Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME II

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XIII CHAPITRE XV

[{Buis (198)}] PLUSIEURS jours s'écoulèrent ainsi au sein du bonheur le plus pur. Les scènes de cette vie d'amour et de joie offrent au pinceau des couleurs que bien des gens trouvent monotones , et de telles descriptions feroient reléguer cet ouvrage avec les romans de Scudéry et de l'Astrée. Alors nous nous contenterons de montrer Annette et Argow, cheminant dans le même sentier. Aux yeux des anges , la pure Annette guidoit vers le ciel un être malheureux , néophyte de vertu qui, à chaque {Buis (199)} pas, regardoit sa donce compagne , en se demandant , « quel droit il avoit à cette heureuse alliance !... » et , chaque pas encore , il lui disoit : « Suis-je bien sur la route ? » S'essayant ainsi dans la carrière des justes , appuyés l'un sur l'autre , ce devoit être pour le ciel un des plus touchans spectacles.

L'union d'Annette et de M. de Durantal n'étoit cependant pas encore décidée ; car madame Gérard , sur les avis de M. de Montivers , s'opposa, pour un temps, à leur mariage. En effet, ce saint homme , effrayé de la confession d'Argow , mais témoin aussi de son grand repentir , vouloit s'assurer de la sincérité de celui auquel Annette alloit confier le soin de son bonheur. Il {Buis (200)} avoit même insinué à madame Gérard que sa fille pouvoit risquer beaucoup pour l'avenir.

Les craintes de la mère disparoissoient cependant devant l'amour d'Annette , et les témoignages de la tendresse de M. de Durantal ; alors madame Gérard ayant confié à M. de Montivers qu'Annette a étoit éprise au dernier degré d'Argow, et le bon prêtre ayant répondu : « S'il s'aiment autant, unissez-les !.... » Elle n'opposa plus de résistance au bonheur d'Annette.

Un jour Argow réussit, après bien des difficultés, à décider Annette, sa mère et M. Gérard, à venir entendre un concert spirituel : c'étoit aux Italiens, et pour la première fois, depuis trois ans, Annette {Buis (201)} franchissoit le seuil d'une salle de spectacle. Elle eut un mouvement de stupéfaction en se voyant au milieu d'une si grande foule ; car il y avoit beaucoup de monde , et Argow, ne pouvant entrer dans la même loge qu' Annette, se contenta de se promener dans le corridor.

À chaque morceau de chant , M. Maxendi accouroit se placer derrière Annette, en passant la tête par l'ouverture ronde qui se trouve à chaque porte des loges. Là , il voyoit une foule de personnes écouter la musique , en arrêtant leurs regards sur Annette , dont la mise simple , si bien en rapport avec le genre de sa beauté, attiroit l'admiration. Cette unanimité lui causa un plaisir d'amour-propre , dont la {Buis (202)} vivacité commença à émouvoir son cœur et à le disposer à cet attendrissement qui saisit l'être tout entier.

— Êtes-vous contente, demanda-t-il à Annette ? — Non, répondit-elle. — Et pourquoi ? — Parce que cette foule s'interpose entre nous , et qu'une heure passée en silence , mais passée à coté de vous, vaut tous les concerts du monde : rien , en fait de musique, rien n'est beau que la voix de ce qu'on aime.

— Ne parlez pas ainsi , vous allez me faire mourir , répliqua Argow.

— Il ne faut donc pas vous dire que ma mère consent à notre mariage , et que bientôt !..... Annette s'arrêta. M. de Durantal éroit pâle , et ses yeux annonçoient que la simple {Buis (203)} annonce de ce bonheur étoit au-dessus de ses forces.

— Annette, ma chère Annette, dit-il à voix basse , épargnez-moi , je vous supplie... Annette pleura en voyant des pleurs rouler sur le visage d'Argow.

— Auriez-vous envie de rester ici avec cette idée ? demanda-t-elle à M. de Durantal qu'elle voyoit inattentif aux plus doux chants que le gosier d'une femme ait jamais modulé , car madame M*** chantoit. — Oh ! non , dit-il , partons , partons....

Ils laissèrent M. et madame Gérard seuls , et s'en retournèrent à pied dans le Marais , savourant la douceur de traverser Paris, en proie à une confusion et à un bruit , dont {Buis (204)} leur cœur offroit le plus grand contraste.

Le lendemain an matin, Argow étoit agenouillé dans son oratoire, et prioit avec une ferveur sans exemple , quand tout-à-coup il fut interrompu par des éclats de rire immodérés. Il se retourna avec une extrême douceur, et comme alors il montra sa tête, le rieur rit encore plus fort : Argow reconnut Vernyct.

