Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME II

CHAPITRE X

CHAPITRE VIII CHAPITRE XI

[{Buis (66)}] LA calèche élégante de M. de Durantal s'arrêta devant la modeste boutique de madame Servigné , ce qui produisit comme un spectacle pour tout le voisinage. La tante , la cousine et la mère d'Annette étoient, comme bien on le pense, accourues sur le seuil de la boutique , et le plus grand étonnement s'étoit emparé d'elles à la vue d'Annette dans ce brillant équipage. Adélaïde pensa soudain qu'elle épousoit le millionnaire , et une effroyable jalousie s'élevoit dans son cœur ; madame {Buis (67)} Gérard, pour le moment, ne voyoit que le bonheur de retrouver sa fille ; et pour madame Servigné, oh! elle parloit ! quelle eût joie , affliction ! tout chez elle s'exprimoit par des paroles.

Argow , sans s'inquiéter du flux d'interrogations et d'exclamations qui sortoitdu gosier de la mercière, descendit en donnant la main à Annette , rouge et confuse : puis , la présentant à madame Gérard, il lui dit : « Madame, voici votre fille que j'ai eu le bonheur de pouvoir arrachera ses ravisseurs ; soyez persuadée qu'avant que la justice ait seulement cherché son glaive ( en prononçant ces mots il regardoit Charles ) on avoit vengé votre fille : quant aux motifs de son enlèvement , {Buis (68)} dans lesquels , croyez-moi , votre fille n'étoit pour rien , c'est un mystère bien singulier que rien ne pourra découvrir. S'il m'étoit permis, Madame , de réclamer un prix d'une obligeance aussi naturelle , je ne demanderois que l'honneur de pouvoir vous présenter souvent mon hommage et mes respects. »

Madame Gérard interdite de se voir , pour la première fois de sa vie , l'objet des respects d'un millionnaire en équipage et pour ainsi dire dans toute sa gloire , balbutia quelques remercîmens en acceptant les hommages de M. de Durantal , qui remonta dans sa voiture et partit.

Adélaïde , sa mère et M. Bouvier avoient , pendant ce temps , examiné la figure de Charles , et {Buis (69)} l'embarras , l'air sombre de ce dernier , leur avoit donné tellement à penser, que , cbose extraordinaire , le silence régnoît.

Lorsque chacun fut remonté , le silence dWnneite et celui de Charles excitèrent la curiosité au plus haut point ; mais l'état de gêne dans lequel se trouvèrent ces deux acteurs qui étoient censés instruits , firent que l'on se sépara mécontens les uns des autres.

Madame Gérard et Annette étant seules dans leur chambre , la fille se jeta dans les bras de sa mère , et après lui avoir raconté ce que le lecteur sait déjà, voici ce qu'elle ajouta :

— Ma mère , cette aventure va faire grand bruit dans Valence : mon cousin et ma cousine , d'après {Buis (70)} ce que Charles s'est permis , ne la raconteront pas à mon avantage ; alors je ne crois pas que nous ayons d'autre parti à prendre que de quitter Valence au plutôt. Revenues à Paris , les discours de Valence ne nous atteindrons guère , d'autant plus que notre essai de voyage ne nous ayant pas réussi , nous ne reviendrons plus dans ce pays. »

Madame Gérard approuva fort ce parti, parce qu'elle ne se trouvoit non plus guère bien de l'hospitalité de sa sœur. En effet , les premiers jours ces quatre femmes avoient été charmées de se revoir ; mais bientôt madame Gérard s'aperçut 1.° qu'elle ne pouvoit jamais parler ; 2.° qu'elle écoutoit toujours les mêmes choses ; 3.° qu'Adélaïde étoit jalouse d'Annette , {Buis (71)} et que cette jalousie produisoit une foule de petites tracasseries insupportables ; 4-° qu'Adélaïde ayant fait partager sa haine à sa mère , et Charles ayant une animosité bien plus forte contre Annette , il s'ensuivit qu'on trouva madame et mademoiselle Gérard de trop dans la maison : 5.° qu'on n'avoit pas tardé à le leur faire apercevoir.

