un banquier dont la fortune venoit principalement des bienfaits d'Argow , et qui ignoroit les antecedens de la vie de son bienfaiteur.

( Note de l'éditeur )

{Buis (20)} — Depuis deux ans et demi , dit-il , que nous sommes en France , nous avons toujours été comme des lévriers qui chassent au renard , courant après nos vieux chiens de brigands pour les faire taire , achetant et visitant des propriétés ; je crois que voilà , depuis que je suis ici , le premier moment de repos..... J'ai fourré là tous les papiers qui concernent la terre de Durantal , et je veux que le diable m'emporte si j'y trouve de l'ordre !.... Il faudra , Vernyct, que tu te mettes l'intendant 5, voir les fermiers , parcourir les propriétés , les environs , nous mettre hien avec tout le monde Ah ! voici !.....

Les deux amis s'approchèrent avec curiosité , et lurent , sur un {Buis (21)} parchemin tout crasseux et qui sentoit encore le tabac du dépositaire , la phrase suivante que l'on pourroit nommer une phrase baptistaire 6 :

Jacques, né le l4 octobre 1786, dans la paroisse de Durantal , fils de S.... et de M..... , baptisé le lendemain par M. M..... , curé du lieu.

— Ton extrait de baptême est facile à trouver, s'écria Vernyct ; mais tes parens ?.....

— Mes parens , reprit le Marquis de Durantal, je n'en comtois qu'un : c'est ce pauvre Hamelin qui me donnoit du tabac , me faisoit grimper sur les mâts , me barbouilloit de rhum et de goudron. L'océan est mon berceau , les vaisseaux mes langes, et le vieux matelot ma nourrice ; si je l'eusse écouté , je serois {Buis (2)} resté honnête homme !...... mais quand j'ai été pirate , il l'a été : pauvre bonhomme , il m'auroit suivi au diable !.....

— Tiens, s'écria Vernyct en frappant sur l'épaule de Jacques , tu as un charme d'homme qui est invincible !... Mais écoute-moi , Jacques , puisque Jacques est ton nom , ne te maries pas ?.... prends cette jeune fille pour maîtresse , et reste ce que tu es : un diable incarné , châtiant la terre 7, un instrument de fer que je ne sais qui fait mouvoir : de temps en temps nous prendrons un brick , et , pour ne pas nous rouiller, nous irons nous dégourdir les doigts en frottant les anglais ou les espagnols , n'importe qui , pourvu que nous sentions les boulets nous {Buis (23)} friser la tête !.. et puis après, nous reviendons ici tout joyeux ; tu retrouveras ta chère enfant et moi la mienne , elles viendront à notre rencontre.... Elles nous conduiront ici , dans un petit paradis.....

— Finiras-tu , reprit Jacques et veux-tu ne pas me rompre la tête de tes sornettes ?.... Ma main ne se lèvera plus que pour ma défense , mon pied n'écrasera plus personne que pour ma vengeance ; enfin , je veux vivre en bourgeois de la rue Saint-Denis , et épouser cette jeune fille.... entends-tu : voilà mon dessein ; il est là ( et il montroit son front ).

— En ce cas , dit Vernyct , c'est une affaire finie , n'en parlons plus ! mais me réponds tu que madame {Buis (24)} Jacques ne mettra pas à la porte l'ami du capitaine ?

— Jamais cela ne sera de mon vivant ! ne sommes-nous pas frères ?.....

— Allons , puisque je vivrai toujours avec toi , que nous serons toujours ensemble , le reste m'est indifférent : bonsoir.

Les deux amis se séparèrent en se donnant une poignée de main , et quelques instans après tout dormit dans le château.

D'après cette conversation, l'on doit voir que M. de Durantai ne croyoit éprouver aucune difficulté à épouser Annette , et il parloit de son amour et de ses desseins pour elle avec cette assurance qu'ont tous les gens habitués à ne trouver {Buis (25)} aucune résistance à leurs volontés ; du reste , il n'est personne qui , riche comme l'étoit Argow , n'eût eu la même conviction.

