Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME II

CHAPITRE XII

CHAPITRE XI CHAPITRE XIII

[{Buis (139)}] LA secousse qu'Annette avoit ressentie étoit si violente et avoit porté sur tous ses sentimens à la fois d'une manière si cruelle, qu'elle fut obligée de garder le lit plusieurs jours, et le médecin déclara qu'elle étoit réellement malade.

Sa mère vint s'établir au chevet de son lit. Alors, sans qu'Annette le sut, M. de Durantal ne manqua pas un seul jour à venir au salon causer avec le père Gérard , et il apprit même le piquet pour faire la partie du bon homme... Argow apprendre {Buis (140)} le piquet !..... Le bonhomme Gérard étoit dans l'enchantement de se servir de la voiture de M. de Durantal , d'aller dîner chez lui, de le voir si assidu, et souvent il se disoit avec orgueil : « C'est mon gendre !.... »

Les refus d'Annette n'entroient pas dans l'esprit de son père, il la grondoit quelquefois , même sérieusement, chose qui , jusques là , lui avoit été impossible. Un soir, il vint auprès du lit d'Annette , et lui dit : « Ma fille, M. de Durantal est dans le salon, il n'a jamais osé venir te voir, il ne l'a pas demandé , il paroît qu'il faut que l'ordre vienne de toi : pourquoi mon Annette ne le voudroit-elle pas ?.... »

À ces mots le visage pâle d'Annette {Buis (141)} devint presque rose, elle regarda sa mère ; et , par un geste rempli de terreur, elle s'écria doucement. « Ne cessera-t-il de me tourmenter ! » M. Gérard tomba dans un profond étonnement, et ses deux grands yeux ronds essayèrent de peindre une pensée extraordinaire.

— Ma mère, dit Annette, quand M. Gérard fut sorti, s'il ne cesse de venir, il m'entraînera dans un affreux précipice. Je ne le hais pas ! mais je ne l'aime pas assez encore pour quitter mon Dieu !... Oh ! non, Dieu est immuable, et les hommes changent !.... Je l'ai déjà trop vu ! Que l'on élève une barrière entre nous !..... Un impie....!..... Elle retomba sur son lit, et ne parla plus {Buis (142)} après avoir repété une seconde fois : « Un impie ! »

M. Gérard ayant apporté à Argow la réponse d'Annette, Argow cessa d'aller chez M. Gérard, et alors le bonhomme vint tous les jours dîner à l'hôtel de M. de Durantal qui, par ce moyen , eut des nouvelles de la jeune fille.

Annette , au bout de quelques jours , se trouva mieux , se leva et entra en convalescence. Dès-lors on ne lui parla plus de M. de Durantal , ainsi quelle l'avoit voulu ; et, de son côté, elle garda sur lui le plus profond silence , si bien que l'on eût dit qu'elle ne l'eût jamais vu. Elle fut plus que jamais assidue à l'église, et, pour se donner tout entière à ses méditations religieuses, {Buis (143)} elle abandonna même l'étude de la musique, art qu'Annette commençoit à trouver trop profane.

Argow ne manqua jamais un seul jour de se trouver à l'église , et il avoit la singulière délicatesse de se placer de manière à n'être pas aperçu d'Annette.

Mademoiselle Gérard devint de plus en plus silencieuse ; la pâleur de son teint , loin de diminuer , parut augmenter.

Enfin , un jour , étant à table, elle dit à voix basse : « Je souffre ! » Ses parens accueillirent en silence cette parole empreinte de tristesse. Le soir, sa mère fit un effort pour obtenir d'elle que M. de Durantal fut reçu, elle s'y opposa constamment, et son système de sévérité devint tel {Buis (144)} qu'elle refusa à son père de chanter une romance qui parloit d'amour.

Séparée du reste du monde, elle commença à vivre ainsi, par avance, dans le ciel.

Ce fut à cette époque qu'en France les missions commencèrent à faire assez de bruit pour que les missionnaires fussent admis à venir à Paris essayer sur le peuple de la capitale l'effet de leurs discours. Une mission fut annoncée à l'église où alloit Annette , et l'on doit juger de l'intérêt qu'elle y prit quand on saura que le curé annonça que ce seroit M. de Montivers qui prècheroit. À ce nom, Annette, ne doutant pas que ce ne fut son instituteur et son père en Dieu, témoigna la plus vive joie.