Alors il fut décidé que l'on quitteroit Valence dans deux ou trois jours , et madame Gérard se garda bien de dire à Annette qu'elle voyoit avec peine qu elle alloit s'éloigner de M. de Durantal , en qui elle entrevoyoit un beau parti pour Annette , d'après les derniers regards quele millionnaire avoit jetés sur elle.

Pendant que la mère et la fille {Buis (72)} discouroient ainsi , Charles racontoit les événemens de la matinée à sa manière ; c'est-à-dire que , par ses insinuations perfides , il faisoit sous-entendre beaucoup plus de mal qu'il n'en auroit dit en parlant ouvertement contre Annette. Adélaïde Bouvier ne considéroit pas la chose si gravement que son frère qui parloit morale et mœurs ; pour elle , être l'amie de M. de Durantal étoit un crime , en ce qu'Annette faisoit preuve d'une grande supériorité.

— Mon dieu ! disoit Adélaïde , qu'a-t-elle donc pour s'être fait enlever ? je lui vois une taille comme une autre , des yeux qui ne parlent qu'à l'église , l'air d'une fille qui est toujours dans le cinquième ciel , et {Buis (73)} dans les espaces imaginaires comme si elle revoit je ne sais quoi....... Voyez-donc , on lui donneroit le paradis sans confession !.... et cela s'enlève !.....

— Ce que j'y vois , disoit la mère , c'est qu'elles vont rester long-temps chez nous, à moins que l'américain ne leur loue un bel hôtel à Valence , dame !..... Annette va tenir un grand état !.....

Nous passerons sous silence tout ce que lamour-propre offensé , l'amour de parler , d'interpréter et la haine , inspirèrent à ces parens que nous allons bientôt perdre de vue.

Au dîner, Adélaïde , après avoir accablé Annette de toutes ces petites et basses manœuvres que suggère la haine, et qu'il est impossible de {Buis (74)} définir et de décrire , parce que ces sortes de traitemcns consistent dans l'air de la figure, le son des paroles et les regards , Adélaïde, disons-nous , lui dit ironiquement : « Ma chère cousine , vous comptez sans doute rester encore long-temps a Valence ? je gagerois même que vous pensez à y demeurer.... »

— Non , répondit Annette , et ma mère ....... elle s'arrêta comme pour laisser parler madame Gérard.

— Annette dit vrai , reprit en effet madame Gérard , je compte partir demain ou après-demain.

— Comment ! ma sœur, s'écria madame Servigné , vous partez si vite !... oh ! que j'en suis désolée !... Et qui peut vous faire sauver comme cela ?... ce ne sont pas vos affaires !... {Buis (75)} ce n'est pas que vous soyez mal ici , ce n'est pas l'aventure de ce matin !... qu'est-ce donc ?.... Vous ne voulez-donc pas voir mon Charles paroître à l'audience d'après-demain au palais ? c'est mal cela ! après tant de temps d'absence se revoir si peu !....

Elle continuent toujours ; mais là , Adélaïde , laissant parler sa mère , ajouta : « Si c'est notre petit établissement qui gène ma cousine , qu'elle se rassure ! mon frère a loué un très-bel appartement dans un hôtel à Valence , nous y demeurerons et ne ferons plus , dans quelque temps , le commerce qu'en gros.

Annette alloit répondre, ce qui auroit fait un concert de trois voix , lorsque a Charles, en parlant , imposa silence à tout le monde.

{Buis (76)} — Je suis désolé , dit-il , que ma cousine quitte Valence au moment où la place importante que j'occupe alloit me permettre de lui faire voir la haute société de cette ville , et je croyois franchement que cette haute société ne lui seroit pas désagréable.

