Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME II

CHAPITRE XI

CHAPITRE X CHAPITRE XII

[{Buis (101)}] ANNETTE et sa mère arrivèrent à Paris sans encombre et sans autre aventure. En entrant dans la cour des diligences , Annette fut singulièrement surprise en apercevant M. Maxendi dans un brillant équipage. Il étoit posté dans un coin , épiant tout de l'œil , et, lorsqu'il reconnut Annette , la joie parut sur son visage. De l'endroit où il étoit , il la suivit des yeux, la contempla, examina ses moindres mouvemens , et lorsqu Annette et sa mère montèrent dans un fiacre , Annette {Buis (102)} entendit la voiture d'Argow suivre la leur.

Cependant lorsque madame et mademoiselle Gérard furent parvenues à leur maison , bien qu'Annette se penchât , allât même jusqu'à se retourner , elle n'aperçut aucune voiture.

Leur arrivée surprit étonnamment M. Gérard qu'elles n'avoient point prévenu. Ce prompt retour étoit fait pour inquiéter ; aussi lorsque madame Gérard et sa fille entrèrent chez la voisine , le piquet sentimental que M. Gérard faisoit avec elle fut brusquement laissé. Madame Gérard jeta un regard inquisiteur sur son mari et la voisine, et, toute dévote qu'elle fût , son premier mot à madame Partoubat fut : « Je trouve M. Gérard bien maigri !....

{Buis (103)} La voisine eut assez de politique pour ne pas répondre. Alors cette effusion de cœur , si naturelle entre un père qui revoit après un long voyage sa fille et sa femme , eut lieu avec un abandon qui ne laisseroit rien à désirer pour un romancier descriptif : les embrassemens , les questions multipliées , la joie , le bonbeur de revoir la maison , les longs discours et l'embarras de vouloir tout dire à la fois , rien n'y manqua.

Quoique M. Gérard ne fût guère observateur , aussitôt que les premiers élans de la joie furent passés et qu'il lui fut permis d'envisager sa fille chérie , il s'écria : « Oh ! Annette , que tu es changée !..... en bien! » ajouta-t-ii sur-le-champ.

{Buis (104)} — Eh que me trouvez-vous, mon père ?.... demanda-t-elle.

— Ce que je trouve , Annette ? répliqua M. Gérard embarrassé d'expliquer tant d'idées , mais ton visage annonce , ce me semble , de plus hautes pensées que lorsque tu es partie. On a raison de dire que les voyages forment la jeunesse : ta figure a pris un certain caractère qui en impose ; enfin , je m'entends.

Le bon père Gérard apprit avec chagrin la conduite de Charles , et plaignit sa fille d'avoir perdu en lui un époux : il la plaignit d'autant plus que l'ex-employé voyoit en Charles un magistrat , et qu'un magistrat étant un homme employé par le Gouvernement ( selon les {Buis (105)} idées du bonhomme ) , sa fille se seroit trouvée sur une belle ligne dans l'ordre social. Annette et sa mère n'instruisirent pas M. Gérard de l'enlèvement d'Annette ni de la passion qu'elle avoit inspirée ; madame Gérard rangeant cette importante confidence parmi les choses qu'une femme ne dit à son mari que lorsque leurs têtes reposent sur l'oreiller conjugal.

Quelques jours après , Annette , sa mère et son père , avoient repris leur manière de vivre et leurs habitudes comme jadis ; et, sans l'absence de Charles , le souvenir du voyage et la conquête de M. de Durantal , le lecteur pourroit voir ces trois personnages tels qu'ils sont représentés dans les premiers {Buis (106)} chapitres de cette histoire. Ànnette brodoit et étudioit son piano , alloit à la messe tous les matins , et vivoit paisiblement , presqu'heureuse de n'avoir pas revu Argow depuis huit jours. Quant à M. Gérard , on connoît sa vie, et madame Gérard n'avoit pas plus changé la sienne , si ce n'est qu'elle pensoit toujours que M. de Durantal auroit fait un beau parti pour sa fille ; du reste , elle se gardoit bien d'en entretenir Annette , qui , de son côté, n'en parloit point.