Maxendi attendit patiemment la fin de ce rire , et cette contenance de résignation, cette patience si peu en rapport avec le caractère du pirate , fut ce qui arrêta Vernyct.

— Que diable fais-tu là ?... dit-il , et comme ta figure est changée !...

— Qu'a-t-elle d'extraordinaire ?... demanda Maxendi.

{Buis (205)} — Quand on t'auroit b mis, répondit Vernyct, un cataplasme de nénuphar et de concombre sur le crâne pendant quinze à vingt jours pour t'ôter toute physionomie, toute idée, toute force, on auroit pas si bien réussi que toi avec ton air tranquille.... Quelle lubie as tu ?...

— Vernyct , reprit Argow , je pleure mes erreurs , nos crimes , et j'en espère le pardon.

Per secula seculorum, amen, répondit le lieutenant. Par le ventre d'un canon de vingt-quatre es-tu fou ?..... Oh ! mon pauvre capitaine ! je vais faire dire des prières afin que le ciel te restitue ta raison.

— Vernyct, dit Argow, je prie le ciel qu'il te fasse voir le même jour {Buis (206)} que moi, et que tu te convertisses pour sauver ton âme !....

— Ventre - bleu ! je veux que le diable m'emporte si jamais je change !.... Quoi ! ce seroit vrai ? le capitaine de la Daphnis, après setre trompé , en coulant à fond plus de deux mille pauvres diables , croiroit , que , s'il y a un paradis, on peut effacer ces petites erreurs de calcul social en disant des oremus , allant à l'église , et fricassant des œillades au ciel !... Mille millions de diables, si tu es sauvé , je rirai bien.

Cette idée fit encore une telle impression sur Vernyct , qu'il se mit encore à rire. Argow fut à lui , et lui prenant le bras avec douceur , il lui dit : « Vernyct, je suis ton ami, et cette considération devroit t'engager {Buis (207)} à respecter mes opinions quelles que soient les tiennes.

— Oh ! lui répondit Vernyet , reste comme cela ? tu es vraiment à peindre : feu le père Abraham n'avoit pas l'air plus pathétique ! d'honneur , tu es touchant. Oh ! qu'un homme comme toi est bien mieux avec un chapelet et un scapulaire , qu'avec un bon pistolet et une hache de l'autre !.... Argow , une fois que ce que j'appelle un homme a mis le pied dans un chemin , en commençant sa vie , il doit , quand le ciel tomberoit par pièces sur sa tête , le continuer courageusement. Nom d'un diable ! si je puis , je mourrai entouré de soldats morts dans quelque combat , où j'aurai brûlé plus d'une cartouche , brisé plus d'un {Buis (208)} crâne et fendu plus d'un ventre ! mon âme , si tant est qu'il y en ait dans mon pauvre corps, s'exhalera au sein de la destruction et du carnage , et si le cri de victoire retentit à mon oreille, je serai joyeux comme un équipage à qui l'on crie : « Terre ! terre !.... » après un voyage de deux ans. Comment , cela ne te remue pas ? Ah ! mon pauvre capitaine , il n'y a plus d'espoir, la tête n'y est plus !.... quelque chien t'aura mordu.

— Vernyct , répondit Argow avec calme , je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour t'ouvrir les yeux sur ta conduite , et t'engager à suivre mon exemple ; si je n'y parviens pas , et que mes discours te soient à charge , je ferai violence à mon {Buis (209)} amitié en me taisant ; mais alors je ne t'importunerai plus ; j'espère alors que tu imiteras ce silence à mon égard : cependant plus tu me représenteras l'infamie de mon ancienne existence , et plus je t'aurai d'obligation ; car tu redoubleras en moi la force et l'énergie pour demeurer dans le chemin de la pénitence. Des âmes ordinaires s'effraieroient de t'approcher , moi, ton ancien ami , je veux l'être toujours , et la différence de nos opinions religieuses ne m'effraie point ; laisse moi prier, et dans quelques momens nous allons nous revoir.

— Eh mais ! dis moi au moins qui a pu te changer ainsi ?....

— Annette , le ciel et le vertueux prédicateur que j'ai entendu.

{Buis (210)} — Annette , reprit Vernyct , ah ! si cette jeune fille a eu le pouvoir d'opérer de si grands changemens, mon éloignement approche , et il faudra nous dire adieu.

— Jamais, dit Argow, tu seras son ami, et l'admireras !....

— Ma pipe , mon allure , mes manières l'effraieront.

— Non , parce que tu es mon ami.