— Mon cousin , dit Annette, je n'oublierai jamais que je ne suis que la fille d'un simple employé : la modique fortune de mon père ne me permet pas de si hautes destinées : le bonheur s'y trouve peu pour une femme , et il faudroit que le sort me fût bien fortement imposé pour jamais paroitre à une si grande hauteur : pour les hommes, c'est différent.

— Ma chère sœur, répondoit madame Gérard a sa sœur qui n'avoit {Buis (77)} cessé de parler bas a son oreille , la santé de M. Gérard , et l'isolement dans lequel il se trouve , ne nous permettent pas une plus longue absence. Alors, si demain nous pouvons trouver des places , nous partirons... J'ai vu ma nièce, elle est heureuse et paraît devoir l'être long-temps avec M. Bouvier , ainsi je vous vois d'autant plus tranquilles que Charles vient d'obtenir un beau poste. Ce soir nous vous ferons nos adieux.

Cette détermination étonna fort la famille Servigné , et, chose qui l'étonna encore davantage , ce fut de voir le lendemain Annette et sa mère faire leurs préparatifs de départ et leurs adieux. Charles ne put croire à cette résolution que quand il vit sa tante et sa cousine dans la {Buis (78)} voiture. Leurs adieux furent froids , et chacun en se quittant fut comme débarrassé d'un poids. Pour les Servigné , c'étoit le poids des bienfaits ; pour Annette et sa mère , celui de la gène de se trouver avec des êtres si peu en harmonie avec eux.

La famille Servigné b avoit conduit les voyageurs à l'hôtel des diligences, pour les accompagner jusqu'au dernier moment. En revenant au logis , Adélaïde , la première , aperçut de loin l'équipage d'Argow arrêté à la porte de la boutique : on hâla le pas , et Adélaïde , en faisant mille minauderies, apprit à Maxendi qu'Annette venoit de partir pour Paris. Sur-le-champ , sans remercier ni saluer , il fit signe à son cocher qui partit au orand galop !...

{Buis (79)} On parla long-temps et beaucoup à Valence de cette histoire singulière , mais on finit , comme on auroit fait partout , par n'en plus parler. Nous quitterons donc cette ville où nous serons bientôt ramenés par les événemens ( 1 ).

Cependant Annette et sa mère voyageoient en silence : Annette, en effet , avoit beaucoup à penser. Jusqu'à ce fatal voyage, sa vie s'étoit




(1) Nous laisserons ces personnages jusqu'au moment où ils reparaîtront , sans les suivre dans leurs actions ; c'est ainsi que plus d'un lecteur trouvera extraordinaire que M. Charles Servigné , qui a dû tout à Pauline 1 et qui en a été protège pour le moment pendant lequel ils se sont vus , paroisse ne pas avoir plus de reconnoissance : c'étaient des détails inutiles que nous avons supprimés.


{Buis (80)} écoulée tranquille , pure et exempte d'evénemens ; elle avoit été circonscrite dans un cercle de devoirs fidèlement accomplis , dans le travail, la retraite et la paix. L'horizon de ses espérances s'étoit borné à l'hymen de son cousin , et si ses regards se portoient plus loin dans l'avenir , c'étoit pour contempler la beauté des cieux , et songer , en faisant son salut , à acquérir l'éternelle félicité des anges. Pendant ce voyage , la source limpide de sa vie avoit été troublée , son âme et sa prière avoient été constamment pures , mais elle venoit de perdre l'ancre , sa vie n'étoit plus arrêtée à un but fixe : elle tendoit bien toujours au ciel , mais elle avoit perdu le compagnon sur lequel elle comptoit pour {Buis (81)} arracher les épines du chemin et la soutenir dans cette route difficile. Le temps qui venoit de s'écouler avoit été marqué par des événemens rares dans la vie , par des aventures véritablement romanesques ; de plus , son cœur contenoit le germe d'une pensée involontaire , car , malgré elle-même , elle pensoit à cette multitude de présages parmi lesquels il ne s'en trouvoit pas un seul d'heureux, présages qui tous entouroient l'apparition d'un étranger, d'un inconnu qui paroissoit aimer. Cet homme apportoit avec lui un monde tout nouveau : la richesse , l'éclat , un nom distingué ; ses voitures portoient l'empreinte d'armes héréditaires ; de-là , une vie nouvelle , séduisante pour Annette dont l'âme {Buis (82)} étoit portée vers le luxe et l'élégance, mais une vie dont la splendeur rendent encore plus difficile le chemin du salut. Ensuite cet homme dont l'âme exaltée , violente , répondoit à la bizarrerie de sa conformation brillante de force , et qui péchoit même par trop de sève comme on arbre aux branches luxuriantes , cet homme étoit-il un bon guide dans la vie ?.... Annette le connoissoit-clle ?.... à cela elle se répondoit , superstitieuse comme on sait 2, qu'il lui étoit apparu comme donné par Dieu!....