En effet , les belles méditations d'Annette à l'église avoient suffi pour lui faire reprendre son empire sur les mouvemens de son cœur , et se remettre dans un chemin dont elle trouvoit qu'elle s'étoit trop écartée : {Buis (107)} ce chemin étoit celui d'une véritable béatitude. Nous avons expliqué comment Annette entendoit l'exercice du principe religieux : ainsi , pendant son voyage , elle n'avoit pu se livrer à ces extases que , nouvelle sainte Thérèse , elle alloit chercher à l'église, méditations pieuses où l'âme exaltée de la jeune fille s'élançoit dans le domaine pur de la pensée , et voltigeoit dans les cieux. Or , je le demande ? est-il une vie plus séduisante que celle où , s'inquiétant peu de la terre et des besoins corporels , on laisse la forme végéter ici-bas , tandis que l'esprit plane sans cesse dans la belle atmosphère des visions célestes ? Qu'est une créature devant un tel spectacle ?....

{Buis (108)} Au bout de huit jours , et le premier dimanche qu'Annette arrivoit à l'église , au moment où elle prenoit sa place habituelle , elle aperçut, à dix pas d'elle , un homme assis dans un confessionnal : elle reconnut aussitôt M. Maxendi. Il étoit là dans une attitude qui annonçoit combien tout l'appareil de la religion lui étoit indifférent alors que la céleste créature qu'il adoroit entroit dans l'église. L'aspect de cet homme produisit un effet extraordinaire sur Annette ; comme jadis, elle mêla involontairement son nom à ses prières , et elle ne put s'empêcher de jeter, à travers son voile, des regards furtifs sur M. de Durantal.

Au sortir de l'église , M. Maxendi se présenta, salua madame Gérard {Buis (109)} et l'accompagna jusque chez elle en lui demandant la permission de venir les visiter. Mme Gérard l'accorda.

Le lendemain , M. Maxendi ne manqua pas à venir , il fut reçu , et commença par chercher à gagner l'amitié de M. Gérard : cela ne lui fut pas difficile.

En effet , M. Gérard lui ayant raconté l'aventure qui l'avoit privé de sa place aux droits réunis 1, M. Maxendi s'offrit à lui procurer un autre emploi qui ne l'empêcheroit en rien de toucher sa pension. Au bout de trois jours , M. Gérard fut installé caissier d'une vaste entreprise qui obtenoit le plus grand succès. Cette place valut à M. Gérard six mille francs d'appointemens , et son exactitude , sa probité , {Buis (110)} le rendoient bien capable de l'occuper. On voit tout de suite combien M. Gérard dût-être reconnoissant envers l'homme qui le rendoit à ses habitudes et à la bureaucratie : aussi ce bienfait donna-t-il à Argow la facilité de venir comme il le voulut dans ce modeste appartement où résidoient sa vie et son bonheur. Il profita souvent de cette permission , mais il trouva toujours Annette froide et réservée.

Un soir , Annette étoit dans sa chambre , M. Maxendi causoit avec madame Gérard , et , en causant , il tournoit maintes et maintes fois la tête du côté de la porte en attendant l'arrivée d'Annette.

— M. de Durantal , lui dit madame Gérard , il est impossible de {Buis (111)} ne pas s'apercevoir que ma fille vous plaît ; votre alliance seroit pour nous un honneur auquel nous n' aurions jamais eu la pensée de prétendre. M. Gérard et moi sommes de même opinion , et c'est comme s'il vous parloit en ce moment : ainsi , sachez que , quant à nous , vous n'éprouverez de notre part aucune opposition à vos desseins , car je n'imagine pas qu'il soit entré dans votre cœur des projets que nous n'approuverions pas ; mais Annette est libre , elle est maîtresse d'elle-même , et il faut lui plaire.

— Madame , répondit Argow , à Valence , et devant tout le monde , j'ai déclaré que jamais je n'aurois d'autre femme que mademoiselle {Buis (112)} Gérard, si toutefois je parvenoîs à lui plaire : si je n'ai pas encore osé vous parler de ce dessein , c'est que j'attendois d'avoir réussi auprès d'elle , et je vous jure que je n'épargnerai rien pour cela.