{Buis (145)} Attendu avec impatience, le jour a où M. de Montivers devoit prêcher, arriva bientôt. Ce jour fut une véritable fête pour Annette, elle se para et fut une des premières arrivée à l'église, et placée.

Que par l'imagination l'on se représente le lieu de la scène : une des églises les plus simples et la moins ornée de la capitale ; mais ayant par cela même un caractère imposant , en ce qu elle offroit moins de sujets à la distraction , et que sa pauvreté présentoit un contraste avec la grandeur des idées qui s'agitoient sous cette chétive maçonnerie. Cette église ne suffisoit point à la foule ; une nuée de parisiens attirés , soit par la nouveauté du spectacle, soit par l'envie de trouver ridicule le saint orateur {Buis (146)} représentoit, sauf les sentimens, une de ces assemblées de l'Eglise primitive. Un silence étonnant régnoit. Aucune pompe religieuse n'ornoit l'autel , il étoit couvert même de toiles vertes , et un crucifix , placé devant la chaire , faisoit briller à tous les yeux le sublime spectacle qu'il offre à la pensée d'un chrétien. On attendoit avec impatience, tous les yeux se fixoient sur la sacristie d'où devoit sortir l'orateur sacré ; le jour étoit faible , et les cœurs involontairement recueillis.

Tout-à-conp la porte s'ouvre , et l'on voit paroître un homme de trente-cinq ans , les yeux creux , les lèvres pâles , les joues livides ; sa démarche est grave , son costume imposant de simplicité. À peine a-t-il {Buis (147)} paru qu'il a imprimé une si haute idée de lui-même que telles paroles qu'il prononce on s'attend à des paroles extraordinaires ; cet homme est l'abbé de Montivers , abattu par les jeûnes, les prières et les obligations de son divin ministère.

Il monte en chaire , regarde l'assemblée , y plonge ses regards à plusieurs reprises , et , dédaignant les prières qui commencent ordinairement les sermons, il s'écrie :

« Mes frères , parmi vous tous , il n'y a pas deux êtres qui soient venus , avec un sentiment pareil , entendre la parole sainte : espérons qu'en sortant vous aurez réuni vos cœurs dans une seule pensée , et que j'aurai excité chez vous l'amour du ciel !.... Ecoutez-moi donc, non {Buis (148)} comme un homme , car à ce titre , je dois être sujet à l'erreur , mais comme un faible instrument employé par l'Eternel pour servir ses desseins , et dont il fait résonner les cordes sous sa main sacrée : Esprit céleste ! dont le moindre des rayons qui environnent le trône , a rempli l'univers de lumière , daigne donc m'assister et me révéler les secrets de la Majesté sainte ou de la bonté touchante. »

Ayant dit, il s'arrête pour reprendre avec une émotion visible :

« Mes frères , une vierge pure , marchant avec humilité dans le sen- tier des vertus , soumise à Dieu , craintive , bienfaisante , vivoit naguères. Elle étoit belle , et la Providence s'étoit plue à prodiguer à celle {Buis (149)} qui avoit les beautés de l'âme et l'amour des choses célestes, tout l'aimable cortège des gracieuses perfections du corps. Elle fut aimée d'un homme indifférent en ses opinions et sourd à la voix de Dieu. Cachant avec adresse ses sentimens irréligieux à celle qu'il adoroit, il réussit à lui plaire, elle l'aima. Cheminant à pas lents dans ce chemin si fleuri que l'on parcourt au commencement de la vie, ils s'aimèrent sous les yeux de leurs parens qui virent avec joie les prémices d'une union si touchante et si belle. Ainsi l'on pensoit sur la terre , et cependant dans les cieux, les anges trembloient à l'aspect d'une âme candide et brillante du feu céleste , souillée par le contact du proscrit d'Eden.

{Buis (150)} « On vit ces deux êtres approcher des autels , et le sacerdoce reçut et confirma leurs sermens. Figurez-vous la joie du banquet, cette seule fête mondaine à laquelle l'Eglise sourie avec plaisir ! Admirez la contenance de cette vierge pure, et les regards mutuels de l'époux et de la fiancée , doux regards qui , malgré leurs secrètes joies , sont compris de tout le monde. Y a-l-il un visage chagrin ? Quel homme ne contempleroit avec volupté le charme qui résulte du tableau de ces deux êtres unis au printemps de leur vie ? Toutes les beautés s'y réunissent , toutes les fleurs de la vie s'épanouissent sous une brise de joie et de plaisir. Ils semoient la terreur !.....

