Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME III

CHAPITRE XVI

TOME II
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVII

[{Buis T.III p.5}] LA maison dans laquelle venoit d'entrer M. de Durantal et sa femme apparlenoit à une vieille demoiselle nommée Mlle Sarah Sophy.

Cette demoiselle avoit tenu à Valence , pendant fort long-temps , une maison de commerce qu'elle venoit de vendre à M. et madame Bouvier , les cousins d'Annette. {Buis (6)} Mademoiselle Sophy étoit la plus riche de tout le village de Durantal , et , de tout temps , sa maison avoit été le rendez-vous des habitans les plus aisés ; elle étoit comme la reine de ce petit monde , et tant qu'au château les propriétaires furent absens , mademoiselle Sophy pouvoit passer pour la première du village.

Or , dans tous les bourgs , villes , capitales , villages , hameaux , de tout royaume européen , asiatique et africain , partout enfin où se trouvent agglomérés sept animaux qu^on décore du nom générique d'hommes , il se trouve aussi des intérêts qui se croisent , des amour-propres qui se froissent , des jalousies qui croissent , et la reine du {Buis (7)} monde , l'Opinion , y vient sur-le-champ dresser ses tréteaux , et , comme un charlatan , parle sans cesse à la foule. Or, la maison de mademoiselle Sophy ëtoit l'endroit où l'opinion régnoit ; elle la dirigeoit , la modifioit , et cela avoît eu lieu , dans l'origine , par un motif qui n'étoit plus connu que des vieilles têtes à perruques de l'endroit ; et ceux qui n'avoient pas l'honneur d'aller chez mademoiselle Sophy répétoient encore ces bruits dans ce qu'elle appeloit leurs conventicules : nous allons les traduire fidèlement au lecteur.

Cette société secondaire de la petite bourgeoisie de Durantal tenoit son bureau chez l'épicière du vilîage. Or , voyez-vous madame {Buis (8)} Jacotat au coin de son feu , dans son arrière-bouiique , entourée de sept ou huit habitans , fermiers , tailleurs , boulanger , tous membres de la petite propriété , et les industriels du canton ?

— Oui , répétoit madame Jacotat , ma mère m'a dit que M.lle Sophy avoit été jolie , mais très-jolie, à dix-huit ans ?... dà !.. qu'elle avoit été amoureuse , mais comme on l'étoit dans l'ancien régime , bien plus qu'aujourd'hui ; elle étoit donc amoureuse et aimée d'un jeune homme , le fils d'un président à mortier du parlement. Mais les parens de l'amoureux n'avoient pas voulu les marier, et l'on m'a dit que c'est ce jeune homme qui lui a acheté sa propriété à Durantal. Elle {Buis (9)} y vivoit dans la retraite , et le jeune homme venoit la voir clandestinement la nuit. On dit que c'est le président actuel du tribunal à Valence , et qu'il a tant aimé mademoiselle Sophy , qu'il n'a jamais voulu se marier. Le fait est qu'à Valence elle alloit souvent chez lui , et lui chez elle , de manière que cette vieille mademoiselle Sophy , qui fait tant sa dévote et sa vertueuse , n'en a pas moins eu un enfant de lui.

— Un enfant !.... s'écrioit-on.

— Oui , un enfant , et elle n'a jamais osé le garder avec elle : on ne sait pas ce qu il est devenu. C'est un crime cela ! une mère doit , quelque chose qu'on pense d'elle , ne jamais se séparer de son enfant ! {Buis (10)} Elle ne parle jamais que de vertu ; elle a fait chasser la petite Jeanneton parce qu'elle avoil fait un enfant avec le dernier garde-chasse , ou avec un autre , n'importe ! c'est le garde chasse que l'on accuse : elle auroit dû plutôt la secourir..... maïs voilà, on condamne dans les autres ce qu'on a fait soi-même.... » Ici l'épicière se croisa les bras. — Mademoiselle Sophy , reprit-elle , est riche , alors on va la voir ! On fait comme si l'on ne savoit rien , et elle est reçue au château , c'est-à-dire , elle l'étoit par les anciens seigneurs ! mais le sera-t-elle par ceux-ci ? c'est une question.

— Qu'est devenue Jeanneton ?... demandoit un des auditeurs.