Madame Gérard , satisfaite de cette déclaration franche , vit avec plaisir l'élévation future de sa fille.

Au bout de quelques jours , Annette, en se levant , vit Argow dans l'hôtel en face ; il étoït à considérer les fenêtres de la maison qu'elle occupoit. Surprise de le voir dans cette maison , elle le dit à sa mère qui prit des informations , et madame Partoubat leur apprit que cet inconnu avoit en effet acheté cet hôtel , l'avoit meublé , et y demeuroit depuis peu. Jamais homme ne {Buis (113)} déploya plus d'emportement et de chaleur dans une telle poursuite ; et cette âme , qui étoit tout énergie , ne pouvant rien embrasser avec faiblesse , se trouva , dès le début , plus avancée dans la carrière de l'amour , qu'une autre au dernier pas. Cette ardeur flattoit tellement Annette , que dès ce jour-là elle consentît à rester dans le salon lorsque M. Maxendi y viendroit.

Dès-lors commença , pour l'âme d'Argow , une ère de bonheur inconnue pour lui , et dans laquelle il trouva des charmes inconcevables et des plaisirs dont il ne s'étoit jamais douté.

En effet , chaque jour fut marqué pour le bonheur. Argow arrivoit et trouvoit dans ce salon modeste un {Buis (114)} ordre et une régularité qui alloient à l'àme : il y voyoit cette bonne mère , la simplicité en personne, à la même place , et lui indiquant de la main du siège habituel , comme s'il eût déjà été son fils ; il s'y asseyoit , et tressailloit en voyant la place d'Annette vide. La bonne mère l'accueilloit toujours avec le même sourire , et ce sourire avoit un cachet de franchise qui excluoit toute idée d'intérêt et de bassesse. Quand il entendoit tourner la clef, tout son cœur battoit ; il se levoit pour saluer Annette par un regard plein d'amour. Cette vue et l'influence de l'âme de cette jeune fille étoient pour lui un bonheur inimaginable. Il la contemploit faire de la dentelle en admirant cette attitude religieuse et cette {Buis (115)} tranquillité d'âme qui brillantoient une figure gracieuse , et , lorsque de douces paroles venoient errer sur ses lèvres , il atteignoit le comble du plaisir.

C'était un véritable tableau que cette mère et cette fille assises dans l'embrasure d'une croisée , et séparées l'une de l'autre par une petite table à ouvrage. Le contraste , offert par ces trois figures d'expressions si différentes et éclairées par un jour très-doux , étoit remarquable. Argow étinceloit de désirs et d'amour, la mère sourioit légèrement , et Annette recueillie , mais déployant néanmoins cette affectueuse folâtrerie qui rend la jeunesse si aimable , brilloit d'un éclat qui se réflétoit sur toul le groupe. Souvent ce {Buis (116)} que l'on disoit équivalent à rien ; mais ces riens avoient une signification pour l'âme , et une conversation sérieuse , ou décidément enjouée , auroit nui à cette grande tranquillité qui régnoit. L'heure , les jours , passoient empreints d'une teinte de félicité pure qui paroissoit d'autant plus charmante à Argow qu'elle lui étoit inconnue.

Il faut avouer que l'esprit dont l'âme d'Annette étoit pénétrée mettoit l'amour d'Argow à une rude épreuve ; force lui fut d'aimer de l'àme , car Annette , pure et religieuse comme on la connoît , ne lui permettoit rien de ce qui rend l'amour si séduisant. Elle avoit implicitement tout retranché. Jamais Maxendi ne pouvoit surprendre Annette lui jetant un {Buis (117)} coup-d'œil , encore moins admettoit-elle cette familiarité charmante qui remplit le vide d'une passion lorsqu'elle s'exerce sans trouble. Argow n'auroit pas , pour sa vie , osé risquer une parole d'amour , tant l'innocence d'Annette agissoit sur lui , et jamais le tableau d'un tigre enchaîné et adouci par l'amour n'eut une ressemblance plus forte et plus vraie.