Ce monde de réflexions plongeoit Annette dans une incertitude cruelle et une méditation toute remplie de l'image de M. de Durantal. Au milieu de cette rêverie , la nuit arriva {Buis (83)} insensiblement. La mère Gérard dormoit, les autres voyageurs, car la voiture étoit pleine, dormoient aussi. La lune se leva de manière que l'on pouvoit voir sur la route : Annette regardoit machinalement le chemin ; et , au milieu de ses pensées , se rappeloit les événemens qui marquèrent son premier voyage. Depuis un instant elle entendoit le bruit d'autres chevaux que ceux de la voiture : elle se recueillit pour s'en assurer , mais elle crut s'être trompée en ne les entendant plus, soit que ce bruit se confondît avec celui que faisoient les chevaux de la voiture , soit que réellement il n'y eut pas de chevaux étrangers.

Elle arriva bientôt à l'endroit où la calèche d'Argow s'étoit cassée. Le {Buis (84)} souvenir de cette aventure devint plus énergique , et alors elle examina en elle-même et plus attentivement l'espèce de sentiment qu'elle portoit à cet étranger. « Si elle étoit aimée autant quelle aimeroit elle-même, si cet être à l'amour grand et énergique de l'homme , joignoit la pudeur, les délicatesses, la tendresse d'âme d'une femme , pourquoi ?.. » Là, elle s'arrêta, et le bruit de chevaux devenant plus fort, elle eut peur ; et , regardant sur la route , le premier objet qu'elle aperçut, ce fut, auprès de la portière , la figure d'Argow !... Il étoit à cheval suivi d'un postillon , et il se tenoit constamment à coté de la voiture depuis qu'Annette s'étoit aperçue de ce bruit étranger.

{Buis (85)} Aussitôt qu'elle l'eût vu , elle se rejeta au fond de la voiture avec une vivacité et une promptitude étonnantes, et son cœur fut comme frappé. Ce mouvement ressembloit à celui de la peur ; mais il étoit du nombre de ces sensations indéfinissables qui en comprennent une foule d'autres : ainsi Annette fut à la fois flattée de cet effort et chagrine par pudeur , en ce qu'au jour quatre voyageurs alloient savoir qu'elle étoit l'objet de cette poursuite : elle eut de la terreur, parce que cette brusque apparition , qui coincidoit avec sa pensée et l'expression extraordinaire de cet homme étrange , causèrent à son âme une surprise trop forte. Hlle se trouva dès-lors lancée dans une autre région de sentimens..... {Buis (86)} Qu'alloit-il faire ?.... quel étoit son but ?.... Le trot de ces deux chevaux retentissoit dans l'âme de la jeune fille , et malgré elle une voix secrète lui disoit : « Tu es bien aimée ! »

Il y avoit, dans ce sentiment, quelque chose de plus vif ; de plus séduisant pour un esprit de femme , que dans ce qui avoit produit le sentiment d'Annette pour son cousin. La grâce des premiers ans , la fraîcheur des idées , les caresses enfantines , les soins , forment un ensemble touchant ; mais une amitié de frère et de sœur est loin de pouvoir entrer en concurrence avec la vigueur , l'énergie , la violence du sentiment d'un amant passionné , capable de dépasser à chaque instant les bornes de la raison et de la {Buis (87)} possibilité humaine , et qui peut acquérir , par la suite , tout ce que le premier sentiment a de fraîcheur et de beauté.