« Il a traîné cet ange d'amour {Buis (151)} dans l'iniquité, elle est morte dans l'impénitence finale , ses belles formes se sont souillées , elle est devenue noire ; en vain elle a étendu ses bras décharnés vers le ciel , en vain elle a fait sortir d'entre ses joues flétries une parole digne de son premier âge , celui qui disoit : Dieu n'est pas ! étoit là, il dardoit son œil corrupteur, et ces deux squelettes sont la proie des remords , comme ils furent celle des voluptés criminelles. Ils brûlent , ils brûleront toujours !....

« Qui de vous , chrétiens , ne fut le fiancé d'une âme belle, pure , vierge et saintement candide ? Qui de vous ne l'a vue , dans son prinlemps , brillante d'affections pures et généreuses ? À quelle époque en ètes-vous de {Buis (152)} votre mariage avec elle ?.... Frappez vos cœurs, et regardant à votre conscience, voyez jusqu'à quel point les saintes eaux d'une confession peuvent faire reprendre à votre épouse de gloire la blanche tunique qu'elle a portée jadis, et que les crimes et les passions, enfans de la chair, ont souillée. S'il étoit ici un coupable, personne, pas même moi, n'oseroit lui jeter la première pierre. Vous avez tous , tous !.... à vous reprocher d'avoir jeté des taches sur votre robe, sur la toge céleste ! Quis non peccavit ! Ne semez donc plus la terreur !....

Arrêtez !.... c'est une voix divine qui vous en conjure ! Regardez en arrière, et feuilletez votre livre de vie.....

« Toi, tu as interprété les lois en {Buis (153)} ta faveur , tu as gagné un injuste procès, et ruiné une famille. Toi, tu as trahi ta patrie. Vous, vous l'avez vendue. Toi , ayant promis à ton épouse foi et honneur, tu l'as délaissée. Vous , arguant des fautes de votre mari , vous vous êtes justifiée à vos propres yeux d'une vie de licence. Toi, un soir, furtif , quand ton oncle fut mort, tu tournas les yeux vers le bois , dépositaire de ses volontés, et, saisissant un testament que le vieillard crédule , et séduit par tes semhlans de franchise , t'avoit lu, tu l'as trouvé trop onéreux ; tu as approché une bougie , et à l'instant il a été consumé. Avec la mémoire de l'homme juste ont péri les bienfaits qu'il devoit répandre , et dont l'espoir avoit adouci sa mort.

{Buis (154)} « Ce sont peccadilles !... vous n'en passez pas moins dans le monde pour sages et bonnêtes ; vous allez en voiture, on vous voit à la messe, vous n'avez fait banqueroute à personne , excepté à Dieu ! et, bah ! Dieu est un créancier obligeant, il ne parle pas !.... Il parlera, mes frères, il parlera, la vengeance dans la main, et la colère dans les yeux !.... Il parle déjà ; car votre conscience gronde j'en suis certain !....

« Trouvez-vous ces traits trop tranchans ?... Mais , ici, quelqu'un a insinué, par des manœuvres adroites, à un vieillard , que ses neveux ne l'aimoient pas ; et, après dix ans, il a fait éclore un testament , perdant ainsi sa vie future pour quelques sous de rente pendant quelques {Buis (155)} instans d'une vie précaire. Maïs ici quelqu'un a refusé sa porte à des parens pauvres ou peu nobles, sous prétexte qu'ils étoient ennuyeux. Mais l'un de vous a été solliciter les juges , a envoyé vers eux sa femme parce qu'elle étoit jolie ; c'est elle qui a débité les argumens qui dévoient égarer la justice , on a donné des fêtes, et , à force de soins et de démarches, vous avez étouffé une affaire fâcheuse. Toi , là-bas , si par un regard tu pouvois tuer, à la nouvelle Hollande , un homme sur le point de périr, et cela sans que la terre le sût ; et , que ce demi-crime, dis-tu dans ton cœur, te fit oblenir une fortune brillante ; tu serois déjà dans ton hôtel, dans ton carosse , tu dirois : Mes chevaux , ma terre et mon crédit ! tu n'hésiterois {Buis (156)} pas à répeter : Un homme d'honneur comme moi ! Vous , plus loin ayant une pièce fausse , vous l'avez noyée dans vingt bonnes, et vous en avez infesté le commerce . Il y a ici un millier de crimes dont on ne se doute pas !... et l'on marche toujours dans la vie sans se retourner !... On marche,... ou ?... à la mort éternelle !....