Il falloit donc qu'Argow vainquit tout un système religieux. En effet, Annette , ne voyant rien de si beau qu'une jeune fille pure et sans tache , auroit voulu être adorée , mais sans que rien ne pût la changer à ses propres yeux, et Argow ne paroissoit pas avoir assez de moyens moraux pour détruire une telle détermination : il falloit un événement !

{Buis (118)} Cependant l'habitude de voir Annette rendoit Argow plus hardi : souvent il lui parloit et trembloit moins en lui adressant la parole. L'âme d'Annette , par ce contact produit par la familiarité , agissoit sur l'âme d' Argow, et il prenoit des manières, du parler et des sentimens d'Annette , ce qu'un homme peut prendre des habitudes d'une femme sans dégrader l'attitude mâle de l'homme. Il s'enhardissoit dans l'amour , et son caractère ne pouvant se perdre tout-à-fait , un jour , qu'il se trouva seul avec elle , il osa entreprendre une explication.

— Annette , dit-il , je vous aime , et vous le savez , je vous en ai donné mille preuves ; mais n'eussiez-vous que celle que je vous offre par {Buis (119)} le changement total de mes idées et de mon caractère même, vous devriez en être convaincue. Ne me sera-t-il donc jamais permis de voir un seul de vos regards tomber sur moi ?.... avez-vous décidé que votre voix ne me seroit jamais une voix de confiance et d'amitié ?.... me fermez-vous votre cœur ?... Ah ! si vous pouviez , sans danger pour moi , connoître ce que je fus et ce que je suis, ah ! vous seriez moins sévère !.....

Annette surprise , rougit , et cette rougeur fit palpiter Argow. En ce moment , le ciel étoit pur, les étoiles scintilloient , la lune brilloit ; et , pour toute réponse , la jeune fille , lui faisant contempler cet admirable spectacle , lui répondit après un long silence : « Celui qui a fait cela {Buis (120)} a tout mon amour : voyez les eîeux , et comprenez la place que vous pourriez occuper dans mon cœur..... L'amour qui , par sa nature , est exclusif de toute affection , ne sera cependant que la seconde passion de mon âme. »

— Ah ! s'écria Argow, comprenant pour la première lois de sa vie à quelle perfection les idées religieuses amenoient un être , et apercevant un trésor dans l'âme d'Annette ; ah! chère Annctte , tel sentiment que vous aviez pour moi , il me sera toujours doux et bienfaisant : je ne demande que la permission d'aimer, d'aimer à ma manière ; et le ciel, dit-il avec énergie , ne vous enlèvera jamais rien en moi , j'aimerai de toutes les forces de mon âme , {Buis (121)} vous me serez tout au monde ! Jugez de la violence de cette passion ; mon cœur se brisoit en silence , et je souffrois avant d'avoir osé vous parler. Oui , mon amour , Annette , sera du feu ; il subsistera contre toute atteinte , il est éternel : la paix , la tranquillité , le bonheur , la satisfaction , aucune de ces fleurs, qui couvrent et éteignent les jouissances humaines , ne pourra l'anéantir. Heureux de pouvoir confondre toute cette énergie brûlante , dont la nature m'a doué , dans une passion pure et honnête ! Oh! Annette, que tardez-vous à me reconnoître pour votre appui, votre guide, comme vous serez le mien !....

L'enthousiasme et la violence qu'il mettoit à prononcer ces paroles {Buis (122)} enflammées , étoient tellement entrées dans tous ses gestes , qu'il étoit haletant et arrivé au dernier degré de l'exaltation.

Annette , effrayée , se recula de quelques pas.

— Monsieur , dit-elle , aimez-moi , j'y consens ; mais souvenez-vous que cet amour ne devra jamais avoir d'autres témoignages que ceux qui, jusqu'ici , vous ont suffi !.... Ah ! je vous en supplie , ajouta-t-elle avec le regard de l'innocence , laissez toujours entre nous un espace , ]e vous en aimerai bien plus : et vous , vous aurez de la joie en voyant toujours pure celle qui vous plaît. À ces derniers mots , elle baissa la voix et ses yeux se voilèrent timidement.