— Voilà de tes équipées !... dit Vernyct ; et, regardant l'ameublement de l'oratoire , et donnant un coup de pied au prié-dieu 1, il s'en alla en s'écriant : « Qui l'eût jamais dit !.... » Il haussa les épaules, chargea sa pipe , et se croisant les bras , il s'alla promener dans le jardin de l'hôtel.

{Buis (211)} Ce jour-là, M. Maxendi introduisit Vernyct chez madame Gérard , et, le lieutenant , à l'aspect d'Annette , devint aussi respectueux qu'il l'étoit jadis devant son capitaine. Malgré la tenue sévère de Vernyct , il déplut à mademoiselle Gérard qui démêla , dans les manières brusques du lieutenant , et dans sa physionomie , quelque chose de grossier et de rude. Aussi, quelques jours après, Annette demanda à M. de Durantal, ce qu'étoit ce nouveau personnage.

— C'est mon ami, dit-il.

— Il est bien libre dans ses manières, répondit-elle.

— C'est , répliqua Argow , un marin , et ils ont toujours quelque chose de sauvage.

{Buis (212)} — Soit , mais il n'est pas religieux.

— C'est vrai, Annette ; mais c'est mon ami.

— Il me glace le sang par sa présence , continua-t-elle , et j'ai quelque pressentiment que le bras de cet homme me sera funeste , et cependant ce sentiment m'étonne ; car je me sens , en général , de la bienveillance pour tous les êtres. J'ai du plaisir à vous regarder ; mais lui , je frissonne en l'apercevant !....

— Annette , dit Argow , je vous aime autant que l'on peut aimer au monde ; mais je crois que vous m'aimez , et en vous répétant encore , c'est mon ami , vous respecterez cette amitié 2.

{Buis (213)} — Oui, puisque c'est votre désir , répondit-elle.

Un soir, Argow et Vernyct étoient réunis dans la chambre d'Annette, et cette charmante fille s'étoit abandonnée à tout son amour ; chaque mot qu'elle avoit prononcé avoit été un mot brillant de candeur et de tendresse. Elle avoit touché du piano, et les accords de sa musique avoient plongé les deux amis dans une rêverie qui se prolongeoit encore long-temps après qu'Annette eut fini ; tout-à-coup Vernyct se leva , fut à elle , et, dans un enthousiasme difficile à décrire , il lui dit, en lui serrant la main :

— Vous êtes un ange ! mais en devenant l'épouse de M. de Durantal , vous ne savez pas tous les {Buis (214)} dangers que vous courez ; moi, je me charge de vous en garantir : je serai toujours un démon ; mais ce démon veillera sans cesse à votre bonheur. Je devine bien que vous devez ne pas m'aimer ; mais si je n'ai pas votre amitié , je vous forcerai à avoir de la reconnoissance , et vous serez tout étonnée un beau matin de mêler mon nom à vos prières.

Annette dégagea son bras d'entre les mains de Vernyct, avec une espèce de dépit qui enchanta Argow , et elle ne répondit rien à ce discours.

Cependant l'époque du mariage d'Annette , avec M. de Durantal , approchoit, et, toute joyeuse qu'Annette pût être de cette union , {Buis (215)} l'approche de ce moment faisoit naître bien des réflexions dans son cœur. Par instant elle ressentoit comme une terreur sourde , que le souvenir des aveux de son époux excitoit. Une nuit , elle eut encore le même rêve qui l'avoit tant effrayée à Durantal 3 ; et, le lendemain, lorsqu'Argow entra , elle l'examina avec un soin curieux, et lui trouva une figure plus sombre qu'à l'ordinaire. Tout en le regardant, elle visitoit de l'œil son cou, et tàchoit d'ôter de sa mémoire l'image de cette ligne rouge qui l' épouvantoit si fort, et plus elle y mettoit d'intention, plus cette ligne hrilloit à ses regards par-dessus les vétemens mêmes.

— M. de Durantal , venez donc ici , lui dit-elle , en lui montrant un {Buis (216)} tabouret sur lequel elle posoit ordinairement les pieds. Argow , y vint et s'y assit de manière que sa tête se trouva comme dans les mains d'Annette. Elle s'en empara avec une espèce d'avidité , et lui dit :

— Eh mais ! vraiment vous avez une tête bien grosse ; et , passant à plusieurs reprises ses doigts dans les cheveux du pirate , elle cberchoit à déranger la cravatte qui lui cachoit le cou.

La superstition dont elle étoit possédée lui faisoit battre le cœur , comme si elle alloit commettre une faute , et ses regards incertains et comme confus , se baissoient sur le cou , et l'abandonnoient tour-à-tour.....