Cependant Annette dormoit , et son sommeil, par un effet du hasard, se trouvoit empreint de ses pensées de la veille. L'influence qu'un rêve avoit sur son esprit nous oblige à le raconter tel qu'il fut , et ainsi qu'elle le raconta souvent par la suite quand elle récapituloit toutes les petites circonstances que nous avons fidèlement rapportées, et qui lui servoient de présages.

Elle rêva , elle qui étoit si chaste et si pure , et cette partie de son rêve lui donna la souffrance horrible du cauchemar ; elle rêva qu'après bien des combats Argow se {Buis (26)} trouvoit à coté d'elle , sur son propre lit virginal , dans cette chambre de Paris que nous avons décrite au commencement de cette histoire. Là , une fois que cet être extraordinaire y étoit parvenu, elle éprouvoit de lui une multitude infinie de soins et de délicatesses , un respect même qui ne sembloit pas compatible avec les manières et le caractère qu'on devoit supposer à son époux d'après son aspect ; car, en effet, elle se rappeloit l'avoir épousé , mais cette souvenance , dans son rêve , n'arrivoit qu'alors que M. de Durantal franchissoit l'obstacle qu'Annette avoit élevé entr'elle et lui.

Cette jeune fille , poussée par l'influence absurde du rêve , triomphoit de sa propre pudeur et de {Buis (27)} toutes ses idées ; enfin , pour vaincre le respect étonnant de ce singulier être, qui voyoit en elle une divinité et la traitoit comme telle , Annette folàtroit et badinoit avec lui ; elle jouoit , et, en jouant, elle prenoit cette tête énorme aux cheveux bouclés et s'appuyoit sur son épaule d'albâtre , passoit sa main dans la chevelure , et , par ces caresses enfantines et pures , elle sembloit l'encourager. Pourquoi ? elle l'ignoroit ; mais une chose qui la flattoit au dernier degré , c'étoit de voir deux yeux étiaceler et se baisser tour à tour.

Ce fut alors que , posant cette tète sur son sein , elle aperçut sur le cou une ligne rouge imperceptible , fine comme la lame d'un couteau , et {Buis (28)} cette ligne , rouge comme du sang ; faisoit le tour du cou de son époux , précisément au milieu. À peine ses yeux eurent-ils vu cette marque , qu'une sueur froide la saisit et l'arrêta : comme une statue , elle garda la même attitude ; elle vouloit parler sans le pouvoir , et une horrible peur la glaçoit. Elle s'éveilla dans les mêmes dispositions , tremblante , effrayée , et son cœur battoit si fortement qu'il ressembloit , par son bruit , à une voix entrecoupée.

Dans les idées d'Annette , un rêve étoit un avertissement émané du domaine des esprits purs qui saisissoient l'instant où le corps n'agissoit plus sur l'âme pour guider , par des images informes de l'avenir , les êtres que leur amour pour {Buis (29)} les cieux rendoient dignes de l'attenttion spéciale de ces esprits intermédiaires qui voltigent entre la terre et le ciel.

Or , ce rêve avoit une signification qu'Annette n'osoit même pas entendre : elle écoutoit , tressailloit ; et , dans son appartement faiblement éclairé par sa lampe , elle tâchoit de ne rien regarder , parce qu'elle trembloit d'apercevoir cette tête de son rêve , et , par-dessus tout , elle vouloit oublier cette ligne de sang. Elle se rendormit pourtant après avoir secoué sa terreur , mais elle revit encore en songe , et dans un songe dénué de toutes les circonstances du premier , cette même tète , scindée par cette même ligne qui sembloit marquer son époux d'un borrible sceau.

{Buis (30)} Les teintes fraîches et pures de l'aurore la trouvèrent encore dans cette même horreur , mais en proie à l'irrésolution et à tout le vague de l'interprétation d'un tel songe. Elle s'agenouilla, fit sa prière, non pas une prière verbale telle que souvent l'on en inculque aux jeunes gens par l'effet de leur belle mémoire , mais une prière mentale dans laquelle elle rassembloit toutes les forces de son âme pour prendre un essor vers les cieux. Se réfugiant ainsi , par un élan sublime , dans le sein même de la grande Providence qui régit les univers quelle a créés , Annette , plaintive et soumise , demandoit , face à face , au Dieu que sa méditation lui faisoit entrevoir , le bonheur auquel chaque créature a droit, {Buis (31)} ou tout au moins la force de la résignation et le courage de supporter les épreuves de son pèlerinage terrestre.