{Buis (123)} — Comment ! reprit Maxendi , vous direz à Dieu mille paroles pleines d'onction , de tendresse , et vous n'accorderez pas un regard à celui qui vous aime plus que tout au monde !..... Oh ! Annette !....

Annette se tut, mais, en se taisant , un délicieux sourire vint errer sur ses lèvres ; Argow le vit , et ce sourire fit une telle révolution dans son être , qu il se précipita à genoux , courba sa tête jusqu'aux pieds d' Annette , et il les força de s'appuyer sur sa chevelure , la révérant ainsi à la manière des sauvages. « Que je vous adore !.... que je vous adore !.... crioit-il. »

— Monsieur , dit Annette honteuse et le contraignant de se relever , songez que je n'aimerai jamais {Buis (124)} que l'homme perde sa dignité devant une femme !.... L'adoration ne convient qu'à Dieu !.... devant lui seul il convient de s'humilier.

Cette scène changea néanmoins quelque chose aux manières d'Annette : elle devint plus affectueuse avec M. Maxendi, sans néanmoins lui donner l'espoir qu'elle changeroit de sentiment , quant à sa façon de considérer l'amour. Plus Annette usoit de cette force de répulsion , et plus Argow s'avançoit avec rapidité dans la carrière du seul amour qui pût briller dans son cœur sauvage , et Annette , par principe religieux , se conduisoit comme une coquette. Argow ne manquoit pas un jour à venir , et plus il acquéroit de lumière sur le caractère d'Annette , {Buis (125)} plus son amour devenoît passionné : il avoit fini par avoir un respecl étonnant pour cette jeune fille , et par douter qu'il fût digne de posséder un tel trésor de sublimité. S'il réussissoit à se faire aimer d'Annette , il étoit évident qu'il seroit au monde le seul être existant pour elle ; mais il commençoit à s'effrayer de la difficulté de l'entreprise , et , par suite de cette difficulté , il s'acharnoit de plus en plus à vaincre. Cette âme avoit , par conséquent, comme toutes celles qui lui ressemblent , des momens d'horrible désespoir , des désirs sans mesure et des inspirations jalouses , qui devoient porter Argow à des actions hors de tout sens et nuisibles même à Annette.

Un jour qu'elle s'occupoit à broder , {Buis (126)} qu'il étoit à côté d'elle , lui racontant ses périlleux voyages , dont il avoit soin de taire les barbaries et l'affreux métier qui les nécessitoit ; au moment où il lui dépeignoit le feu des deux équipages, les risques de sauter si le feu prenoit au bâtiment, Annette, violemment intéressée , entendit la cloche de l'église voisine , et soudain se leva , prit son schall , son chapeau , et rompit cet entretien.

Argow la suivit la mort dans l'âme , et sa contenance à l'église indiqua avec quel mépris il traitoit ces choses saintes qui avoient un tel empire sur Annette , qu'elles lui faîsoient quitter son amant avec insensibilité. Argow ressentit une horrible jalousie , et , pendant les vèpres , {Buis (127)} les pensées les plus sinistres se glissèrent dans son nme ; il vint à douter d'Annette , et plus il contemploit eette céleste figure tout entière aux cieux en ce moment , plus il devenoit furieux.

Au retour, il étoit nuit : Annette s'en alla dans son appartement avec les marques de la plus vive émotion ; car , involontairement , elle avoit regardé M. Maxendi dans l'église , et son mépris pour la religion avoit alors tellement percé sur sa figure qui ne savoit rien cacher, qu'Annette avoit été effrayée par l'idée que M. de Durantal pouvoit ne pas avoir de foi en Dieu.

En se retirant, elle salua Argow, et montra un tel désordre dans ses idées , qu'il en fut frappé.