{Buis (217)} — Pourvu, dit Vernyct, à l'aspect de ce tableau, qu'il n'y ait que ta fiancée qui joue toujours comme cela avec ta tête !... Elle la remue c comme si elle ne tenoit pas !...

Ces mots firent pâlir Argow ; il se leva brusquement et ce mouvement permit à Annette de s'assurer qu'aucune ligne rouge n'existoit sur le cou de M. de Durantal : ce dernier alla droit à Vernyct , et lui dit : « Mon ami , de grâce , pas d'idées pareilles »

— Est-ce que tu en serois venu à craindre la mort ? lui dit le lieutenant, à voix basse.

Ici, Argow jeta un regard à Vernyct qui lui imposa silence , tant il signiiioit de choses , et il ajouta :

— Je ne la crains pas pour moi !...

{Buis (218)} Cette scène brusque ne satisfit pas Annette , qui crut y entrevoir un mystère qu'on lui cachoit , et malgré l'assurance que lui donna Argow , sur ses questions multipliées , qu'elle ne contenoit aucune chose qui pût l'alarmer , Annette n'en conserva pas moins des soupçons qui ne se dissipèrent qu'à la longue.

Chaque jour elle étoit comblée des présens magnifiques d'Argow , et ces présens , par leur nature , lui disoient que le jour de son mariage approchoit de plus en plus.

Ce fut à cette époque que M. Gérard reçut une lettre de Charles Servigné. Il lui mandoit qu'il avoit l'espoir de monter à un poste encore plus élevé que celui qu'il occupoit , et qu'il saisissoit cette occasion pour {Buis (219)} lui renouveler ses instances au sujet de son mariage avec Annette ; il lui apprenoit que sa sœur et sa mère avoient abandonné le commerce de détail , et que, grâce à son influence , elles avoient réussi à fonder une maison de commerce qui prospéroit et promettoit les plus grands avantages.

M. Gérard répondit à cette lettre par l'annonce du mariage d'Annette avec M. le marquis de Durantal , et il finit en prévenant son neveu que les réjouissances de cette heureuse union se feroient au château de Durantal , et il prioil Charles d'engager toute la famille Servigné à s'y trouver.

Lorsque Charles lut cette lettre en famille , un grand étonnement {Buis (220)} succéda à cette lecture : Adélaïde Bouvier sentit une rage se glisser dans son cœur en apprenant qu'Annette devenoit une dame de si haut rang et si riche , puis son dépit s'exhala par cette parole : « On nous apprendra bientôt un baptême !... »

Charles dissimula toute sa haine et garda le silence. Le soir , il étoit invité a un bal qui devoit avoir lieu à la préfecture , et il répandit cette nouvelle dans toute l'assemblée , mais en tirant grande gloire pour lui de cette alliance. Le Préfet , en l'apprenant , le complimenta avec une sincérité qui étonna Charles , surtout quand le Préfet lui dit qu'il étoit l'ami intime de M. de Durantal. Charles s'applaudit alors de n'avoir parlé d'Annette et de son époux {Buis (221)} que dans un sens qui leur fût favorable , et il recommanda a sa sœur et à sa mère de n'en jamais parler qu'avec la plus grande amitié et la plus grande déférence. Aussi Annette et madame Gérard furent très-surprises en recevant de Valence une lettre pleine de tendresse et de complimens sur cette heureuse union. On regrettoit même de ne pouvoir assister à la célébration de ce mariage ; mais l'on attendoit avec impatience l'arrivée des époux et la fête de Durantal.

Annette , son père et sa mère , crurent aux sentimens exprimés dans cette lettre, et se réjouirent de ce que la nouvelle du mariage d' Annette n'avoit pas été mal reçue par la famille Servigné.

{Buis (222)} Alors on pressa les préparatifs du mariage et du départ , et l'on fut bientôt à la veille de cette union tant désirée.






CHAPITRE XII CHAPITRE XV


Variantes

  1. avant confié [...] au' Annette {Buis} nous corrigeons
  2. Quand ont 'auroit nous corrigeons cette coquille
  3. Elle l'a remue {Buis} nous corrigeons

Notes

  1. Prié-Dieu : forme désuète présente dans le Dictionnaire de l'Académie françoise de 1694 à 1762.
  2. Tout en ayant l'air d'y mettre les formes, Argow impose sa volonté : il magnifie son amour avec emphase ; il minimise celui d'Annette ; il insiste sur son amitié ; et, au futur, se montre exigeant.
  3. Voir au chapitre VIII, p.