Annette , après cette prière , se trouva comme soulagée ; elle venoit en quelque sorte de déposer le fardeau de sa crainte aux genoux du père des hommes : c'étoit à Dieu à veiller désormais sur elle , sur la plus confiante de ses créatures , sur celle qui, par instinct de sentiment, croiroit à Dieu quand même un athée prouveroit que l'Être suprême n'existe pas.

Elle se leva , ouvrit la fenêtre qui donnoit sur les jardins et le parc ; et après en avoir franchi les trois marches , elle admira la vue étonnante de beauté que lui présentèrent toutes les belles campagnes de {Buis (32)} Valence comme inondées des flots de la lumière du soleil levant. Elle se promena en admirant la beauté du parc, mais plus encore la magnificence des bâtimens immenses de Durantal. « Cela est bien beau , se disoit-elle ; » mais , ramenée partout à ses idées religieuses, elle ajouta : « Mais Dieu seul est grand. »

En parcourant les jardins , elle arriva à la cour d'honneur du château , et , après l'avoir examinée , elle vit une autre cour dans laquelle des valets nettoyoient une calèche élégante. Annette entendit les valets causer entr'eux, et le fragment suivant de leur conversation la convainquit de la pureté des intentions du généreux possesseur de Durantal.

— Pierre , disoit un Monsieur {Buis (33)} qu'Annette ne voyoit pas , vous mettrez à la calèche les deux chevaux blancs ! Monsieur va aller dans l'instant à Valence , et c'est Jean qui le conduira.

Annette , par suite de sa croyance que nul ne faisoit mal , n'avoit pas été inquiète , elle ne s'étoit alarmée que pour sa mère : cependant la phrase qu'elle venoit d'entendre lui causa une espèce de satisfaction ; il étoit clair que son hôte alloit la reconduire à Valence chez sa mère.






TOME I
CHAPITRE VII
CHAPITRE IX


Variantes

  1. souven ( nous corrigeons )
  2. une foules d'idées {Buis} ( nous corrigeons )

Notes

  1. La Mort de Pompée, créé à la fin de 1643 à Paris, au théâtre du Marais, et publiée en 1644 à Paris, par Sommaville et Courdé.
  2. La vengeance d'Argow et la mort de Mélanie sont racontées dans les chapitres XXX et XXXI du Vicaire des Ardennes, tome IV. De même, au tome II, la révolte est racontée au chapitre XX, où la Daphnis est également nommée.
  3. Balzac emploiera encore festoyer transitivement dans la Cousine Bette ( laquo Il [...] faisait venir son dîner d'apparat de chez Chevet, quand il festoyait des amis politiques, [...]. » — cité par cnrtl.fr art. "festoyer" )
  4. serré si souvent la mort : on peut se demander si Balzac n'avait pas écrit semé plutôt que serré. ; on attendrait en effet serré celles de la mort ou serré [...] de près. Dans le tome VII de l'éditionSouverain, au chapitre VIII, page 157, d'Argow le pirate, l'expression sera conservée.
  5. que tu te mettes l'intendant : se mettre + attribut est considéré comme une forme populaire ; voir cnrtl.fr, art. "mettre", 2e section, III 2 b Pop, avec un exemple de Vidocq : « Ma foi, ce n'est pas la peine de se mettre voleurs » ( Mém., t.4, 1828-29, p.246 ).
  6. une phrase baptistaire : en parlant d'un acte, d'un extrait, d'un regsitre, baptistaire se disait pour « qui enregistre le baptème » ( cnrtl.fr, art. "baptistaire" ).
  7. L'intention de châtier la terre révèle une absence totale de sens moral et d'empathie. Et je ne sais qui est le psychopathe qui se cache en cet individu.