Annette , comme bien on pense, ne dormit pas. De temps en temps elle voyort Argow avancer de quelques pas et regarder dans la voiture , épier un des regards de celle qu'il suivoit ainsi et la contempler avec d'autant plus de plaisir qu'il avoit plus de peine à obtenir ce doux aspect.

Au matin , Maxendi se trouva si fatigué que , malgré toute sa force et l'habitude quil avoit de souffrir , il suivoit à peine la voiture , quelquefois il dépassoit , mais sa douleur le forçoit à rester en arrière. Les voyageurs éveillés s'amusèrent {Buis (88)} de ce manège , et comme le froid du matin contraignoit Maxendi à s'envelopper d'un manteau , et qu'il étoit difficile de reconnoître à quelle classe il appartenoit , les voyageurs rioient, et ce fut à qui plaisanteroit sur le courrier. Parmi ceux qui se trouvoient dans la diligence, le voyageur qui étoit en face d' Annette ne tarissoit pas. « Ah ! disoit-il , il n'ira pas comme cela jusqu'à Paris ; il faudroit être de fer !.... S'il court après la fortune , il fait bien de courir vite ! si c'est un solliciteur, je parie qu'il est gascon , il n' y a que les gascons capables de courir ainsi , etc. »

Madame Gérard se réveilla et ne manqua pas de voir celui dont on parloit : elle jeta une exclamation, et regarda sa fille après avoir reconnu {Buis (89)} Argow , Annette rougit , et le silence qu'elle réclama de sa mère , à voix basse , intrigua les voyageurs.

Heureusement qu'au moment ou un regard d'Argow mettoit le comble à la curiosité des voyageurs , la diligence s'arrêta devant l'auberge où l'on devoit déjeûner. Annette , sa mère et tous les voyageurs , se trouvèrent réunis dans la salle , et ce fut alors qu'Annette trembla en voyant Argow entrer dans cette salle et demander le conducteur avec lequel il sortit.

Depuis l'aventure de son cousin avec Pauline , Annette , se souvenant de la gêne qu'elle avoit éprouvée aux repas communs que l'on fait en voyage , s'étoit bien promis de ne jamais participer à de tels repas {Buis (90)} où souvent on se trouve compromis ; alors elle demanda pour elle et pour sa mère une chambre particulière. Aussitôt qu'elle fut rendue à cette chambre dont les fenêtres donnoient sur la cour de l'auberge , elle entendit une vive discussion entre le conducteur et M. Maxendi.

— Je vous offre cent francs ! disoit ce dernier.

— Mais , Monsieur , je ne le puis pas !....

— Deux cents ! continua Maxendi.

— C'est impossible !....

— Trois cents , quatre cents , cinq cents , mille francs , deux mille francs ! et en disant cela , la colère commençoit à s'emparer de lui.

{Buis (91)} — Mais . Monsieur , dit le conducteur, laissez-moi vous expliquer que ce n'est pas mauvaise volonté.

— Comment ? dit Argow.

— Monsieur, ma voiture est complète , il n'y a pas de places , je suis sur l'impériale , je n'ai pas le pouvoir de déplacer quelqu'un.

— C'est vrai , répondit Argow , hé bien , faites venir celui qui se trouve en face de la jeune demoiselle qui est au fond.

Le conducteur reparut bientôt avec le voyageur.

— Monsieur , dit Argow, des raisons d'un ordre supérieur et que je suis obligé de taire , me forcent de prendre votre place dans la voiture : je c n'ai aucun droit à cela , et je ne puis m'en emparer qu'autant qu'il vous plaira de me la céder.