— La pauvre petite !.... reprit {Buis (11)} l'épicière infatigable , voilà ce qui lui est arrivé : Le grand sec , qui est l'ami du nouveau propriétaire , l'a établie à dix lieues d'ici , je ne sais où. Elle a une auberge , une ferme, une habitation , je ne sais lequel 1, et le garde-chasse a un emploi qu'il lui a fait obtenir par le préfet , son ami. Aussi l'on a grogné contre celui-là , qui a l'air d'un bien brave homme : il ne s'en fait pas accroire : il vient m'acheter du tabac à fumer quand il lui en manque et qu'il est hors du château , car il en a sa provision. Si j'étois en ville , j'achetterois bien ce tabac-là au poids de l'or !.. car c'est du tabac des îles , et je dis qu'il est fameux , car mon homme en a senti le fumet, et il s'y connoît ! mais pour les gens {Buis (12)} de Durantal , le nôtre est a assez bon ; les paysans ne sont pas au monde pour avoir leurs aises. Au surplus , le nouveau propriétaire fait travailler , c'est un brave homme ! ça a autant d'écus que j'ai de grains de café !.....

Ce fragment de la conversation de l'épicière instruit suffisamment le lecteur des antécédens de la vie de Mlle Sophy , antécédens qu'elle cachoit avec un soin curieux et sous un masque de dévotion qui , peut-être , étoit véritable et sincère. Maintenant , avant d'introduire nos deux mariés , il n'est pas hors de propos de faire connoître les personnes qui se trouvoient alors chez mademoiselle Sophy , car elles doivent avoir une influence sourde et cachée sur leurs destinées.

{Buis (13)} Le curé y venoit souvent ; mais comme son rôle est très-court dans cette histoire , on peut se contenter de dire qu'au coin de la cheminée étoit un vieillard de cinquante ans , habillé , fait et parlant comme tous les curés de village : il n'est là que pour ordre ; il écoutoit avec patience , discouroit quand il pouvoit , et, depuis peu , le pouvoit rarement à cause de l'arrivée récente d'un personnage qui ne sera pas inconnu à ceux qui ont pu lire le Vicaire des Ardennes pendant le peu de temps qu'il a été en circulation.

Ce personnage étoit la femme du maire ; elle pouvoit avoir trente-six à quarante ans , mais un léger embonpoint lui permettoit d'en escroquer une petite partie. Elle étoit {Buis (14)} mariée depuis peu et venoit... d'où ?... c'ëtoit un secret qu'elle avoit très-bien su garder , malgré son amour pour les confidences, l'art de phraser qu'elle possédoit mieux que maint député loquace , et sa tendance à tout apprendre et tout savoir. Elle étoit toujours bien mise , mais ses manières n'annonçoient pas une extraction bien franche , et quoique toujours occupée à bien parler , à s'étudier, à affecter un bon ton, souvent une phrase , un proverbe commun, la faisoient ressembler à l'âne qui montre le bout de l'oreille sous la peau du lion. Il y a six mois qu'elle étoit arrivée à Durantal , où son mari étoit arrivé un beau jour muni d'une belle nomination à la place vacante de juge-de-paix.

{Buis (15)} Ce que l'on avoit pu savoir de cette inconnue , c'est qu'elle devoit toute sa fortune à un vieillard respectable , un ecclésiastique , qui venoit de lui laisser toute sa fortune par son testament , et souvent elle parloit du respectable M. Gausse en termes d'héritier content. À ce dernier nom , l'on doit reconnoître Marguerite ! (1) mais comment Marguerite a-t-elle pu subitement franchir l'espace qui se trouve entre une




(1) Dans le Vicaire des Ardennes , Marguerite étoitia servante d'un curé septuagénaire, qui avoit pour manie de citer des proverbes 2. Dans ce roman , elle étoit dépeinte comme une femme excessivement curieuse , encore plus bavarde , et elle avoit manqué plusieurs fois épouser le maître d'école , dont il va être question dans la note suivante.


{Buis (16)} cuisine et un salon ? l'on va l'apprendre.