{Buis (128)} Or , on saura qu'Argow avoit maintes et maintes fois essayé de pénétrer dans l'appartement de la jeune fille ; cette prétention avoit été le sujet de mille plaisanteries , et Annette avoit signifié qu'il n'y entreroit jamais. Aussitôt qu'Annette se fut retirée , Maxendi salua madame Gérard , et sortit ; mais , rentrant chez lui , il commanda de mettre les chevaux à sa voiture , et dès que la nuit fut assez noire pour qu'il pût espérer que l'on ne distingueroit pas les objets , il plaça en sentinelle deux de ses gens à chaque bout de la petite rue de l'Echaudé , arrêta sa voiture sous les fenêtres d'Annette , et résolut d'observer ce que faisoit la jeune fille.

En effet , il avoit remarqué avec {Buis (129)} quelle facilité l'on pouvoit réussir dans ce dessein , et les lecteurs attentifs doivent se rappeler la description minutieuse que nous avons donnée de cette partie de la maison : alors on comprendra comment Argow , en montant sur le siège du cocher , parvint à atteindre le balcon d'Annette et à s'y cramponner.

Il ne vouloit que connoître les motifs qui amenoient Annette dans ce lieu si sacré que sa mère même n'y pénétroit que rarement. Le farouche pirate n'étoit guère homme à deviner que c'étoit par un excès de pudeur que la céleste fille déroboit à tous les yeux son lieu de repos. Alors , quand Argow fut arrivé sur le balcon et qu'il tâcha de regarder à travers les carreaux , il vit que la {Buis (130)} croisée étoit entr'ouverte. En ce moment , les horribles soupçons qui avoient voltigé dans son imagination devenant plus tyranniques , il se tapit et osa regarder dans l'appartement pour découvrir le mystère que couvroit cette absolue retraite.

Il vit Annettc à genoux et les mains jointes : elle prioit dans une extase angélique. Elle étoit si belle et si brillante en ce moment qu'Argon fut transporté : la fougue de son caractère ne lui permettoit jamais aucune réflexion : il franchit donc l'espace , se trouva à côté d'elle sur le prié-Dieu 2, et mu par le rapide changement d'idées que ce spectacle inattendu avoit excité : « J'ai besoin de prier aussi !..... » dit-il {Buis (131)} avec la voix d'un homme fortement exalté.

Annette jeta un cri et resta stupéfaite en voyant Argow agenouillé. Cette apparition pouvoit rentrer dans la classe des présages qui avoient toujours accompagné cet être extraordinaire : il y avoit , dans cette aventure , quelque chose de frappant.

Je priois pour vous !.... dit-elle , car vous n'avez jamais rien vu sur la route des cieux ; vous n'avez jamais cherché à y lire , vous n'êtes pas religieux ! enfin, je m'en suis aperçue tout-à-l'heure , et je demandois à Dieu qu'il vous convertît. Ah! ne comptez pas être l'époux d'une créature que vous n'accompagneriez pas dans l'autre vie comme dans celle-ci. Vous avez mis entre {Buis (132)} nous une éternelle barrière dès aujourd'hui : l'âme d'un impie ne peut avoir aucun point de contact avec celle d'un être qui fait tout son bonheur des choses saintes , et une affreuse pensée empoisonneroit ma vie si l'homme que je prendrois pour guide m'abandonnoit un jour, ou que , par ses maximes et sa conduite , il cherchât à m'égarer du chemin étroit que suit un vrai chrétien..... vous m'avez fait mal à l'église !.... O soyez religieux!.....

— Annette, Annette !.... que me demandez-vous !.... s'écria Maxendi étonné du sublime reproche de la jeune fille.

— Comment !.... reprit-elle , à votre exclamation on diroit que cela est impossible , et que vous n'auriez jamais fréquenté les sacremens !....

{Buis (133)} — Jamais !.... répondit-il.

— Jamais !.... répéta-t-elle avec douleur , quoi ! les voûtes d'une église ne vous ont donc point révélé quelque secret sublime ?.... et votre cœur n'a pas tressailli quand vous entendîtes , il y a un moment, une assemblée d'hommes s'écrier : O mon père !.... sous les voûtes de ce temple bâti par l'homme mais habité par Dieu ?

— Je n'y suis entré que pour vous y voir !....

— Avez-vous communié quelquefois ?....

— Jamais !....