{Buis (92)} — Monsieur , répondit le voyageur , je ne puis vous céder ma place , parce qu'il faut que je sois à Paris après-demain pour affaires urgentes.

— Monsieur, nous perdons du temps , répliqua vivement Argow ; je vous offre tout ce qui pourra vous dédommager.

— Rien ne le peut , Monsieur.

— Hé bien , dit Argow , je vous offre une calèche pour vous , et je vous paie votre voyage en poste.

— Ah! s'il en est ainsi , s'écria le voyageur , j'accepte.

Argow proposa au voyageur d'aller à l'autre extrémité du village de S.*** où sa calèche raccommodée devoit se trouver , et ils s'en furent à l'instant même.

{Buis (93)} Annette et sa mère , surprises au dernier degré , s'entre-regardèrent pendant quelque temps , et madame Gérard dit enfin à sa fille : « Mais , Annette, par quel événement cet étranger a-t-il pu se prendre d'attachement pour vous au point de faire de pareilles folies ?...»

— Ma mère, je l'ignore !... répondit-elle. Ah ! je voudrois qu'on put avoir une faible idée d'Annette , prononçant ce mot devant sa mère ! Qu'on pût se la dépeindre interdite, les yeux baissés et relevés tour-à-tour vers sa mère , voir ces yeux brillans du feu pur de l'innocence , cette bouche sur laquelle la naïveté sembloit siéger, et ce front élincelant de pudeur et de religion : ce mot, prononcé comme Annette venoit de le dire , formoit tout un discours.

{Buis (94)} Au moment où l'on remonta en Voiture , Annette aperçut le voyageur qui étoit vis-à-vis d'elle passer dans la calèche d'Argow , et la première chose qu'elle vit en reprenant sa place , ce fut M. Maxendi à celle du voyageur. Elle s'y attendait , et elle put alors se mettre dans la voiture avec un air d'indifférence dont Argow ne pouvoit pas se fâcher. Cependant Annette trouvant en elle-même que cette conduite emportoit avec elle un air de culpabilité , réfléchissant enfin quelle agissoit comme s'il y eût en quelque chose entr'elle et lui , elle prit la parole en lui disant qu'elle ne s'attendoit guère à avoir l'avantage de voyager avec lui , et qu'il falloit une affaire bien importante pour lui {Buis (95)} avoir fait quitter le divin séjour de Durantal.

Honteuse d'avoir parlé , et craignant en parlant de faire soupçonner quelque chose , elle attendit , le cœur tout ému , la réponse de M. de Durantal.

Argow balbutia, sans regarder Annette , quelques phrases insignifiantes, et garda le silence. Une extrême agitation , une violente secousse sembloit remuer tout son être : à voir le mouvement de son habit sur sa poitrine , on eût facilement cru que son cœur vouloit briser les liens qui l'attachoîent à son sein. Quand il osa contempler Annette , il baissa aussitôt ses yeux qu'il sentoit exprimer une flamme terrible et jeter du feu. Il évitoit le {Buis (96)} contact de la robe d'Annette , comme si cette robe eût été la tunique de Nessus. Par fois il regardoit madame Gérard , et cet homme , dont l'intérieur annonçoit tant de hardiesse , d'indépendance et même des nuances de caractère plus fortes encore , abaissoit ses regards jusqu'à leur faire prendre une expression de prière et de supplication. Cette figure qui n'avoit jamais exprimé la crainte et le respect , cherchent à en contracter les traits.