Marguerite étoit mariée !... mais à qui ? à M. De Secq , juge-de-paix. De Secq ressemble bien à Lesecq... (1) Nous allons donc encore rendre




(1) Marcus-Tulllus Lesecq étoit , dans le Vicaire des Ardennes , le maître d'école du village d'Aulnay-ie-Vicomte 3, aimant singulièrement l'ironie , méchant envers 3es superieurs , quoiqu'il rampât devant eux ; fanfaron et souple à la fois : pauvre et attendant tout de tout le monde , il auroit préféré une plaisanterie à la richesse ; insouciant , mais aimant à brouiller tout le monde. Il arriva qu'Argow fut pris à Aulnay et reconnu comme pirate ( autant que ma mémoire me permet ce souvenir ), et, dans cette occurrence . Lesecq fut nommé pour veiller sur le prisonnier ; alors Argow offrant cent mille francs pour sa délivrance , Lesecq délivroit le pirate. Il est nécessaire de faire connoître ces circonstances ,
>>>

{Buis (17)} raison de cette nouvelle métamorphose du maître d'école qui jouoit jadis un si grand rôle à Aulnay-le-Vicomte.

Lorsque Marcus-Tullius Lesecq fut possesseur des cent mille francs que lui donna Argow pour le laisser échapper de la prison d'Aulnay-le-Vicomte , où on l'avoit arrêté par hasard , Lesecq se trouva trop grand seigneur pour rester maître d'école à Aulnay-le-Vicomte : il vint donc



<<< puisqu'elles l'auroient été si le Vicaire des Ardennes n'avoit pas été supprimé.

Or, comme cette suite étoit préparée avant la saisie du Vicaire je n'ai pas pu la publier sans y faire reparoître dos personnages du Vicaire , mais ce sont de ceux qui n'ont attiré, ie crois, sur l'ouvrage aucun blâme

( Note de l'auteur )


{Buis (18)} à Paris , et son premier soin fut de redemander ses anciens prénoms de Jean-Baptiste , dont il s'étoit dépouillé pendant la révolution pour prendre les glorieux noms de Cîcéron 4, son auteur favori , qu'il ne comprit cependant jamais. Alors , en examinant avec soin son extrait de baptême , dans l'original , il reconnut que l'L étoit formé de telle manière qu'il pouvoit hardiment passer pour un D : on n'oseroit pas affirmer que l'astucieux maître d'école n'ait pas un peu aidé à la lettre. Quoiqu'il en soit, il prétendit qu'il étoit noble , que les Secq étoient très-connus , et il alla dans le monde sous le nom de M. de Secq. La protection du seigneur d'Aulnay lui fit obtenir la première justice de paix {Buis (19) qui viendrolt à vaquer ; mais cette justice de paix , qui devoit être le premier bâton de l'échelle pour l'audacieux Desecq , lui fut enlevée au bout de quinze jours par suite d'un changement de ministère 5 ; alors il eut soin de tellement crier que , pour le dédommager de cette disgrâce et de son voyage , on le nomma maire de Durantal.

Pendant l'intervalle qu'il y eut entre sa nomination et ses sollicitations qui furent long-temps infructueuses , il revint à Aulnay. Le curé étoit mort ; Marguerite héritoit au moyen du fameux testament qu'elle avoit si long-temps poursuivi , et elle se trouvoit riche de soixante à quatre-vingts mille francs. Lesecq , ou plutôt M. de Secq , redevint {Buis (20)} amoureux fou de l'aimable gouvernante , et ils réunirent ainsi une fortune de près de deux cent mille francs. Alors, quand M. de Secq fut destitué de sa place de juge-de-paix à Durantal et promu à la plate distinguée de maire 6, il trouva très-honorable pour lui de rester dans un pays où l'on vivoit à si bon marché , et où il pourroit jouer un rôle , car il remplissoit les fonctions de procureur du roi auprès du tribunal de paix, les jours où l'audience étoit consacrée aux affaires de police, et il voyoit dans l'avenir que M. de Secq , inconnu comme maître d'école , cachant sa vie passée avec soin , maire de Durantal , et riche de dix mille livres de rente, seroit à Valence et dans le pays une espèce {( 21 )} de personnage , et qui sait si les circonstances ne le pousseroient pas plus haut !....

Voilà le récit des ëvénemens qui amenèrent Lesecq dans le même pays qu'hahitoit un homme que , deux ans avant , il avoit tenu en prison et qui lui avoit fait sa fortune.