« Bah ! peccadilles ! les anges ne tiennent pas registre de cela, ils n'ont pas le temps, et puis, dites-vous, Dieu est si bon!.....

« Parlerois-je de ce qu'on appelle dans le monde des crimes ? interrogerois-je celui qui marche tête levée et qui a empoisonné ses parens ? car malheureusement les lois de la terre n'atteignent pas tous les coupables , et , par la finesse de certains qui sont {Buis (157)} découverts , on frémit de tout ce qui peut arriver..... Dieu me garde de soupçonner qu'il y ait ici un tel coupable !....

« Mais quelques cruels que soient ces crimes, il se commet mille atrocités sociales dignes de ce nom ! Je m'arrête , mon indignation est trop forte, et je tremble !... Adorons Dieu, mes frères, recueiliez-vous pour écouter la voix qui vous parle , car elle est d'accord avec cette voix intérieure qu'une main divine fait gronder dans vos cœurs.

« Croyez-vous échapper à Dieu après votre mort quand vous ne lui pouvez échapper de votre vivant ?.... Sur la terre, vous êtes encore à vous ! Hé bien , voyons si vous pouvez éviter ce Dieu que vous relégueriez au {Buis (158)} loin s'il vous étoit possible , et dont les temples vous fatiguent au milieu des villes. Coupables, cherchez un asile !....

« En ce monde vous pouvez encore marcher, aller dans de sombres cavernes , mais dans peu , dans peu, m'entendez-vous ? vous ne verrez que la lueur de son visage , elle emplira les mondes, et rien ne pourra vous cacher. Mais essayez seulement de ne pas reconnoître cette lumière dans cette vie , tachez de dérober à vos idées le lien qui les rattache toutes a l'idée première dont elles émanent, secouez Dieu ? Je vous en défie '.... Mais essayons ?....

« Admirez un vaste effort de l'homme, une basilique immense ! elle nest grande que parce qu'à {Buis (159)} votre insçu vous concevez mieux l'immensité par un de ses fragmens, l'infini par un immense fini : là , vous touchez Dieu comme un vaisseau touche dans l'océan un grand rescif. Entrez dans une vaste foret ? au crépuscule , qu'elle soit épaisse et que ses arbres forment une colonnade végétale , et tachez de ne pas trembler , car ce sentiment est le premier principe de la prière , prenez garde ! vous vous prosternez alors devant toute la nature représentée par cette voûte de verdure , là , vous touchez encore à Dieu. Enfin, marchez ? vous avez les fragmens d'un mouvement imprimé ; par qui ?.... par vous.... et qui ? à vous.... Prenez garde à vos pas ! ils touchent à l'idée de Dieu ! Prenez donc garde {Buis (160)} à tout ! car Dieu est dans l'eau que vous buvez , et dans le pain et partout ! Aimez ? et vous aurez un peu le sentiment du Ciel !... Enfin , quoique vous fassiez , Dieu , et toujours Dieu vous accable : c'est une idée vivante , le sommaire des idées de l'homme ! et une main puissante , sans chercher des caractères , comme vous , l'a imprimée dans un livre éternel : LA NATURE ! elle s'y lit pour qui n'est pas aveugle : levez les yeux , et les cieux vous parleront plus haut que moi. Tremblez donc et frémissez si vous avez quelque chose à vous reprocher , ne fut-ce que d'avoir vendu à faux-poids et mal mesuré ! ne fut-ce que d'avoir ri du malheur d'autrui !.... »

Ici l'orateur chrétien fut {Buis (161)} interrompu. Un bruit inusité se perpétuOIt en un coin de l'église : c'étoit l'endroit où se trouvoit Annette. Un homme , placé dans un angle , pleuroit à chaudes larmes : toute l'assemblée , émue et interdite ? le regardoit avec peine ; il s'efforçoit de cacher son visage et ses pleurs : cet homme étoit Argow : les dernières paroles de M. de Montivers avoit éclairé son âme d'une lueur terrible , et le pirate , au souvenir de ses anciennes actions , n'espéroit plus de pardon. Annette le reconnut : cette douleur influa sur son âme , et cette douce vierge formoit par sa pitié et Argow par son désespoir un tableau trop frappant pour que ceux qui entouroient ces deux êtres n'en fussent pas surpris. Argow {Buis (162)} étoit dans un état moral trop violent pour s'apercevoir de l'attention générale dont il étoit l'objet. Madame Gérard quitta sa place , fut à lui , et lui dit : « Cachez-vous dans le confessionnal !.... » Il y entra comme par instinct , et rassemblée ne fut plus distraite.