Annette aperçut sur les lèvres des voyageurs un sourire qui lui déplut si fort , qu'elle ne se sentit pas assez courageusement chrétienne pour le supporter une seconde fois. Elle n'ignoroit pas que la présence d'Argow lui valoit cette pensée secrète {Buis (97)} des étrangers ; aussi , au troisième relais , elle saisit un moment où les voyageurs étoient occupés par d'autres objets, et, regardant M. Maxendi , elle lui dit à voix basse : « Monsieur , votre présence me déplaît ; et, en vous éloignant, vous feriez une action dont il vous seroit tenu compte en un monde meilleur. »

À ces paroles , Argow parut ému : une d sueur froide coula sur ce front altier , il regarda Annette par un de ces regards dont l'expression à rendre n'appartient qu'au pinceau des Gérard 3 , et il dit en tremblant : « Vous plairois-je , en sortant ?.... » Annette fit un signe de tête , une larme roula dans les yeux de Maxendi, il l'étancba avec un dépit et {Buis (98)} une rage concentrée, puis d'une voix forte il s'écria : « Conducteur , arrêtez !.... » On arrêta , il salua tout le monde , regarda la jeune fille , et disparut.

Ce fut une énigme pour tout le monde , excepté pour Annette. À ce moment , elle ne put contraindre dans son âme un mouvement de joie en voyant avec quel despotisme elle agissoit , et avec quelle soumission elle étoit obéie. En effet , les âmes grandement religieuses aiment le despotisme : d'abord , parce que les âmes empreintes d'un tel sentiment n'ont que de fortes idées , et que le despotisme n'est pas une idée dépourvue de grandeur et de poésie même ; enfin, les cœurs religieux, ressentant le despotisme à un haut degré , {Buis (99)} aiment à l'exercer à leur tour : l'idée de Dieu ne doit pas se trouver dans un cœur à côté de sentimens mesquins.

Or , cet être qu'Annette avoit vu naguère déployer une énergie , une violence et un caractère extraordinaires, et qui sembloit toujours courber tout sous sa volonté, cet être sacrifioit beaucoup pour obtenir une chose presqu'impossible ; il y parvenoit ; et, sur un mot , sur un pli du front de celle qu'il adoroit , il brisoit lui-même son propre bonheur , ouvrage de tant de soins , de fatigues et d'argent , si toutefois l'idée de l'argent a pu entrer dans le calcul de la religieuse Annette.

Quoiqu'il en soit , elle fut triste après le départ de Maxendi : elle {Buis (100)} regarda quelquefois changer les chevaux , et jeta en même temps un furtif coup-d'œil sur la route , mais elle n'aperçut plus ni cheval de poste ni amant.

Nous ne savons si jusqu'ici ces détails et le narré de ces événemens nécessaires ont plu ; mais , ce que nous savons, c'est que si l'intérêt n'est pas encore né, il ne naîtra jamais dans cet ouvrage. Il est vrai de dire aussi que nous ne considérons encore ces détails que comme préliminaires, et que s'il y a de la diffusion , elle a été nécessitée par la nature même des caractères de nos personnages qui , à l'exception de deux ou trois, sont maintenant tous connus.






CHAPITRE IX CHAPITRE XI


Variantes

  1. trois voix / lorsque {Buis} ( nous ajoutons la virgule qui semble s'imposer )
  2.      amille Servigné {Buis} où les caractères manquants sont trop enfoncés pour avoir été imprimés
  3. dans la voiture . je {Buis} le signe de ponctuation est mal imprimé ; nous adoptons le point comme dans l'édition Souverain ( Argow le pirate ; tome Ier, chapitre X ; volume VII de l'édition, 1837 ; p. 212 )
  4. parut ému / une {Buis} le caractère de ponctuation n'est pas imprimé ; ce passage n'existant pas dans Argow le pirate, nous optons pour les deux-points.

Notes

  1. Pauline, on s'en souvient, est cette actrice qui voyageait dans la même diligence qu'Annette et Charles, au charmes de laquelle ce dernier succomba ( voir au tome I, le chapitre III, page 86 etc., et les chapitres IV à VII.
  2. La supserstition d'Annette apparaît particulièrement dans le tome I, chapitre V, page 142.
  3. Balzac joue avec le patronyme Gérard qui, ici, désigne le peintre François Gérard ( 1770-1837 ), célèbre peintre d'histoire, portraitiste et illustrateur, qui fut élève de Jacques-Louis David.