— Etes-vous chrétien ?....

— Je ne sais....

— On ne vous a donc jamais parlé de Dieu ?...

{Buis (134)} — Jamais !....

Annette se tordit les bras et les leva vers le plafond. « Grand Dieu !... s'écria-t-elle , et des larmes sortirent en abondance de ses yeux , ah ! ta bonté céleste me découvre l'abîme !.... M. de Durantal, sortez ? et ne nous revoyons plus !.... jamais,... oh ! non , jamais !.... ou devenez plus grand que vous n'êtes ; courbez votre front à terre , et , quand vous aurez adoré Dieu, vous pourrez le relever mille fois plus fier , pour recevoir l'hommage de toutes ses créatures !.... sinon ne me revoyez plus jamais !..... »

Argow étoit immobile ; elle le regarda et lui dit : « Non , jamais !.... car vous auriez le pouvoir, peut-être , de me faire tout abjurer pour {Buis (135)} être votre compagne ; je vous crois un être bon , un honnête homme....

À ces mots , il se fit dans le corps du pirate , un tremblement et un frisson qu'il prit pour celui de la mort ; ces deux phrases : Je vous crois un être bon, un honnête homme , prononcées par cette jeune fille en larmes , lui soulevèrent le rideau qui lui cachoit sa vie passée , et il se regarda avec horreur....

— Alors , continua-t-elle , je vous montre le danger que je cours , et je m'en fie à vous pour m'en garantir. Cependant je priois tout à l'heure , et vous avez senti le besoin de prier aussi..... Ah ! Monsieur, si une voix secrète vous a fait précipiter sur cet oratoire , oh ! écoutez-la toujours !.. suivez ses avis , et bientôt nous {Buis (136)} parlerons peut-être le même langage !.... alors.... oui , je l'espère.... vous avez une belle âme , et.... oh! j'étouffe.... sortez , sortez?....

Annette étoit comme égarée ; Argow étoit stupéfait , et il obéit par un mouvement machinal des sens. Il sortoit , lorsqu'il se sentit arrêté par une main divine ;.... il tressaillit, se retourna , et vit Annette éplorée : elle appuya sa tête sur son épaule , ce qui lui imprima comme du feu , et, d'une voix lamentable , elle lui dit : « Convertissez-vous !.... »

Il y avoit , dans ce cri , tant de choses, il y apparoissoit tant d'intérêt , qu Argow sentit dans ses entrailles quelque chose qui frissonnoit, et une voix intérieure de {Buis (137)} concîence qui murmuroit : « Convertissez-vous !.... ou ne la revoyez jamais !.... »

L'idée de faire le malheur de cette créature céleste le fit penser profondément , et cet être , qui avoit vu mourir tant d'hommes froidement et sans sourciller , pâlit devant une jeune fille !... il pâlit , et naguère une jeune fille mourante ne lui avoit arraché ( 1 ) qu'un sourire de joie et de vengeance , un sourire satanique. Il s'arrêta , la contempla , et lui dit , en pressant sa main : « Adieu !.... » Mais , à ce mot, toutes les conséquences qui en dérivoient se déroulant {Buis (138)} à son esprit , il ajouta , mu par un reste de cette férocité qu'il déployoit jadis : « Adieu , toi qui en aimant as le courage de regarder l'opinion religieuse de celui que tu voudrois aimer.... adieu ! car tu n'aimeras jamais !.... »




(1) Melanie de Saint-André, dans le Vicaire des Ardennes , se traînoit aux pieds d'Argow : et il rioit de sa douleur.
3

Annette sentit ses jambes défaillir , elle tomba le visage contre terre, s'évanouit, et ne se releva que pour se trouver en proie à une violente fièvre.






CHAPITRE X CHAPITRE XII


Variantes


Notes

  1. Le licenciement de M. Gérard était raconté dans le chapitre I, tome I, page 30
  2. prié-Dieu : forme vieillie, désuète depuis 1798 (www.cnrtl.fr art. prie-Dieu).
  3. Voir Le Vicaire des Ardennes, au chapitre XXX ( tome IV, p.228 ).