Madame de Secq étoit donc dans le salon de mademoiselle Sophy : on voit d'ici qu'elle étoit la personne la plus haute en dignité , et que , passant pour noble , elle tenoit le haut bout. Or, l'on doit deviner l'air , l'importance qu'elle affectoit : elle rouloit ses yeux avec mignardise, tâchoit de parler bas, et, par instans , élevoit fortement la voix par suite de son ancienne habitude. Enfin , souvent M, de Secq {Buis (22)} la pînçolt quand elle dîsoît un collidor , une casterolle , avant-zhier , et une multitude de paroles semblables. Le sévère M. de Secq pouvoit bien corriger les mots , mais les gestes !.... ces autres mots d'un langage presqu'aussi important, c'étoit bien la chose impossible.

Avec madame de Secq , ou Marguerite , comme on voudra , étoient le receveur des contributions et sa femme , deux personnages assez indiffërens, mais aimant la médisance et les caquets ; un propriétaire de Durantal et sa femme t$achoient de mettre à fin , avec deux anciens marchands retirés , un boston dont on devoit parler le lendemain, absolument comme dans la petite ville de Picard. Ce propriétaire étoit un {Buis (23)} véritable hobereau, chicaneur, processif, tenant à sa noblesse qui datoit de cinquante ans , se piquoit d'une parole , d'une démarche , enfin , en ajoutant qu'il étoit exigeant , impérieux et bavard , l'on aura l'exact portrait de M. de Rabon. Mais au milieu de ce monde et à côté de madame de Secq étoit mademoiselle Sophy. Elle pouvoit avoir soixante à soixante-six ans ; son visage étoit très-bien conservé , mais elle se coiffoit de manière à se vieillir : en effet , elle portoit toujours un bonnet en baigneuse de sole noire et garni de dentelle noire ; ses cheveux étoient poudrés et crêpés comme à l'ancienne mode ; ses yeux gardoient une vivacité et une expression difficiles à {( 24 ) rendre. On voyoit qu'elle avoît dû être extrêmement belle , mais bonne ..... en aucune façon ; seulement on devinoit qu'elle pouvoit l'avoir été pour un seul être. Un grand caractère étoit écrit sur sa figure : il y régnoit de l'orgueil , de l'envie , et surtout une profonde dissimulation ; néanmoins, à travers l'expression de ces diverses passions , apparoissoit une inquiétude vague qui annonçoit comme un remords , et un observateur auroit reconnu que cette fille chercboit à racheter quelque faute , envers la nature , par la stricte exécution des petites et minutieuses pratiques de la religion.

Cette figure contrastoit avec celle de Marguerite , qui n'avoit aucune gêne , aucune dissimulation. Il sera {Buis (25)} très-utile , avant de reprendre M. de Durantal et Annette où nous les avons laissés , c'est-à-dire dans l'antichambre avec toute la société qui étoit accourue comme nous l'avons dit , de faire assister le lecteur aux derniers propos tenus par ce cercle de la haute société de Durantal.

— Monsieur et madame Bouvier vont venir au château , avoit dit mademoiselle Sophy ; car vous savez la grande nouvelle ?.. M. de Durantal épouse cette cousine de madame Bouvier , cette jeune personne qui a été enlevée !... Adélaïde l'avoit bien prévu !.. au surplus quelle que soit la nature des événemens qui ont lié M. le marquis de Durantal avec mademoiselle Gérard , le mariage {Buis (26)} ratifie et efface tout. Nous verrons comment elle se conduira ici....., elle est jeune.....

— Ah ! dit madame de Secq , elle augmentera le cercque de notre petite société ; car , lorsque ces messieurs étoient seuls au château , il ne pouvoit pas y avoir moyen de fréquenter.....

— La dit on jolie ?.... demanda madame de Rabon en interrompant.

— Une figure de convention , répondit mademoiselle Sophy ; elle a de la grâce. Au surplus , nous la verrons.....

Ce fut à ce moment que la cuisinière effarée et toute épouvantée accourut en disant que des gens mal - intentionnés assiégeoient la {Buis (27)} maison , et après une petite délibération , l'on se leva en masse pour courir recevoir M. et madame de Durantal, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent.