« Or, mes frères, continua M. de Montivers avec une énergie toujours croissante , avez-vous fortement réfléchi au peu de durée de notre existence et à l'éternité de notre seconde vie ?.... avez-vous jamais pensé qu'un peu de privation ici-bas , un peu de peine , vous obtiendroient une félicité éternelle ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous n'achèverons pas de donner l'éloquent discours de M. de {Buis (163)} Montivers : qu'il nous suffise de dire que de long-temps les voûtes de cette église n'avoient resonné sous l'effort d'une voix plus pure et plus agréable au ciel , qu'après ce début terrible , on entendit la parole sainte redevenir onctueuse et compatissante , et qu'à la crainte elle fit succéder l'espoir.

Cette prédication produisit le plus grand effet sur l'assemblée , mais rien n'étoit comparable à ce qu'elle enfanta dans l'âme du plus criminel des hommes , et à ce qu'elle fit par contre-coup sur le cœur d'Annette. Cette jeune fille n'étoit atteinte en rien par les menaces du prédicateur ; mais le changement subit de M. de Durantal rendit cette scène terrible pour elle. L'Être qu elle {Buis (164)} refusoit pour ëpoux , à cause de son impiété , acquéroit à ses yeux une grandeur et un éclat magiques, par cette conversion subite. Une joie céleste s'éleva dans son âme en pensant que l'amour qu'il avoit pour elle , étoit la cause première de sa présence à cette heureuse prédication. Elle se voyoit Ja source de son salut. « Il tiendra tout de moi , se disoit-elle , les fleurs dans la vie , car j'en sèmerai partout sur ses pas ; et les fleurs du ciel , car c'est moi qui, la première, aurai tressé sa couronne céleste en l'amenant ici. »

Quand le prédicateur descendit, et pendant que la foule s'écoula , il fut arrête , au moment où il passoit, par Argow , en larmes et dans un état pitoyable. « Arrêtez , par grâce , {Buis (165)} disoit-il , ô mon père ! arrêtez , écoutez-moi, j'étouffe !.... »

M. de Montivers entra dans le confessionnal, Argow s'y précipita , et Annette et sa mère restèrent dans l'église. Annette pria avec plus de ferveur qu'elle l'avoit jamais fait. Elle prioit les anges intercesseurs , et Dieu de pardonner au repentir..... Jamais plus céleste voix d'âme ne parvint au ciel. Elle intercédoit pour un amant , pour un époux et son ame étoit remplie d'autant d'amour pour Dieu que pour sa créature.

L'église retentissoit de sanglots et de paroles entrecoupées : les exclamations foudroyantes et le silence subit de M. de Montivers annonçaient les choses les plus graves. Au bout de deux heures qui ne {Buis (166)} parurent qu'une minute à Annette , M. de Montivers s'élança hors du tribunal avec les marques de la plus profonde horreur en laissant M. de Durantal évanoui.... « Secourez-le , » dit-il , et il disparut épouvanté.

Annette , rapide et légère , courut et releva Argow ; en le relevant avec peine , elle aperçut que ses cheveux , au sommet de la tète seulement , avoient blanchi tout-à-coup : elle tressaillit ! La jeune fille donna le bras à ce redoutable et terrible corsaire qu'une parole avoit comme anéanti ; il s'appuya sur le bras d'Annette sans la voir, et comme s'il n'existoit plus pour lui ni terre ni humains. Annette se garda bien , toute faible qu'elle étoit, de {Buis (167)} se plaindre du poids qu'elle portoit : elle en étoit fïere !....

M. de Durantal arriva en proie au plus violent tourment jusqu'à la porte de la maison d'Annette : là , il la regarda , poussa un cri en la reconnoissant , et s'enfuit avec rapidité comme s'il eût rencontré nn objet terrible. Cette action plongea Annette dans le plus profond étonnement.

Elle rentra et fut pendant huit jours sans apercevoir l'ombre de M. de Durantal. Alors ce fut elle qui se mit à la fenêtre pour savoir ce qui se passoit dans la maison voisine : nul mouvement , tout y sembloit mort. Elle envoya son père demander des nouvelles de M. de Durantal ; on répondit que Monsieur {Buis (168)} n'étoit pas malade , maïs qu'il étoit impossible de le voir.