Aussitôt que ces deux grands personnages furent introduits dans le salon , on les amena devant le feu , les parties furent quittées, et l'on vint se grouper autour d'eux. Mademoiselle Sophy offrit sa place à Annette qui grelottoit de froid , et , sur-le-champ , tous les visages prirent cet air courtisan et obséquieux que les inférieurs à petites idées affectent devant les êtres élevés en dignité , ou qui possèdent une grande fortune.

Lorsqu'Annette se fut réchauffée et qu elle promena ses regards sur {Buis (28)} cette assemblée, aucune des figures qu'elle aperçut ne lui plut ; néanmoins elle leur adressa un gracieux sourire ( pouvoit-elle ne pas sourire ? ) et elle dit à mademoiselle Sophy : « Madame , nous avons interrompu le jeu..... je vous en prie , continuez ? je suis bien fàcbée du dérangement que je vous cause , maïs le temps horrible qu'il fait et l'erreur du postillon nous servent d'excuse..... »

Mademoiselle Sophy n'entendoit pas ; elle contemploit Argow avec une curiosité extraordinaire.

— Comment ?.... le postillon..... Madame..... C'est la première fois , dit-elle, que j'ai l'honneur de voir M. le marquis de Durantal.....

— Madame , répliqua Jacques de Durantal , cessez de me donner {Buis (29)} un titre qui ne m'appartient pas..... je ne suis point marquis.....

Pour un caractère aussi fier que l'étoit jadis celui d'Argow, cet aveu auroit pu paroître coûteux ; mais il le faisoit dans toute la sincérité de son âme et par une profonde humilité chrétienne.

Sur une certaine quantité donnée de femmes , il s'y en seroit trouvé beaucoup que cet aveu auroit affligées ou choquées ; mais pour Annette, elle aimoittrop son mari pour lui-même, et cette phrase ne lui fit aucune impression.

— Mais , continua mademoiselle Sophy préoccupée , c'est le même son de voix.... Voyez-donc , dit-elle en s'adressant à M. de Rabon , comme M. de Durantal ressemble à M. le président !.....

{Buis (30)} — Oh ! répliqua M. de Rabon , ce sont de ces ressemblances qui disparoîssent aussitôt que les deux figures sont à cote l'une de l'autre.

— Habiterez-vous long-temps notre pays , Madame ?.... reprit mademoiselle Sopby, se souvenantqu'Annette lui avoit parlé ; je vous prie de m'excuser : vous me disiez que le postillon.... Cette ressemblance m'avoit étonnée , et j'avoue mon impolitesse..... Avez-vous vu , à Valence , madame Bouvier ?....

— Nous n'avons fait qu'y passer , répondit Annette ; et à ce moment elle lança un regard à M. de Durantal comme pour lui dire : « Oh ! sortons d'ici !.... et que ces êtres ne s'interposent pas entre notre bonheur, comme jadis aux Italiens {Buis (31)} cette foule que nous avons abandonnée. »

Ce regard fut vu et compris par Argow ; mais il le fut aussi par mademoiselle Sophy qui s'en blessa fortement , d'autant plus qu Argow demanda sur-le-champ si l'on ne pouvoit pas envoyer quelqu'un au château.

— Mes gens , dit mademoiselle Sophy d'un air composé , ne sont guère en état d'y aller par le temps qu'il fait ; mais l'on peut éveiller quelqu'un dans le village.

— C'est inutile , dit Argow , car il me semble que le mur du parc passe auprès de votre jardin , et il y a précisément une porte qui donne sur une allée couverte. Attendez , madame , dit-il à Annette , dans l'instant vous serez au château.

{Buis (32)} Argow s'élança et disparut ; il fit sauter la porte, et, malgré le vent et la pluie , il vola vers Durantal avec la rapidité de l'éclair.

— Madame , dit mademoiselle Sophy , vous êtes sans doute mariée depuis peu ?....

– – Madame , nous sommes sortis de l'église avant-hier au matin pour monter en voiture : l'hôtel de M. de Durantal n'étoit pas préparé pour me recevoir, et nous comptions passer la plus grande partie de l'année à Durantal, de manière que nous avons préféré y célébrer notre mariage, notre famille étant à Valence..

— Il y a bien long-temps , dit mademoiselle Sophy, que je n'ai assisté à des fêtes au château de Durantal !..