Cette réponse causa une vive inquiétude à Annette ; elle commençoit à voir l'étendue de l'attachement qu'elle avoit pour cet être extraordinaire , et elle frémit en s'apercevant de l'immensité du sentiment qu'elle contenoit dans son âme , et qui , à son insçu , étoit plus immense encore qu'elle ne l'imaginoit.

Le lendemain , elle l'aperçut à l'église ; elle admira comme un beau spectacle , comme le plus beau qui pût s'offrir à des yeux humains , Argow en prières : ce visage avoit , pendant ces huit jours de retraite profonde , contracté une expression de douleur ; mais , en même temps , {Buis (169)} d'inspiration qu'aucune parole humaine ne sauroit dépeindre. Les sublimes idées du grand peintre qui traça la figure de saint Jean , dans Patmos , se trouvoient dans les traits de M. de Durantal ; mais il y apparoissoit de plus une douleur éloquente et profonde qui saisissoit l'âme. Annette regardoit cette prière et cette absorption comme son ouvrage , elle y applaudissoit , et son âme se réunit à celle de son époux de gloire ( 1 ) avec une franchise , une exaltation , et par un élan impossibles à rendre. Qu'on se figure deux chérubins prosternés devant le grand autel et combattant d'amour dans leurs hymnes sacrées , et l'on aura {Buis (170)} l'idée de ces deux êtres dans l'enthousiasme de leurs prières.




(1) Hic erit sponsus gloriæ

Au sortir de l'église , Annette , sa mère et M. Gérard , entourèrent M. Maxendi , et lui demandèrent à le voir avec une telle obstination , qu'il y auroit eu , de la part d'un chrétien , de la dureté.

— Je vous le demande , dit Annette , par l'amour du prochain.

Il vint donc dans ce salon , et retrouva tout dans le même état. Il jeta un profond soupir en s'asseyant, et il regarda Annette avec une tristesse qui la gagna. Ce regard étoit celui d'un banni qui , ne devant jamais rentrer dans sa patrie , avant de quitter le dernier village, jette un coup-d'œil , l'adieu du cœur à tout ce qui fut cher !....

{Buis (171)} La jeune fille eut l'âme serrée , et, venant à côté de lui , elle lui demanda de sa douce voix : « Pourquoi ai-je été si long-temps sans vous voir ?.... »

Il y avoit , dans cette interrogation , toute la finesse , toute l'innocente coquetterie qu'une vierge , pure comme Annette , pouvoit y mettre sans sortir des bornes de la décente tendresse ; il y avoit de la bonté même. Argow n'y répondit d'abord que par un regard terrible , et il ajouta : « Nous sommes séparés à jamais !.... »

Quel sens affreux la profondeur du jeu muet de sa figure et les sons de sa voix ajoutèrent à ses paroles ! Annette frissonna et lui dit : « Vous me faites mal !.... »

{Buis (172)} Il tressaillit à son tour, la regarda , et vit briller tant d'amour sur sa figure , que son expression de douleur disparut pour un moment ; mais , se levant bientôt , il s'en alla en disant : « Je l'aime assez pour la fuir !.... » et il disparut.

Ces mystérieuses paroles étonnèrent M. et madame Gérard , gens qui avoient bien si l'on veut de ce qu'on nomme du bon sens , mais qui n'en étoient pas assez pourvus pour deviner de semblables énigmes. Annette avoit recueilli ces paroles , et elles germèrent dans son âme.

Il étoit clair qu'il existoit un grand obstacle , et ce qu' Annette trouvoit d'aussi certain , c'est qu'il ne venoit plus d'elle. Etrange contradiction {Buis (173)} de l'esprit de la femme : tant que mademoiselle Gérard avoit été recherchée, et en quelque sorte poursuivie par Argow, elle s'étoit défendue de cet amour avec un soin qui pouvoit passer pour de la répugnance, et maintenant que ce dernier sembloit vouloir la fuir , l'amour dans l'âme d'Annette croissoit avec une force étonnante. Annette s'en remit là-dessus , comme elle faisoit pour tout , à la divine Providence de celui qui entend la voix d'un insecte et les accens des sphères célestes.






CHAPITRE XI CHAPITRE XIII


Variantes

  1. jour. {Buis} ( Nous supprimons le signe de ponctuation mal venu)

Notes