{Buis (33)} Assurément cette phrase signifioit : « Invitez-moi ?.... » mais Annette , qui la comprit b parfaitement bien , jeta un regard scrutateur sur l'appartement et la maîtresse ; et, d'après cet examen, ne crut pas devoir répondre à cette attaque d^une manière favorable , parce qu'elle ignoroit si l'aspect de cette antiquité durantalienne conviendroit à son mari ; alors elle se coBtenta de sourire , en disant : « Il y a donc long-temps que Durantal est inhabité ?.... »

— Il est abandonné depuis la révolution : les propriétaires n'avoient plus assez de fortune pour y rester , car il faut la fortune immense de M. votre mari....

— Il est donc bien riche ?.... dit Annette avec surprise.

{Buis (34)} — Il faut qu'il le soit, car depuis un mois l'on a dépensé plus de six cent mille francs pour mubler et décorer le château : tout est venu de Paris. Comment se fait-il , madame, que vous ignoriez..... ?

A ce moment, Argow rentra dans le salon, en disant ; « Madame , il y a une voiture à la porte du parc. »

— Madame, dit Annette , en se levant , je vous remercie de votre aimable hospitalité ; j'étois morte de froid , et il auroit été scandaleux , qu'en Provence , une fiancée se fut trouvée gelée.... Elle salua gracieusement, et toute la compagnie se leva pour l'accompagner.

Arrivée dans la cour, Annette, en voyant l'eau et la boue , hésita {Buis (35)} d'y mettre son joli petit pied enchâssé merveilleusement dans un soulier de satin noir qui brilloit comme une escarboucle ; Argow la saisit avec avidité dans ses bras, et , saluant la compagnie , il remporta comme s'il eut tenu une fleur gu'il craignît de briser....

— C'est une pie-grièche , dit mademoiselle Sophy quand ils furent loin, et lui, c'est un fort grossier personnage !..

La société regagna le salon de mademoiselle Sophy, en commentant cet oracle de la sibylle du lieu. Marguerite voulut prendre la défense de la jeune femme ; mais cette contrariété aiguisant la langue de mademoiselle Sophy, elle parla contre les nouveaux mariés {Buis (36)} avec toute l'aigreur de la vanité blessée. Inde iræ ! .... Ce fut la source des malheurs !....






TOME II
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVII


Variantes

  1. et {Buis} (nous corrigeons)
  2. qui la compris {Buis} ( nous corrigeons )

Notes

  1. lequel : pourquoi le masculin ? il ne peut se rapporter au grand sec ni au nauveau propriétaire. Il faut probablement y voir plutôt une forme neutre, bien que les trois termes soient féminins : je ne sais lequel choix faire.
  2. Marguerite a fait son apparition dans le T. I, chapitre I, du Vicaire : d'abord sans précision à la page 40, puis à la page 46.
  3. Comme Marguerite, Marcus Tullius Leseq puis Lesecq apparaît dans le T. I, chapitre I, du Vicaire, à la page 37.
  4. Voir le T. I, chapitre I, du Vicaire, à la page 39. Ce changement de prénoms et l'altération, dans le présent paragraphe, de son patronyme — en deux temps : Desecq puis de Secq ! — montrent que Lesecq était prétentieux et vaniteux, ce qui n'était pas rare et ... ne l'est peut-être pas encore !
  5. « Consacrée par les anciennes lois de l'État, abolie par l'Assemblée constituante, rétablie ensuite par la constitution du 22 frimaire an VIII, abolie de nouveau par le sénatus-consulte du 10 octobre 1807, l'inamovibilité des juges a été proclamée par la charte de 1814 [...] » Pierre Larousse ; Grand Dictionnaire universel, T.9 p.613, art. "inamovibilité". On peut donc supposer que la nomination de Lesecq a été annulée avant l'installation ( à moins qu'on ne soit encore sous le despotisme impérial napoléonien ? ). Mais, à la page suivante, de Secq est « destitué de sa place de juge-de-paix » !!
  6. Le fonction de maire fut soumise par la Constitution de l'an VIII, au « choix direct du gouvernement. // Cette situation dura sous l'Empire et sous la Restauration et ne fut modifiée que par la loi du 21 mars 1831 » ( Pierre Larousse ; Grand Dictionnaire universel, T.10 p.962, art. "maire".